Le Dernier Échelon 2/3

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (1/3)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

SUPASTA ou monologue pour fin de règne

Préambule : Ce qui suit se déroule sur une scène de théâtre. A l’ouverture du rideau, Queenie est assise face au public, en milieu de scène, à sa gauche un escalier d’une douzaine de marches mène à un palier en hauteur où se tient de profil une fille squelettique. C’est Punaise. Assise, elle se goberge d’une soupe de spaghettis à la tomate. Quand la conserve est vide, elle vomit, renvoie dare-dare le mélange d’où il vient puis balance la boîte sur Queenie qui ne réagit pas car elle est morte. Le corps est entravé par des menottes SM sur un trône rococo surmonté d’un gros Q en strass noir pour Queenie, la couronne funéraire de la Queenie peroxydée, tête basse, raie au milieu, racines et cheveux plastique. Elle est en bottes donjon et le reste est nu comme une barbaque accrochée au rail d’une chambre froide.

« Pute de soupe : on dirait que t’es même pas sortie de ta boîte quand je t’y remets. Hey Queenie !?! C’est aussi dégueu que la soupe que tu leur servais en boîte de nuit. MOI, tu m’en as toujours privée. TOI, ma mère, la richissime Queen of musicsoup, superstar, supasta, sucepétassetoutcequidépasse, tu m’aurais condamnée à crever plutôt que de me laisser manger ce dont toi-même fut privée par la Vioque, ta mère à TOI. Toute la nourriture possible et imaginable pour la Vioque et MOI des graines germées plus chères au kilo de kérosène qu’une année de salaire de l’ouvrier agricole du haut-plateau andin. Ben oui, ça te la pète : je pèse 38 kgs mais j’ai des lettres. Connasse. Je brillais par mon intelligence au lycée pour que tu rutiles dans une aura personnelle et sans partage. Slut.  Je me répétais :

Il faut respirer, respirer, respirer, respire et masse ton plexus,

et toi Queenie, toi, tu me narguais :

Mange ta main, t’auras l’autre pour demain et en attendant tu peux appeler Ricardo qu’il te donne ton cours de danse.

Tricardo, trique au max… Il me défonçait, ton mec, avant de te baiser. Et c’est ça qui me faisait bander. Lui, c’était mon vagin étréci par tes privations. Mange ta main, t’auras l’autre pour demain. Ouais : j’appelais Tricardo et je lui mangeais la bite, ça me passait la faim. »

Punaise avale une autre conserve de soupe un peu en arrière de son palier, la pose et se rétablit sur quatre pattes pour vomir. La boîte est pleine et Punaise rampe vers la première marche pour la lancer. La gerbe coule sur le cadavre. Elle s’essuie d’un revers de manche et réprime un hoquet avant de se retourner sur le dos.

« Ouaiiiiiiiiiiiiiiiis, zétiez pauvres : Ma fille, nous étions si miséreux, c’est un tort que tu ne connaisses pas cette situation, il n’y avait rien à bouffer, faut comprendre.

Tout pour le père et la Vioque. Les restes pour toi, Queenie. Tu demandais de la soupasta à ta mère dans ton langage enfantin, parce que ta part quand même, tu voulais ta part. La Vioque disait non et tu dansais pour oublier. Et le manque blindant ta calebasse de hargne. Oublier la privation en dansant. »

Punaise se lève avec peine et chancelle sur ses cannes de mannequin pro ana. Du trône s’échappe un son de fuite humide. Queenie n’est pas encore froide et ses sphincters se relâchent. Punaise lui a ouvert le bide il y a moins d’une heure.

(Qu’est-ce que tu fais là, comme ça ?

Tais-toi et détache-moi.

Mais tu t’es vue, sans dec’ ?

Oui, j’ai un miroir en face, bordel de merde. Détache-moi.

Non.

Tais-toi et détache-moi.

Détache-moi.

C’est Ricardo qui t’a laissée en plan.

Ça ne te regarde pas. Allez, chérie, détache-moi et je demande qu’on te prépare un bon dîner.

Adieu, Queenie.)

UltimateBondageQueenie : les viscères ont été enroulés autour de la tête, des pieds et des mains. UltimateSpiderWeb.

