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SAUVAGE, Jamey Bradbury, 2019

J’ai lu SAUVAGE, il y a quelques mois. Ce roman, publié dans la collection Americana des éditions Gallmeister, m’a été offert par Jacques Mailhos, son traducteur, lors du festival Mauves en Noir 2019. Jacques est un ami très cher et j’admire son travail. Il a contribué à faire passer au public français quelques grands noms américains dans de nouvelles traductions mais également des nouveaux, dont l’autrice Jamey Bradbury fait partie.

Tracy Petrikoff, jeune fille de 17 ans, atteinte de vampirisme ou d’une sorte de porphyrie, vit auprès de son père et de son frère. Cette existence au demeurant normale est rythmée par des règles établies pour elle par sa mère disparue. Sa passion pour les chiens de traîneau et les fulgurances pulsionnelles qui la jettent dans la forêt en font une enfant sauvage, une fille indisciplinée des codes sociaux, libre. Cette liberté est au prix de la vie et du sang des petits animaux qui entourent sa propriété : elle les boit comme une anémiée en manque d’énergie parce qu’elle sent que sa nature l’y oblige. Perturbée par une agression lors d’une de ses sorties dans the wilderness, Tracy sombre dans la colère et la sauvagerie jusqu’à commettre l’irréparable.

Sauvage est un étrange roman américain, excellente histoire d’une adolescente à la croisée des âges, des désirs, des mondes réel et fantastique, des identités. Jamey Bradbury réussit à ne pas se perdre, ni nous perdre, dans les péripéties initiatiques de Tracy, qu’elle boive le sang d’un écureuil ou morde son petit frère Scott malgré les mises en garde répétées de sa mère. Cette dernière revient au long de l’histoire comme une dame blanche à l’orée des bois. Jamey Bradbury a la finesse de laisser les lecteurs s’interroger sur la nature réelle du  besoin de sang de son héroïne. Seule certitude : le don est transmis par la mère. Ce sang noir peut aussi trouver son origine dans la métaphore du désir de vivre librement et à égalité des hommes, sans subir leur autorité de manière automatique, la seule autorité vaillant étant celle de la Nature. Le livre est tourné vers cette thématique accompagnée de beaucoup d’arguments qui la sous-tendent (liberté de se déplacer seule, responsabilité intrinsèque de la fille de la maison de tenir celle-ci en l’absence de la mère, le viol, la misogynie féminine aussi).

J’ai beaucoup aimé les introspections de Tracy et son isolation progressive du reste de sa famille. Jamey Bradbury parvient à la rendre négative dans son milieu narratif en la gardant positive pour les lecteurs. La technique de l’autrice témoigne d’une solide connaissance de l’art narratif (et, à mon avis, celui de John Truby) et c’est peut-être là que j’aurais eu quelques réserves à rapprocher d’une certaine uniformisation des structures narratives dans le roman héritées des creative writing and screenwriting classes américaines. Chaque personnage évolue dans un arc précis, dans des thématiques du deuil de la mère, de la transmission du fameux sang noir, de la recherche d’identité bien intégrées au sein d’une légère intrigue initiale d’agresseur/agressé. Et si je m’attendais au twist final dans la relation conflictuelle entre Tracy et l’apprenti de son père, quelques surprises m’ont cueillie au détour des pages et la fin, inattendue, m’a conquise dans sa radicalité et sa possibilité d’être pour de vrai. Jamey Bradbury sait jusqu’où les femmes peuvent aller sur les chemins pour se protéger des autres et s’assumer elles-mêmes dans une liberté individuelle qui remplit de plus en plus la fiction et entérine donc la réalité.

Si ce roman reste classique et appliqué dans sa construction narrative, j’ai été conquise par son étrangeté et sa peinture de jeune fille à la croisée des chemins. L’application n’est pas un gros mot. On reproche aux filles d’être appliquées dans leurs études sans que cela se concrétise par la réussite individuelle. Jamey Bradbury a écrit un roman intéressant, distrayant et costaud. Et j’irai donc plus loin en écrivant (et là certain.e.s m’opposeront que je serine encore mon refrain ouin ouin mais je m’en fous pas mal) qu’un homme n’aurait pas été capable d’écrire cette histoire. Des livres américains d’hommes ayant pour thème les relations familiales dans la nature, j’en ai lu quelques-uns et certains bien plus légers (ce n’est pas un compliment) pour lesquels le tapis rouge des critiques fut de sortie. Un exemple ? Je ne comprends pas le grand succès de David Vann. Le premier roman a un gros problème d’intrigue narrative en plein milieu (c’est mon avis), le deuxième m’a ennuyée au plus haut point, et j’ai donc arrêté. Je lisais ces histoires de famille du point de vue de l’homme blanc quadragénaire roi de la chialade et la grande nature de l’Alaska avait du mal à dissimuler tout ça. Dans Sauvage, on nous raconte l’histoire de plusieurs personnages féminins forts, de quelques personnages masculins forts également, habitants d’une bourgade de l’Alaska, tous traités du point de vue féminin, avec le métier et la psyché d’une écrivaine, sans pathos, sans chialade, ni auto-apitoiement.

Lisez SAUVAGE de Jamey Bradbury.

(Dans La Forêt de Jean Hegland, autre écrivaine publiée par Gallmeister, sera chroniqué prochainement.)

(Les mots ou passages en italique sont soit anglais, soit personnels.)

Sauvage, Jamey Bradbury, traduit par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019