COLLINS MONOLOGUE (S)

Colonel Collins, West Point promotion ‘52, U.S. Air Force. Dans quelques jours, je serai aux commandes du Vaisseau spatial 107, alias Apollo 11, alias Columbia. Le meilleur vaisseau de tous. Dieu le bénisse.

A 33 ans, j’ai intégré le programme de la NASA au centre des vols habités de Houston. Mes recherches eurent pour objectif de perfectionner les combinaisons dans lesquelles nous devions vivre en impesanteur, ou survivre le plus longtemps possible dans l’urgence d’un sauvetage.

En 1966, je fus le premier à effectuer une double-sortie dont je faillis ne pas revenir. Par la suite, une excroissance vertébrale provoquée par une éjection antérieure m’interdit de vol. Pour récupérer mes facultés neurologiques commandant la jambe gauche, le doc’ m’immobilisa. Je collaborais sur la base aux avancées d’Apollo 8, 9 et 10.

Au Centre, on bosse tous comme des fous mais quand Slayton m’a annoncé que je partirai avec Apollo 11, je me suis senti récompensé par la Providence. Neil commande l’équipage, pilote Eagle. Buzz l’accompagne sur le sol lunaire et nous assiste.

Je pilote le module de commande et les récupère.

Aldrin et moi appartenons à la long gray line, la colonne vertébrale militaire du pays. Lui aussi est sorti de West Point, un an avant moi.

Sivis pacem, para bellum.

Nous avons gagné nos guerres, mais les Viets nous donnent du fil à retordre et d’autres conflits se présenteront. Dieu  sait comme la route est longue. Les premiers seront les derniers et nous sommes commandés par Neil, un civil. Dieu sait aussi comme Mister Cool est sacrément burné. Dans le fond, qu’il commande ne me dérange pas, contrairement au processus de sélection. Si on devait abattre chaque politicien à la moindre opinion adoptée dans un cadre électoraliste, les fossoyeurs auraient du boulot. Le Congrès a voté les budgets pour l’armement nucléaire à condition que la NASA pourvoie la patrie en images de rêve. Patrie est dans la devise de la gray line, alors je ne me pose pas de question comme me l’intiment les deux autres termes : Honneur et Devoir.

Je ne foulerai pas le sol lunaire. Soit. Dieu fasse que je nous ramène sains et saufs.

***

Michael, né à Rome, le jour de la fête d’Halloween, marié à Patricia, en France. Là-bas, j’ai appris à pêcher à la ligne.

« Regarde couler l’eau vers la mer. Elle ne coule pas différemment dans ton pays. », me disait le vieux en moulinant à chaque sortie matinale.

Je suis le seul Américain du trio qui ne soit pas né sur le territoire. Ça ne devait pas plaire à Nixon.

« Pas bon pour l’image, les p’tits gars. »

J’ai tellement déménagé que je me sens chez moi partout et nulle part. Je ne vois plus la Terre parce que le module est en orbite lunaire de l’autre côté, vers l’immensité.

Qualité des transmissions : 0 sur 5. Je suis trop loin.

Le silence, l’Espace et l’astre froid.

Dieu. Dieu ? Dieu.

Neil.  Je n’ai jamais su si ses blagues décalées naissaient de son sang-froid ou d’une certaine tension à expulser pour garder ce calme profond. Il a perdu une enfant. Il est déjà un peu mort.

Et moi, enfant. À chaque anniversaire, la croix et la bannière parce que je suis né le jour des citrouilles. Rob et sa bande m’appelait Pumpkin’ Miky. Et puis on est devenus potes parce que je lui ai éclaté sa tête. Comme quoi, quelques pains font plus que des heures de conversation. Pour le coup, je ressemblais une vieille pumpkin’ de novembre, il s’était bien défendu. Ҫa m’a motivé. Être le nouveau motivait. Ça m’obligeait au mouvement interne. L’instabilité géographique rend plus âpre l’appartenance au monde, trop de lieux en souvenir pour savoir lequel serait le meilleur.

S’attacher à l’existence et recréer sans cesse un système autour de soi.

Montrer qu’on est bon, incontournable, donc possiblement intégré car utile à la chaîne sociale.

Avoir un rôle à jouer. Non, pas un rôle, son rôle, le sien propre, et non forcément contre les autres.

Pourquoi ? POURQUOI ? Je voudrais rentrer. Michael, un silence de trou noir s’offre à toi et pourtant c’est le bruit dans ton corps. Je doute. Michael, pourquoi ne pas admirer les étoiles et te taire ? Je me tais. Non, tu parles tellement que tu ne t’entends plus. Les hommes ont toujours payé leur hybris et je suis aux commandes. L’outil par l’intelligence ou l’intelligence par l’outil. Non, pas ce film, cette propagande, cette lenteur, que c’est long, bordel !

Que c’est long.

Pat’ cacha mal sa joie quand je fus interdit de vol. La maisonnée revivait. Je voulais cette mission alors je me suis rétabli. Mais Pat’ n’a jamais été aussi belle qu’à cette époque. La ride du lion avait disparu, son visage n’était plus ce raisin séché par l’angoisse au matin des départs en essai. Les enfants s’étaient assagis. J’étais là. Elle pensait que je ne partirai plus.

