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La Comédie Urbaine de Sébastien Doubinsky, note et quelques questions à l’auteur

Sébastien Doubinsky a publié La Comédie Urbaine au début du mois de janvier. Le livre se décline en version papier ou numérique (voir le lien sous la photo de couverture). Joli challenge en cette période de morosité et de restrictions de libertés. Connu sur les réseaux sociaux pour ses positions anticapitalistes radicales, Sébastien Doubinsky plonge ses racines dans sa vie personnelle au Danemark, dans son amour de la littérature et son histoire familiale. Chez les Doubinsky, l’anarchie est une affaire de famille et la conscience politique de l’auteur se lit sur son blog ou dans des revues (voir son étude du roman anarchiste Moravagine pour la Revue des Ressources .

L’auteur s’est toujours montré proche de la littérature des marges à travers

les thèmes abordés dans ses textes et les personnages qu’il choisit d’évoquer – Quièn es ? novella remarquée s’inspirant des dernières paroles de Billy the Kid, a paru aux éditions Joëlle Losfeld en 2010,

les genres qu’il s’autorise joyeusement à transgresser (dystopie, horreur, polar),

ou les autrices et auteurs qu’il a pu éditer avec ses éditions du Zaporogue ou juste soutenir par ses partages et son implication virtuels. Et parce que la littérature des marges s’élève aussi fièrement dans le partage.

En 2012, je lui ai envoyé Petite Louve, mon premier roman qui s’intitulait alors Isola. Il l’a lu, l’a aimé et m’a fortement conseillé de l’envoyer à un éditeur professionnel au lieu de le garder pour Le Zaporogue. Voilà Sébastien Doubinsky, homme de confiance, pilier de la brigade des marges, brigade des auteurs et autrices libres d’exister selon leurs critères littéraires, sans soumettre leur discipline au capitalisme de la lecture et  aux règles de réussite, lesquelles ne fonctionnent pas,

sinon ça se saurait.

L’auteur bilingue écrit beaucoup en anglais (The Babylonian Trilogy, Missing Signal, Invisible…). Quand est publié un nouveau Doubinsky en français, c’est l’occasion de lire une de ses fictions, créer des histoires étant ce pour quoi le romancier trime à sa table.

La Comédie Urbaine, c’est alléchant comme titre. Si la pandémie de Covid-19 ne nous prive pas de farce politique, la petite comédie sociale que nous nous jouons tous les jours, toutes les nuits, pour oublier notre statut de mortel évolue en berne. L’auteur nous fait ce cadeau de nous rendre ces vicissitudes nourricières. Aller travailler, croiser des ami.e.s, boire des cocktails ou de la bière assis dans un bar à regarder des inconnus en mode détente, draguer, profiter d’un sexe libre ou faire l’amour, s’amuser avec ses potes, parler des livres ou de philosophie, danser sur les berges de la Seine jusqu’au matin ? Quel exotisme en ce mois de février 2021 ! Les personnages de Sébastien Doubinsky, hommes ou femmes, agissent tous en liberté d’être sans empiéter sur la volonté des autres. Chacun est libre de réussir ou de se planter et la vie continue, seule la mort est grave.

Au fil du récit, le lecteur voyage dans Paris, entre dans une librairie, participe d’un œil à une sauterie éditoriale parigote, est enveloppé par l’érotisme serein et assumé des personnages qui peuvent se découvrir, acte simple et pour le moins entravé en ce moment. Les personnages sont des poètes, des musiciens, un nain célèbre et célébré par une gigantesque blonde tireuse de cartes, un braqueur illuminé, un jeune philosophe exilé dans les Alpes du Sud et une famille de dieux haïtiens. J’en pince pour les personnages de La Comédie Urbaine. Ils dissimulent leur décalage social sous un sens de l’humour décapant, ou celui de l’absurde. Cet état d’être se traduit par un quotidien ancré dans les réalités mais contournant les possibles des obligations sociales par quelques acrobaties burlesques dont le braquage d’une banque par deux poètes en mal de publication dans la première nouvelle n’est pas la moindre.

Le roman se partage donc en trois longues nouvelles également réussies : Ma vie normale, Ouvert en août, Castrol Hotel. Le crossover de personnages, technique que j’apprécie, permet de relier les trois histoires et de les mener vers une conclusion commune. En refermant le livre durant janvier 2021, j’ai remercié Sébastien de nous l’avoir livré en français.

La Comédie Urbaine offre un billet vers la légèreté et le sourire, une sortie de la zone mélancolique et nous rappelle comme la vie est douce quand tout va bien. Va lire ses réponses à mes petites questions sous la photo de sa trombine (merci Seb et merci Publie.net).

