SUPASTA ou monologue pour fin de règne

Préambule : Ce qui suit se déroule sur une scène de théâtre. A l’ouverture du rideau, Queenie est assise face au public, en milieu de scène, à sa gauche un escalier d’une douzaine de marches mène à un palier en hauteur où se tient de profil une fille squelettique. C’est Punaise. Assise, elle se goberge d’une soupe de spaghettis à la tomate. Quand la conserve est vide, elle vomit, renvoie dare-dare le mélange d’où il vient puis balance la boîte sur Queenie qui ne réagit pas car elle est morte. Le corps est entravé par des menottes SM sur un trône rococo surmonté d’un gros Q en strass noir pour Queenie, la couronne funéraire de la Queenie peroxydée, tête basse, raie au milieu, racines et cheveux plastique. Elle est en bottes donjon et le reste est nu comme une barbaque accrochée au rail d’une chambre froide.

« Pute de soupe : on dirait que t’es même pas sortie de ta boîte quand je t’y remets. Hey Queenie !?! C’est aussi dégueu que la soupe que tu leur servais en boîte de nuit. MOI, tu m’en as toujours privée. TOI, ma mère, la richissime Queen of musicsoup, superstar, supasta, sucepétassetoutcequidépasse, tu m’aurais condamnée à crever plutôt que de me laisser manger ce dont toi-même fut privée par la Vioque, ta mère à TOI. Toute la nourriture possible et imaginable pour la Vioque et MOI des graines germées plus chères au kilo de kérosène qu’une année de salaire de l’ouvrier agricole du haut-plateau andin. Ben oui, ça te la pète : je pèse 38 kgs mais j’ai des lettres. Connasse. Je brillais par mon intelligence au lycée pour que tu rutiles dans une aura personnelle et sans partage. Slut.  Je me répétais :

Il faut respirer, respirer, respirer, respire et masse ton plexus,

et toi Queenie, toi, tu me narguais :

Mange ta main, t’auras l’autre pour demain et en attendant tu peux appeler Ricardo qu’il te donne ton cours de danse.

Tricardo, trique au max… Il me défonçait, ton mec, avant de te baiser. Et c’est ça qui me faisait bander. Lui, c’était mon vagin étréci par tes privations. Mange ta main, t’auras l’autre pour demain. Ouais : j’appelais Tricardo et je lui mangeais la bite, ça me passait la faim. »

Punaise avale une autre conserve de soupe un peu en arrière de son palier, la pose et se rétablit sur quatre pattes pour vomir. La boîte est pleine et Punaise rampe vers la première marche pour la lancer. La gerbe coule sur le cadavre. Elle s’essuie d’un revers de manche et réprime un hoquet avant de se retourner sur le dos.

« Ouaiiiiiiiiiiiiiiiis, zétiez pauvres : Ma fille, nous étions si miséreux, c’est un tort que tu ne connaisses pas cette situation, il n’y avait rien à bouffer, faut comprendre.

Tout pour le père et la Vioque. Les restes pour toi, Queenie. Tu demandais de la soupasta à ta mère dans ton langage enfantin, parce que ta part quand même, tu voulais ta part. La Vioque disait non et tu dansais pour oublier. Et le manque blindant ta calebasse de hargne. Oublier la privation en dansant. »

Punaise se lève avec peine et chancelle sur ses cannes de mannequin pro ana. Du trône s’échappe un son de fuite humide. Queenie n’est pas encore froide et ses sphincters se relâchent. Punaise lui a ouvert le bide il y a moins d’une heure.

(Qu’est-ce que tu fais là, comme ça ?

Tais-toi et détache-moi.

Mais tu t’es vue, sans dec’ ?

Oui, j’ai un miroir en face, bordel de merde. Détache-moi.

Non.

Tais-toi et détache-moi.

Détache-moi.

C’est Ricardo qui t’a laissée en plan.

Ça ne te regarde pas. Allez, chérie, détache-moi et je demande qu’on te prépare un bon dîner.

Adieu, Queenie.)

UltimateBondageQueenie : les viscères ont été enroulés autour de la tête, des pieds et des mains. UltimateSpiderWeb.

«  Tu me pardonnes un moment, faut que j’aille dézinguer de la Vioque. Je ne voudrais pas que tu te sentes trop seule dans le frigo. »

 « Le flan, c’est simple à ouvrir mais pas simple à buter. Faut s’attacher à couper les vivres, là où ça rentre, la bouffe et l’air. Couper la gorge. C’qu’elle ingurgitait ! Et TOI qui la regardais et MOI qui vous regardais vous regarder tandis qu’elle bâfrait à grands bruits et tu l’exhibais comme point d’orgue de ton show burlesque. Tes fans ululaient lamamalamamalamama et tu pleurais de joie dans cet amour partagé avec eux, ointe de cette reconnaissance bénie que la Vioque t’offrait enfin devant eux, bien éclairées sur scène par les spots centraux. Quand j’ai compris que c’était pas de la com’ pour ton image de supastasupaputa, que je n’étais même plus ton accessoire de mode privilégié, j’ai baisé avec Ricardo tous les jours que tu vivais, je l’ai mis à ma botte qu’il cesse de lécher la tienne, soufflémes16bougies sans toucher au gâteau dans le secret de faire de toi la plus grande star de tous les temps, le Léviathan de la soupe pour dancefloor, la plus sue visuellement, l’image ultime que tu n’aurais pas checkée en réunion d’attachés de presse. Attends. »

Punaise se lève et revient poussant la Vioque, tas de chair sanguinolente, encarcassée dans un fauteuil roulant pour ogresse. Elle prend une chose posée sur les cuissots et le lance sur le cadavre de Queenie.

« Tiens, sa langue ! »

Puis, le fracas de la chute quand Punaise propulse la Vioque dans l’escalier.

« Accident de trôôôôôôôôô… ! »  Le –ne final est avalé dans un rot formidable.

« J’en peux plus de cette soupasse merdique. C’est vraiment dégueu’. Quand je pense que ce manque t’a poussée vers la popularité. Conasses. Finissons-en.»

Punaise descend les marches, des conserves dans les bras. Elle examine le tas formé par les corps de sa grand-mère affaissée sur le trône de sa mère puis dispose les boîtes, étiquettes orientées avec soin, les déplace et les replace. Elle vérifie l’image sur l’écran de son smartphone, enclenche la minuterie dans l’application camera et le coince sur un petit trépied. Sur l’image, on la verra tête de la pyramide, paradant derrière les amas, une main sur chaque épaule, le sourire de circonstance.

« Voilà. Dans une heure ce sera l’apothéose, Queenie. La gloire éternelle quand je transmettrai le résultat de ton hybris sur les réseaux sociaux. »

Punaise se tourne une dernière fois puis monte les marches penchée sur le smartphone.

« Allô Ricardo, tout fonctionne comme prévu. »

(c) Marie Van Moere

Publication dans la revue Dissonances n°23 – hiver 2012

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