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Gran Madam’s, Anne Bourrel, 2015

Gran Madam est un affreux bordel de La Jonquera à la frontière franco-espagnole. Il existe, je veux dire. Il se tient là, voisin d’autres bordels avec pignon sur rue et site internet louant les « putes », le « cheptel », et j’en passe dans le vocabulaire bestial. Les femmes seraient libres de se prostituer, paraît-il ? Je ne crois pas, non. Du moins, pas la majorité. Pas les wagons de filles roumaines ôtées à leur famille, pas non plus ces filles d’origine africaine dans leur van de bord de route qui se rincent à la bassine avant de balancer leur eau dans le champ fumant de froid. Ces filles-là n’expérimentent pas quatre passes par jour dans une cosy maison close de grande ville européenne. Et si elles le pouvaient, le feraient-elles? Bien sûr que tu vois où je souhaite en venir et bien sûr que je lirai bientôt le livre La Maison en espérant comprendre la démarche, ayant déjà croisé la tentation de la prostitution sans nécessité chez d’autres (oui oui) sans jamais l’accepter. Et il ne suffit pas de m’opposer l’argument de la liberté de choix. En revanche, évoquer la complémentarité des féminismes en rapport avec les histoires personnelles de chacune, je pourrais l’entendre. Et si tu rajoutes une langue créant la littérature comme un acte magique que personne ne sait définir vraiment, alors ça ira. Bref. On verra pour ce livre plus tard.

Reprenons. J’évoquais supra les quatre passes par jour de la prostituée de qualité. Bégonia Mars, elle, personnage principale du roman Gran Madam’s d’Anne Bourrel, est reconnue par son « Boss » Ludovic parce qu’elle en subit vingt par nuit quand tout roule, aidée par le compteur installé à l’entrée de sa chambre, et par le Chinois qui se précipite quand elle sonne l’alarme parce qu’un client lui mord les lèvres du vagin.

L’air de rien, distillant les informations au long d’une intrigue très noire, Anne Bourrel nous raconte le parcours de la femme derrière Bégonia. Virginie (tu notes le choix du prénom) étudiante à Perpignan manque d’argent. Comme elle est sacrément jolie, le plus simple c’est de faire hôtesse dans un bar, ce qui ne va pas chercher loin a priori et jeune comme elle est, cela la confortera dans son identité physique de femme. Résultat ? Virginie/Bégonia échoue à La Jonquera, tabassée, violée, sans papiers, son seul moyen de subsister correctement étant de contenter la machine à cash de son Boss. Et là s’ouvre le premier chapitre, formidable, extraordinaire, de description d’une nuit de passes de Bégonia dans ces bordels de la frontière. Et là tu comprends que faire la pute c’est pas glamour. La puissance de la description factuelle d’Anne Bourrel te dévaste pour toutes ces filles et même pour celles qui auraient choisi.

Pour garder l’espoir de tirer son épingle du jeu, Bégonia aide Ludo le « Boss » et le Chinois à se débarrasser du Catalan, autre patron du Gran Madam de fiction. En échange, elle est censée devenir prostituée de luxe du « Boss » à Paris, dans un appartement à elle. De cet assassinat commis sur le Catalan, on ne saura rien. Et voilà les trois en cavale sur les routes des Pyrénées-Orientales jusqu’à ce qu’ils tombent sur Marielle, pré-ado fugueuse et boulotte dans laquelle Bégonia reconnaîtra son propre instinct de survie. Sur ordre du « Boss » qui s’attache également à cette gamine sans peur, le Chinois les conduit chez elle. Les parents de Marielle, gérants d’une station service garage digne des images qu’on se fait des coins les plus reculés de cette région méditerranéenne, accueillent la petite bande à bras ouverts et Bégonia se retrouve à vivre bien sans aller jusqu’à espérer trop. L’été est caniculaire, tout le monde met la main à la pâte, travaille, mange, boit, oublie ce qu’il y a à oublier. Marielle essaie de profiter de ces jours, elle aussi, se sentant à l’abri des quolibets du village autant que possible. Bégonia anesthésiée par le départ de La Jonquera comprendra quand même qu’il n’y a pas que le village qui terrorise Marielle. Si la petite fuit le village et la famille régulièrement, si elle se bourre d’esquimaux glacés, qu’elle ne veut pas être sur la photographie avec tous ses parents villageois, ce n’est pas juste pour embêter le monde mais parce qu’elle se sent en danger.

C’est difficile de conclure sans évoquer rapidement le dernier chapitre. Il est aussi formidable que le premier. Les deux sont complémentaires dans ce roman. Bégonia/Virginie évolue désormais dans une sorte (et j’ai bien écrit une sorte) d’utérus métaphorique qui lui permet la catharsis du corps dans l’oubli musculaire de la prostitution. Ce n’est pas une lubie de ma part de penser cela, ni un choix à la légère de l’autrice, j’en suis certaine. Les médecins savent expliquer aujourd’hui, notamment par leurs pratiques dans les maisons de retraite, que le corps a une mémoire que l’esprit ne saurait contrôler totalement. L’un ne va pas sans l’autre. Quand Bégonia a la possibilité d’évacuer de son corps la mémoire professionnelle des dernières années, l’espoir de retrouver Virginie lui revient.

Gran Madam’s d’Anne Bourrel est un roman noir d’atmosphère très fin dans son implicite, n’opposant pas femmes et hommes dans les camps du bien et du mal, comportant en plus de son intrigue générale une grand-mère méchamment alcoolique, une vieille femme aigrie qui distille son venin sur celles de son genre, une maman, une prostituée et une pré-ado hésitant entre les deux précédentes. Lisez-le, les filles ! Et les mecs aussi.