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LOVE ME TENDER, Constance Debré, 2020

Ce livre, annoncé roman sur la couverture, est assurément un récit, par la force en lui qu’il porte de pouvoir presque tout raconter sans être contredit. Son œuvre de témoignage d’une trajectoire de vie révolutionnée pour survivre offre un grand intérêt de lecture. Constance Debré, 40 ans passés, plaque tout, mari et fils, appartement parisien confortable, barreau de Paris pour radicaliser sa vie sexuelle orientée désormais vers les femmes, toutes les femmes. Ce choix, elle l’assume malgré sa précarité financière grandissante et en faire un est toujours mieux que laisser les autres choisir pour soi.

En revanche, elle n’est pas prête à endosser le rôle du père cliché qui se casse en laissant femme et enfant(s). Elle veut voir son fils, Paul, au moins autant que ces fameux pères d’un week-end sur deux ou trois et se lance dans un long et difficile combat durant lequel sa nouvelle sexualité la desservira aux yeux de la justice. Constance compartimente ses deux vies d’amante et mère. Elle souhaite donc légitimement assumer son désir de femmes et voir son enfant. La tâche ne sera pas simple car Laurent, le père, vexé d’être quitté pour l’autre genre ira jusqu’à l’accuser d’inceste sur leur fils. Ce dernier se débat entre la souffrance du départ de sa mère et les manipulations mentales de son père. Constance devra subir les choix et les coups bas de Laurent, subir jusqu’au risque de l’étiolement de la relation mère-fils.

Ce témoignage est émaillé de situations proches de la survie. Constance lutte pour la survie de son être intime à défaut de savoir vraiment qui elle est. Elle se dépouille de tout, nage à se dépouiller de toute trace de graisse de femme, avale les kilomètres en vélo pour se dépouiller de tout paysage fixe, se dépouille de l’influence de son père héroïnomane. Elle fuit, fuit encore la domination ou simplement la moindre entrave qui la priverait du libre-arbitre auquel elle aspire.

Elle se transforme en grand mec, se rase les cheveux dans une situation d’anxiété intense, enfile des pantalons, des tee-shirts, un blouson et sa Rolex avant de sortir chasser la fille à baiser pour un soir. Constance serait un garçon, on le trouverait automatiquement haïssable. Et là ? Quoi qu’il en soit, le livre témoigne de l’évolution des mœurs en marche : aujourd’hui, rien n’oblige personne à subir une situation privée oppressante. Les hommes le savaient, les femmes aussi désormais et les rapports de domination dans le couple devraient pouvoir s’équilibrer si les choses étaient aussi simples. L’autrice a la finesse de mentionner que son ex-mari est bien plus fort qu’elle et qu’en cas de confrontation physique elle serait en danger. Cela lui permet d’humaniser l’ensemble de son texte en rappelant comme il peut être effrayant de quitter de front un homme.

Cela dit…

à la lecture de Love Me Tender, tu sens bien que la nana connaît du monde et qu’il y a du monde qui la connaît rien qu’à tous les ami.e.s chez lesquels elle squatte durant son long dépouillement des oripeaux sociaux et genrés qui l’entravent. Elle est parfois à la limite de baiser pour un toit, quitte à faire passer cela pour un nouveau dandysme, le dandysme des femmes qui jouent les mecs. Je n’ai pas lu Play Boy, son premier chez Stock, mais je sens bien à la lecture du deuxième qu’elle s’oriente vers ce way to be way to fuck, jouer au mec sexy. Cette image qu’elle souhaite donner d’elle est mise en valeur par sa photographie sur son livre. Il est impossible de trouver sur le net une photo de Love Me Tender sans son profil de rebelle côtoyant la phrase « Puisque rien ne m’oblige » sur le bandeau. L’autrice se dépouille de son ancienne vie sans être seule puisqu’elle peut encore sortir à Paris et elle sort très souvent. Les vrais pauvres ne sortent pas autant.

En outre, je me suis dit avant d’écrire cette chronique : « surtout ne va pas voir qui elle est, essaie de faire sans, n’y va pas ». J’y suis allée et je n’aurais pas dû. Une lassitude passagère m’a prise : oui, cette gonzesse connaît du monde, elle est fille de, vient d’un sérail parisien journalistique, politique, de la fête, des hautes études et elle sait ce qui est sexy pour le milieu littéraire, elle sait ce qui est mainstream même si ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. Me reprenant, j’ai décidé d’ajuster le recul, de sortir de ce réflexe lutte des classes Paris/Normandie/château du cousin parce qu’il est évident qu’entre un père vampire de la volonté des autres et une mère morte, certains jours n’ont pas dû être easy, boy

… jusqu’à ce qu’elle utilise le mot « bonne ». Non, pas pour une des ses conquêtes. Pour la femme de ménage d’un de ses colocs qui la dérange au lit avec une amante : « la bonne ». LA BONNE. Et c’est là que tu t’aperçois que tu lis le récit d’une autrice qui insiste pour te dire qu’elle se dépouille de tout mais comme elle toujours tout eu et vécu avec d’autres, présents pour la supporter (au sens de l’aide) avec le plus grand respect pour la famille à laquelle, qu’elle le veuille ou non, elle appartient, elle se dépouille de tout, rêve de finir seule dans sa voiture au bord de chemin mais se permet d’enjamber un balcon pour aller dormir dans l’appartement d’un pote dont elle a oublié la clé. Socialement, elle peut le faire. « La bonne », à la rue, n’aurait pas automatiquement trouvé une multitude de portes ouvertes pour l’accueillir. L’autrice voudrait parer à cet argument en début de livre à l’aide d’une phrase indiquant bien que ceux qui viendraient l’emmerder avec l’argument de la richesse pourraient bien aller se faire foutre. OK. Mais même cette façon de faire est caractéristique de cette liberté d’être des élites. En revanche, c’est une liberté qui se débarrasse allègrement des diktats des relations sociales, ou de la mentalité d’employé, terme à la mode chez les très riches.

Ce livre est le témoignage qu’à tout âge il reste possible de recommencer sa vie à condition d’être prêt à en payer le prix avec les intérêts de la culpabilité et des dommages collatéraux.