«  Tu me pardonnes un moment, faut que j’aille dézinguer de la Vioque. Je ne voudrais pas que tu te sentes trop seule dans le frigo. »

 « Le flan, c’est simple à ouvrir mais pas simple à buter. Faut s’attacher à couper les vivres, là où ça rentre, la bouffe et l’air. Couper la gorge. C’qu’elle ingurgitait ! Et TOI qui la regardais et MOI qui vous regardais vous regarder tandis qu’elle bâfrait à grands bruits et tu l’exhibais comme point d’orgue de ton show burlesque. Tes fans ululaient lamamalamamalamama et tu pleurais de joie dans cet amour partagé avec eux, ointe de cette reconnaissance bénie que la Vioque t’offrait enfin devant eux, bien éclairées sur scène par les spots centraux. Quand j’ai compris que c’était pas de la com’ pour ton image de supastasupaputa, que je n’étais même plus ton accessoire de mode privilégié, j’ai baisé avec Ricardo tous les jours que tu vivais, je l’ai mis à ma botte qu’il cesse de lécher la tienne, soufflémes16bougies sans toucher au gâteau dans le secret de faire de toi la plus grande star de tous les temps, le Léviathan de la soupe pour dancefloor, la plus sue visuellement, l’image ultime que tu n’aurais pas checkée en réunion d’attachés de presse. Attends. »

Punaise se lève et revient poussant la Vioque, tas de chair sanguinolente, encarcassée dans un fauteuil roulant pour ogresse. Elle prend une chose posée sur les cuissots et le lance sur le cadavre de Queenie.

« Tiens, sa langue ! »

Puis, le fracas de la chute quand Punaise propulse la Vioque dans l’escalier.

« Accident de trôôôôôôôôô… ! »  Le –ne final est avalé dans un rot formidable.

« J’en peux plus de cette soupasse merdique. C’est vraiment dégueu’. Quand je pense que ce manque t’a poussée vers la popularité. Conasses. Finissons-en.»

Punaise descend les marches, des conserves dans les bras. Elle examine le tas formé par les corps de sa grand-mère affaissée sur le trône de sa mère puis dispose les boîtes, étiquettes orientées avec soin, les déplace et les replace. Elle vérifie l’image sur l’écran de son smartphone, enclenche la minuterie dans l’application camera et le coince sur un petit trépied. Sur l’image, on la verra tête de la pyramide, paradant derrière les amas, une main sur chaque épaule, le sourire de circonstance.

« Voilà. Dans une heure ce sera l’apothéose, Queenie. La gloire éternelle quand je transmettrai le résultat de ton hybris sur les réseaux sociaux. »

Punaise se tourne une dernière fois puis monte les marches penchée sur le smartphone.

« Allô Ricardo, tout fonctionne comme prévu. »

(c) Marie Van Moere

Publication dans la revue Dissonances n°23 – hiver 2012

CEZIGUE, HUIT ANS

« – Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais…dadadadadadadadadadadadadadadada…

– ‘pa, arrête ! Allez, ‘pa… Viens ! »

La main glisse car elle est moite. Le petit s’y accroche. Le père, slip et marcel, fredonne debout, une bouteille de bière dans l’autre main. Il danse un slow, le bras libre en crochet, un amas de salive aux commissures des lèvres.

L’enfant tourne la molette du poste radio.

«- Allez ’pa, faut se coucher maintenant.

– Ça va, Cézigue, ça va. Tiens, va me jeter la bouteille. Bon sang ! Faut que je pisse, je vais exploser. »

Le père se soulage à grands flots et Cézigue réalise qu’il lui faudra assurer le réveil. Ils habitent au huitième étage, au milieu du quartier de La Villette. L’école n’est pas bien loin. L’enfant part à pieds le matin, traînant derrière lui son cartable. Il ne l’aime pas trop, c’est à cause du bruit sur le trottoir. Le porter au dos serait trop lourd. Une autre fois, il s’était chargé de descendre d’une main la poubelle de bouteilles vides, de l’autre le sac d’école. La voisine d’en face était sortie au même moment. Il avait eu honte de tout ce vacarme avec lui.

Silence. Cézigue tourne dans l’appartement pour éteindre les lumières. Le père doit dormir. La porte de la chambre est ouverte et l’enfant regarde la grande carcasse charriant immobile plus que son propre poids de viande, une guibolle en dehors du lit.