Sébastien Doubinsky

Depuis quand vis-tu au Danemark?

Je suis retourné au Danemark en 2007 – j’y avais déjà vécu de 1992 à 1999. Presque quatorze ans aujourd’hui.

Quel est ton boulot à Aarhus?

J’enseigne la la littérature, l’histoire et la culture dans le département de français de l’université d’Aarhus. J’ai aussi un cours sur les théories de la traduction, que je partage avec ma collègue, la linguiste Merete Birkelund.

Quand as-tu commencé à écrire for good ?

Quand j’avais vingt ans, pour ce qui est des premiers écrits et du désir d’en faire quelque chose de “solide”. Et dix ans plus tard, environ, pour commencer à articuler un projet bilingue, avec une séparation nette entre mes textes en anglais et ceux en français.

As-tu été bercé par une famille d’écrivains ?

Non, mais par une famille de grands lecteurs, oui. Mon père était juif et venait d’un milieu anarchiste qui, s’il était très pauvre, n’en était pas moins très cultivé. Ma mère, elle, vient d’un milieu bourgeois et universitaire. La conjonction des deux m’a permis de grandir à l’ombre d’une fabuleuse bibliothèque.

Pourquoi fais-tu le choix d’écrire en français et en anglais ?

Ce n’est pas un choix, mais plutôt une nécessité – ou une évidence. Enfant, j’ai vécu aux USA et l’anglais est pratiquement ma première langue maternelle. Je ne vois pas ce que nous appelons notre “ego”, notre “moi”, comme une masse cohérente, mais plutôt comme un patchwork dynamique toujours en mouvement. Chaque aspect doit s’exprimer conformément à sa nature, à ses besoins. Pour moi, cela passe par le non-choix de la langue, c’est à dire son évidence. Pour un.e peintre, ça peut être les couleurs, le matériau. L’œuvre exige sa forme – et pour moi, aussi sa langue.

Est-ce que tu écris en danois ?

Non. Je parle et je peux lire le danois sans problème ou presque, mais je ne peux pas écrire dans cette langue. Elle ne m’appartient pas culturellement.

N’est-il pas difficile de préserver l’identité de sa voix quand on se tient entre trois langages ?

En France, pour des raisons que j’ignore, on a un grand problème avec “l’identité” et la “voix” de l’écrivain.e. Or ces identités ou ces voix ne sont jamais un ensemble cohérent. Il y a des passages incroyablement variés chez Proust, qui vont du comique au cubisme, aucun bouquin de Flaubert ne se ressemble et c’est pareil pour presque tou.te.s les grand.e.s figures de la fiction. Donc j’ai plusieurs voix, plusieurs styles et les mêmes obsessions que j’exprime dans la langue adéquate. C’est pareil pour tou.te.s les écrivain.e.s plurilingues, je pense. Voire monolingue, comme je l’ai dit plus haut.  L’identité, la voix d’une.e écrivain.e, c’est l’ensemble de son œuvre, avec ses harmonies, ses stridences et ses formes diverses.

Manaus, Forma, La Manufacture de Livres, 2020

Je fais une entorse à mon « je ne parle plus que d’autrices quand je parle de romans » avec Manaus de Dominique Forma. Format parfait de la novella bien noire et intense, histoire parfaite pour le voyage temporel et géographique dans ce contexte d’enfermement et de libertés en berne.

Septembre 64, il, vétéran d’Algérie ayant choisi l’obéissance à de Gaulle, membre désormais du Service Action, atterrit à Caracas en Amérique du Sud pour accomplir sa mission, tuer un homme de l’OAS en exil en Argentine. Une fois la mission remplie, il pense rentrer en France. Le service en décide autrement : Manaus l’attend, sa moiteur, sa crasse, ses nazis réfugiés et les partisans de l’Algérie Française condamnés à fuir leur patrie. Aventures, luttes et négociations troubles pour blanchir le « trésor de l’OAS » et les biens nazis dans Manaus au milieu de la jungle nous attendent, nous, lectrices et lecteurs, au détour des méandres de l’Amazone. Et c’est bien agréable, surtout en ce moment.

Mais Manaus n’est pas uniquement dépaysant. Forma, c’est vraiment un pro. Déjà, il m’avait bien emballée avec Albuquerque. Ces deux novellas tiennent leurs péripéties de road trip (que j’adore) bien serrées tout du long et se lisent à plusieurs niveaux, dans le choix des noms des personnages, dans le récit des actions reliées à l’histoire du lieu ou des nationalités des personnages. Et l’écriture te cueille par sa précision plus poétique que clinique.

