Archives de catégorie : Microfictions

L’infans

– Tu as droit à ton premier milkshake, infans.

Une montée de lait foudroya ses seins à la seconde où le bébé hésita sur la tétine du biberon. De sa langue rose, il repoussa l’ensemble. Elle goûta, ce n’était ni trop chaud, ni trop mauvais, pas mal même, mais le lait ne sortait que difficilement. Elle se souvint de le dévisser afin que l’air s’échappe et permette un meilleur écoulement, elle renfonça le tout dans la bouche du bébé. Il rechignait toujours. Elle sentit les cheveux de sa nuque se dresser et tout son corps se crispa autour des seins qui réclamaient la bouche de l’enfant. Elle songeait à le poser par terre avant que l’envie de balancer le bébé à travers la pièce se fasse trop troublante ; il commença à téter son biberon. L’émotion paradoxale d’abandon de son enfant à une tétine plastique et de libération de sa poitrine, de son corps, de son être, provoqua un flot de larmes. Le biberon, loin de la délivrer de son aigreur d’exister en tant que mère, lui offrit du moins un répit dans son imperium de femelle mammifère.

MVM

Love

je choisis mon mot

parce que tu ne te lèves pas pour moi le matin

tu ne chies pas pour moi

tu ne travailles pas pour moi

tu ne me baises pas non plus

moi

je choisis mes mots

et les place avec soin

dans chaque chambre du barillet six coups

.TE

.PLIER

.MA

.VOLONTÉ

(virgule)

.CARNASSIER

je choisis mon mot

et me le colle dans la poitrine

là où ça blesse

puisque sans cœur

pas de mot

MVM

Reste l’essentiel

Passent les jours, reste l’essentiel,
et les passeurs,
dans le coeur des radicaux aux mains vides.

MVM

(source photo John Jeffreys )

Regarde Sam Shepard

Il n’y a pas d’âge pour être vieux.
Mais tu peux aussi choisir le printemps.
Regarde Sam Shepard,
tu es plus grise que lui.
Même pieds nus sur la route,
tu es plus grise que lui.
Tu prends trop de sentiers détournés,
parce que c’est difficile la ligne droite,
la simple
la directe,
la toute plate.
C’est difficile.
C’est ennuyeux.
Tes pieds veulent l’herbe, la pierre chaude et la rivière.
Tout le temps.
Prend la route, souffle la tête.
L’heure est à la route.
Au matin de la chute du corps,
Tu n’auras pas tout l’univers dans ton sac.

MVM

(crédit photo ?)

Faire tanière

Rester cachée, faire tanière.
Puis,
Construire un radeau de feuilles et branchettes,
Le poser sur la rigole et
Souffler, délicatesse, exhaler,
Comme la mère expire en brise légère
Au front de l’enfant malade.

MVM

(Rescue Dawn, Werner Herzog)

« There will be no order, only chaos. » (Paranoïa des rêves II)

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La chose, là, tout dedans,
Elle t’observe, elle se régale.
La fuite inutile. Tu la portes.
Elle te gobe, enfouie dans ton âme.
Sens-la.
Elle te vide.
Te trie.
Te dépèce.
T’avale.
T’anéantir.
La mort dans l’âme.

MVM

(Pi, citation et photo)

Le monde sauvage (paranoïa des rêves)

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Il court sur les terres inconnues.
Ce monde est lourd, il le sent dans les rêves d’échappées.
Il  traverse le monde sauvage.
Il court, il court, rapide et léger, il s’élève,
Le cœur accompagne le mouvement,
l’envol au-dessus des arbres.
Les poursuivants ne le prendront pas.
La concentration est le carburant. Maintenant, il les voit du ciel.
Il les sème un moment.

« Et faire face ? »
Ses mots déchirent le silence blanc.

MVM

(Centurion)

Éborgnée

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Tu es vivant mais le charognard te mange les yeux ?
Attrape-le, mords-le, crache-le.
Prépare-le, mange-le, chie-le.
Lave-toi à la rivière. Dehors. Dedans.
Ne deviens pas cette bête oculophage
qui passe son temps à bouffer les gens et leur filer la rage.

MVM

(Photo Le Guerrier Silencieux)

 

Il est parfois des exils plus profonds que la mort d'une femme, pense l'adulte face à la mer.
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(photo tirée du Guerrier Silencieux de Nicolas Winding Refn)
MVM

 

Nina

Lasse, la tête contre la baie vitrée, le contact froid réveille son cerveau.
Nina médite sur le jour passé.
« Rien de bon.»
Nina remplit son verre et s’assoit au piano. Les notes basses vibrent dans son corps, le téléphone does not ring, ce soir. La musique dégage une chaleur factice parce que Nina joue en zombie.
Il lui a tout pris, même la rage, putain. La fierté, elle, s’est barrée avec sa jeunesse mais ça c’est secret entre elle et elle. Dieu aurait dû foutre la cicatrice de l’humiliation dans le dos. Au lieu de quoi, c’est marqué sur notre face et on la voit tous les matins, encore plus si on sourit, alors on fait la gueule et on ne regarde pas, on crée et on oublie son être.
Nina avale presque tout son whisky. Elle noie ses idées glauques dans l’épaisseur de l’alcool.
« Rien de bon ! »
Elle se serre du champagne dans le verre à long drink. Il restait un peu de whisky dedans. Elle rajoute des glaçons à moitié fondus à la main et s’essuie sur sa robe.
« De toute façon, la mélancolie, c’est comme la merde, ça flotte. Qui disait ça, encore ? Je vais m’enfiler tout ce skychamp, à la mienne, et la neige purifiera mon cerveau. I want a little sugar in my bowl. Oh so bad. »
Les yeux exorbités, elle geint plus qu’elle chante, balance ses talons à travers la pièce et grogne en sniffant deux lignes de coke.
Brouillée comme le ciel derrière la baie vitrée, elle fredonne :
« Il n’y a pas à dire, tu es seule mais la vue est belle, Nina. Nina, baby, he’s gone. Ramasse-toi, baby, c’est le chemin qui est comme ça. T’es pas une junkie, pas comme Billie, t’es une divaaaaaaaaaa, comme Mariaaaaaaaaaa. Ils ont peur. Elle est plus jeune et elle ne marchera pas sur sa baguette. It is what it is. T’es pas une junkie, pas comme Billie, t’es une divaaaaaaaaaa, comme Mariaaaaaaaaaa.»

MVM

Nina Simone, 1969.
Nina Simone, 1969, Getty images.