Cézigue se couche à son tour et le sommeil vient plus tard dans le rêve de la génisse triste comme bave le père ces soirs-là. Tous les jours à 17 heures, le petit s’installe dans le bureau de la boucherie paternelle pour les devoirs en cours. Quand il entend le geignement des rails à barbaque, c’est qu’il est l’heure de fermer les cahiers. Et le cauchemar rémanent de la génisse suspendue. La porte de la chambre froide se ferme dans un chuintement et le père se penche à son oreille, la main rouge à son épaule basse : « Elle reste avec nous. »

Au matin, Cézigue l’abandonne à son sommeil plein de vents. Avant de passer le seuil, il fait couler de l’huile alimentaire sur les roulettes du sac d’école. Ce n’est pas très malin, pense-t-il, car elles ne couinent pas, c’est le bruit du frottement sur le trottoir. Huit heures.

Faut partir avant la voisine.

(c) Marie Van Moere

(Parution dans la revue La Femelle du Requin n°38 en 2012)

LES MAUVAISES, Séverine Chevalier, 2018

Séverine Chevalier

Les Mauvaises dresse le portrait d’une petite agglomération auvergnate à la lumière du destin de Roberto. Cette jeune apprentie coiffeuse a les mains abimées par les produits chimiques, et les ongles rongés, seul signe de sa fragilité dissimulée aux autres. Pour le reste, Roberto slalome sur sa mobylette en électron libre, baisant selon ses envies et nécessités du moment, ou pour faire plaisir, dans le réflexe qu’ont parfois les femmes abusées jeunes. Et, d’ailleurs, Bébé le grand-père lui a appris à se rendre utile de la bouche quand elle avait juste un peu plus de cinq ans… Les années ont passé et Roberto s’évade dans la forêt avec ses amis Ouafa, la désoeuvrée, et Oé, jeune enfant autiste. Ils rôdent autour des hommes de l’entreprise qui déboise leur région et projette de vider le lac de cratère voisin. Une nuit d’été, Roberto saute du pont du village une corde au cou plutôt que de grandir un peu plus et ne pas manquer de traverser une « petite vie » écrasée dès l’origine par le mépris du grand-père et l’absence de la mère. Elle pend au tablier comme le signe de la trahison des adultes, ceux qui ont abandonné leurs rêves et s’échinent à les arracher des cerveaux des plus jeunes, dans un continuum infernal. Ce roman pousse le cri des marges contre la fin des espoirs et pour la liberté d’être ; il s’oppose farouchement aux entraves sociales (soi-même, famille, couple, société extérieure).

Séverine Chevalier écrit hors des conventions capitalistes du roman et ne perd pas son temps dans une écriture sans aucun style qui éjecte l’auteur et fait du livre un pur produit de consommation capable de harponner toutes sortes de clients potentiels. Ici la forme rejoint le fond avec cœur. La page est l’espace de liberté de l’autrice, elle fait donc en sorte que ses mots s’entortillent autour des personnages, fouillent leur âme, leur chair, qu’ils décrivent une fellation forcée, l’incapacité d’une mère à sortir de la dépression, la maladie d’un père, la solitude d’un chef d’entreprise ou la colère meurtrière d’un enfant. Je ne sais pas bien ce que signifie écriture genrée, ou sexe de la langue. En revanche, je crois que les auteurs ne savent pas toujours bien écrire du point de vue féminin quand ils s’aventurent hors des clichés narratifs fantasmatiques. Les femmes au contraire ont toujours eu besoin de comprendre les hommes pour survivre à leur force ; celles qui prennent la plume ne savent pas trop mal croquer les personnages masculins en plus des féminins au cœur des fictions.

Dans mes chroniques de romans d’autrices, j’ai toujours freiné à éclairer le texte à la lumière d’autres livres. Concernant le sort d’Oé, le garçon autiste, j’ai senti l’autrice habitée par une volonté de raconter ces enfants et par une thématique narrative proche de celle de Cormac McCarthy dans Un Enfant de Dieu (Child of God), roman extraordinaire décrivant la mise au ban d’une petite ville d’un marginal et son expropriation. Il en deviendra criminel et se dissimulera dans un réseau de tunnels souterrains. Cormac McCarthy, c’est un peu le Moby Dick d’autrices et auteurs français ayant l’ambition d’écrire de beaux textes littéraires sans esbroufe, avec grâce. Certes, le rapprochement peut se révéler casse-gueule mais il faut avoir de l’ambition pour son matériau créatif (sinon à quoi bon, Bartleby ?). Il existe une « école Cormac McCarthy » dans l’histoire du roman contemporain français (et sûrement américain). Les Mauvaises crée une autre conversation, cette fois dans la forme, avec La Possibilité d’une Île de Houellebecq, roman dont la dernière partie est un long poème en prose, comme l’avant-dernier chapitre des Mauvaises. Séverine Chevalier se rattache à la liberté de création des plus grands (qu’on les aime ou non).