J’aime ce genre d’entorse à mon règlement.

Extrait :

« Il faut deux vols de sauts de puce sur deux avions, de deux compagnies différentes, pour rejoindre Manaus.

La ville ressemble à une flaque qui s’étendrait plus ou moins, selon les montées des eaux ou la saison d’étiage. Une ville vautrée entre l’Amazonie et les bras de rivières s’enfonçant dans la jungle, mais où tout converge vers le port flottant. La ville a perdu depuis des décennies son exubérance ; le théâtre Amazonas, symbole de son ancienne bourgeoisie triomphante, n’est plus visité que par des chiens et des vieilles métis, rôdeuses de berge, qui proposent leurs atours affaissés à des prix sans concurrence.« 

https://www.lamanufacturedelivres.com/livres/fiche/185/forma-dominique-manaus

APRÈS LES CHIENS, Michèle Pedinielli, L’Aube Noire, 2019

*Après les chiens* est un polar humaniste et solidaire, servie par une écriture drôle et flamboyante comme son autrice Michèle Pedinielli – Auteure

Un grand plaisir de lecture pour traverser ces journées grises et cette période où la sincérité des dirigeants niçois ou nationaux disparaît sous les vagues d’opportunisme. Quant aux gens, ils sont eux-mêmes traités moins bien que des chiens. Heureusement, Ghjulia Boccanera, la détective si attachante de Michèle Pedinielli, est là pour mettre l’ordre du cœur et du rock’n roll dans tout ça.

http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/apres-les-chiens/

FRESHKILLS Recycler la terre, Lucie Taïeb, La Contre Allée, 2020

Continuons le voyage littéraire de avec FRESHKILLS Recycler la terre de Lucie Taïeb aux éditions de La Contre AlléeL’autrice questionne notre rapport aux déchets à travers une très fine analyse de la transformation de la décharge de Fresh Kills sur l’île de Staten Island à New York. Comme tout ce qui promet d’être temporaire, cette décharge à ciel ouvert créée pour trois ans en 1948 a été pérennisée et les barges ont déversé des montagnes d’ordures jusqu’en 2001. Ce site, aujourd’hui, est l’un des plus grands parcs de New York. On s’y reconnecte à la nature en arpentant des chemins sous lesquels sont enfouis des tonnes et des tonnes de déchets. Dans ce récit de voyage, Lucie Taïeb nous raconte un New York méconnu dans une langue précise et belle, alliant les connaissances universitaires et les références littéraires. Comme souvent à La Contre-Allée, l’intelligence du monde de l’autrice impressionne.

https://www.lacontreallee.com/catalogue/un-singulier-pluriel/freshkills

STRATES, Kathleen Jamie, La Baconnière, 2020

Dans ce contexte de repli géographique, STRATES de Kathleen Jamie aux éditions La Baconnière est une lecture plaisir qui m’a emportée vers l’Alaska, l’île de Westray en Écosse et au Tibet. Dans les pages de son carnet de voyages, l’autrice nous raconte ses aventures lors de chantiers archéologiques durant lesquels elle tisse un lien écrit et poétique entre les modes de vies des premières civilisations, le nôtre, et ce que la nature nous offre sans compter. En insérant la strate de son existence racontée simplement au milieu de l’histoire du monde, elle rappelle que nous faisons partie d’un tout. Même si nous sommes en partie enfermés chez nous, ce livre nous aide à garder les yeux, le cœur et l’esprit ouverts.

https://www.editions-baconniere.ch/livres/strates

TRENCADIS, Caroline Deyns, 2020

En août 2020, Caroline Deyns a publié chez Quidam l’exofiction de Niki de Saint Phalle sous le titre Trencadis. Le livre a trouvé un formidable écho dans les médias et cela m’a rendue heureuse pour la maison d’édition Quidam, dirigée par Pascal Arnaud, que je suis depuis longtemps. Elle a su traverser les tempêtes pour arriver à un calme relatif ces derniers temps. La liste des autrices et auteurs du catalogue est ICI

Comme toujours chez Quidam, l’écriture déploie toute sa beauté au service de son sujet et Caroline Deyns montre que l’ambition n’est pas un vain mot. Elle crée le portrait de Niki de Saint Phalle en assemblant les voix comme la mosaïque qui donne son titre à l’ouvrage. Caroline Deyns livre le portrait de fiction de Niki de Saint Phalle en éclatant les voix qui portent la personnalité de l’artiste. Chaque témoin de sa vie ajoute une touche à la compréhension de la femme peintre, sculptrice, performeuse.

