TRENCADIS, Caroline Deyns, 2020

En août 2020, Caroline Deyns a publié chez Quidam l’exofiction de Niki de Saint Phalle sous le titre Trencadis. Le livre a trouvé un formidable écho dans les médias et cela m’a rendue heureuse pour la maison d’édition Quidam, dirigée par Pascal Arnaud, que je suis depuis longtemps. Elle a su traverser les tempêtes pour arriver à un calme relatif ces derniers temps. La liste des autrices et auteurs du catalogue est ICI

Comme toujours chez Quidam, l’écriture déploie toute sa beauté au service de son sujet et Caroline Deyns montre que l’ambition n’est pas un vain mot. Elle crée le portrait de Niki de Saint Phalle en assemblant les voix comme la mosaïque qui donne son titre à l’ouvrage. Caroline Deyns livre le portrait de fiction de Niki de Saint Phalle en éclatant les voix qui portent la personnalité de l’artiste. Chaque témoin de sa vie ajoute une touche à la compréhension de la femme peintre, sculptrice, performeuse.

© Niki Charitable Art Foundation, Santee, États-Unis

Niki de Saint Phalle a souffert et c’est indicible. A partir de l’été qu’elle baptisera l’été des serpents elle subit les assauts de son père, rejeton d’une famille aristocratique française, et ne trouvera aucun réconfort auprès de sa mère décrite comme une américaine riche et froide. Et là se trouve pour moi le tour de force de Caroline Deyns qui parvient à faire raconter l’acte sans outrepasser la pudeur de l’artiste. Car il faut rappeler que Niki de Saint Phalle n’en a parlé ouvertement que tard, dans un livre intitulé Mon Secret (1994, éditions La Différence), une fois sa carrière au firmament et ses choix de vie assumés du mieux possible, une fois sa survie assurée. Jusqu’alors elle avait tu ce secret et Caroline Deyns montre comme le psychiatre qui l’a soignée après sa tentative de suicide n’a rien soigné de l’origine traumatique de sa profonde dépression de jeunesse malgré la lettre d’aveu reçue du père. Niki de Saint Phalle choisit l’art pour résilience durant son séjour en maison de repos et ne déviera plus jamais du chemin. Et son intelligence lui a soufflé de ne rien dire, de se taire, afin que son art ne soit pas assimilé à un artisanat de guérison de « bonne femme ». Niki de Saint Phalle s’est saisie de son droit au silence, le droit à l’oubli dans la non-verbalisation automatique du trauma mais dans le courage de la sublimation de ce dernier, avec le support de l’amour partagé par Jean Tinguely, son compagnon d’art et de vie.

Cette biographie romancée de Niki de Saint Phalle est un bel hommage à l’artiste et à la femme, à ses choix. Elle ne m’a pas réconcilié avec les Nanas mais elle m’a rapprochée d’une compréhension plus spirituelle de l’artiste en lui rendant sa chair humaine. Le livre porte aussi le message que nous ne rentrerons jamais toutes dans la même case, que ce laid mot de verbalisation du trauma n’est obligatoire pour personne, que personne d’autre que soi ne peut choisir comment guérir, qu’il n’y a que soi qui peut choisir de guérir ou mourir. Ce que Caroline Deyns nous raconte merveilleusement bien.

Caroline Deyns

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