DELIA FACE AU PORT (2016)

Delia marche dans la rue Fesch. Elle porte aux pieds une paire de richelieu vernis noire avec un talon de 9,5 cm. Ce ne sont que des Repetto mais elle prend garde aux interstices des pavés et aux merdes de chiens qui constellent le passage de la rue piétonne et pourraient abimer ses talons. Une vague de touristes retraités arrive de face. Malgré ses 45 kilos et son mètre soixante, Delia ne se poussera pas, la vague devra s’ouvrir devant elle. Ça parle allemand et, en dehors de Marlène Dietrich, Delia vomit les Allemands sans savoir pourquoi. Comme une allergie. Le temps est lourd. Les journées d’automne à Ajaccio sentent souvent les angoisses étouffées que le soleil n’a plus la force de masquer. Il y a dans le ciel des nuages bouffis et humides. Si Delia pensait, elle ne se dirait rien de plus en les observant que :

– De gros Arabes poisseux au hammam.

Delia n’est pas une jeune fille apte à penser et cela lui rend bien des services au quotidien. Exister lui importe peu, elle vit et elle brille quitte à marcher dans le vent mais jamais dans la merde et toujours en chaussures qui coûtent une blinde. Là, quand même, les richelieus pèsent autant que des pompes de chantier. Il fait lourd. Delia ôterait bien sa fine veste de cuir mais la garder à la main ou sur le sac casserait sa silhouette. Les couleurs sombres mettent ce qui reste de son bronzage estival en valeur. Elle porte un shorty et un soutien-gorge push-up Princesse tam.tam, un serre-taille Aubade. Si elle était dodue, la sueur inonderait l’ensemble d’auréoles sombres comme le sang. Delia est gaulée à faire pâmer les voyeurs d’Instagram. D’un gracieux mouvement de tête, elle balance sa chevelure blonde sur son épaule gauche. Elle compte plus de 14 K Instagramers parce qu’elle a la taille fine, un beau gros cul qui doit bien peser le tiers de son poids total, de longs cheveux et la science photographique pour choisir l’angle de vue de son corps ou des paysages corses. Les gens adulent le sexe et l’argent ouvertement aujourd’hui. Plus besoin de se cacher derrière un quelconque culte païen.

Les retraités sont descendus d’un bateau de croisière bleu marine qu’elle a vu dans l’enfilade de la rue des Trois Marie. La perspective en plongée le place au-dessus des immeubles de la vieille ville. C’est monstrueux à bien y regarder. Beau et terrifiant à la fois. Quant à la vague compacte au milieu de la rue Fesch, elle n’est qu’agaçante et ne laisserait plus un pélot dans les commerces à en croire les patrons. Comme dirait sa mère qui lâche des milles et des cents chez ses amies boutiquières, la saison durerait toute l’année, elles trouveraient quand même à se plaindre. Delia n’ira finalement pas au contact de la vague, elle souhaite faire une entrée la moins chiffonnée possible. Virer dans la rue de gauche, l’air est plus épais à avaler qu’une coulée de radium ou une giclée de sperme chaud au fond de la gorge. Ange-Ma » adorait qu’elle avale et elle lui jouait bien qu’elle adorait ça elle aussi. Tout dépend du contexte, comme aujourd’hui. Delia pense à la mère de sa mère qui crachait sur sa propre descendance qu’elle ne se serait pas corrompue pour deux œufs avec les Italiens pendant la guerre. En échange de quoi, elle s’est prostituée toute sa vie dans la sphère domestique des petites compromissions quotidiennes. Les chiennes ne font pas des chattes. Delia doit subir à fond pour garder la place sur le piédestal ajaccien. Elle arrive à la porte cochère de l’immeuble de Santu.

La porte blindée donnant sur le palier s’ouvre quand elle appuie sur la sonnette et elle s’avance dans un petit vestibule face à une seconde porte en bois massif. En haut à gauche, elle aperçoit une installation vidéo.

– Santu, ouvre-moi.

Il ouvre la porte en grand.

– Delia. T’ouvrir ? Mais bien sûr, ma chérie. Entre.

Elle avance d’un pas. L’appartement est nu, comme Santu qui bande déjà, très à son aise. Delia dévie son attention vers la vue de l’appartement sur le port de commerce d’Ajaccio. Le bateau de croisière des retraités schleus de la rue Fesch est à quai devant les immenses baies vitrées du salon. C’est un énorme Mein Schiff. Le père de Delia, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie, dit toujours à propos de ce bateau : « Grattons-nous le cul, ça prolonge la chance. Demain, les Schleus du Meineuh Chip vont larguer leur fric dans la ville. » L’appartement de Santu est au quatrième étage et il semble encore quelques niveaux plus bas que le pont supérieur du bateau. Quelques croisiéristes sont au bastingage. Loin, noirs et flous comme des oiseaux de malheur. Delia ne saurait dire à quel point, à moins qu’elle se trompe. Son jugement est biaisé. Elle ne sait pas où ni comment regarder alors elle scrute la pièce, fait comme si tout était normal, ce qui amuse beaucoup Santu. Aux murs du salon, huit reproductions grand format de photographies d’Araki. Toutes sont des shootings de femmes japonaises ligotées et soumises. Delia a entendu dire que lors de séances, les femmes pouvaient se mettre à pleurer, soulagée de s’abandonner, en éclipse totale de leur psyché. Normaliser la déviance est la protection des peureux. Le salon est meublé d’un écran plat 65 pouces, d’un canapé quatre places en toile beige, d’une table basse carrée de plus d’un mètre de côté, d’un très beau tapis oriental. Sur la table basse, trois cordages en fibre naturelle. Une porte ouverte à courte distance à main gauche, sur la table de la cuisine, une plaquette de quatre cachets bleus, des restes de coco et une demi-bouteille de Saint-Georges en verre. Delia ne sait plus si elle doit avancer ou non et l’indécision va la laisser précisément là où elle est alors elle franchit largement le seuil jusqu’au milieu du salon et balance sa chevelure du côté gauche.

– Tu prends mes affaires ?

– Je dois te fouiller, chérie.

– C’est pas utile.

– Oh que si.

– Putain, Santu, pour qui tu me prends ? Pour une des pétasses soumises que tu as au mur.

– Tu ne veux pas ma réponse. Et c’est du kinbaku-bi. De l’art.

– Sérieusement, je m’en branle. Si tu me fouilles, j’me casse et c’est tout.

Il claque la porte intérieure derrière elle. Il sent qu’elle a peur. Elle est impressionnée. Il est content. Santu passe un bras autour de sa taille et se colle contre elle, place son sexe entre ses cuisses et lèche ses lèvres en une fois. Comme un lion. Delia déteste qu’un homme lui bave dessus.

– Qu’est-ce que t’as, là ?

– Un serre-taille, pour mettre mon cul en valeur. Tactique.

Santu prend sa main et l’invite à s’assoir sur le tabouret haut face au bateau. Delia voit des passagers du bateau flâner sur le ponton. Elle pose délicatement son sac sur la table basse et se hisse sur le tabouret.

– Le vitrage est filmé sans tain. Tu peux admirer la vue, te laisser baigner par la lumière du jour, en toute discrétion. J’y passe des heures depuis que je suis là.

– Au point où j’en suis. Tu m’offres à boire ? J’ai soif.

– Après tu iras aux toilettes.

– T’as peur d’une douche à la pisse ? tente Delia qui redresse la tête.

– Reste assise, ma belle. C’est mieux. Il n’y a rien à boire d’autre que de l’eau. Et j’ai pris du Viagra. Pour durer longtemps, c’est mieux que la dope.

Delia transpire, l’appartement est trop chauffé. Les tâches de sueur sur sa robe pourpre s’étendent. Elle le sent sous son cuir qu’elle enlève et jette sur le canapé. Elle se garde bien de poser des questions et attend que Santu la baise, comme prévu. Il bricole près du téléviseur et lui montre l’écran d’un iPad.

– Voilà ! Regarde.

L’écran plat affiche quatre fenêtres, une vue de l’extérieur de l’immeuble, une vue du palier d’étage, une vue entre les deux portes, une vue du salon. Sur l’iPad, il ouvre une fenêtre qui affiche le film du salon sur le téléviseur. Delia regarde le couple à l’écran, la fille résignée, le gars sec avec une bite de chien.

– Je ne risque rien avec toi, hein ?

– Bien sûr que non, surjoue-t-elle. Moi, je suis contente de te voir et, comme je te l’ai dit au téléphone, ma famille s’excuse.

– N’en parlons surtout pas, tu es là et c’est magnifique. Les affaires sont pour plus tard.

Santu s’agenouille devant elle et place les mains sur les genoux toniques de Delia. Il repousse la robe, attrape le shorty. Delia se lève un peu sur ses jambes et Santu fait glisser le shorty sur les chevilles, le renifle et l’envoie sur la table basse. Il renifle ensuite les cuisses et s’approche du sexe de Delia qui réprime un frisson. Santu ouvre les lèvres de Delia avec son nez. Delia pousse un petit cri et se dégage.

