Les Massives (inédit juin 2020)

Le virus muta et les hommes subirent une dégénérescence commune. La panique détruisit la géographie mondiale. Les humains redevinrent dépendants d’un territoire qui leur soit propre.

Des communautés non-naturelles émergèrent. Rien ne se tint ensemble, les migrations de chacune marquèrent la victoire momentanée des misanthropes. Josepha, autrice du temps d’avant, appartenait à cette caste d’orgueilleux de la solitude. Ce romantisme se voyait réduit à néant. Il avait évolué en état d’isolation contrainte avec la certitude de devoir enterrer son mari et son fils quand leur obsolescence se déclarerait.

Une vague de morts volontaires s’additionna aux féminicides qui fondaient leur origine dans l’aigreur et la volonté de domination des hommes primaires. Certaines femmes au foyer se jetèrent des étages, leur progéniture souvent accrochée à leurs bras. Quelques dépressives partirent dans le molletonné de la chimie joyeuse. La nature du monde se fissura entre les réactions des mères et celles des non-parturientes. Celles qui se refusèrent à la mort ne purent enterrer ou incinérer tout le monde. De la Terre émanait le parfum de la décomposition.

Une peuplade de femmes s’ébranla pour rejoindre les massifs. Comme les hommes tombaient, elles furent baptisées les Massives. Derrière elles, leurs filles, et ce qu’il y avait encore de petits garçons, n’eurent d’autres choix que de marcher. Dans ce mouvement, nulle contrainte, de la survie. Suivre et survie confondaient leur sens en une même écriture, celle des pas dans la poussière. Les Massives espéraient échapper aux relents de putréfaction, à l’obligation de grégarité et à l’émergence de groupes ultraviolents.

Quand il n’y eut plus un homme visible, la part des mères qui choisirent d’abandonner, à tout le moins, leurs enfants fila le coton du grand tyran. Il n’avait rien d’un homme, le grand tyran. Il faisait sa couche dans le verbe soumettre et les verbes n’ont pourtant jamais eu de sexe, ni avant, ni maintenant. Ainsi, plus encore que les femmes non-parturientes, celles qui se nommèrent d’elles-mêmes les Mères Délivrées, ces mères meurtrières étaient entrées de pleine volonté dans le règne du plus fort, celui qui leur faisait défaut depuis les temps immémoriaux. Elles archivèrent l’esprit phallique. Les temps de chaos se nourrissent de paradoxes. La majorité des Mères Délivrées portaient l’arme à la ceinture et leur aptitude à s’en servir contre celles qui refusaient de les rejoindre ne faisait guère de doute pour Josepha. La protection de sa fille Iris occupait tout son être. Les Mères Délivrées traquaient les adolescentes pour en faire de la main d’œuvre. Pour partie, ces femmes se rattachaient à celles du temps d’avant qui prêtaient main forte aux hommes dans la soumission de leur propre genre. Elles puaient la haine de soi.

*

La nuit, Josepha réfléchissait en décrivant ses souvenirs de montagnes. « Où sont les hommes ?» Jamais cette interrogation ne la quitta durant ce qu’elle intitula le Grand Effondrement. « Pourquoi les hommes ?» n’eut pas été mieux approprié impliquant la contre-interrogation : « Pourquoi pas les femmes ?»

Les hommes ne se cachaient pas dans les replis d’un esprit invisible. Ils crevaient.

Le seul à l’avoir admis officiellement fut son père. Au téléphone, il lui avoua que l’institut ne parviendrait pas à un vaccin, que le virus dépassait l’intelligence humaine et celle des robots. « Nous allons mourir. Tous. Le virus a muté en deuxième saison de propagation pour s’attaquer à la chaîne chromosomique Y. Nul n’est à l’abri. Comparable à une obsolescence programmée. Inéluctable. Votre seule chance réside dans la réussite de la procréation assisté ou du clonage. Nous n’y sommes pas arrivés, les chercheuses seules n’y parviendront pas non plus. Adieu. » Le père de Josepha fut égal à lui-même jusqu’au bout. Du temps d’avant, le féminisme aurait en premier lieu dû refuser les géniteurs écrasants.

Tout ce qui avait été édifié jusqu’ici s’écroulait. Beaucoup d’hommes firent de leur mieux pour transmettre leurs connaissances techniques et prolonger la marche du monde. Josepha et Richard allièrent leurs forces pour transformer leur maison et son sous-sol en bunker nourricier.