En outre, la langue de l’autrice est éminemment littéraire. Bah, allez-vous répondre, ça veut tout et rien dire littéraire. Mais que nenni ! Que nenni… Une écriture littéraire, c’est une écriture libre d’être personnelle, chaque phrase, l’une après l’autre, tord la langue dans un savant et mystérieux mélange qui te montre que l’autrice, en plus de pousser son cri des marges, ne s’arrête pas au chemin narratif, elle crée le matériau du chemin et en respecte l’itinéraire. J’ai adoré Les Mauvaises. Ce roman est un vrai conte moderne dans lequel Séverine Chevalier nous chuchote magnifiquement les histoires croisées de Roberto, Ouafa et Oé, jusqu’au dernier chapitre d’une puissance symbolique rare.

ZIPPO, Valentine Imhof, octobre 2019

J’avais très envie d’aimer ce roman. Le mot Zippo a toujours mal sonné à mes oreilles mais la couverture est sexy. Quant à Valentine Imhof, l’autrice, elle est professeure de lettres à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français isolé voisin de l’immensité canadienne. Là-bas, une partie de la population se bat contre les vents, l’ennui, le chômage, les pêcheurs canadiens et leur double-identité française et nord-américaine, pour défendre leurs îles et leur écosystème. Tout à fait mon kiff.

Je n’ai pas lu Par les rafales, le premier roman paru en mars 2018.

Zippo raconte l’histoire de personnages évoluant à Milwaukee guidés par leurs pulsions sexuelles violentes. Cet entrelacs d’individus met en scène UNE femme personnage principal, forte le jour, censée l’être aussi la nuit (sauf qu’elle aime plutôt le versant maso du SM, ce qui s’explique peut-être), DES hommes (enquêteurs et tueur), les victimes étant des pauvres femmes blondes dont le visage disparaît dans les flammes d’un liquide enflammé par la cigarette du tueur cagoulé et même pas impuissant obsédé par le feu et surtout son Zippo (clic clic).

Je ne suis personnellement pas faite pour ces lectures. Ce n’est pas le versant SM du roman. Cette thématique semble t-elle encore sulfureuse à quelqu’un ? Le SM, c’est totalement arrière-garde en littérature parce que Sade a tué le game. Point. Cela dit, on peut toujours essayer. Pauline Réage a rallumé ce feu côté gonzesse et point, dobble-tap. Je n’ai pas lu Fifty shades of grey mais je soupçonne ce livre d’être la métaphore des rapports quotidiens de soumission/domination dans les approches de séduction et plus d’un couple capitaliste (blah). Bref. Il me fallait plus que cette thématique pour m’accrocher.

En revanche, il y a un ton, une manière personnelle d’envisager le monde chez Valentine Imhof, un grand fatalisme et l’absence de peur dans le processus créatif, dans l’imaginaire de l’autrice, une obsession charnelle de la destruction, de la disparition. C’est par cette lande-là qu’elle sort des sentiers battus.

LOVE ME TENDER, Constance Debré, 2020

Ce livre, annoncé roman sur la couverture, est assurément un récit, par la force en lui qu’il porte de pouvoir presque tout raconter sans être contredit. Son œuvre de témoignage d’une trajectoire de vie révolutionnée pour survivre offre un grand intérêt de lecture. Constance Debré, 40 ans passés, plaque tout, mari et fils, appartement parisien confortable, barreau de Paris pour radicaliser sa vie sexuelle orientée désormais vers les femmes, toutes les femmes. Ce choix, elle l’assume malgré sa précarité financière grandissante et en faire un est toujours mieux que laisser les autres choisir pour soi.