© Niki Charitable Art Foundation, Santee, États-Unis

Niki de Saint Phalle a souffert et c’est indicible. A partir de l’été qu’elle baptisera l’été des serpents elle subit les assauts de son père, rejeton d’une famille aristocratique française, et ne trouvera aucun réconfort auprès de sa mère décrite comme une américaine riche et froide. Et là se trouve pour moi le tour de force de Caroline Deyns qui parvient à faire raconter l’acte sans outrepasser la pudeur de l’artiste. Car il faut rappeler que Niki de Saint Phalle n’en a parlé ouvertement que tard, dans un livre intitulé Mon Secret (1994, éditions La Différence), une fois sa carrière au firmament et ses choix de vie assumés du mieux possible, une fois sa survie assurée. Jusqu’alors elle avait tu ce secret et Caroline Deyns montre comme le psychiatre qui l’a soignée après sa tentative de suicide n’a rien soigné de l’origine traumatique de sa profonde dépression de jeunesse malgré la lettre d’aveu reçue du père. Niki de Saint Phalle choisit l’art pour résilience durant son séjour en maison de repos et ne déviera plus jamais du chemin. Et son intelligence lui a soufflé de ne rien dire, de se taire, afin que son art ne soit pas assimilé à un artisanat de guérison de « bonne femme ». Niki de Saint Phalle s’est saisie de son droit au silence, le droit à l’oubli dans la non-verbalisation automatique du trauma mais dans le courage de la sublimation de ce dernier, avec le support de l’amour partagé par Jean Tinguely, son compagnon d’art et de vie.

Cette biographie romancée de Niki de Saint Phalle est un bel hommage à l’artiste et à la femme, à ses choix. Elle ne m’a pas réconcilié avec les Nanas mais elle m’a rapprochée d’une compréhension plus spirituelle de l’artiste en lui rendant sa chair humaine. Le livre porte aussi le message que nous ne rentrerons jamais toutes dans la même case, que ce laid mot de verbalisation du trauma n’est obligatoire pour personne, que personne d’autre que soi ne peut choisir comment guérir, qu’il n’y a que soi qui peut choisir de guérir ou mourir. Ce que Caroline Deyns nous raconte merveilleusement bien.

Caroline Deyns

L’Arrachée belle, Lou Darsan, 2020

L’autrice et nomade Lou Darsan, (c) Eric Darsan

L’Arrachée belle raconte l’histoire d’une femme étouffée sous les couvertures du quotidien social. Forcément fille de, elle se laisse devenir femme de et, tandis que l’homme vit sa vie, elle s’aperçoit ne pas en avoir elle-même, ne plus savoir qui ou quoi être, au point qu’elle n’est jamais nommée. La sensation d’étouffement l’assaille et, dans un instinct de survie pulsionnel, elle quitte tout et s’élance sur la route, en voiture, en stop, à pied. Elle choisit le combat, abandonne la réponse dépressive à l’autre. A chacun de ses pas, s’envolent une à une les couvertures qui dissimulaient son corps à la lumière. Elle se découvre en arpentant les chemins, en marchant nue, en dormant à la belle étoile, en goûtant les herbes sauvages des campagnes, se sentant bien plus en sécurité dans la nature foisonnante que dans le vide artificiel des sentiments préfabriqués de l’appartement de l’homme. La fuite évolue donc vers l’art du vivre libre et seule, du dénuement volontaire, de la dépossession matérielle et mentale dans tous les sens que ce mot de dépossession peut revêtir. La mobilité du corps rend force et énergie à l’esprit. La femme marche jusqu’aux plages et falaises septentrionales, trouve la mer et sent agir la fraîcheur de l’eau sur ses pieds contre la stase. L’appartenance naturelle de l’être humain est à la Terre et non à un ou une autre. La femme n’est plus juste femme, elle n’est plus présente sans l’être, elle est et en se libérant, elle libère ses sœurs des entreprises de déréalisation parfois à pied d’œuvre au creux de divers types de société. Les cellules de son être vibrent sur les chemins. Quand tout est perdu, reste le principal, la nature du soi.

