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Les singes rouges, Philippe Annocque, 2020

Être la plus petite. Suivre le carnaval. Courir après les sauterelles vertes. Avoir un tigre à soi. Voir les Chinois grands. Savoir sa mère malade. Quitter son premier pays. Perdre son prénom. Être trop colorée, être trop blanche. Aimer la guerre et les fleurs. Se promener sur la plage en dormant. Perdre son deuxième pays. Gagner sa vie.

À travers le portrait d’une enfant éprise de liberté dans la Guyane et la Martinique d’autrefois, la question de l’identité qui traverse tous les livres de l’auteur prend enfin les couleurs de sa propre créolité délavée.

Quatrième de couverture

Le 22 octobre 2020, Philippe Annocque a publié son quatorzième livre, Les Singes Rouges. À ce titre et à la lecture de la quatrième de couverture, une clochette a tinté dans mon cerveau, la clochette de la mémoire mouvante. Arrivée à Saint-Laurent-du-Maroni à deux ans et demi, j’ai longtemps vécu en Guyane. Le sifflement des singes rouges, je l’ai entendu au cœur de la forêt. Et ce récit écrit le portrait de la mère de l’écrivain, évoque le destin de la grand-mère. Je pense à la mienne tous les jours, que je n’ai pas vue depuis plus d’un an, quant à ma grand-mère, elle est mon « outre-mère »*. Cet outre-livre aux thèmes intimes était donc pour moi.

À travers de courts chapitres, ressemblant à des instantanés d’écriture, Philippe Annocque reconstitue une mémoire d’enfance ballotée par les obligations professionnelles des parents et deux exils, de la Guyane vers la Martinique, puis de la Martinique vers la métropole durant la première moitié du XXème siècle. Cette mémoire lui a été transmise par la parole même de cette mère, racontant les souvenirs fondateurs de son existence, ces minutes de vie durant lesquelles tous les sens s’alignent et inscrivent leurs impressions au plus profond de l’être. Ainsi, ce sifflement des singes rouges qu’elle ne verra jamais mais qu’elle entendra de l’autre côté du fleuve guyanais, elle le transmettra à son fils. Devenu écrivain, en un sens garant de sa mémoire, il recréera cette minute et la fera revivre dans ce livre, puis dans mon oreille.

L’écriture de Philippe Annocque façonne avec précision chaque chapitre autour de la remémoration/commémoration d’un fait de vie de l’enfant « mère », premières sensations d’existence dans la touffeur guyanaise, vision du père et de ses ambitions, exil en Martinique chez les cousins, abandon du premier prénom dans la nouvelle famille, intégration dans la nouvelle école… En magicien plus qu’en archéologue, il réinvente le substrat familial et rend son chemin d’existence à l’individu « mère ».

Philippe Annocque va plus loin encore et, ce que je trouve remarquable, c’est qu’il le fait avec délicatesse et discrétion quant à l’influence de la mère sur sa propre existence. Cette évocation maternelle lui permet d’ancrer ses racines dans une tradition de soutien à l’écriture, lorsqu’il évoque le moyen de la correspondance par exemple, et ses souvenirs de la belle écriture quand étaient envoyées des lettres aux proches. L’auteur envisage également l’écriture comme possibilité d’absorber en soi-même les péripéties vécues individuellement, lesquelles changeront un destin de famille à jamais. Rien ne peut y surseoir, mais les écrire, les remodeler par la mémoire passée d’une génération à l’autre comme un bâton de paroles, aide à regarder sans appréhension de l’autre côté du fleuve, là où sifflent les singes rouges.

L’héroïne du livre, avec la courtoise autorisation de Philippe Annocque

La narration à la troisième personne ne pose pas uniquement une distance entre l’auteur Philippe Annocque et son personnage à l’intérieur du livre, cette narration lui permet d’aborder ces instantanés d’existence du point de vue de la mère mythique. « Il » est lui, « elle » est elle, la mère mythique, une et universelle, et comme dans The tree of life, ce film de Terrence Malick, toutes les branches forment l’arbre. Toutes. Et l’auteur rend ainsi la fondation de la branche familiale à la mère, si présente dans la gestation, si effacée des tablettes de l’histoire des existences construite par la suite. Il écrit ce récit sans s’approprier pour lui-même la vie « de sa mère » (si vous ne suivez pas mon regard, ce n’est pas grave, c’est même mieux). Le choix de ce point de vue me semble capital. Quand j’examine ma famille, semblable à tant d’autres, je vois bien comme le rôle de certaines femmes – dissimulées derrière leur masque de mère, tante, grand-mère – , leurs actions, leurs renoncements ont été fondateurs de ce que nous sommes aujourd’hui, en bien ou en mal, les frères, les sœurs, les cousins, les vivants et les morts. L’existence de ces femmes passe souvent au second plan, derrière la figure positive ou non d’un père, d’un fils, d’un frère, d’un homme. Dans Les singes rouges, ce n’est pas le cas. Toute la lumière des mots se dirige vers cette femme, la mère, son « outre-mère » (*Véronique Rossignol dans Livre Hebdo). Il y a dans les événements fondateurs d’une vie racontée par Philippe Annocque, tout ce que sera la mère ensuite et qu’il ne dira pas, cela relevant du profane. Il ne garde que le sacré de sa mémoire nous permettant ainsi d’accompagner le destin de cette femme. Sans nous l’approprier (dans le sens nombriliste du terme), nous interrogeons grâce à ce récit nos trajectoires personnelles, nos schémas transgénérationnels.

La frontière entre l’écrit et la parole existe. Tout l’art est de recréer le verbe dans l’acte d’écrire, ce que parvient à faire Philippe Annocque dans Les singes rouges. J’adorerais écouter ce livre lu en scène, en spectacle vivant.

Pour lire Hublots, parce que la visibilité est mauvaise, le blog de Philippe Annocque, c’est ici.

MVM

Philippe Annocque est né à Paris en 1963. Il est écrivain et enseignant.