Archives de catégorie : Forma

Manaus, Forma, La Manufacture de Livres, 2020

Je fais une entorse à mon « je ne parle plus que d’autrices quand je parle de romans » avec Manaus de Dominique Forma. Format parfait de la novella bien noire et intense, histoire parfaite pour le voyage temporel et géographique dans ce contexte d’enfermement et de libertés en berne.

Septembre 64, il, vétéran d’Algérie ayant choisi l’obéissance à de Gaulle, membre désormais du Service Action, atterrit à Caracas en Amérique du Sud pour accomplir sa mission, tuer un homme de l’OAS en exil en Argentine. Une fois la mission remplie, il pense rentrer en France. Le service en décide autrement : Manaus l’attend, sa moiteur, sa crasse, ses nazis réfugiés et les partisans de l’Algérie Française condamnés à fuir leur patrie. Aventures, luttes et négociations troubles pour blanchir le « trésor de l’OAS » et les biens nazis dans Manaus au milieu de la jungle nous attendent, nous, lectrices et lecteurs, au détour des méandres de l’Amazone. Et c’est bien agréable, surtout en ce moment.

Mais Manaus n’est pas uniquement dépaysant. Forma, c’est vraiment un pro. Déjà, il m’avait bien emballée avec Albuquerque. Ces deux novellas tiennent leurs péripéties de road trip (que j’adore) bien serrées tout du long et se lisent à plusieurs niveaux, dans le choix des noms des personnages, dans le récit des actions reliées à l’histoire du lieu ou des nationalités des personnages. Et l’écriture te cueille par sa précision plus poétique que clinique.

J’aime ce genre d’entorse à mon règlement.

MVM

Extrait :

« Il faut deux vols de sauts de puce sur deux avions, de deux compagnies différentes, pour rejoindre Manaus.

La ville ressemble à une flaque qui s’étendrait plus ou moins, selon les montées des eaux ou la saison d’étiage. Une ville vautrée entre l’Amazonie et les bras de rivières s’enfonçant dans la jungle, mais où tout converge vers le port flottant. La ville a perdu depuis des décennies son exubérance ; le théâtre Amazonas, symbole de son ancienne bourgeoisie triomphante, n’est plus visité que par des chiens et des vieilles métis, rôdeuses de berge, qui proposent leurs atours affaissés à des prix sans concurrence.« 

https://www.lamanufacturedelivres.com/livres/fiche/185/forma-dominique-manaus

à propos d’Albuquerque, Dominique Forma, La Manufacture de Livres (2019)

Quel rapport entre un couple de péquenots à la dérive et les attentats du 11 septembre 2001 ? L’effondrement financier du programme de protection des témoins du FBI au profit de la traque des terroristes. Ce roman noir met en scène Jamie et Jackie Asheton dissimulés à Albuquerque au Nouveau-Mexique après avoir dénoncé Warren Smith criminel new-yorkais en cheville avec la mafia italo-américaine. Dans les fictions, les balances paient toujours à la caisse quand elles s’imaginent le cul sorti des ronces. Sauf qu’un matin, le gros Jamie, gardien de parking, échappe de peu aux tueurs venus lui régler son compte. Il récupère la toujours belle Jackie, sur le point de l’abandonner, et les deux âmes en peine deviennent runaway dans le fol espoir de rejoindre Los Angeles, ville monstre au sein de laquelle ils pourront se perdre.
La thématique de fond, la dérive des couples au prise avec la routine, mise en scène grâce une intrigue mafieuse américaine est menée avec beaucoup de douceur et sans chichi dans l’évocation des corps vieillissants, des cœurs exilés, de la difficulté d’échouer dans cette vie, d’assumer les choix quand le bout de la route se profile. J’aime beaucoup cette forme du road book qui, techniquement, te permet de mener ton intrigue avec des flashbacks ponctués de péripéties évolutives. Comme il nous raconte cette histoire, Dominique Forma montre qu’il connaît bien la route entre Albuquerque jusqu’à la Cité des Anges, et il nous embarque avec les Asheton en préservant jusqu’au bout la fin du roman, ce qui est coton dans un roman court.

Albuquerque, Dominique Forma, La Manufacture de Livres, 2019