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ULTRAMARINS, Mariette Navarro, 2021

Le 19 août, Quidam éditeur publie Ultramarins, roman de Mariette Navarro.

Mariette Navarro

Si Ultramarins est le premier roman de Mariette Navarro, l’autrice n’est cependant pas une inconnue. Dramaturge et poétesse, Alors Carcasse, paru chez Cheyne éditeur en 2011 avait reçu le prix Robert-Walser du premier livre en 2012. Et l’autrice n’a pas cessé de publier depuis lors.

Alors qu’en 2012 elle embarque en résidence marine sur un cargo de la CMA-CGM, je suis en train d’écrire Petite Louve et je rêve de lointains voyages tandis que tous les matins je rejoins ma table de travail. Je suivrai cette aventure à distance grâce à quelques parutions sur un réseau social bien connu et en oublierai le sillage jusqu’au jour où Quidam en annoncera la sortie littéraire. Quoi de plus intrigant, de plus aventureux, de plus dramatique que de lire le résultat d’un défi d’écriture de pleine mer ? Tout change de dimension quand tu te crois perdue au milieu de l’océan : le temps, le regard, le corps et le cerveau. Le ciel est immense et sous tes pieds s’imposent les abysses et dérivent les âmes perdues pour la terre.

Mariette Navarro a joué avec le temps. Comme la temporalité s’étire sur un cargo, l’autrice est resté maîtresse de la sienne pour écrire un roman qui rende la désintégration des psychés dans la courbure de la ligne d’horizon. Ce n’est pas une coquetterie. L’étrangeté à vivre dans et avec un monstre marin pour traverser le globe nous intrigue depuis Jonas, saint Brendan et leurs baleines.

Dans Ultramarins, la Commandante autorise un acte totalement transgressif, la baignade de son équipage en plein milieu de l’océan Atlantique. L’étrangeté de cette décision touche au sublime poétique. L’équipage est mentalement englouti par les kilomètres de mer sous la ligne de flottaison et les vagues qui dissimulent les camarades ou le canot de remontée ; la Commandante entame un voyage intérieur. La réunion de l’équipage, le trouble provoqué en chacun par cette heure hors du bateau amène doutes et interrogations sur le fonctionnement général du géant d’acier, comme si l’immense cargo de marchandises naviguait désormais hors du monde connu, à fendre les flots entre les vivants laissés à terre pour le second maître et le père mort, ancien commandant de navires lui-même et qui pèse de tout son poids sur sa fille devenue Commandante respectée. Réussira t-elle à reprendre le contrôle du monstre marin ? Est-elle sur l’eau pour son père ou pour elle-même? Le navire lui pardonnera t-il d’avoir laisser l’équipage descendre dans l’eau noire de l’océan ? Qui est le marin surnuméraire, celui remonté avec les autres ?

De son voyage transatlantique, Mariette Navarro a tiré un roman bien différent d’un simple récit de voyage maritime. La magie de la littérature, la poésie de l’écriture nous embarque (c’est le verbe qui va bien) dans cette traversée durant laquelle une Commandante, son second, l’équipage, les spectres en chacun et un mystérieux marin accompliront tous ensemble leur voyage existentiel au cœur de la baleine mythique.

« Ils s’observent. Quand ils se tassent dans le bateau de sauvetage, gelés, pas un qui paraisse plus habile de ses gestes, plus libre dans son corps une fois sorti de l’eau. Même celui-là, supérieur dans la hiérarchie du bateau et du travail : il a le torse un peu creusé d »un enfant maigre, le trou au niveau de son thorax semble accuser une défaite. Ils sont nus et harassés dans une égalité parfaite. »

« Ces yeux transparents. Voilà la première chose qu’elle attrape au vol quand elle ouvre de nouveau la porte du bureau pour rejoindre la passerelle. Ces yeux transparents qui se plantent dans les siens avant de disparaître au détour d’un couloir. Elle n’aime pas la sensation froide de ces yeux, leur blancheur de brouillard. »