– Tu as peur ?

– Je ne suis pas parisienne. Je n’ai peur de rien. J’ai juste hâte que tu me prennes.

Delia laisse penser qu’elle a peur en niant complètement. Sa mère lui a enseigné quelques stratégies qui laissent croire aux hommes qu’ils sont les maîtres. Elle est juste écœurée, en fait. Santu sourit.

– N’en fais pas trop. Il ne faut pas. Avoir peur. Tu sais bien qu’on a besoin l’un de l’autre, maintenant.

Il se tait trente secondes, fourrant à nouveau son nez dans Delia.

– Et les Parisiennes sont géniales comparées à toi, pintade. Je vais t’attacher, murmure-t-il en lui attrapant le poignet.

Cette fois, Delia le repousse et tombe du tabouret. La vélocité de Santu lui permet de la saisir par les cheveux. Il amortit sa chute avant de la tirer en arrière et de l’allonger sur le tapis. À genoux sur elle, il la frappe à main ouverte, Delia ne voit que le sexe pendant au-dessus d’elle telle une troisième jambe, effleurant la robe à chaque claque. Tandis qu’il se lève, elle racle le sol pour s’enfuir à nouveau. La famille n’a qu’à se trouver une autre pute. La chute et la volée qu’elle vient d’encaisser ont déréglé tous ses repères, elle s’affale lourdement. Santu la retourne avant de la frapper à nouveau à coups de gifles mesurées, à rythme lent.

– Ça, c’est pour te rendre l’humiliation d’avoir préféré l’autre gros. Ça ira mieux après.

Santu stoppe sa litanie de baffes. Delia geint, elle saigne du nez. Des mains, elle effleure son visage pour s’assurer que tout y est bien en place. Santu la tracte par les aisselles pour la ramener au milieu du salon face au port.

– Tu vas tacher mon tapis.

Il déchire la robe dans le dos de Delia et la jette. Le voile pourpre ondule dans l’air chaud du salon avant de se poser magnifiquement sur un coin de parquet puis de s’étaler comme la nuit sur la beauté des femmes. Delia tente de se tenir droite mais elle souffre. Son nez coule alors elle articule « mouchoir » pour Santu qui lui ramène une serviette humide et fraîche de la cuisine. Delia tamponne son visage pendant que Santu dégrafe le soutien-gorge push-up.

– Il faut les libérer ces seins. Ils seront bien plus beaux entre mes cordages.

– Sale connard. Ne me fais plus mal.

– Tu as eu ta dose, lui répond-il de la cuisine. Maintenant, tu te relaxes, chérie, tu vas adorer. Tu me remercieras ensuite.

Elle reste là, le nez gluant et les cheveux emmêlés. Ses gros seins pendent sur son ventre. Elle parvient à se tenir droite pour leur octroyer leur vrai visage, la paire de seins pleine et large qui a fait son succès auprès d’Ange-Marie la première fois qu’ils se sont rencontrés. Sa mère les lui a offerts pour ses seize ans. Elles sont allées à Nice ensemble pendant les vacances de Noël de son année de première, discrètement, et l’été suivant Delia pétait les scores à la paillote du Week-End. Delia sanglote et ravale tout quand Santu revient. Elle fait semblant de soulager ses tuméfactions avec la serviette. Il s’agenouille devant elle et avale un cachet de Viagra.

– Qu’est-ce t’as, t’es impuissant ?

– T’étais en retard, j’en ai pris un il y a plus d’une heure alors je double la dose. Certaines filles sucent aussi bien qu’elles vipérinent, ça oblige les hommes à tout faire pour tenir leur rang au concours de bites local. Vous donnez d’un coup de langue et reprenez de l’autre. Non, dans mon cas c’est pour mieux prendre mon pied, Delia. Et on sera quitte. Tiens.

Toujours au sol, elle boit un peu au même verre et le pose à terre. Elle se console en imaginant briser le crâne de l’allumette brune et nue qui se relève et bombe le torse. Elle étouffe un petit rire entre sa morve et le sang dans son nez parce que Santu la domine en faisant bouger son sexe. Sa mère lui a dit que ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Quelle abrutie. Si papa savait, songe-t-elle. Mais il sait, bien sûr. Delia se sent très seule et très lâche.

– Tu sais que la Corse est le département qui utilise le plus de Viagra ? C’est prouvé, hein ! On ne peut pas tous être impuissants, quand même.

– Je m’en fous, Santu, qu’on en finisse. Ne sers pas trop fort. Tu es sûr que personne ne doit venir. Je ne veux pas qu’on me voie comme ça.

– T’inquiète. Allonge-toi.

– Je vais prendre un quart de Lexomil d’abord.

– Pas besoin.

– À chacun sa dope.

Delia rampe et se relève en posant d’abord les genoux par terre. Debout à son tour, elle soutient le regard de Santu et descend lentement sur son cou, s’attarde sur son plexus et descend toujours jusqu’à observer le sexe de Santu, long, droit, pointu. Le gland est rose très foncé. Il bande à mort. Il va lui faire mal. Aujourd’hui, demain et dans un an. Elle le sait. Ange-Ma » avait un sexe épais et rond, beige, pas trop long.

– Dépêche-toi, souffle-t-il en saisissant les cordes avant de se replacer devant la baie vitrée et le paquebot.

Elle ouvre son sac et se tourne vers Santu. Il est à contre-jour. Les cordages pendent à sa main gauche. Dans son dos, un horrible masque japonais tatoué ouvre une bouche rouge et dentue qui se moque de Delia. La main dans le sac, elle hésite entre la plaquette de Lexomil et le renflement dans la doublure décousue. Choisir, franchir un seuil, être liée ou déliée. Elle n’a pas l’habitude de réfléchir. Il va se retourner, elle verra ses yeux. Le masque japonais bouge, Santu s’impatiente et s’étire. C’est interminable, ça dure dix secondes. Delia prend le petit Glock 26 entre la doublure et le cuir du sac, le pistolet qu’Ange-Marie n’a pas eu le temps de sortir de sa sacoche quand Santu l’a fait abattre à la kalach ». Santu l’aperçoit dans le reflet de la baie vitrée. Les regards se croisent. Il y a des passagers sur le bastingage du Mein Schiff. Delia tire. Ange-Ma » lui a appris. La balle perfore le cou de Santu quand Delia visait le cœur. Le double vitrage n’explose pas quand la balle ralentie par la chair de Santu l’atteint. Une étoile se forme. Les passagers vaquent. Delia ne voit rien. Elle sait qu’elle a touché Santu, la détonation résonne encore dans son cerveau. Elle colle son dos au mur et heurte une photographie d’Araki et attend que Santu se vide sur le tapis et arrête de bouger. Il bande encore un peu. Ce n’est que ça, finalement.

Elle essuie rapidement ses traces avec son boxer, récupère la robe déchirée et va dans la chambre de Santu, se déchausse, enfile un jean qu’elle replie aux chevilles, se rechausse, attrape une chemise blanche ajustée. Elle prend un moment pour s’arranger, laisse ses cheveux partagés en une raie au milieu tomber sur ses tempes et ses joues, les fait bouffer un peu. Pourquoi je ne me presse pas ? Personne ne doit venir. J’ai tiré quand même. Oui, mais l’appart » est blindé de partout et tout le monde se tait quand il y a un boum ici. C’est toujours la mort qui appelle les pompiers. J’ai le temps qu’il faut à l’âme de Santu pour déserter son corps et s’enfuir par l’étoile de la baie vitrée.

– Ça va, Santu ?

Elle le repousse un peu du bout d’une de ses richelieus vernis, récupère le disque dur de la vidéosurveillance avec le boxer à la main, s’assoit sur le tabouret, observe le sang très liquide de Santu avancer doucement dans le tapis. C’est joli, ça ferait une belle photo sur Instagram, se dit-elle. Elle réfléchit à nouveau pour ne rien oublier, descend du tabouret, met ses larges lunettes de soleil et va à la porte.

– Tu vois, je me rends compte qu’il n’y a qu’une chose qui compte quand on a une vie de merde comme moi : les shoes, l’amour et la vengeance. Ça fait trois mais tu t’en fous maintenant, hein.

Sur le trottoir, Delia se noie dans la vague de touristes allemands qui retourne à bord du Mein Schiff et appelle sa mère.

First time I shot her I shot her in the side / Hard to watch her suffer / But with the second shot she died – Johnny Cash

(c) MVM – 2016

COLLINS MONOLOGUE (S)

Colonel Collins, West Point promotion ‘52, U.S. Air Force. Dans quelques jours, je serai aux commandes du Vaisseau spatial 107, alias Apollo 11, alias Columbia. Le meilleur vaisseau de tous. Dieu le bénisse.