Pat’, il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Je ne te parle pas de ce concours international : le premier à la bombe, le premier sur la Lune, la plus grosse fusée, la plus grosse, celui qui pisse le plus loin. Asseoir notre primauté, offrir un rêve accompli, que l’Américain soit conforté dans la légitimité des sacrifices passés, qu’il oublie la mine et le Vietnam. L’hybris. Je ne peux même pas te dire que je vois la Terre, je ne vois rien. L’Espace et le néant, l’infini et la futilité des milliards face à ce vide indescriptible. Il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Il ne les sait vraiment qu’une fois qu’elles sont en lui. Pat’, je t’ai promis d’arrêter les vols à mon retour. Je tiendrai parole.

« Tu serais allé chez les biffins, les cols blancs t’emmerderaient moins ! » : Père n’a jamais encaissé que j’opte pour les Volants, écaillant la tradition familiale. C’est drôle. À cette heure, je préfère crever en héros dans l’Espace que dans le bourbier vietcong.

Pumpkin’ Miky, il y a trop de bavardages ici.

Regarde devant toi. Quelle immensité, Seigneur.

Tout est ici, dans le module et autour de lui. Tu es l’unique à cet instant et nous sommes là en toi. Très vite, c’en sera terminé. Il faudra les récupérer. Tu es l’humanité entière alors tais-toi. Tais-toi, Michael. Mets de la musique.

Non, je n’aime pas la musique que Neil a embarqué ; je vais chanter.

What a fellowship what a joy divine leaning on the everlasting arms what a blessedness what a peace is mine leaning on the everlasting arms.

Leaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, safe and secuuuuuuuuuure from aaaaaaaall alarms; leaaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, leaning on the eeeeeveeeeerlaaaaaasting aaaaaarms.*

***

J’ai fêté mon 82èmeanniversaire. Presque toute la famille est venue. Pat’ avait préparé un repas français et nous avons veillé tard après le coucher des plus jeunes.

« Faut pas trop t’inquiéter, Pat’. Je suis un vieux bois sec. C’est costaud et même le feu n’y trouve pas prise. »

Neil est mort et Aldrin vit enfin son heure. Maintenant, il est le deuxième à avoir posé le pied sur le Lune. Le survivant. Le témoin. Neil lui a rendu le micro et la parole. 

Moi, je les regardais.

J’aime l’Espace et cette question absolue de l’existence des confins. J’aime aussi la pêche et le silence. Depuis toujours. Je n’ai chanté que deux fois : le jour de mon mariage et cette heure difficile où je fus seule avec l’humanité en moi. Ce n’est pas parce que tu n’ouvres pas le bec que tu n’as rien à dire. L’interlocuteur est une variable importante et je n’ai jamais eu envie de parler au monde entier. Que n’aurais-je pas eu comme emmerdements si j’avais posé ce foutu pied sur la Lune ? J’aurais pu continuer après notre retour. Mais cela aurait entériné le fait qu’être le troisième faisait de moi l’oublié. C’était Aldrin. La soif de reconnaissance et le narcissisme forment le lisier de nos vies terriennes.

Que reste-t-il au pied du cercueil ?

Neil avait prévenu : en aucun cas des obsèques nationales. Il a quand même eu droit, et nous avec lui, à Fly me to the moon durant la cérémonie. La tyrannie de l’image ne desserre jamais vraiment ses mains de nos cous.

Je compte bien partir pêcher encore longtemps sur mon petit ponton de Floride, attendant que Pat’ sonne la cloche du déjeuner. Elle souffre tous les jours. M’avoir avec elle à la maison l’a sauvée quand Mike Junior est parti. A chacun son tour de porter l’autre.

Que reste-t-il alors ? Avoir appris à se connaître sans faire de cette science intime un écho aux comportements de masse, avoir été fidèle à sa parole et à la parole donnée, accepter de se tromper, savoir s’arrêter quand il est l’heure, affronter les entraves qui, patiemment, vous nuiraient dans l’accomplissement de soi. J’ai pu m’envisager, parler à ma figure, cet autre, celui qui est moi et que je ne vois pas. J’ai su que nous étions concrètement inutiles. Notre mission offrait du rêve en échange de ces fameux budgets nucléaires.

Le chaos mais le rêve.

Le rêve.

Oui. Bien sûr. Le rêve à l’instant T. Le rêve et la fierté au visage des enfants. Dans l’étreinte de ma famille quand je suis rentré à la maison après la période de quarantaine. Le rêve dans le cœur de celui de mes enfants qui est mort et sa présence par son rêve dans le mien.

*Elisha A. Hoffman

(c) Marie Van Moere

Espace(s) numéro 9 – Thème : La différence – Publication du CNES/L’Observatoire de l’espace – mars 2013

Photographie par
Michael Collins de l’alunissage d’Aldrin et Armstrong en 1969

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