Station Eleven d’Emily St. John Mandel (2016)

« parce que survivre ne suffit pas » (devise inscrite sur la caravane de la troupe, empruntée à un épisode de Star Trek) ou la persévérance de l’art pour sauver le monde effondré

Paru en 2016 chez Rivages et traduit par Gérard de Chergé, le quatrième roman de la canadienne Emily St. John Mandel est une très belle histoire d’effondrement. Une troupe de théâtre avance sur les routes du lac Michigan et joue Shakespeare ou Beethoven dans les ruines de la civilisation disparue, entretenant l’espoir et les échanges cordiaux entre les communautés rémanentes, se protégeant des fanatiques par les armes s’il le faut. Le chemin, semé d’embûches et de faux prophètes (constante des deux mondes, l’ancien et le post-apocalyptique) mènera une partie de la troupe dans une cathédrale du souvenir, un aéroport aux immenses avions cloués au sol comme autant de baleines échouées.

J’ai aimé ce roman pour plusieurs raisons :

  • L’autrice cite en exergue quelques vers du polonais Czeslaw Milosz, grand poète de l’exil et de l’effondrement du monde.
  • Elle raconte avec un sens délicat de la mélodie l’histoire de l’humanité avant, pendant et après la contamination générale par un virus détraquant toute technologie en plus de tuer une grande partie de la population planétaire. Cette double-temporalité, le fait d’envelopper l’avant et le présent, oppose les personnages dans leur rapport à l’humain, aux crises et aux responsabilités. Elle met en miroir la troupe de théâtre qui arpente les chemins de manière organisée et précise au service de son art et, dans les flashbacks, les people d’aujourd’hui, nos people qui en sont pour la plupart à considérer que l’art, la scène, la vie sont là pour leur cirer les godasses et faire leur fortune. L’autrice prend le temps de développer les arches narratives de chacun sans me lasser en cours de lecture.
  • Durant la lecture de Station Eleven, Emily St. John Mandel m’a rendu la croyance en notre monde si souvent décrié. Elle me rappelle que nous, sociétés occidentales, ne vivons pas si mal. Ce roman, écrit avec beaucoup de douceur, ne fait pas l’impasse sur les drames et, à voir les personnages évoluer avec regret dans les souvenirs du temps d’avant, j’ai été rappelée à ma capacité à vivre bien et en sécurité dans un pays à l’indice de développement humain élevé.

Pour un esprit fataliste, Station Eleven ouvre la fenêtre et laisse entrer une petite brise, sort le lecteur le temps des 475 pages de l’anticipation sèche, de la malédiction du lupus homini lupus est. La langue volontiers lyrique ne trahit pas l’histoire, ouvre grand la porte à l’espoir durant la lecture alors qu’en ce mois de décembre 2019 tout semble foutre le camp. J’attends impatiemment la publication en France de son cinquième roman, The Glass Hotel.

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