A 33 ans, j’ai intégré le programme de la NASA au centre des vols habités de Houston. Mes recherches eurent pour objectif de perfectionner les combinaisons dans lesquelles nous devions vivre en impesanteur, ou survivre le plus longtemps possible dans l’urgence d’un sauvetage.

En 1966, je fus le premier à effectuer une double-sortie dont je faillis ne pas revenir. Par la suite, une excroissance vertébrale provoquée par une éjection antérieure m’interdit de vol. Pour récupérer mes facultés neurologiques commandant la jambe gauche, le doc’ m’immobilisa. Je collaborais sur la base aux avancées d’Apollo 8, 9 et 10.

Au Centre, on bosse tous comme des fous mais quand Slayton m’a annoncé que je partirai avec Apollo 11, je me suis senti récompensé par la Providence. Neil commande l’équipage, pilote Eagle. Buzz l’accompagne sur le sol lunaire et nous assiste.

Je pilote le module de commande et les récupère.

Aldrin et moi appartenons à la long gray line, la colonne vertébrale militaire du pays. Lui aussi est sorti de West Point, un an avant moi.

Sivis pacem, para bellum.

Nous avons gagné nos guerres, mais les Viets nous donnent du fil à retordre et d’autres conflits se présenteront. Dieu  sait comme la route est longue. Les premiers seront les derniers et nous sommes commandés par Neil, un civil. Dieu sait aussi comme Mister Cool est sacrément burné. Dans le fond, qu’il commande ne me dérange pas, contrairement au processus de sélection. Si on devait abattre chaque politicien à la moindre opinion adoptée dans un cadre électoraliste, les fossoyeurs auraient du boulot. Le Congrès a voté les budgets pour l’armement nucléaire à condition que la NASA pourvoie la patrie en images de rêve. Patrie est dans la devise de la gray line, alors je ne me pose pas de question comme me l’intiment les deux autres termes : Honneur et Devoir.

Je ne foulerai pas le sol lunaire. Soit. Dieu fasse que je nous ramène sains et saufs.

***

Michael, né à Rome, le jour de la fête d’Halloween, marié à Patricia, en France. Là-bas, j’ai appris à pêcher à la ligne.

« Regarde couler l’eau vers la mer. Elle ne coule pas différemment dans ton pays. », me disait le vieux en moulinant à chaque sortie matinale.

Je suis le seul Américain du trio qui ne soit pas né sur le territoire. Ça ne devait pas plaire à Nixon.

« Pas bon pour l’image, les p’tits gars. »

J’ai tellement déménagé que je me sens chez moi partout et nulle part. Je ne vois plus la Terre parce que le module est en orbite lunaire de l’autre côté, vers l’immensité.

Qualité des transmissions : 0 sur 5. Je suis trop loin.

Le silence, l’Espace et l’astre froid.

Dieu. Dieu ? Dieu.

Neil.  Je n’ai jamais su si ses blagues décalées naissaient de son sang-froid ou d’une certaine tension à expulser pour garder ce calme profond. Il a perdu une enfant. Il est déjà un peu mort.

Et moi, enfant. À chaque anniversaire, la croix et la bannière parce que je suis né le jour des citrouilles. Rob et sa bande m’appelait Pumpkin’ Miky. Et puis on est devenus potes parce que je lui ai éclaté sa tête. Comme quoi, quelques pains font plus que des heures de conversation. Pour le coup, je ressemblais une vieille pumpkin’ de novembre, il s’était bien défendu. Ҫa m’a motivé. Être le nouveau motivait. Ça m’obligeait au mouvement interne. L’instabilité géographique rend plus âpre l’appartenance au monde, trop de lieux en souvenir pour savoir lequel serait le meilleur.

S’attacher à l’existence et recréer sans cesse un système autour de soi.

Montrer qu’on est bon, incontournable, donc possiblement intégré car utile à la chaîne sociale.

Avoir un rôle à jouer. Non, pas un rôle, son rôle, le sien propre, et non forcément contre les autres.

Pourquoi ? POURQUOI ? Je voudrais rentrer. Michael, un silence de trou noir s’offre à toi et pourtant c’est le bruit dans ton corps. Je doute. Michael, pourquoi ne pas admirer les étoiles et te taire ? Je me tais. Non, tu parles tellement que tu ne t’entends plus. Les hommes ont toujours payé leur hybris et je suis aux commandes. L’outil par l’intelligence ou l’intelligence par l’outil. Non, pas ce film, cette propagande, cette lenteur, que c’est long, bordel !

Que c’est long.

Pat’ cacha mal sa joie quand je fus interdit de vol. La maisonnée revivait. Je voulais cette mission alors je me suis rétabli. Mais Pat’ n’a jamais été aussi belle qu’à cette époque. La ride du lion avait disparu, son visage n’était plus ce raisin séché par l’angoisse au matin des départs en essai. Les enfants s’étaient assagis. J’étais là. Elle pensait que je ne partirai plus.

Pat’, il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Je ne te parle pas de ce concours international : le premier à la bombe, le premier sur la Lune, la plus grosse fusée, la plus grosse, celui qui pisse le plus loin. Asseoir notre primauté, offrir un rêve accompli, que l’Américain soit conforté dans la légitimité des sacrifices passés, qu’il oublie la mine et le Vietnam. L’hybris. Je ne peux même pas te dire que je vois la Terre, je ne vois rien. L’Espace et le néant, l’infini et la futilité des milliards face à ce vide indescriptible. Il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Il ne les sait vraiment qu’une fois qu’elles sont en lui. Pat’, je t’ai promis d’arrêter les vols à mon retour. Je tiendrai parole.

« Tu serais allé chez les biffins, les cols blancs t’emmerderaient moins ! » : Père n’a jamais encaissé que j’opte pour les Volants, écaillant la tradition familiale. C’est drôle. À cette heure, je préfère crever en héros dans l’Espace que dans le bourbier vietcong.

Pumpkin’ Miky, il y a trop de bavardages ici.

Regarde devant toi. Quelle immensité, Seigneur.

Tout est ici, dans le module et autour de lui. Tu es l’unique à cet instant et nous sommes là en toi. Très vite, c’en sera terminé. Il faudra les récupérer. Tu es l’humanité entière alors tais-toi. Tais-toi, Michael. Mets de la musique.

Non, je n’aime pas la musique que Neil a embarqué ; je vais chanter.

What a fellowship what a joy divine leaning on the everlasting arms what a blessedness what a peace is mine leaning on the everlasting arms.

Leaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, safe and secuuuuuuuuuure from aaaaaaaall alarms; leaaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, leaning on the eeeeeveeeeerlaaaaaasting aaaaaarms.*

***

J’ai fêté mon 82èmeanniversaire. Presque toute la famille est venue. Pat’ avait préparé un repas français et nous avons veillé tard après le coucher des plus jeunes.

« Faut pas trop t’inquiéter, Pat’. Je suis un vieux bois sec. C’est costaud et même le feu n’y trouve pas prise. »

Neil est mort et Aldrin vit enfin son heure. Maintenant, il est le deuxième à avoir posé le pied sur le Lune. Le survivant. Le témoin. Neil lui a rendu le micro et la parole. 

Moi, je les regardais.

J’aime l’Espace et cette question absolue de l’existence des confins. J’aime aussi la pêche et le silence. Depuis toujours. Je n’ai chanté que deux fois : le jour de mon mariage et cette heure difficile où je fus seule avec l’humanité en moi. Ce n’est pas parce que tu n’ouvres pas le bec que tu n’as rien à dire. L’interlocuteur est une variable importante et je n’ai jamais eu envie de parler au monde entier. Que n’aurais-je pas eu comme emmerdements si j’avais posé ce foutu pied sur la Lune ? J’aurais pu continuer après notre retour. Mais cela aurait entériné le fait qu’être le troisième faisait de moi l’oublié. C’était Aldrin. La soif de reconnaissance et le narcissisme forment le lisier de nos vies terriennes.

Que reste-t-il au pied du cercueil ?

Neil avait prévenu : en aucun cas des obsèques nationales. Il a quand même eu droit, et nous avec lui, à Fly me to the moon durant la cérémonie. La tyrannie de l’image ne desserre jamais vraiment ses mains de nos cous.

Je compte bien partir pêcher encore longtemps sur mon petit ponton de Floride, attendant que Pat’ sonne la cloche du déjeuner. Elle souffre tous les jours. M’avoir avec elle à la maison l’a sauvée quand Mike Junior est parti. A chacun son tour de porter l’autre.

Que reste-t-il alors ? Avoir appris à se connaître sans faire de cette science intime un écho aux comportements de masse, avoir été fidèle à sa parole et à la parole donnée, accepter de se tromper, savoir s’arrêter quand il est l’heure, affronter les entraves qui, patiemment, vous nuiraient dans l’accomplissement de soi. J’ai pu m’envisager, parler à ma figure, cet autre, celui qui est moi et que je ne vois pas. J’ai su que nous étions concrètement inutiles. Notre mission offrait du rêve en échange de ces fameux budgets nucléaires.

