Le Dernier Échelon (fin)

Le reste de la famille entre à sa suite et ta mère se place à ton côté, te propose un mouchoir que tu prends. Effarée, tu scrutes le visage. Dans ta peine, ton syndrome de noyade s’amplifie. Vue la taille de ton nez, il y aurait moyen d’évacuer la zone ORL. Mais tu n’as jamais su expulser en silence alors tu éponges ce qui sort et attends d’être seule pour la suite. De cette réflexion, en deux secondes, tu te rends compte que dans ta vie, tu as toujours réglé les conflits de cette
manière, en épongeant, patientant pour expulser seule. Va peut-être falloir que tu apprennes à prononcer le mot Merde tout fort pour éviter de te retrouver à 63 ans coincée entre quatre planches. Essorer l’éponge pleine de merde. Tu décides de ne pas assister à la fermeture.
À moins que ce ne soit la fermeture qui décide pour toi. Sortir avant que l’officiant ne revienne, se lever et la regarder une dernière fois. Fixer l’image avant de rejoindre la salle d’attente. Tu refuses la clôture définitive du cercueil ? Alors ne surtout pas entendre les bruits de la visserie consciencieusement dressée sur une petite table. Premiers tours de vis, le crouicroui et tu quittes le bâtiment. Fermer la porte d’entrée derrière toi, faire face à la cheminée de l’incinérateur.
Tu te détournas à la vision du corbillard ouvert dans l’attente de la dépouille et ce fut le début de l’enfilade de pastilles N.
Durant le trajet entre le dépositoire et l’église, tu oublias le crouicroui des vis en fredonnant Heureux qui comme Ulysse.
Tu es rétive à la liturgie, ce qui n’est pas un bien en toute chose. Suivant la bénédiction du père Dieudonné sur le parvis, les officiants soulèvent le cercueil et tu sens en ton corps que c’est lourd. Elle avait tout son poids dans sa poitrine et son cancer généralisé. Et le cœur alourdi aussi, au fur et à mesure des jours durant lesquels la souffrance devenait insupportable. Le cœur alourdi par les regrets, la pauvreté, le cœur crucifié au savoir de la mort proche, la mort dans la souffrance.

L’entrée dans l’église est une épreuve. La très longue travée centrale mène à la croix noire et tu cherches la sainte Vierge consolatrice sans la trouver. On ne peut pas se dissimuler dans son intérieur et tout percevoir de l’extérieur. Les familles se répartissent sans hasard de chaque côté de la travée et ta mère t’enjoint de venir à ses côtés au premier rang.
— Il y a plein de fleurs fraîches. Elle aimait les fleurs fraîches.
Fraîche. L’adjectif emplit sa bouche et tu lui réponds d’un hochement de tête. Les fleurs fraîches, c’était avant qu’il fallait les offrir. Aujourd’hui, qui consolent-elles, la galerie mise à part ? Une bien belle jambe que ça lui fait. Un mouvement de recul à l’examen du positionnement de chaque élément : le curé, la famille, le cierge pascal et au centre, l’invitée du jour, la morte. Les pieds devant. Ta tante est entrée dans l’église les pieds devant. Les pieds devant. Et toute l’expression s’enrobe d’une chair nouvelle. La sienne. Tu n’écoutes plus le curé depuis qu’il a expliqué que toute cette vie d’ici-bas se fait, se subit pour conquérir celle à laquelle « notre sœur accède en ce jour ». Béni, heureusement qu’il n’a pas ajouté l’adjectif.
Cela aurait pu être pire. L’incinérateur pour elle et tu ne t’y serais pas rendue. Ceux qui pensent le corps christophore de l’âme vivent les cérémonies dans le refus et la révolte comprimés. L’incinérateur et la négation de la nature. Le néant. La poussière essuyée d’un revers.
Tu pensais te connaître, surtout ton petit sourire dépité, le calibre moyen que tu ne peux retenir en cas de malheur, celui que tu arbores sans savoir comment et tu te hais quand il arrive. Ne sachant trop quoi répondre aux pleurs, tu souris. Un problème puisque les paroles ne franchissent pas le palais quand les autres attendent le témoignage langagier de ton affection.
Mais non, tu souris car cette science t’est inconnue. De toute façon, tu n’es pas scientifique. À aucun moment les zygomatiques ont travaillé, à l’équilibre crispé dans ce sourire calibre moyen. Se rendre étanche, c’est aussi ça. Rien n’entre, rien ne sort. Bouche fermée, mi-sourire.
Bras croisés et genoux cagneux au froid, ce nœud serré des jambes liées depuis les talons jusqu’aux cuisses.

Une petite corneille perchée sur du marbre de cimetière d’hiver, la tête sous une aile. Le corbillard passe dans le cimetière et s’arrête dans l’allée jouxtant les deux tas de terre excavée, deux monticules comme deux points : n’allez pas plus loin pour l’homoncule, le trou est là.
C’est long, que c’est long, cela ne peut être plus court, ce serait indécent, c’est quoi l’indécence? Mais que c’est long à enterrer, un corps, un corps malade, un corps qui pourrira à la vitesse des prescriptions qui l’ont farci sans le garder vif. Il gèle à pierre fendre comme dirait ta grand-mère. Elle n’est pas venue. Grand-père non plus.

Tes jambes se pétrifient et tu la visualises dans son couffin, moustache post-mortem et dessins des petits-enfants, elle se pétrifiera aussi et pourrira au printemps, témoin mobile du retour des chaleurs avec la percée des fluides et l’entrée des larves. Comment est-ce possible à ce propos? Bien sûr que non, elle ne sera pas parasitée puisque le cercueil est vissé fort.
Les crouicrouicrouicrouicrouicroui remplacés par le chuintement sec de la pelle qui s’enfonce dans la terre pour recouvrir l’entrée souterraine du caveau.
C’est terminé. Tu n’as pas jeté la rose dans le trou.
Déjà les autres s’éparpillent. Le mari veuf, sa fille et le benjamin, ta mère et toi, scrutez les gestes du fossoyeur. Tu le trouves pas mal, point de vue esthétique. Il a une déformation dorsale, une déformation professionnelle. Le dos s’arrondit bien trop quand il creuse. Combien
d’enterrements à travailler tandis que ça renifle dans son dos ? Faut que ça glisse. Le travail est assez pénible comme cela. Le dos rond. Vous restez sur place jusqu’à la dernière motte de terre. Le gel remonte par les os jusqu’au crâne et dessoude ta fontanelle.
Dire au revoir.
L’aîné des cousins a fui avant que la pierre n’avale le cercueil. C’est à ce moment-là que sa femme a posé une main sur ton épaule, se penchant à ton oreille bleue.
— Je sais comme tu l’aimais. Désormais, en cas de besoin, tu viens quand tu veux chez nous.
Sans rire.
Rentrer à la voiture, ôter les bottines, fouiller dans la valise pour une paire de chaussettes épaisses, enfiler les bottes de cuir gros grain. Rejoindre le restaurant où quelques parents se réchauffent, physiquement, autour d’un verre de champagne et d’une « garbure et
son confit ». Sourire petit calibre. Tu bois comme un trou mais ne manges rien. L’aéroport. Rendre la voiture en s’exprimant le moins possible. Rentrer chez soi en ayant déjà oublié les paroles du dernier échelon.

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

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