En revanche, elle n’est pas prête à endosser le rôle du père cliché qui se casse en laissant femme et enfant(s). Elle veut voir son fils, Paul, au moins autant que ces fameux pères d’un week-end sur deux ou trois et se lance dans un long et difficile combat durant lequel sa nouvelle sexualité la desservira aux yeux de la justice. Constance compartimente ses deux vies d’amante et mère. Elle souhaite donc légitimement assumer son désir de femmes et voir son enfant. La tâche ne sera pas simple car Laurent, le père, vexé d’être quitté pour l’autre genre ira jusqu’à l’accuser d’inceste sur leur fils. Ce dernier se débat entre la souffrance du départ de sa mère et les manipulations mentales de son père. Constance devra subir les choix et les coups bas de Laurent, subir jusqu’au risque de l’étiolement de la relation mère-fils.

Ce témoignage est émaillé de situations proches de la survie. Constance lutte pour la survie de son être intime à défaut de savoir vraiment qui elle est. Elle se dépouille de tout, nage à se dépouiller de toute trace de graisse de femme, avale les kilomètres en vélo pour se dépouiller de tout paysage fixe, se dépouille de l’influence de son père héroïnomane. Elle fuit, fuit encore la domination ou simplement la moindre entrave qui la priverait du libre-arbitre auquel elle aspire.

Elle se transforme en grand mec, se rase les cheveux dans une situation d’anxiété intense, enfile des pantalons, des tee-shirts, un blouson et sa Rolex avant de sortir chasser la fille à baiser pour un soir. Constance serait un garçon, on le trouverait automatiquement haïssable. Et là ? Quoi qu’il en soit, le livre témoigne de l’évolution des mœurs en marche : aujourd’hui, rien n’oblige personne à subir une situation privée oppressante. Les hommes le savaient, les femmes aussi désormais et les rapports de domination dans le couple devraient pouvoir s’équilibrer si les choses étaient aussi simples. L’autrice a la finesse de mentionner que son ex-mari est bien plus fort qu’elle et qu’en cas de confrontation physique elle serait en danger. Cela lui permet d’humaniser l’ensemble de son texte en rappelant comme il peut être effrayant de quitter de front un homme.

Cela dit…

à la lecture de Love Me Tender, tu sens bien que la nana connaît du monde et qu’il y a du monde qui la connaît rien qu’à tous les ami.e.s chez lesquels elle squatte durant son long dépouillement des oripeaux sociaux et genrés qui l’entravent. Elle est parfois à la limite de baiser pour un toit, quitte à faire passer cela pour un nouveau dandysme, le dandysme des femmes qui jouent les mecs. Je n’ai pas lu Play Boy, son premier chez Stock, mais je sens bien à la lecture du deuxième qu’elle s’oriente vers ce way to be way to fuck, jouer au mec sexy. Cette image qu’elle souhaite donner d’elle est mise en valeur par sa photographie sur son livre. Il est impossible de trouver sur le net une photo de Love Me Tender sans son profil de rebelle côtoyant la phrase « Puisque rien ne m’oblige » sur le bandeau. L’autrice se dépouille de son ancienne vie sans être seule puisqu’elle peut encore sortir à Paris et elle sort très souvent. Les vrais pauvres ne sortent pas autant.

En outre, je me suis dit avant d’écrire cette chronique : « surtout ne va pas voir qui elle est, essaie de faire sans, n’y va pas ». J’y suis allée et je n’aurais pas dû. Une lassitude passagère m’a prise : oui, cette gonzesse connaît du monde, elle est fille de, vient d’un sérail parisien journalistique, politique, de la fête, des hautes études et elle sait ce qui est sexy pour le milieu littéraire, elle sait ce qui est mainstream même si ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. Me reprenant, j’ai décidé d’ajuster le recul, de sortir de ce réflexe lutte des classes Paris/Normandie/château du cousin parce qu’il est évident qu’entre un père vampire de la volonté des autres et une mère morte, certains jours n’ont pas dû être easy, boy

