Le Mur de Bethsabée

Bethsabée Muchaud s’est tellement remise en question qu’après moult embrassades sans réel orgasme elle a pris forme de mur. Tout y était déjà : le matériau et la structure. Bethsabée écrit ; prête-plume professionnelle, elle gagne sa vie en construisant celle des autres dans la langue bétonnée dont ils ne jouiront jamais. « On ne peut pas tout avoir » est devenu la devise de Bethsabée, alors autant s’ériger en beau mur et dissimuler son nom dans le mortier. Entourée de piles de livres organisées par format pour en conforter la stabilité, Bethsabée pique un ouvrage en fonction du besoin. Quand les mots demandent du liant, elle se glisse dans les histoires de langue musclée. Si la structure générale du mur tangue un peu, par jour de grande fatigue acceptée ou de dépression niée, elle choisit une bonne histoire d’histoire dans laquelle la langue réalise l’exploit de se faire oublier. Bethsabée Muchaud est présente sans l’être et existe partout dans son mur de livres.

Tout de même, Bethsabée sort tous les jours pour frictionner ses passions internées au monde extérieur et puis il faut bien s’occuper du tout-venant, ravitaillement, administratif honni si l’Internet ne suffit pas et la voiture. Elle ne s’en sert que rarement pour de petits trajets, plutôt des longs, trois ou quatre fois l’an, quand la rédaction technique a trop abimé la surface du mur, quand ce travail de la langue d’un ou d’une autre sur elle est allé jusqu’à entamer sa propre surface, jusqu’à toucher d’une seule papille l’esprit de Bethsabée Muchaud. Dans ces cas-là, elle se rend au pied d’une montagne, en Suisse allemande souvent, parce que les Alpes françaises sont un trop-plein de foule et par esprit pratique : elle est germanophone. Habitante de Toulon, elle paie un check-up royal à sa Toyota Yaris essence mode manuel avant chaque voyage afin de s’éviter les déconvenues d’une panne au beau milieu d’un endroit dont elle ne saurait rien. N’étant pas à une habitude près, elle dépose la voiture dans son quartier de commerces, au garage de l’avenue Mirasouleou, et rentre en courant si elle ne se sent pas trop lourde. Dans ce cas, elle marche et se frotte vigoureusement les épaules pour en ôter la poussière et accueillir l’esprit du monde. Quand sa jambe est légère, la course se suffit à elle-même pour ce nettoyage. La transpiration dans le vent souvent soufflant dans la ville évacue les fanfreluches de son karma.

Ce matin, elle pèse trois tonnes. Le contexte l’envahit de tous ses remugles fétides. Un virus aussi noir qu’un grand corvidé s’abat sur la Terre en plus du réchauffement climatique modifiable à cinquante années de laps de temps. Dans cinquante ans, où sera-t-elle ? Et ce virus n’est-il pas déjà là ? Sans compter qu’hier la Saint-Valentin en célibataire a disparu dans l’écran de l’ordinateur. Elle a mis la dernière main au livre d’un Youtubeur fameux, ou fumeux, tout dépend de quel côté penche le niveau ; donner de la chair à ce garçon qui existe réellement dans le cœur des jeunes pèse telle une mauvaise pierre dans son jardin. Prête-plume, elle fait le job et Job ne renie pas Dieu, surtout qu’elle ne sait rien faire d’autre qu’écrire et conduire pour respirer au pied d’un ogre granitique. Elle ne grimpe pas, elle souffre du vertige. Au fond, la Saint-Valentin lui importe peu, le réchauffement ne la touche pas directement, le virus l’inquiète, Ninja Kev Ma vie digitale finira au pilon, c’est dans l’accumulation de mauvaises pierres qu’elle perd l’équilibre. Elle se décide et fixe un rendez-vous avec le mécano pour sa voiture. Il se montre particulièrement aimable au téléphone, il la prendra dans deux semaines puisque son départ est prévu pour le sept mars.

*

19 février 2020

Ninja Kev Ma vie digitale lui a particulièrement coûté si Bethsabée excepte la satisfaction de l’éditrice. La patronne positive allège toujours pour une part la charge mentale de son employée freelance auto-entrepreneuse. C’est bien le moins. Bethsabée n’a pas les moyens de voyager à chaque fin de livre, son livret d’épargne le lui interdit. En revanche, elle astique son intérieur de fond en comble avant de passer à autre chose. Le grand nettoyage de sa petite maison au vrai jardin sauvage rajoute à son contentement. Ce matin, au plus fort de son ménage, le portable sonne et Bethsabée, à genoux sur son plancher en pin, regarde l’écran qui frétille sur la table basse. C’est le mécano. L’image de l’affreux, affreux, Billy Joel et la mélodie de sa stupide chanson Uptown Girl ne lui sortira plus de l’esprit de tout le jour. Sa grand-mère paysanne, Polonaise immigrée en France et bonne à tout faire des bourgeoises de Sedan, n’a certainement pas vécu en uptown girl.