Le chaos mais le rêve.

Le rêve.

Oui. Bien sûr. Le rêve à l’instant T. Le rêve et la fierté au visage des enfants. Dans l’étreinte de ma famille quand je suis rentré à la maison après la période de quarantaine. Le rêve dans le cœur de celui de mes enfants qui est mort et sa présence par son rêve dans le mien.

*Elisha A. Hoffman

(c) Marie Van Moere

Espace(s) numéro 9 – Thème : La différence – Publication du CNES/L’Observatoire de l’espace – mars 2013

Photographie par
Michael Collins de l’alunissage d’Aldrin et Armstrong en 1969

Le Mur de Bethsabée

Bethsabée Muchaud s’est tellement remise en question qu’après moult embrassades sans réel orgasme elle a pris forme de mur. Tout y était déjà : le matériau et la structure. Bethsabée écrit ; prête-plume professionnelle, elle gagne sa vie en construisant celle des autres dans la langue bétonnée dont ils ne jouiront jamais. « On ne peut pas tout avoir » est devenu la devise de Bethsabée, alors autant s’ériger en beau mur et dissimuler son nom dans le mortier. Entourée de piles de livres organisées par format pour en conforter la stabilité, Bethsabée pique un ouvrage en fonction du besoin. Quand les mots demandent du liant, elle se glisse dans les histoires de langue musclée. Si la structure générale du mur tangue un peu, par jour de grande fatigue acceptée ou de dépression niée, elle choisit une bonne histoire d’histoire dans laquelle la langue réalise l’exploit de se faire oublier. Bethsabée Muchaud est présente sans l’être et existe partout dans son mur de livres.

Tout de même, Bethsabée sort tous les jours pour frictionner ses passions internées au monde extérieur et puis il faut bien s’occuper du tout-venant, ravitaillement, administratif honni si l’Internet ne suffit pas et la voiture. Elle ne s’en sert que rarement pour de petits trajets, plutôt des longs, trois ou quatre fois l’an, quand la rédaction technique a trop abimé la surface du mur, quand ce travail de la langue d’un ou d’une autre sur elle est allé jusqu’à entamer sa propre surface, jusqu’à toucher d’une seule papille l’esprit de Bethsabée Muchaud. Dans ces cas-là, elle se rend au pied d’une montagne, en Suisse allemande souvent, parce que les Alpes françaises sont un trop-plein de foule et par esprit pratique : elle est germanophone. Habitante de Toulon, elle paie un check-up royal à sa Toyota Yaris essence mode manuel avant chaque voyage afin de s’éviter les déconvenues d’une panne au beau milieu d’un endroit dont elle ne saurait rien. N’étant pas à une habitude près, elle dépose la voiture dans son quartier de commerces, au garage de l’avenue Mirasouleou, et rentre en courant si elle ne se sent pas trop lourde. Dans ce cas, elle marche et se frotte vigoureusement les épaules pour en ôter la poussière et accueillir l’esprit du monde. Quand sa jambe est légère, la course se suffit à elle-même pour ce nettoyage. La transpiration dans le vent souvent soufflant dans la ville évacue les fanfreluches de son karma.

Ce matin, elle pèse trois tonnes. Le contexte l’envahit de tous ses remugles fétides. Un virus aussi noir qu’un grand corvidé s’abat sur la Terre en plus du réchauffement climatique modifiable à cinquante années de laps de temps. Dans cinquante ans, où sera-t-elle ? Et ce virus n’est-il pas déjà là ? Sans compter qu’hier la Saint-Valentin en célibataire a disparu dans l’écran de l’ordinateur. Elle a mis la dernière main au livre d’un Youtubeur fameux, ou fumeux, tout dépend de quel côté penche le niveau ; donner de la chair à ce garçon qui existe réellement dans le cœur des jeunes pèse telle une mauvaise pierre dans son jardin. Prête-plume, elle fait le job et Job ne renie pas Dieu, surtout qu’elle ne sait rien faire d’autre qu’écrire et conduire pour respirer au pied d’un ogre granitique. Elle ne grimpe pas, elle souffre du vertige. Au fond, la Saint-Valentin lui importe peu, le réchauffement ne la touche pas directement, le virus l’inquiète, Ninja Kev Ma vie digitale finira au pilon, c’est dans l’accumulation de mauvaises pierres qu’elle perd l’équilibre. Elle se décide et fixe un rendez-vous avec le mécano pour sa voiture. Il se montre particulièrement aimable au téléphone, il la prendra dans deux semaines puisque son départ est prévu pour le sept mars.

*

19 février 2020

Ninja Kev Ma vie digitale lui a particulièrement coûté si Bethsabée excepte la satisfaction de l’éditrice. La patronne positive allège toujours pour une part la charge mentale de son employée freelance auto-entrepreneuse. C’est bien le moins. Bethsabée n’a pas les moyens de voyager à chaque fin de livre, son livret d’épargne le lui interdit. En revanche, elle astique son intérieur de fond en comble avant de passer à autre chose. Le grand nettoyage de sa petite maison au vrai jardin sauvage rajoute à son contentement. Ce matin, au plus fort de son ménage, le portable sonne et Bethsabée, à genoux sur son plancher en pin, regarde l’écran qui frétille sur la table basse. C’est le mécano. L’image de l’affreux, affreux, Billy Joel et la mélodie de sa stupide chanson Uptown Girl ne lui sortira plus de l’esprit de tout le jour. Sa grand-mère paysanne, Polonaise immigrée en France et bonne à tout faire des bourgeoises de Sedan, n’a certainement pas vécu en uptown girl.

En début d’après-midi, elle déplie au soleil la tablette ronde en fer-blanc et sa chaise adaptée. Les mains sont craquelées, il faut les crémer. Il faut aussi écouter le message audio du mécano. « Je peux vous prendre demain si vous voulez, rappelez-moi. » Il faudrait aussi apprendre à s’exprimer correctement, mécano. Si tu manies bien les clefs, moi c’est la langue. Merde.

Bethsabée n’est pas idiote. L’interprétation des mots des autres en dit beaucoup et à l’ombre de son mur se tapissent les quelques désirs témoignant de ses flux hormonaux. Elle va ovuler, elle est donc excitée artificiellement et les mots des autres dansent la carmagnole dans son cerveau. Mieux vaut ne pas sortir aujourd’hui. Elle envoie un SMS :

Merci pour votre message. Malheureusement, je ne peux qu’honorer le rdv du 2 mars pour ma Yaris. BM

Réponse immédiate :

Dommage 😉 Et j’avais de la place, je vous ai appelée en première. Je ne voudrais pas vous laisser dans les soucis si on finit tous enfermés comme en Chine. David

Bethsabée replie tout son barda en proie à des tremblements incontrôlables. Pas une faute de français dans le SMS. Une pierre chute au sol. Elle la ramasse et la replace. Son corps se calme. Elle enfile ses baskets, pousse le portillon, remonte le chemin de la Providence et s’enfonce dans les sentiers du Faron. Elle gravit le mont jusqu’à la fauverie. Il est bientôt l’heure des rugissements du soir. La plainte des lions enfermés s’élève et Bethsabée tremble en chœur avec la colline et tous les petits animaux de la basse forêt méditerranéenne. Le grand mâle rugit et sa litanie freine les élans de tristesse de Bethsabée. Elle se nourrit des pleurs du lion et des lionnes et ce soir la louve enfermée à l’arrière du zoo joint ses hurlements à la litanie des fauves. Quelques corvidés effrayés s’envolent sans croasser des branches hautes comme de mauvaises notes de musique dégringoleraient d’une guimbarde. Quelques rares larmes perlent aux yeux de Bethsabée quand elle s’appuie à un frêle chêne vert. Les fauves sont prisonniers, les corvidés sont libres, elle est un mur. Sur le trajet du retour, elle perçoit d’autres de ses pierres échappées lors de l’hypoxie de la montée. Elle continue son chemin jusqu’à chez elle. Elle est un mur qu’aucun David ne fissurera.

Sauf qu’en redescendant, le David avait rappelé deux fois sans obtenir de réponse tant le réseau fonctionne mal au cœur des sentiers. À ce stade, perdue sur la corniche Escartefigue, Bethsabée réfléchit trop vite. Adieu les endorphines pour foutre une claque à la progestérone, son mur se dissout dans l’épaisse glaire de l’excitation de son ventre. Elle n’a pas eu d’hommes depuis plus de cinq ans et si l’un de leur genre l’a draguée, son mur sans fenêtre n’y a rien vu. Elle se sent donc draguée. Mais pourquoi ? Pourquoi elle, Bethsabée Muchaud, grande coincée devant l’éternel reniement, et sereine dans son asexualité ? Uptown girl caracole derrière ses fesses alors qu’elle sprinte jusqu’à son portail en évitant les voitures.