… jusqu’à ce qu’elle utilise le mot « bonne ». Non, pas pour une des ses conquêtes. Pour la femme de ménage d’un de ses colocs qui la dérange au lit avec une amante : « la bonne ». LA BONNE. Et c’est là que tu t’aperçois que tu lis le récit d’une autrice qui insiste pour te dire qu’elle se dépouille de tout mais comme elle toujours tout eu et vécu avec d’autres, présents pour la supporter (au sens de l’aide) avec le plus grand respect pour la famille à laquelle, qu’elle le veuille ou non, elle appartient, elle se dépouille de tout, rêve de finir seule dans sa voiture au bord de chemin mais se permet d’enjamber un balcon pour aller dormir dans l’appartement d’un pote dont elle a oublié la clé. Socialement, elle peut le faire. « La bonne », à la rue, n’aurait pas automatiquement trouvé une multitude de portes ouvertes pour l’accueillir. L’autrice voudrait parer à cet argument en début de livre à l’aide d’une phrase indiquant bien que ceux qui viendraient l’emmerder avec l’argument de la richesse pourraient bien aller se faire foutre. OK. Mais même cette façon de faire est caractéristique de cette liberté d’être des élites. En revanche, c’est une liberté qui se débarrasse allègrement des diktats des relations sociales, ou de la mentalité d’employé, terme à la mode chez les très riches.

Ce livre est le témoignage qu’à tout âge il reste possible de recommencer sa vie à condition d’être prêt à en payer le prix avec les intérêts de la culpabilité et des dommages collatéraux.

Gran Madam’s, Anne Bourrel, 2015

Gran Madam est un affreux bordel de La Jonquera à la frontière franco-espagnole. Il existe, je veux dire. Il se tient là, voisin d’autres bordels avec pignon sur rue et site internet louant les « putes », le « cheptel », et j’en passe dans le vocabulaire bestial. Les femmes seraient libres de se prostituer, paraît-il ? Je ne crois pas, non. Du moins, pas la majorité. Pas les wagons de filles roumaines ôtées à leur famille, pas non plus ces filles d’origine africaine dans leur van de bord de route qui se rincent à la bassine avant de balancer leur eau dans le champ fumant de froid. Ces filles-là n’expérimentent pas quatre passes par jour dans une cosy maison close de grande ville européenne. Et si elles le pouvaient, le feraient-elles? Bien sûr que tu vois où je souhaite en venir et bien sûr que je lirai bientôt le livre La Maison en espérant comprendre la démarche, ayant déjà croisé la tentation de la prostitution sans nécessité chez d’autres (oui oui) sans jamais l’accepter. Et il ne suffit pas de m’opposer l’argument de la liberté de choix. En revanche, évoquer la complémentarité des féminismes en rapport avec les histoires personnelles de chacune, je pourrais l’entendre. Et si tu rajoutes une langue créant la littérature comme un acte magique que personne ne sait définir vraiment, alors ça ira. Bref. On verra pour ce livre plus tard.

Reprenons. J’évoquais supra les quatre passes par jour de la prostituée de qualité. Bégonia Mars, elle, personnage principale du roman Gran Madam’s d’Anne Bourrel, est reconnue par son « Boss » Ludovic parce qu’elle en subit vingt par nuit quand tout roule, aidée par le compteur installé à l’entrée de sa chambre, et par le Chinois qui se précipite quand elle sonne l’alarme parce qu’un client lui mord les lèvres du vagin.

L’air de rien, distillant les informations au long d’une intrigue très noire, Anne Bourrel nous raconte le parcours de la femme derrière Bégonia. Virginie (tu notes le choix du prénom) étudiante à Perpignan manque d’argent. Comme elle est sacrément jolie, le plus simple c’est de faire hôtesse dans un bar, ce qui ne va pas chercher loin a priori et jeune comme elle est, cela la confortera dans son identité physique de femme. Résultat ? Virginie/Bégonia échoue à La Jonquera, tabassée, violée, sans papiers, son seul moyen de subsister correctement étant de contenter la machine à cash de son Boss. Et là s’ouvre le premier chapitre, formidable, extraordinaire, de description d’une nuit de passes de Bégonia dans ces bordels de la frontière. Et là tu comprends que faire la pute c’est pas glamour. La puissance de la description factuelle d’Anne Bourrel te dévaste pour toutes ces filles et même pour celles qui auraient choisi.