En début d’après-midi, elle déplie au soleil la tablette ronde en fer-blanc et sa chaise adaptée. Les mains sont craquelées, il faut les crémer. Il faut aussi écouter le message audio du mécano. « Je peux vous prendre demain si vous voulez, rappelez-moi. » Il faudrait aussi apprendre à s’exprimer correctement, mécano. Si tu manies bien les clefs, moi c’est la langue. Merde.

Bethsabée n’est pas idiote. L’interprétation des mots des autres en dit beaucoup et à l’ombre de son mur se tapissent les quelques désirs témoignant de ses flux hormonaux. Elle va ovuler, elle est donc excitée artificiellement et les mots des autres dansent la carmagnole dans son cerveau. Mieux vaut ne pas sortir aujourd’hui. Elle envoie un SMS :

Merci pour votre message. Malheureusement, je ne peux qu’honorer le rdv du 2 mars pour ma Yaris. BM

Réponse immédiate :

Dommage 😉 Et j’avais de la place, je vous ai appelée en première. Je ne voudrais pas vous laisser dans les soucis si on finit tous enfermés comme en Chine. David

Bethsabée replie tout son barda en proie à des tremblements incontrôlables. Pas une faute de français dans le SMS. Une pierre chute au sol. Elle la ramasse et la replace. Son corps se calme. Elle enfile ses baskets, pousse le portillon, remonte le chemin de la Providence et s’enfonce dans les sentiers du Faron. Elle gravit le mont jusqu’à la fauverie. Il est bientôt l’heure des rugissements du soir. La plainte des lions enfermés s’élève et Bethsabée tremble en chœur avec la colline et tous les petits animaux de la basse forêt méditerranéenne. Le grand mâle rugit et sa litanie freine les élans de tristesse de Bethsabée. Elle se nourrit des pleurs du lion et des lionnes et ce soir la louve enfermée à l’arrière du zoo joint ses hurlements à la litanie des fauves. Quelques corvidés effrayés s’envolent sans croasser des branches hautes comme de mauvaises notes de musique dégringoleraient d’une guimbarde. Quelques rares larmes perlent aux yeux de Bethsabée quand elle s’appuie à un frêle chêne vert. Les fauves sont prisonniers, les corvidés sont libres, elle est un mur. Sur le trajet du retour, elle perçoit d’autres de ses pierres échappées lors de l’hypoxie de la montée. Elle continue son chemin jusqu’à chez elle. Elle est un mur qu’aucun David ne fissurera.

Sauf qu’en redescendant, le David avait rappelé deux fois sans obtenir de réponse tant le réseau fonctionne mal au cœur des sentiers. À ce stade, perdue sur la corniche Escartefigue, Bethsabée réfléchit trop vite. Adieu les endorphines pour foutre une claque à la progestérone, son mur se dissout dans l’épaisse glaire de l’excitation de son ventre. Elle n’a pas eu d’hommes depuis plus de cinq ans et si l’un de leur genre l’a draguée, son mur sans fenêtre n’y a rien vu. Elle se sent donc draguée. Mais pourquoi ? Pourquoi elle, Bethsabée Muchaud, grande coincée devant l’éternel reniement, et sereine dans son asexualité ? Uptown girl caracole derrière ses fesses alors qu’elle sprinte jusqu’à son portail en évitant les voitures.

« Allô ! Oui, c’est mademoiselle Muchaud. Hein ? Bethsabée, oui. A quelle heure demain ? Vous avez donné mon rendez-vous ? C’était bien la peine de me tracasser avec ça ! Bien sûr que ça m’a tracassée, vous savez que mon emploi du temps est serré. Le 2 mars alors ? OK, comme c’était prévu donc. »

L’horreur pour un mur : s’engager sur un chemin et devoir le rebrousser. Trop de pierres sautent de l’édifice. Ça fait des trouées peu esthétiques en plus d’affaiblir la structure.

Au dîner, Bethsabée s’envoie une complète bouteille de médoc en avalant des pommes noisettes à la mayonnaise poivrée. Les yeux rivés sur France Info, elle décide qu’il est temps de s’informer de l’avancée du coronavirus baptisé Covid-19 par l’OMS. L’estomac plein et la bouche pâteuse ralentissent ses pensées sans l’empêcher d’imaginer un vieux Chinois acheter un pangolin les tripes à l’air pour le jeter au fond d’une marmite. Bethsabée court aux toilettes et vomit une bouillasse violine. De son mur jaillissent de nouvelles pierres à chaque spasme stomacal. Elle avale de la codéine et rampe jusqu’à son lit. Faudra appeler l’éditrice pour accepter un nouveau bouquin merdique dès qu’elle sera hors de la gueule du bois. Les hommes devraient rester à la place qu’elle a décidé de leur accorder depuis que l’autre l’a dégoûtée cinq ans auparavant, c’est-à-dire dans les romans.