*

La fondation des Mères Délivrées datait de l’ouverture d’un groupe Facebook au tout début du Grand Effondrement. Les femmes volontaires furent recrutées après examen du profil. Un an plus tard, elles ratissaient déjà les villes à la recherche de filles. Les prépubères étaient assassinées avec leur mères réfractaires, les filles réglées kidnappées par la Brigade de Recherche d’Humaines, bras armé des Mères Délivrées. Elles ne représentaient pas un large pourcentage des humaines restantes, seulement le choix de la survie violente et prédatrice faisait d’elles les victorieuses à court terme et nulle ne savait s’il y avait un moyen terme.

Lors d’une première alerte, Josepha maintint sa fille sous elle à l’étouffer. Dissimulées sous une bâche isolante, elles ne seraient repérées par les drônes de la BRH qu’en cas de mouvement. La caravane roulait dans un grand silence de SUV électriques et son arrivée ne se décelait qu’une fois trop proche pour s’enfuir. Les chiens perdus aboyaient dès que les drônes franchissaient leur distance d’audition ultrasonique et, de loin en loin, les victimes potentielles pouvaient échapper à la capture ou au massacre.

« On n’a qu’à les rejoindre. »

Iris avait treize ans quand elle posa cette question le plus naturellement du monde, constatant du sang dans sa culotte. Josepha ne lui répondit pas, continuant de mettre des mots sur les montagnes parcourues dans ses carnets.

« – Maman, j’ai besoin de copines. Pourquoi on les appelle pas ?

– Parce qu’une majorité a été intégrée en postant une photo sur le groupe Facebook, la grande majorité a … »

Josepha posa son Bic sans révéler à Iris que d’innombrables photos de filles et de garçons immobiles et gris, la tête entourée de fleurs, avaient circulé sur le réseau juste avant l’émergence des Mères Délivrées.

« – On aura qu’à travailler dans leurs centres et ne pas aller dans la rue. On ne fera de mal à personne.

– Il faudra patienter encore. Nous ne rejoindrons pas une communauté ajoutant le crime à la pandémie.  Je ne nous garde pas en vie pour créer encore plus de chaos.

– Je ne comprends pas.

– Les hommes ont toujours eu ce réflexe. Elles se réapproprient la politique de la terre brûlée. Elles ne sont pas si nombreuses mais notre malchance c’est qu’il n’y a plus d’hommes pour nous assurer qu’elles s’entretuent pour leur attention et dégagent de notre route. Elles s’entretueront peut-être de frustration. 

– D’accord. Mais faut que je trouve quelqu’une. Il y a forcément des filles sympas quelque part. »

*

Richard ne s’apitoya pas sur son sort au déclenchement de son obsolescence. Josepha, elle, songea aux autres chemins qu’elle avait évités, à ceux sur lesquels elle s’était engagée à petits pas avant de faire demi-tour. Tous se seraient arrêtés net au seuil du Grand Effondrement. Son mari dirigeait un hypermarché et avait accompli son devoir en aménageant leur sous-sol, le pourvoyant très rapidement d’articles de première nécessité. Il laissa le soin à Jeanne, sa responsable des hôtesses de caisse, de répartir équitablement toute la marchandise entre les employées. Il verrouilla lui-même les portes et lui donna les clefs des camions frigorifiques.

Le couple appartenait à la génération entrée de mauvais gré dans l’anthropocène et s’il s’était préparé à payer les fautes écologiques de ses aînés, jamais Richard n’aurait pensé vivre la fin du monde. Il n’anticipait que pour se rassurer.

Aux premiers cheveux qu’il perdit, Richard partit dans le jardin en quête d’une branche d’assez gros diamètre pour être sculptée. Il passa la nuit à former un ours pour l’offrir au matin à son fils. Iris hérita du couteau de son père. Le couple subissait le Grand Effondrement depuis plus de six mois et les hommes ne rêvaient plus à aucune solution. Si le chaos rampait dans les cœurs et mâchait les espoirs, tout n’était pas encore corrompu et quelques sociétés familiales gardaient leur dignité. C’était le cas de Josepha, Richard, Ours et Iris. Le couple amoureux avait laissé la place à deux parents tendus vers le sauvetage d’Iris et le confort d’Ours, leur fils à mourir. Richard embrassa longuement Josepha en retenant son malheur en échange de quoi elle le remercia pour tout sans gémir. Quand il passa la porte, il ne pleurait toujours pas. Iris sombra dans une longue catatonie quand elle comprit que son père ne reviendrait jamais. Bien sûr, elle en voulut à sa mère.