Pour garder l’espoir de tirer son épingle du jeu, Bégonia aide Ludo le « Boss » et le Chinois à se débarrasser du Catalan, autre patron du Gran Madam de fiction. En échange, elle est censée devenir prostituée de luxe du « Boss » à Paris, dans un appartement à elle. De cet assassinat commis sur le Catalan, on ne saura rien. Et voilà les trois en cavale sur les routes des Pyrénées-Orientales jusqu’à ce qu’ils tombent sur Marielle, pré-ado fugueuse et boulotte dans laquelle Bégonia reconnaîtra son propre instinct de survie. Sur ordre du « Boss » qui s’attache également à cette gamine sans peur, le Chinois les conduit chez elle. Les parents de Marielle, gérants d’une station service garage digne des images qu’on se fait des coins les plus reculés de cette région méditerranéenne, accueillent la petite bande à bras ouverts et Bégonia se retrouve à vivre bien sans aller jusqu’à espérer trop. L’été est caniculaire, tout le monde met la main à la pâte, travaille, mange, boit, oublie ce qu’il y a à oublier. Marielle essaie de profiter de ces jours, elle aussi, se sentant à l’abri des quolibets du village autant que possible. Bégonia anesthésiée par le départ de La Jonquera comprendra quand même qu’il n’y a pas que le village qui terrorise Marielle. Si la petite fuit le village et la famille régulièrement, si elle se bourre d’esquimaux glacés, qu’elle ne veut pas être sur la photographie avec tous ses parents villageois, ce n’est pas juste pour embêter le monde mais parce qu’elle se sent en danger.

C’est difficile de conclure sans évoquer rapidement le dernier chapitre. Il est aussi formidable que le premier. Les deux sont complémentaires dans ce roman. Bégonia/Virginie évolue désormais dans une sorte (et j’ai bien écrit une sorte) d’utérus métaphorique qui lui permet la catharsis du corps dans l’oubli musculaire de la prostitution. Ce n’est pas une lubie de ma part de penser cela, ni un choix à la légère de l’autrice, j’en suis certaine. Les médecins savent expliquer aujourd’hui, notamment par leurs pratiques dans les maisons de retraite, que le corps a une mémoire que l’esprit ne saurait contrôler totalement. L’un ne va pas sans l’autre. Quand Bégonia a la possibilité d’évacuer de son corps la mémoire professionnelle des dernières années, l’espoir de retrouver Virginie lui revient.

Gran Madam’s d’Anne Bourrel est un roman noir d’atmosphère très fin dans son implicite, n’opposant pas femmes et hommes dans les camps du bien et du mal, comportant en plus de son intrigue générale une grand-mère méchamment alcoolique, une vieille femme aigrie qui distille son venin sur celles de son genre, une maman, une prostituée et une pré-ado hésitant entre les deux précédentes. Lisez-le, les filles ! Et les mecs aussi.

SAUVAGE, Jamey Bradbury, 2019

J’ai lu SAUVAGE, il y a quelques mois. Ce roman, publié dans la collection Americana des éditions Gallmeister, m’a été offert par Jacques Mailhos, son traducteur, lors du festival Mauves en Noir 2019. Jacques est un ami très cher et j’admire son travail. Il a contribué à faire passer au public français quelques grands noms américains dans de nouvelles traductions mais également des nouveaux, dont l’autrice Jamey Bradbury fait partie.

Tracy Petrikoff, jeune fille de 17 ans, atteinte de vampirisme ou d’une sorte de porphyrie, vit auprès de son père et de son frère. Cette existence au demeurant normale est rythmée par des règles établies pour elle par sa mère disparue. Sa passion pour les chiens de traîneau et les fulgurances pulsionnelles qui la jettent dans la forêt en font une enfant sauvage, une fille indisciplinée des codes sociaux, libre. Cette liberté est au prix de la vie et du sang des petits animaux qui entourent sa propriété : elle les boit comme une anémiée en manque d’énergie parce qu’elle sent que sa nature l’y oblige. Perturbée par une agression lors d’une de ses sorties dans the wilderness, Tracy sombre dans la colère et la sauvagerie jusqu’à commettre l’irréparable.

Sauvage est un étrange roman américain, excellente histoire d’une adolescente à la croisée des âges, des désirs, des mondes réel et fantastique, des identités. Jamey Bradbury réussit à ne pas se perdre, ni nous perdre, dans les péripéties initiatiques de Tracy, qu’elle boive le sang d’un écureuil ou morde son petit frère Scott malgré les mises en garde répétées de sa mère. Cette dernière revient au long de l’histoire comme une dame blanche à l’orée des bois. Jamey Bradbury a la finesse de laisser les lecteurs s’interroger sur la nature réelle du  besoin de sang de son héroïne. Seule certitude : le don est transmis par la mère. Ce sang noir peut aussi trouver son origine dans la métaphore du désir de vivre librement et à égalité des hommes, sans subir leur autorité de manière automatique, la seule autorité vaillant étant celle de la Nature. Le livre est tourné vers cette thématique accompagnée de beaucoup d’arguments qui la sous-tendent (liberté de se déplacer seule, responsabilité intrinsèque de la fille de la maison de tenir celle-ci en l’absence de la mère, le viol, la misogynie féminine aussi).