« Allô ! Oui, c’est mademoiselle Muchaud. Hein ? Bethsabée, oui. A quelle heure demain ? Vous avez donné mon rendez-vous ? C’était bien la peine de me tracasser avec ça ! Bien sûr que ça m’a tracassée, vous savez que mon emploi du temps est serré. Le 2 mars alors ? OK, comme c’était prévu donc. »

L’horreur pour un mur : s’engager sur un chemin et devoir le rebrousser. Trop de pierres sautent de l’édifice. Ça fait des trouées peu esthétiques en plus d’affaiblir la structure.

Au dîner, Bethsabée s’envoie une complète bouteille de médoc en avalant des pommes noisettes à la mayonnaise poivrée. Les yeux rivés sur France Info, elle décide qu’il est temps de s’informer de l’avancée du coronavirus baptisé Covid-19 par l’OMS. L’estomac plein et la bouche pâteuse ralentissent ses pensées sans l’empêcher d’imaginer un vieux Chinois acheter un pangolin les tripes à l’air pour le jeter au fond d’une marmite. Bethsabée court aux toilettes et vomit une bouillasse violine. De son mur jaillissent de nouvelles pierres à chaque spasme stomacal. Elle avale de la codéine et rampe jusqu’à son lit. Faudra appeler l’éditrice pour accepter un nouveau bouquin merdique dès qu’elle sera hors de la gueule du bois. Les hommes devraient rester à la place qu’elle a décidé de leur accorder depuis que l’autre l’a dégoûtée cinq ans auparavant, c’est-à-dire dans les romans.

*

Le temps de l’attente, du trouble, du doute, du rejet, du corps qui s’élève quand l’esprit lâche prise, de l’esprit qui bouillonne quand le corps se refuse. Les jours suivants furent beaux et Bethsabée oublia parfois ses lézardes en se pétrifiant au précoce soleil printanier. Hauts dans le ciel, les corvidés se répandirent. Bethsabée ne s’inquiétait pas outre mesure de la pandémie parce que le Var était épargné jusque-là et que les dangers arrivent plus vite quand on ouvre la porte pour les accueillir. Le grand privilège de lectrice de Bethsabée étant d’être préparée à tous les scénarios possibles, elle remplit ses placards de ce qui suffisait à la subsistance d’une personne comme elle, petite, mince et pas difficile. Elle acheta des bouteilles d’alcool à 70° modifié avant tout le monde et sa pharmacie personnelle comptait trois anciens masques chirurgicaux. Tout son être s’était affaissé quand l’autre l’avait quittée cinq ans plus tôt et la grippe saisonnière en avait profité pour lui sauter dessus tel le vampire invité à boire au salon. Bethsabée contrôlait désormais l’état-major de sa vie et de sa survie. Pendant onze jours, elle put donc se laisser aller à jouer avec l’idée d’un David enjambant son mur, ça n’engageait en rien et le silence des traversins fonde sa magie dans la course des licornes.

*

2 mars 2020

Ce qui est fou, ce qu’elle sait parfaitement car elle n’est pas idiote, c’est qu’elle s’engage quand même dans l’allée du beau mécano. Certes, elle a besoin de sa voiture pour se déployer l’intérieur au pied de l’ogre caché dans la montagne de granit. La sincérité l’oblige à admettre qu’elle meurt d’envie de le voir. David, lui, déploie devant elle toute sa haute taille au bureau de l’accueil quand elle entre.

« Bonjour, je viens pour la Toyota. Je suis mademoiselle Muchaud. »

Le mécano lui sourit gentiment :

« Comment oublier une cliente qui vous laisse sa voiture trois fois en un an ? »

David savoure la surprise de Bethsabée. Elle reçoit sa légère insolence en pleine face. Les poils de ses bras se hérissent et Bethsabée sent poindre la transpiration à ses aisselles. Est-ce qu’il a vraiment pris ses visites pour une piètre tentative de séduction ?

« Vous savez bien que je voyage.

– Mais ça me convient ! Je suis toujours plus heureux de vous voir. Sauf que ça m’ennuie de vous faire payer pour rien.

– Vous me courez après.

– Je pensais que c’était vous, répond le mécano du tac au tac. Mais rien à voir, là. On sera bientôt tous confinés comme en Lombardie. Ce n’est pas si loin de chez nous. Vous n’irez nulle part en mars, croyez-moi. »

David sort de derrière le comptoir et s’approche assez d’elle pour que tout soit possible entre eux. Au milieu de la pièce grise et polymécanisée du garage, ce débordement de pulsions d’amour se heurte à la main tendue en forme d’avertissement par Bethsabée.

« Restez où vous êtes. La période est hautement virale. »

Dans un délicieux frémissement des lèvres, David avance une Meindl solide et résistante. Quelques mois auparavant, Bethsabée a rédigé les notices d’une grande enseigne de bricolage. Elle aime bien ces chaussures de chantier. Les bergers des montagnes en portent aussi.

« Ne me dites pas que vous préférez recevoir des aubergines sur votre écran ?

– Ah ! Quelle horreur !

– Bien. Ce n’est pas mon genre de cour. »

Il s’approche encore, à être touché par la main tendue de Bethsabée.

« Stop j’ai dit ou je vous jette la pierre ! 

– Quelle pierre ?

– Celle que j’ai dans la main.

– Je ne vois rien. »

Bethsabée se recroqueville quelques secondes. David reste à sa place, ses deux mains ouvertes, il ne bouge plus d’une semelle Vibram. Leurs cœurs sont suspendus aux filins des calculs et des espoirs, à la plus petite erreur de jugement. La main de Bethsabée réfléchit, celles de David rayonnent de chaleur. Les murs aiment le soleil ; Bethsabée se laisse enlacer par David.

*

Fin du confinement

Le cheveu gras et le corps engourdi, Bethsabée ouvre la porte de sa maison. De sept heures à dix heures, elle s’est penchée sur un nouveau texte qu’elle destine à son recueil de microfictions. Des histoires, de l’invention, sa nouvelle réalité. Au diable la rédaction technique ! L’homme et la femme enfermés entre quatre murs chemin de la Providence ont traversé le vol des corvidés en lui refusant toute attention autre que nécessaire. Parfois, David est parti. Toujours, il est revenu.

La brise surprend Bethsabée tandis qu’elle s’installe au soleil. Sous le fin tricot en lin, ses seins durcissent et sa peau de poulette s’offre à l’air libre. Derrière elle, quelques pas se font entendre. David se penche vers elle, renifle son cou.

« Embrasse-moi encore. Plus ! Embrasse-moi plus.

– Jusqu’à la fin des temps. »

David s’accroupit et embrasse Bethsabée comme savent le faire les hommes qui aiment.

(c) Marie Van Moere 2020

Consuelo Velasquez, autrice et compositrice de Besame Mucho

Le Dernier Échelon (nouvelle complète)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

Le reste de la famille entre à sa suite et ta mère se place à ton côté, te propose un mouchoir que tu prends. Effarée, tu scrutes le visage. Dans ta peine, ton syndrome de noyade s’amplifie. Vue la taille de ton nez, il y aurait moyen d’évacuer la zone ORL. Mais tu n’as jamais su expulser en silence alors tu éponges ce qui sort et attends d’être seule pour la suite. De cette réflexion, en deux secondes, tu te rends compte que dans ta vie, tu as toujours réglé les conflits de cette
manière, en épongeant, patientant pour expulser seule. Va peut-être falloir que tu apprennes à prononcer le mot Merde tout fort pour éviter de te retrouver à 63 ans coincée entre quatre planches. Essorer l’éponge pleine de merde. Tu décides de ne pas assister à la fermeture.
À moins que ce ne soit la fermeture qui décide pour toi. Sortir avant que l’officiant ne revienne, se lever et la regarder une dernière fois. Fixer l’image avant de rejoindre la salle d’attente. Tu refuses la clôture définitive du cercueil ? Alors ne surtout pas entendre les bruits de la visserie consciencieusement dressée sur une petite table. Premiers tours de vis, le crouicroui et tu quittes le bâtiment. Fermer la porte d’entrée derrière toi, faire face à la cheminée de l’incinérateur.
Tu te détournas à la vision du corbillard ouvert dans l’attente de la dépouille et ce fut le début de l’enfilade de pastilles N.
Durant le trajet entre le dépositoire et l’église, tu oublias le crouicroui des vis en fredonnant Heureux qui comme Ulysse.
Tu es rétive à la liturgie, ce qui n’est pas un bien en toute chose. Suivant la bénédiction du père Dieudonné sur le parvis, les officiants soulèvent le cercueil et tu sens en ton corps que c’est lourd. Elle avait tout son poids dans sa poitrine et son cancer généralisé. Et le cœur alourdi aussi, au fur et à mesure des jours durant lesquels la souffrance devenait insupportable. Le cœur alourdi par les regrets, la pauvreté, le cœur crucifié au savoir de la mort proche, la mort dans la souffrance.

