La Comédie Urbaine de Sébastien Doubinsky, note et quelques questions à l’auteur

Sébastien Doubinsky a publié La Comédie Urbaine au début du mois de janvier. Le livre se décline en version papier ou numérique (voir le lien sous la photo de couverture). Joli challenge en cette période de morosité et de restrictions de libertés. Connu sur les réseaux sociaux pour ses positions anticapitalistes radicales, Sébastien Doubinsky plonge ses racines dans sa vie personnelle au Danemark, dans son amour de la littérature et son histoire familiale. Chez les Doubinsky, l’anarchie est une affaire de famille et la conscience politique de l’auteur se lit sur son blog ou dans des revues (voir son étude du roman anarchiste Moravagine pour la Revue des Ressources .

L’auteur s’est toujours montré proche de la littérature des marges à travers

les thèmes abordés dans ses textes et les personnages qu’il choisit d’évoquer – Quièn es ? novella remarquée s’inspirant des dernières paroles de Billy the Kid, a paru aux éditions Joëlle Losfeld en 2010,

les genres qu’il s’autorise joyeusement à transgresser (dystopie, horreur, polar),

ou les autrices et auteurs qu’il a pu éditer avec ses éditions du Zaporogue ou juste soutenir par ses partages et son implication virtuels. Et parce que la littérature des marges s’élève aussi fièrement dans le partage.

En 2012, je lui ai envoyé Petite Louve, mon premier roman qui s’intitulait alors Isola. Il l’a lu, l’a aimé et m’a fortement conseillé de l’envoyer à un éditeur professionnel au lieu de le garder pour Le Zaporogue. Voilà Sébastien Doubinsky, homme de confiance, pilier de la brigade des marges, brigade des auteurs et autrices libres d’exister selon leurs critères littéraires, sans soumettre leur discipline au capitalisme de la lecture et  aux règles de réussite, lesquelles ne fonctionnent pas,

sinon ça se saurait.

L’auteur bilingue écrit beaucoup en anglais (The Babylonian Trilogy, Missing Signal, Invisible…). Quand est publié un nouveau Doubinsky en français, c’est l’occasion de lire une de ses fictions, créer des histoires étant ce pour quoi le romancier trime à sa table.

La Comédie Urbaine, c’est alléchant comme titre. Si la pandémie de Covid-19 ne nous prive pas de farce politique, la petite comédie sociale que nous nous jouons tous les jours, toutes les nuits, pour oublier notre statut de mortel évolue en berne. L’auteur nous fait ce cadeau de nous rendre ces vicissitudes nourricières. Aller travailler, croiser des ami.e.s, boire des cocktails ou de la bière assis dans un bar à regarder des inconnus en mode détente, draguer, profiter d’un sexe libre ou faire l’amour, s’amuser avec ses potes, parler des livres ou de philosophie, danser sur les berges de la Seine jusqu’au matin ? Quel exotisme en ce mois de février 2021 ! Les personnages de Sébastien Doubinsky, hommes ou femmes, agissent tous en liberté d’être sans empiéter sur la volonté des autres. Chacun est libre de réussir ou de se planter et la vie continue, seule la mort est grave.

Au fil du récit, le lecteur voyage dans Paris, entre dans une librairie, participe d’un œil à une sauterie éditoriale parigote, est enveloppé par l’érotisme serein et assumé des personnages qui peuvent se découvrir, acte simple et pour le moins entravé en ce moment. Les personnages sont des poètes, des musiciens, un nain célèbre et célébré par une gigantesque blonde tireuse de cartes, un braqueur illuminé, un jeune philosophe exilé dans les Alpes du Sud et une famille de dieux haïtiens. J’en pince pour les personnages de La Comédie Urbaine. Ils dissimulent leur décalage social sous un sens de l’humour décapant, ou celui de l’absurde. Cet état d’être se traduit par un quotidien ancré dans les réalités mais contournant les possibles des obligations sociales par quelques acrobaties burlesques dont le braquage d’une banque par deux poètes en mal de publication dans la première nouvelle n’est pas la moindre.

Le roman se partage donc en trois longues nouvelles également réussies : Ma vie normale, Ouvert en août, Castrol Hotel. Le crossover de personnages, technique que j’apprécie, permet de relier les trois histoires et de les mener vers une conclusion commune. En refermant le livre durant janvier 2021, j’ai remercié Sébastien de nous l’avoir livré en français.

La Comédie Urbaine offre un billet vers la légèreté et le sourire, une sortie de la zone mélancolique et nous rappelle comme la vie est douce quand tout va bien. Va lire ses réponses à mes petites questions sous la photo de sa trombine (merci Seb et merci Publie.net).

Sébastien Doubinsky

Depuis quand vis-tu au Danemark?

Je suis retourné au Danemark en 2007 – j’y avais déjà vécu de 1992 à 1999. Presque quatorze ans aujourd’hui.

Quel est ton boulot à Aarhus?

J’enseigne la la littérature, l’histoire et la culture dans le département de français de l’université d’Aarhus. J’ai aussi un cours sur les théories de la traduction, que je partage avec ma collègue, la linguiste Merete Birkelund.

Quand as-tu commencé à écrire for good ?

Quand j’avais vingt ans, pour ce qui est des premiers écrits et du désir d’en faire quelque chose de “solide”. Et dix ans plus tard, environ, pour commencer à articuler un projet bilingue, avec une séparation nette entre mes textes en anglais et ceux en français.

As-tu été bercé par une famille d’écrivains ?

Non, mais par une famille de grands lecteurs, oui. Mon père était juif et venait d’un milieu anarchiste qui, s’il était très pauvre, n’en était pas moins très cultivé. Ma mère, elle, vient d’un milieu bourgeois et universitaire. La conjonction des deux m’a permis de grandir à l’ombre d’une fabuleuse bibliothèque.

Pourquoi fais-tu le choix d’écrire en français et en anglais ?

Ce n’est pas un choix, mais plutôt une nécessité – ou une évidence. Enfant, j’ai vécu aux USA et l’anglais est pratiquement ma première langue maternelle. Je ne vois pas ce que nous appelons notre “ego”, notre “moi”, comme une masse cohérente, mais plutôt comme un patchwork dynamique toujours en mouvement. Chaque aspect doit s’exprimer conformément à sa nature, à ses besoins. Pour moi, cela passe par le non-choix de la langue, c’est à dire son évidence. Pour un.e peintre, ça peut être les couleurs, le matériau. L’œuvre exige sa forme – et pour moi, aussi sa langue.

Est-ce que tu écris en danois ?

Non. Je parle et je peux lire le danois sans problème ou presque, mais je ne peux pas écrire dans cette langue. Elle ne m’appartient pas culturellement.

N’est-il pas difficile de préserver l’identité de sa voix quand on se tient entre trois langages ?

En France, pour des raisons que j’ignore, on a un grand problème avec “l’identité” et la “voix” de l’écrivain.e. Or ces identités ou ces voix ne sont jamais un ensemble cohérent. Il y a des passages incroyablement variés chez Proust, qui vont du comique au cubisme, aucun bouquin de Flaubert ne se ressemble et c’est pareil pour presque tou.te.s les grand.e.s figures de la fiction. Donc j’ai plusieurs voix, plusieurs styles et les mêmes obsessions que j’exprime dans la langue adéquate. C’est pareil pour tou.te.s les écrivain.e.s plurilingues, je pense. Voire monolingue, comme je l’ai dit plus haut.  L’identité, la voix d’une.e écrivain.e, c’est l’ensemble de son œuvre, avec ses harmonies, ses stridences et ses formes diverses.

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