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à propos du Grand Marin de Catherine Poulain, L’Olivier (2016)

Lili fuit la France et l’enfermement qu’elle pense promis aux femmes évoluant au sein d’une famille pour rejoindre the last frontier, l’Alaska. Là, elle s’engage sur un bateau de pêche, le Rebel.

Ce roman a été multiplement primé et s’est beaucoup vendu. Un bandeau annonce 8 prix (dont le Kessel) et plus de 300 000 lecteurs. L’autrice ne cache pas la grande part autobiographique dans le récit et c’est sûr qu’à la voir, à l’écouter parler, on la sent bien brûlée par les éléments, pleine et vivante de cette liberté qu’elle a prise seule à partir des années 80. Si ça n’a jamais suffi pour écrire un bon livre, dans son cas, oui. Le livre enferme dans ses pages tout le souffle épique des campagnes de pêche dans le Grand Nord et c’est incroyablement puissant, d’une beauté littéraire époustouflante. Il est une leçon de lecture/écriture pour les auteurs notamment grâce un passage un peu longuet (la campagne de pêche avec un patron pêcheur incapable de ne pas boire à la barre) qui met en valeur le reste du récit.

La partie qui me chagrine est celle du rapport aux hommes de Lili, la personnage. On nage en plein syndrome de la schtroumpfette. Petite, maigrichonne, seule au milieu d’un monde d’hommes, elle évite les écueils sexuels, n’a jamais ses règles, gagne l’amitié parfois intéressée de la plupart de ses collègues, boit à terre avec eux, et tombe amoureuse du plus taiseux et massif d’entre tous, Jude, celui qu’elle surnomme « le lion ». L’amour à terre avec Jude touche au mythe de l’ogre : comment aimer et être aimée sans disparaître sous ses rugissements d’amour (ces passages demeurent pudiques et d’une grande beauté formelle) ? L’autrice décrit une époque où les femmes afin de se sentir les égales des hommes voulaient à toute force être acceptées en leur sein, et lorsque Lili rejoint un bateau dans lequel elle n’est pas l’unique matelote, l’entraide ne semble pas de mise vu l’absence même de lien établi entre elles. On effleure, frôle, caresse, joue un peu avec cette misogynie féminine qui laisse les autres femmes au bord du chemin quand l’une parvient à tailler sa route. Malgré cette réserve, ce roman est une de mes plus belles lectures de l’année 2019.