L’entrée dans l’église est une épreuve. La très longue travée centrale mène à la croix noire et tu cherches la sainte Vierge consolatrice sans la trouver. On ne peut pas se dissimuler dans son intérieur et tout percevoir de l’extérieur. Les familles se répartissent sans hasard de chaque côté de la travée et ta mère t’enjoint de venir à ses côtés au premier rang.
— Il y a plein de fleurs fraîches. Elle aimait les fleurs fraîches.
Fraîche. L’adjectif emplit sa bouche et tu lui réponds d’un hochement de tête. Les fleurs fraîches, c’était avant qu’il fallait les offrir. Aujourd’hui, qui consolent-elles, la galerie mise à part ? Une bien belle jambe que ça lui fait. Un mouvement de recul à l’examen du positionnement de chaque élément : le curé, la famille, le cierge pascal et au centre, l’invitée du jour, la morte. Les pieds devant. Ta tante est entrée dans l’église les pieds devant. Les pieds devant. Et toute l’expression s’enrobe d’une chair nouvelle. La sienne. Tu n’écoutes plus le curé depuis qu’il a expliqué que toute cette vie d’ici-bas se fait, se subit pour conquérir celle à laquelle « notre sœur accède en ce jour ». Béni, heureusement qu’il n’a pas ajouté l’adjectif.
Cela aurait pu être pire. L’incinérateur pour elle et tu ne t’y serais pas rendue. Ceux qui pensent le corps christophore de l’âme vivent les cérémonies dans le refus et la révolte comprimés. L’incinérateur et la négation de la nature. Le néant. La poussière essuyée d’un revers.
Tu pensais te connaître, surtout ton petit sourire dépité, le calibre moyen que tu ne peux retenir en cas de malheur, celui que tu arbores sans savoir comment et tu te hais quand il arrive. Ne sachant trop quoi répondre aux pleurs, tu souris. Un problème puisque les paroles ne franchissent pas le palais quand les autres attendent le témoignage langagier de ton affection.
Mais non, tu souris car cette science t’est inconnue. De toute façon, tu n’es pas scientifique. À aucun moment les zygomatiques ont travaillé, à l’équilibre crispé dans ce sourire calibre moyen. Se rendre étanche, c’est aussi ça. Rien n’entre, rien ne sort. Bouche fermée, mi-sourire.
Bras croisés et genoux cagneux au froid, ce nœud serré des jambes liées depuis les talons jusqu’aux cuisses.

Une petite corneille perchée sur du marbre de cimetière d’hiver, la tête sous une aile. Le corbillard passe dans le cimetière et s’arrête dans l’allée jouxtant les deux tas de terre excavée, deux monticules comme deux points : n’allez pas plus loin pour l’homoncule, le trou est là.
C’est long, que c’est long, cela ne peut être plus court, ce serait indécent, c’est quoi l’indécence? Mais que c’est long à enterrer, un corps, un corps malade, un corps qui pourrira à la vitesse des prescriptions qui l’ont farci sans le garder vif. Il gèle à pierre fendre comme dirait ta grand-mère. Elle n’est pas venue. Grand-père non plus.

Tes jambes se pétrifient et tu la visualises dans son couffin, moustache post-mortem et dessins des petits-enfants, elle se pétrifiera aussi et pourrira au printemps, témoin mobile du retour des chaleurs avec la percée des fluides et l’entrée des larves. Comment est-ce possible à ce propos? Bien sûr que non, elle ne sera pas parasitée puisque le cercueil est vissé fort.
Les crouicrouicrouicrouicrouicroui remplacés par le chuintement sec de la pelle qui s’enfonce dans la terre pour recouvrir l’entrée souterraine du caveau.
C’est terminé. Tu n’as pas jeté la rose dans le trou.
Déjà les autres s’éparpillent. Le mari veuf, sa fille et le benjamin, ta mère et toi, scrutez les gestes du fossoyeur. Tu le trouves pas mal, point de vue esthétique. Il a une déformation dorsale, une déformation professionnelle. Le dos s’arrondit bien trop quand il creuse. Combien
d’enterrements à travailler tandis que ça renifle dans son dos ? Faut que ça glisse. Le travail est assez pénible comme cela. Le dos rond. Vous restez sur place jusqu’à la dernière motte de terre. Le gel remonte par les os jusqu’au crâne et dessoude ta fontanelle.
Dire au revoir.
L’aîné des cousins a fui avant que la pierre n’avale le cercueil. C’est à ce moment-là que sa femme a posé une main sur ton épaule, se penchant à ton oreille bleue.
— Je sais comme tu l’aimais. Désormais, en cas de besoin, tu viens quand tu veux chez nous.
Sans rire.
Rentrer à la voiture, ôter les bottines, fouiller dans la valise pour une paire de chaussettes épaisses, enfiler les bottes de cuir gros grain. Rejoindre le restaurant où quelques parents se réchauffent, physiquement, autour d’un verre de champagne et d’une « garbure et
son confit ». Sourire petit calibre. Tu bois comme un trou mais ne manges rien. L’aéroport. Rendre la voiture en s’exprimant le moins possible. Rentrer chez soi en ayant déjà oublié les paroles du dernier échelon.

(c) Marie Van Moere 2015, avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (fin)

Le reste de la famille entre à sa suite et ta mère se place à ton côté, te propose un mouchoir que tu prends. Effarée, tu scrutes le visage. Dans ta peine, ton syndrome de noyade s’amplifie. Vue la taille de ton nez, il y aurait moyen d’évacuer la zone ORL. Mais tu n’as jamais su expulser en silence alors tu éponges ce qui sort et attends d’être seule pour la suite. De cette réflexion, en deux secondes, tu te rends compte que dans ta vie, tu as toujours réglé les conflits de cette
manière, en épongeant, patientant pour expulser seule. Va peut-être falloir que tu apprennes à prononcer le mot Merde tout fort pour éviter de te retrouver à 63 ans coincée entre quatre planches. Essorer l’éponge pleine de merde. Tu décides de ne pas assister à la fermeture.
À moins que ce ne soit la fermeture qui décide pour toi. Sortir avant que l’officiant ne revienne, se lever et la regarder une dernière fois. Fixer l’image avant de rejoindre la salle d’attente. Tu refuses la clôture définitive du cercueil ? Alors ne surtout pas entendre les bruits de la visserie consciencieusement dressée sur une petite table. Premiers tours de vis, le crouicroui et tu quittes le bâtiment. Fermer la porte d’entrée derrière toi, faire face à la cheminée de l’incinérateur.
Tu te détournas à la vision du corbillard ouvert dans l’attente de la dépouille et ce fut le début de l’enfilade de pastilles N.
Durant le trajet entre le dépositoire et l’église, tu oublias le crouicroui des vis en fredonnant Heureux qui comme Ulysse.
Tu es rétive à la liturgie, ce qui n’est pas un bien en toute chose. Suivant la bénédiction du père Dieudonné sur le parvis, les officiants soulèvent le cercueil et tu sens en ton corps que c’est lourd. Elle avait tout son poids dans sa poitrine et son cancer généralisé. Et le cœur alourdi aussi, au fur et à mesure des jours durant lesquels la souffrance devenait insupportable. Le cœur alourdi par les regrets, la pauvreté, le cœur crucifié au savoir de la mort proche, la mort dans la souffrance.

L’entrée dans l’église est une épreuve. La très longue travée centrale mène à la croix noire et tu cherches la sainte Vierge consolatrice sans la trouver. On ne peut pas se dissimuler dans son intérieur et tout percevoir de l’extérieur. Les familles se répartissent sans hasard de chaque côté de la travée et ta mère t’enjoint de venir à ses côtés au premier rang.
— Il y a plein de fleurs fraîches. Elle aimait les fleurs fraîches.
Fraîche. L’adjectif emplit sa bouche et tu lui réponds d’un hochement de tête. Les fleurs fraîches, c’était avant qu’il fallait les offrir. Aujourd’hui, qui consolent-elles, la galerie mise à part ? Une bien belle jambe que ça lui fait. Un mouvement de recul à l’examen du positionnement de chaque élément : le curé, la famille, le cierge pascal et au centre, l’invitée du jour, la morte. Les pieds devant. Ta tante est entrée dans l’église les pieds devant. Les pieds devant. Et toute l’expression s’enrobe d’une chair nouvelle. La sienne. Tu n’écoutes plus le curé depuis qu’il a expliqué que toute cette vie d’ici-bas se fait, se subit pour conquérir celle à laquelle « notre sœur accède en ce jour ». Béni, heureusement qu’il n’a pas ajouté l’adjectif.
Cela aurait pu être pire. L’incinérateur pour elle et tu ne t’y serais pas rendue. Ceux qui pensent le corps christophore de l’âme vivent les cérémonies dans le refus et la révolte comprimés. L’incinérateur et la négation de la nature. Le néant. La poussière essuyée d’un revers.
Tu pensais te connaître, surtout ton petit sourire dépité, le calibre moyen que tu ne peux retenir en cas de malheur, celui que tu arbores sans savoir comment et tu te hais quand il arrive. Ne sachant trop quoi répondre aux pleurs, tu souris. Un problème puisque les paroles ne franchissent pas le palais quand les autres attendent le témoignage langagier de ton affection.
Mais non, tu souris car cette science t’est inconnue. De toute façon, tu n’es pas scientifique. À aucun moment les zygomatiques ont travaillé, à l’équilibre crispé dans ce sourire calibre moyen. Se rendre étanche, c’est aussi ça. Rien n’entre, rien ne sort. Bouche fermée, mi-sourire.
Bras croisés et genoux cagneux au froid, ce nœud serré des jambes liées depuis les talons jusqu’aux cuisses.