Beaucoup d’hommes avaient déjà disparu à ce stade et les Massives débutèrent leur transhumance vers les Pyrénées.

Quelques mois plus tard, Ours déclencha à son tour l’obsolescence. Josepha maintint son fils dans ses bras jusqu’au bout. Quand il s’éteint épuisé, elle regarda sa fille sangloter sans bruit. Elles enterrèrent la moitié genrée mâle de l’humanité dans le jardin avec le petit frère enveloppé de couvertures. Iris ne voulut pas se séparer de la statuette ursidée offerte par son père. Elle portait désormais l’œuvre et le couteau.

La première année qu’elles passèrent ensemble, vit alterner les périodes de dépression et de tentatives d’acceptation. Une fois, elles avaient pu échapper à une razzia des Mères Délivrées. Deux années plus tard, Josepha dut abattre une errante. Après avoir reçu une première aide alimentaire, l’errante menaça Iris de la dénoncer à la BRH. Josepha et Iris n’aidèrent plus personne par la suite et la mère veilla à toujours avoir le fusil de chasse de son père à portée de main. Les morts vivaient encore en elles par leurs actions et leurs efforts pour sauver leur vie. Le meurtre de l’errante pesa lourd sur les épaules de Josepha. Sa perception des couleurs faiblit, son goût pour la nourriture s’amoindrit, elle n’écouta plus de musique. Elle câlinait son enfant, l’éduquait et aussi inféconde que lui paraissait la tâche, Josepha ne céda pas aux sirènes des abîmes. Elle rêvait plutôt aux montagnes et se demandait si les Massives, chacune à leur tour, grappe par grappe, avaient atteint les Pyrénées.

*

« Maman, on doit rejoindre La Ruche » chuchote Iris.

Josepha et Iris ont survécu. La jeune fille de quinze ans est allongée dans un transat sous les arbres feuillus du jardin. Les carences l’affaiblissent sans plus altérer son humeur. Un épagneul dort contre elle. Iris a trouvé un sens à l’isolation physique en aménageant sa chambre en repaire technologique. Josepha, hyperconnectée du temps d’avant et toujours soucieuse d’avoir le contrôle sur l’outil virtuel lui a enseigné les bases de la prudence numérique. En protégeant leurs données, les femmes protègent leur vie. Les Mères Délivrées ont pris la main dès le début sur les réseaux électrique et téléphonique grâce à quelques ingénieures qui ne demandaient qu’à vivre dans de bonnes conditions. Leur surveillance de l’activité internet reliée aux adresses IP a rendu possible la traque des survivantes et qui dit survivantes dit biens de première nécessité. Les Mères Délivrées ne peuvent se permettre de couper les réseaux. Iris en profite largement et a appris à brouiller ses traces numériques.

D’autant qu’il y eut une deuxième alerte à la BRH quand Iris tenta de rejoindre des groupes de jeux en ligne. Beaucoup de filles essayaient de se créer une vie d’avant numérique. Ces fantômes, toutes de data vêtues, Iris les voyait disparaître parfois. Elle ne s’en inquiéta pas jusqu’au jour où les chiens vagabonds aboyèrent de nouveau après de nombreux mois de silence. Josepha lâcha sa bêche, saisit son fusil et s’enfuit du minuscule potager dissimulé derrière un fouillis de végétation. Elle courut aux deux soupiraux du sous-sol et les boucha avec les déchets prévus à cet effet. Les chiens aboyaient de plus en plus fort. Josepha perçut le son vicieux des drônes en approche. Elle entra en trombe dans la chambre d’Iris, assourdie par son casque audio. Josepha débrancha l’installation électronique d’Iris et donna l’ordre de tout fermer selon la procédure d’étanchéisation de leur sous-sol, procédure qu’elles avaient répétées maintes fois. Iris demeura sidérée alors pour la première fois de toute sa vie, Josepha gifla son enfant en chuchotant aussi fort qu’elle le pouvait « Elles arrivent ! ». Iris trembla et vingt secondes après, l’intérieur des soupiraux était hermétiquement clos, l’entrée du sous-sol protégée.