*

Le temps de l’attente, du trouble, du doute, du rejet, du corps qui s’élève quand l’esprit lâche prise, de l’esprit qui bouillonne quand le corps se refuse. Les jours suivants furent beaux et Bethsabée oublia parfois ses lézardes en se pétrifiant au précoce soleil printanier. Hauts dans le ciel, les corvidés se répandirent. Bethsabée ne s’inquiétait pas outre mesure de la pandémie parce que le Var était épargné jusque-là et que les dangers arrivent plus vite quand on ouvre la porte pour les accueillir. Le grand privilège de lectrice de Bethsabée étant d’être préparée à tous les scénarios possibles, elle remplit ses placards de ce qui suffisait à la subsistance d’une personne comme elle, petite, mince et pas difficile. Elle acheta des bouteilles d’alcool à 70° modifié avant tout le monde et sa pharmacie personnelle comptait trois anciens masques chirurgicaux. Tout son être s’était affaissé quand l’autre l’avait quittée cinq ans plus tôt et la grippe saisonnière en avait profité pour lui sauter dessus tel le vampire invité à boire au salon. Bethsabée contrôlait désormais l’état-major de sa vie et de sa survie. Pendant onze jours, elle put donc se laisser aller à jouer avec l’idée d’un David enjambant son mur, ça n’engageait en rien et le silence des traversins fonde sa magie dans la course des licornes.

*

2 mars 2020

Ce qui est fou, ce qu’elle sait parfaitement car elle n’est pas idiote, c’est qu’elle s’engage quand même dans l’allée du beau mécano. Certes, elle a besoin de sa voiture pour se déployer l’intérieur au pied de l’ogre caché dans la montagne de granit. La sincérité l’oblige à admettre qu’elle meurt d’envie de le voir. David, lui, déploie devant elle toute sa haute taille au bureau de l’accueil quand elle entre.

« Bonjour, je viens pour la Toyota. Je suis mademoiselle Muchaud. »

Le mécano lui sourit gentiment :

« Comment oublier une cliente qui vous laisse sa voiture trois fois en un an ? »

David savoure la surprise de Bethsabée. Elle reçoit sa légère insolence en pleine face. Les poils de ses bras se hérissent et Bethsabée sent poindre la transpiration à ses aisselles. Est-ce qu’il a vraiment pris ses visites pour une piètre tentative de séduction ?

« Vous savez bien que je voyage.

– Mais ça me convient ! Je suis toujours plus heureux de vous voir. Sauf que ça m’ennuie de vous faire payer pour rien.

– Vous me courez après.

– Je pensais que c’était vous, répond le mécano du tac au tac. Mais rien à voir, là. On sera bientôt tous confinés comme en Lombardie. Ce n’est pas si loin de chez nous. Vous n’irez nulle part en mars, croyez-moi. »

David sort de derrière le comptoir et s’approche assez d’elle pour que tout soit possible entre eux. Au milieu de la pièce grise et polymécanisée du garage, ce débordement de pulsions d’amour se heurte à la main tendue en forme d’avertissement par Bethsabée.

« Restez où vous êtes. La période est hautement virale. »

Dans un délicieux frémissement des lèvres, David avance une Meindl solide et résistante. Quelques mois auparavant, Bethsabée a rédigé les notices d’une grande enseigne de bricolage. Elle aime bien ces chaussures de chantier. Les bergers des montagnes en portent aussi.

« Ne me dites pas que vous préférez recevoir des aubergines sur votre écran ?

– Ah ! Quelle horreur !

– Bien. Ce n’est pas mon genre de cour. »

Il s’approche encore, à être touché par la main tendue de Bethsabée.

« Stop j’ai dit ou je vous jette la pierre ! 

– Quelle pierre ?

– Celle que j’ai dans la main.

– Je ne vois rien. »

Bethsabée se recroqueville quelques secondes. David reste à sa place, ses deux mains ouvertes, il ne bouge plus d’une semelle Vibram. Leurs cœurs sont suspendus aux filins des calculs et des espoirs, à la plus petite erreur de jugement. La main de Bethsabée réfléchit, celles de David rayonnent de chaleur. Les murs aiment le soleil ; Bethsabée se laisse enlacer par David.

*

Fin du confinement

Le cheveu gras et le corps engourdi, Bethsabée ouvre la porte de sa maison. De sept heures à dix heures, elle s’est penchée sur un nouveau texte qu’elle destine à son recueil de microfictions. Des histoires, de l’invention, sa nouvelle réalité. Au diable la rédaction technique ! L’homme et la femme enfermés entre quatre murs chemin de la Providence ont traversé le vol des corvidés en lui refusant toute attention autre que nécessaire. Parfois, David est parti. Toujours, il est revenu.

La brise surprend Bethsabée tandis qu’elle s’installe au soleil. Sous le fin tricot en lin, ses seins durcissent et sa peau de poulette s’offre à l’air libre. Derrière elle, quelques pas se font entendre. David se penche vers elle, renifle son cou.

« Embrasse-moi encore. Plus ! Embrasse-moi plus.

– Jusqu’à la fin des temps. »

David s’accroupit et embrasse Bethsabée comme savent le faire les hommes qui aiment.

(c) Marie Van Moere 2020

Consuelo Velasquez, autrice et compositrice de Besame Mucho

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.