Une petite corneille perchée sur du marbre de cimetière d’hiver, la tête sous une aile. Le corbillard passe dans le cimetière et s’arrête dans l’allée jouxtant les deux tas de terre excavée, deux monticules comme deux points : n’allez pas plus loin pour l’homoncule, le trou est là.
C’est long, que c’est long, cela ne peut être plus court, ce serait indécent, c’est quoi l’indécence? Mais que c’est long à enterrer, un corps, un corps malade, un corps qui pourrira à la vitesse des prescriptions qui l’ont farci sans le garder vif. Il gèle à pierre fendre comme dirait ta grand-mère. Elle n’est pas venue. Grand-père non plus.

Tes jambes se pétrifient et tu la visualises dans son couffin, moustache post-mortem et dessins des petits-enfants, elle se pétrifiera aussi et pourrira au printemps, témoin mobile du retour des chaleurs avec la percée des fluides et l’entrée des larves. Comment est-ce possible à ce propos? Bien sûr que non, elle ne sera pas parasitée puisque le cercueil est vissé fort.
Les crouicrouicrouicrouicrouicroui remplacés par le chuintement sec de la pelle qui s’enfonce dans la terre pour recouvrir l’entrée souterraine du caveau.
C’est terminé. Tu n’as pas jeté la rose dans le trou.
Déjà les autres s’éparpillent. Le mari veuf, sa fille et le benjamin, ta mère et toi, scrutez les gestes du fossoyeur. Tu le trouves pas mal, point de vue esthétique. Il a une déformation dorsale, une déformation professionnelle. Le dos s’arrondit bien trop quand il creuse. Combien
d’enterrements à travailler tandis que ça renifle dans son dos ? Faut que ça glisse. Le travail est assez pénible comme cela. Le dos rond. Vous restez sur place jusqu’à la dernière motte de terre. Le gel remonte par les os jusqu’au crâne et dessoude ta fontanelle.
Dire au revoir.
L’aîné des cousins a fui avant que la pierre n’avale le cercueil. C’est à ce moment-là que sa femme a posé une main sur ton épaule, se penchant à ton oreille bleue.
— Je sais comme tu l’aimais. Désormais, en cas de besoin, tu viens quand tu veux chez nous.
Sans rire.
Rentrer à la voiture, ôter les bottines, fouiller dans la valise pour une paire de chaussettes épaisses, enfiler les bottes de cuir gros grain. Rejoindre le restaurant où quelques parents se réchauffent, physiquement, autour d’un verre de champagne et d’une « garbure et
son confit ». Sourire petit calibre. Tu bois comme un trou mais ne manges rien. L’aéroport. Rendre la voiture en s’exprimant le moins possible. Rentrer chez soi en ayant déjà oublié les paroles du dernier échelon.

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon 2/3

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (1/3)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

SUPASTA ou monologue pour fin de règne

Préambule : Ce qui suit se déroule sur une scène de théâtre. A l’ouverture du rideau, Queenie est assise face au public, en milieu de scène, à sa gauche un escalier d’une douzaine de marches mène à un palier en hauteur où se tient de profil une fille squelettique. C’est Punaise. Assise, elle se goberge d’une soupe de spaghettis à la tomate. Quand la conserve est vide, elle vomit, renvoie dare-dare le mélange d’où il vient puis balance la boîte sur Queenie qui ne réagit pas car elle est morte. Le corps est entravé par des menottes SM sur un trône rococo surmonté d’un gros Q en strass noir pour Queenie, la couronne funéraire de la Queenie peroxydée, tête basse, raie au milieu, racines et cheveux plastique. Elle est en bottes donjon et le reste est nu comme une barbaque accrochée au rail d’une chambre froide.

« Pute de soupe : on dirait que t’es même pas sortie de ta boîte quand je t’y remets. Hey Queenie !?! C’est aussi dégueu que la soupe que tu leur servais en boîte de nuit. MOI, tu m’en as toujours privée. TOI, ma mère, la richissime Queen of musicsoup, superstar, supasta, sucepétassetoutcequidépasse, tu m’aurais condamnée à crever plutôt que de me laisser manger ce dont toi-même fut privée par la Vioque, ta mère à TOI. Toute la nourriture possible et imaginable pour la Vioque et MOI des graines germées plus chères au kilo de kérosène qu’une année de salaire de l’ouvrier agricole du haut-plateau andin. Ben oui, ça te la pète : je pèse 38 kgs mais j’ai des lettres. Connasse. Je brillais par mon intelligence au lycée pour que tu rutiles dans une aura personnelle et sans partage. Slut.  Je me répétais :

Il faut respirer, respirer, respirer, respire et masse ton plexus,

et toi Queenie, toi, tu me narguais :

Mange ta main, t’auras l’autre pour demain et en attendant tu peux appeler Ricardo qu’il te donne ton cours de danse.

Tricardo, trique au max… Il me défonçait, ton mec, avant de te baiser. Et c’est ça qui me faisait bander. Lui, c’était mon vagin étréci par tes privations. Mange ta main, t’auras l’autre pour demain. Ouais : j’appelais Tricardo et je lui mangeais la bite, ça me passait la faim. »

Punaise avale une autre conserve de soupe un peu en arrière de son palier, la pose et se rétablit sur quatre pattes pour vomir. La boîte est pleine et Punaise rampe vers la première marche pour la lancer. La gerbe coule sur le cadavre. Elle s’essuie d’un revers de manche et réprime un hoquet avant de se retourner sur le dos.

« Ouaiiiiiiiiiiiiiiiis, zétiez pauvres : Ma fille, nous étions si miséreux, c’est un tort que tu ne connaisses pas cette situation, il n’y avait rien à bouffer, faut comprendre.

Tout pour le père et la Vioque. Les restes pour toi, Queenie. Tu demandais de la soupasta à ta mère dans ton langage enfantin, parce que ta part quand même, tu voulais ta part. La Vioque disait non et tu dansais pour oublier. Et le manque blindant ta calebasse de hargne. Oublier la privation en dansant. »

Punaise se lève avec peine et chancelle sur ses cannes de mannequin pro ana. Du trône s’échappe un son de fuite humide. Queenie n’est pas encore froide et ses sphincters se relâchent. Punaise lui a ouvert le bide il y a moins d’une heure.

(Qu’est-ce que tu fais là, comme ça ?

Tais-toi et détache-moi.

Mais tu t’es vue, sans dec’ ?

Oui, j’ai un miroir en face, bordel de merde. Détache-moi.

Non.

Tais-toi et détache-moi.

Détache-moi.

C’est Ricardo qui t’a laissée en plan.

Ça ne te regarde pas. Allez, chérie, détache-moi et je demande qu’on te prépare un bon dîner.

Adieu, Queenie.)

UltimateBondageQueenie : les viscères ont été enroulés autour de la tête, des pieds et des mains. UltimateSpiderWeb.

«  Tu me pardonnes un moment, faut que j’aille dézinguer de la Vioque. Je ne voudrais pas que tu te sentes trop seule dans le frigo. »

 « Le flan, c’est simple à ouvrir mais pas simple à buter. Faut s’attacher à couper les vivres, là où ça rentre, la bouffe et l’air. Couper la gorge. C’qu’elle ingurgitait ! Et TOI qui la regardais et MOI qui vous regardais vous regarder tandis qu’elle bâfrait à grands bruits et tu l’exhibais comme point d’orgue de ton show burlesque. Tes fans ululaient lamamalamamalamama et tu pleurais de joie dans cet amour partagé avec eux, ointe de cette reconnaissance bénie que la Vioque t’offrait enfin devant eux, bien éclairées sur scène par les spots centraux. Quand j’ai compris que c’était pas de la com’ pour ton image de supastasupaputa, que je n’étais même plus ton accessoire de mode privilégié, j’ai baisé avec Ricardo tous les jours que tu vivais, je l’ai mis à ma botte qu’il cesse de lécher la tienne, soufflémes16bougies sans toucher au gâteau dans le secret de faire de toi la plus grande star de tous les temps, le Léviathan de la soupe pour dancefloor, la plus sue visuellement, l’image ultime que tu n’aurais pas checkée en réunion d’attachés de presse. Attends. »

Punaise se lève et revient poussant la Vioque, tas de chair sanguinolente, encarcassée dans un fauteuil roulant pour ogresse. Elle prend une chose posée sur les cuissots et le lance sur le cadavre de Queenie.