J’ai beaucoup aimé les introspections de Tracy et son isolation progressive du reste de sa famille. Jamey Bradbury parvient à la rendre négative dans son milieu narratif en la gardant positive pour les lecteurs. La technique de l’autrice témoigne d’une solide connaissance de l’art narratif (et, à mon avis, celui de John Truby) et c’est peut-être là que j’aurais eu quelques réserves à rapprocher d’une certaine uniformisation des structures narratives dans le roman héritées des creative writing and screenwriting classes américaines. Chaque personnage évolue dans un arc précis, dans des thématiques du deuil de la mère, de la transmission du fameux sang noir, de la recherche d’identité bien intégrées au sein d’une légère intrigue initiale d’agresseur/agressé. Et si je m’attendais au twist final dans la relation conflictuelle entre Tracy et l’apprenti de son père, quelques surprises m’ont cueillie au détour des pages et la fin, inattendue, m’a conquise dans sa radicalité et sa possibilité d’être pour de vrai. Jamey Bradbury sait jusqu’où les femmes peuvent aller sur les chemins pour se protéger des autres et s’assumer elles-mêmes dans une liberté individuelle qui remplit de plus en plus la fiction et entérine donc la réalité.

Si ce roman reste classique et appliqué dans sa construction narrative, j’ai été conquise par son étrangeté et sa peinture de jeune fille à la croisée des chemins. L’application n’est pas un gros mot. On reproche aux filles d’être appliquées dans leurs études sans que cela se concrétise par la réussite individuelle. Jamey Bradbury a écrit un roman intéressant, distrayant et costaud. Et j’irai donc plus loin en écrivant (et là certain.e.s m’opposeront que je serine encore mon refrain ouin ouin mais je m’en fous pas mal) qu’un homme n’aurait pas été capable d’écrire cette histoire. Des livres américains d’hommes ayant pour thème les relations familiales dans la nature, j’en ai lu quelques-uns et certains bien plus légers (ce n’est pas un compliment) pour lesquels le tapis rouge des critiques fut de sortie. Un exemple ? Je ne comprends pas le grand succès de David Vann. Le premier roman a un gros problème d’intrigue narrative en plein milieu (c’est mon avis), le deuxième m’a ennuyée au plus haut point, et j’ai donc arrêté. Je lisais ces histoires de famille du point de vue de l’homme blanc quadragénaire roi de la chialade et la grande nature de l’Alaska avait du mal à dissimuler tout ça. Dans Sauvage, on nous raconte l’histoire de plusieurs personnages féminins forts, de quelques personnages masculins forts également, habitants d’une bourgade de l’Alaska, tous traités du point de vue féminin, avec le métier et la psyché d’une écrivaine, sans pathos, sans chialade, ni auto-apitoiement.

Lisez SAUVAGE de Jamey Bradbury.

(Dans La Forêt de Jean Hegland, autre écrivaine publiée par Gallmeister, sera chroniqué prochainement.)

(Les mots ou passages en italique sont soit anglais, soit personnels.)

Sauvage, Jamey Bradbury, traduit par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019

ACTION RÉACTION

ACTION RÉACTION, comme on dit à l’armée. Vu que je pérennise les publications d’articles courts à propos de livres d’autrices cette année , j’ai fait de la place à droite pour accueillir plein de nouveaux ouvrages. J’inverse le ratio, j’ai gardé juste quelques gars et des filles que je n’ai pas encore lus. Les autres sont retournés dans les cartons de mon déménagement, ceux que je veux garder proches sont dans les caisses sous la stéréo.

Je finis l’avant-dernier de Jean Echenoz et j’entame Gran Madam’s d’Anne Bourrel.

La prochaine publication sera à propos de Sauvage de Jamey Bradbury.

Dans un rythme à la coule car il y a aussi numéro trois qui avance pas mal mais tant que ce n’est pas fini, tant que ce n’est pas nommé, ça n’existe pas.