Les deux femmes vivaient dans un monde silencieux. Chaque bruit inhabituel était une menace. L’instinct de survie avait éveillé leur sens auditif. Aussi, elles ne surent jamais pourquoi la BRH n’avait pas pris plus de temps pour fouiller les lieux. Plusieurs heures passèrent avant que Josepha ne déverrouillât la trappe. La nuit était tombée. Les grognements lui parvinrent par la droite. Trois chiens faméliques avaient élu domicile au milieu des meubles renversés et se sentaient menacés. Elle referma avant qu’ils lui sautent dessus. Les aboiements furieux firent pleurer de joie les deux femmes. Les pauvres bêtes leur semblaient tellement plus inoffensives que les Mères Délivrées. Une fois nourris, les chiens leur avaient tenu compagnie. Ils protégèrent la maison sans trahir la présence humaine. La BRH n’avait pas reparu.

Depuis, la mort a emporté deux des chiens. L’animal survivant n’écoute rien de la discussion à mots bas de ses maîtresses.

« – La Ruche, maman, je t’en ai déjà parlé.

– On ne les connaît pas.

– Mais si. Jeanne assistait papa. Leïla, c’est sa fille. Je les avais oubliées. C’est Leïla qui m’a retrouvée sur le contre-réseau.

– Il faut se méfier. Depuis toujours, il a fallu choisir un camp. Les camps détruisent la beauté des nuances. Regarde où nous en sommes aujourd’hui.

– J’ai lu tes livres, maman. Tu devrais le savoir que, quand les temps s’assombrissent, les femmes marginales brûlent. Si nous ne bougeons pas, nous mourrons dans la haine.

– C’est un miracle que nous soyons encore là. Je n’ai jamais voulu entrer dans une meute et elles n’ont d’ailleurs jamais voulu de moi, Iris. J’étais déjà asociale avant tout ça.

– La Ruche n’est pas une meute ni un camp, c’est une sororité positive. Tu l’as dit, les Mères Délivrées finiront par s’entretuer. C’est toutes des vieilles blanches qui ne se positionnaient déjà avant qu’en fonction des mâles. Dans la Ruche, Jeanne est gestionnaire des réserves. C’est la cheffe.

– Iris, nous sommes des vieilles blanches, comme tu dis. La Ruche réunit toutes les femmes et les filles de l’ancienne cité des Baumiers.

– Tu sais qu’elles ont tout l’arsenal d’armes à feu des trafiquants. Tous ces petits mecs qui terrorisaient les bâtiments et transformaient les mères de famille en nourrice à shit, ils sont tous morts. La Ruche est organisée. Leïla m’a promis que sa mère était prête à nous accueillir. Il faut amener tout ce qu’on peut avec nous. »

Iris caresse tranquillement le chien blotti contre elle.

« Nous n’aurons pas toujours cette chance, maman. La BRH pourrait revenir. Et je veux m’en aller. »

Iris se lève le chien dans les bras.

« – Je descends préparer mes affaires. La Ruche viendra nous chercher la nuit de demain. 

– Mais, moi, j’ai toujours voulu partir à la montagne. »

Josepha s’agenouille les bras ballants devant la tombe d’Ours, monticule arasé par les éléments.

« Et ton frère ? », dit-elle.

Iris pose délicatement le chien. Elle s’assoit devant la tombe d’Ours et prend sa mère contre elle.

« Maman, la Ruche n’est qu’à quelques kilomètres. »

Les pleurs de Josepha gouttent en cercles parfaits sur le pantalon râpé.

« Je ne peux pas le laisser. J’aurais dû me décider et vous emmener avec moi en suivant les Massives juste après le départ de ton père. »

Iris caresse le cœur de sa mère.

« Personne n’a jamais posté d’info à leur sujet. C’est mauvais signe. On ne le saura pas mais ta décision de ne pas bouger à l’époque était sûrement la meilleure. Aujourd’hui que la période est calme, on a besoin d’aide. »

Les deux femmes se réconfortent le temps que les sanglots de Josepha se calment. Le silence s’auréole du chant des oiseaux. Iris serre la main de sa mère et lui explique.

« Je ne veux pas être seule le jour où tu te recouvriras de neige. Tu n’as pas besoin des massifs, maman. C’est toi, la montagne. »

(c) Marie Van Moere

Sans un bruit, 2018

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