« Tiens, sa langue ! »

Puis, le fracas de la chute quand Punaise propulse la Vioque dans l’escalier.

« Accident de trôôôôôôôôô… ! »  Le –ne final est avalé dans un rot formidable.

« J’en peux plus de cette soupasse merdique. C’est vraiment dégueu’. Quand je pense que ce manque t’a poussée vers la popularité. Conasses. Finissons-en.»

Punaise descend les marches, des conserves dans les bras. Elle examine le tas formé par les corps de sa grand-mère affaissée sur le trône de sa mère puis dispose les boîtes, étiquettes orientées avec soin, les déplace et les replace. Elle vérifie l’image sur l’écran de son smartphone, enclenche la minuterie dans l’application camera et le coince sur un petit trépied. Sur l’image, on la verra tête de la pyramide, paradant derrière les amas, une main sur chaque épaule, le sourire de circonstance.

« Voilà. Dans une heure ce sera l’apothéose, Queenie. La gloire éternelle quand je transmettrai le résultat de ton hybris sur les réseaux sociaux. »

Punaise se tourne une dernière fois puis monte les marches penchée sur le smartphone.

« Allô Ricardo, tout fonctionne comme prévu. »

(c) Marie Van Moere

Publication dans la revue Dissonances n°23 – hiver 2012

CEZIGUE, HUIT ANS

« – Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais…dadadadadadadadadadadadadadadada…

– ‘pa, arrête ! Allez, ‘pa… Viens ! »

La main glisse car elle est moite. Le petit s’y accroche. Le père, slip et marcel, fredonne debout, une bouteille de bière dans l’autre main. Il danse un slow, le bras libre en crochet, un amas de salive aux commissures des lèvres.

L’enfant tourne la molette du poste radio.

«- Allez ’pa, faut se coucher maintenant.

– Ça va, Cézigue, ça va. Tiens, va me jeter la bouteille. Bon sang ! Faut que je pisse, je vais exploser. »

Le père se soulage à grands flots et Cézigue réalise qu’il lui faudra assurer le réveil. Ils habitent au huitième étage, au milieu du quartier de La Villette. L’école n’est pas bien loin. L’enfant part à pieds le matin, traînant derrière lui son cartable. Il ne l’aime pas trop, c’est à cause du bruit sur le trottoir. Le porter au dos serait trop lourd. Une autre fois, il s’était chargé de descendre d’une main la poubelle de bouteilles vides, de l’autre le sac d’école. La voisine d’en face était sortie au même moment. Il avait eu honte de tout ce vacarme avec lui.

Silence. Cézigue tourne dans l’appartement pour éteindre les lumières. Le père doit dormir. La porte de la chambre est ouverte et l’enfant regarde la grande carcasse charriant immobile plus que son propre poids de viande, une guibolle en dehors du lit.

Cézigue se couche à son tour et le sommeil vient plus tard dans le rêve de la génisse triste comme bave le père ces soirs-là. Tous les jours à 17 heures, le petit s’installe dans le bureau de la boucherie paternelle pour les devoirs en cours. Quand il entend le geignement des rails à barbaque, c’est qu’il est l’heure de fermer les cahiers. Et le cauchemar rémanent de la génisse suspendue. La porte de la chambre froide se ferme dans un chuintement et le père se penche à son oreille, la main rouge à son épaule basse : « Elle reste avec nous. »

Au matin, Cézigue l’abandonne à son sommeil plein de vents. Avant de passer le seuil, il fait couler de l’huile alimentaire sur les roulettes du sac d’école. Ce n’est pas très malin, pense-t-il, car elles ne couinent pas, c’est le bruit du frottement sur le trottoir. Huit heures.

Faut partir avant la voisine.

(c) Marie Van Moere

(Parution dans la revue La Femelle du Requin n°38 en 2012)

LES MAUVAISES, Séverine Chevalier, 2018

Séverine Chevalier

Les Mauvaises dresse le portrait d’une petite agglomération auvergnate à la lumière du destin de Roberto. Cette jeune apprentie coiffeuse a les mains abimées par les produits chimiques, et les ongles rongés, seul signe de sa fragilité dissimulée aux autres. Pour le reste, Roberto slalome sur sa mobylette en électron libre, baisant selon ses envies et nécessités du moment, ou pour faire plaisir, dans le réflexe qu’ont parfois les femmes abusées jeunes. Et, d’ailleurs, Bébé le grand-père lui a appris à se rendre utile de la bouche quand elle avait juste un peu plus de cinq ans… Les années ont passé et Roberto s’évade dans la forêt avec ses amis Ouafa, la désoeuvrée, et Oé, jeune enfant autiste. Ils rôdent autour des hommes de l’entreprise qui déboise leur région et projette de vider le lac de cratère voisin. Une nuit d’été, Roberto saute du pont du village une corde au cou plutôt que de grandir un peu plus et ne pas manquer de traverser une « petite vie » écrasée dès l’origine par le mépris du grand-père et l’absence de la mère. Elle pend au tablier comme le signe de la trahison des adultes, ceux qui ont abandonné leurs rêves et s’échinent à les arracher des cerveaux des plus jeunes, dans un continuum infernal. Ce roman pousse le cri des marges contre la fin des espoirs et pour la liberté d’être ; il s’oppose farouchement aux entraves sociales (soi-même, famille, couple, société extérieure).

Séverine Chevalier écrit hors des conventions capitalistes du roman et ne perd pas son temps dans une écriture sans aucun style qui éjecte l’auteur et fait du livre un pur produit de consommation capable de harponner toutes sortes de clients potentiels. Ici la forme rejoint le fond avec cœur. La page est l’espace de liberté de l’autrice, elle fait donc en sorte que ses mots s’entortillent autour des personnages, fouillent leur âme, leur chair, qu’ils décrivent une fellation forcée, l’incapacité d’une mère à sortir de la dépression, la maladie d’un père, la solitude d’un chef d’entreprise ou la colère meurtrière d’un enfant. Je ne sais pas bien ce que signifie écriture genrée, ou sexe de la langue. En revanche, je crois que les auteurs ne savent pas toujours bien écrire du point de vue féminin quand ils s’aventurent hors des clichés narratifs fantasmatiques. Les femmes au contraire ont toujours eu besoin de comprendre les hommes pour survivre à leur force ; celles qui prennent la plume ne savent pas trop mal croquer les personnages masculins en plus des féminins au cœur des fictions.

Dans mes chroniques de romans d’autrices, j’ai toujours freiné à éclairer le texte à la lumière d’autres livres. Concernant le sort d’Oé, le garçon autiste, j’ai senti l’autrice habitée par une volonté de raconter ces enfants et par une thématique narrative proche de celle de Cormac McCarthy dans Un Enfant de Dieu (Child of God), roman extraordinaire décrivant la mise au ban d’une petite ville d’un marginal et son expropriation. Il en deviendra criminel et se dissimulera dans un réseau de tunnels souterrains. Cormac McCarthy, c’est un peu le Moby Dick d’autrices et auteurs français ayant l’ambition d’écrire de beaux textes littéraires sans esbroufe, avec grâce. Certes, le rapprochement peut se révéler casse-gueule mais il faut avoir de l’ambition pour son matériau créatif (sinon à quoi bon, Bartleby ?). Il existe une « école Cormac McCarthy » dans l’histoire du roman contemporain français (et sûrement américain). Les Mauvaises crée une autre conversation, cette fois dans la forme, avec La Possibilité d’une Île de Houellebecq, roman dont la dernière partie est un long poème en prose, comme l’avant-dernier chapitre des Mauvaises. Séverine Chevalier se rattache à la liberté de création des plus grands (qu’on les aime ou non).

En outre, la langue de l’autrice est éminemment littéraire. Bah, allez-vous répondre, ça veut tout et rien dire littéraire. Mais que nenni ! Que nenni… Une écriture littéraire, c’est une écriture libre d’être personnelle, chaque phrase, l’une après l’autre, tord la langue dans un savant et mystérieux mélange qui te montre que l’autrice, en plus de pousser son cri des marges, ne s’arrête pas au chemin narratif, elle crée le matériau du chemin et en respecte l’itinéraire. J’ai adoré Les Mauvaises. Ce roman est un vrai conte moderne dans lequel Séverine Chevalier nous chuchote magnifiquement les histoires croisées de Roberto, Ouafa et Oé, jusqu’au dernier chapitre d’une puissance symbolique rare.