Lou Darsan a écrit un premier roman de toute beauté, aussi délicat que la fleur sauvage s’élançant d’un Nord austère dans les tourbillons du vent septentrional vers la lumière vitale. C’est une explosion d’images et de sensations que ressent le lecteur grâce à une écriture qui fait l’économie du lyrisme pour simplement nommer toutes choses vues et touchées par la femme, sa découverte d’elle-même naissant de son rapport aux environnements naturels traversés en marchant. Le sentiment de s’appartenir passe par le désir d’être au monde détaché des codes sociaux, attentifs aux détails poétiques de l’existence non-efficace, non-catégorisée. L’autrice rappelle aussi que la honte n’est pas dans la fuite et anéantit l’argument des oppresseurs, ce « tu n’as pas honte ! » qui creuse certaines névroses féminines. Fuir et se dépiauter de tout ce qui nous oblige, mettre de la distance physique entre le tyran (il n’y a de tyran autre que choisi) et soi est le seul moyen de retrouver le parfum des embruns. Formidablement belle et poétique, cette arrachée.

L’Arrachée belle, Lou Darsan, La contre allée, 2020

MÈRE D’INVENTION, Clara Dupuis-Morency, 2020

Ce 19 juin, aux éditions de La Contre Allée, paraîtra Mère d’Invention, premier roman de Clara Dupuis-Morency. Née à Québec en 1986, l’autrice, docteure en littérature comparée, se lance dans un récit en deux parties où se mêlent les fils créatifs de la non-fiction autour de son avortement dans une clinique berlinoise, de la naissance de deux jumelles l’année suivante, et de l’engendrement de sa thèse, des romans en général. Avec dureté et aussi une grande intelligence, Clara Dupuis-Morency interroge les processus de création dans un premier livre-créature d’une grande originalité. Si elle se remet en question, il ne faudrait surtout pas s’y tromper et voir dans Mère d’Invention une simple autofiction.  En interrogeant les maternités de toutes sortes, dont seules les femmes sont dépositaires, l’autrice creuse en outre la question du genre autofictif. Je conclurai en saluant son écriture tout à fait innovante et fluide, empruntant différents rythmes sans jamais casser la narration. Les éditions de la Contre Allée nous offrent le premier roman d’une autrice ambitieuse qui repousse les limites du questionnement des femmes sur elles-mêmes, le plaçant à un beau niveau de réflexion, d’esprit et de littérature. On se réjouira également  une nouvelle fois de la qualité de l’objet livre.

LES MAUVAISES, Séverine Chevalier, 2018

Séverine Chevalier

Les Mauvaises dresse le portrait d’une petite agglomération auvergnate à la lumière du destin de Roberto. Cette jeune apprentie coiffeuse a les mains abimées par les produits chimiques, et les ongles rongés, seul signe de sa fragilité dissimulée aux autres. Pour le reste, Roberto slalome sur sa mobylette en électron libre, baisant selon ses envies et nécessités du moment, ou pour faire plaisir, dans le réflexe qu’ont parfois les femmes abusées jeunes. Et, d’ailleurs, Bébé le grand-père lui a appris à se rendre utile de la bouche quand elle avait juste un peu plus de cinq ans… Les années ont passé et Roberto s’évade dans la forêt avec ses amis Ouafa, la désoeuvrée, et Oé, jeune enfant autiste. Ils rôdent autour des hommes de l’entreprise qui déboise leur région et projette de vider le lac de cratère voisin. Une nuit d’été, Roberto saute du pont du village une corde au cou plutôt que de grandir un peu plus et ne pas manquer de traverser une « petite vie » écrasée dès l’origine par le mépris du grand-père et l’absence de la mère. Elle pend au tablier comme le signe de la trahison des adultes, ceux qui ont abandonné leurs rêves et s’échinent à les arracher des cerveaux des plus jeunes, dans un continuum infernal. Ce roman pousse le cri des marges contre la fin des espoirs et pour la liberté d’être ; il s’oppose farouchement aux entraves sociales (soi-même, famille, couple, société extérieure).

Séverine Chevalier écrit hors des conventions capitalistes du roman et ne perd pas son temps dans une écriture sans aucun style qui éjecte l’auteur et fait du livre un pur produit de consommation capable de harponner toutes sortes de clients potentiels. Ici la forme rejoint le fond avec cœur. La page est l’espace de liberté de l’autrice, elle fait donc en sorte que ses mots s’entortillent autour des personnages, fouillent leur âme, leur chair, qu’ils décrivent une fellation forcée, l’incapacité d’une mère à sortir de la dépression, la maladie d’un père, la solitude d’un chef d’entreprise ou la colère meurtrière d’un enfant. Je ne sais pas bien ce que signifie écriture genrée, ou sexe de la langue. En revanche, je crois que les auteurs ne savent pas toujours bien écrire du point de vue féminin quand ils s’aventurent hors des clichés narratifs fantasmatiques. Les femmes au contraire ont toujours eu besoin de comprendre les hommes pour survivre à leur force ; celles qui prennent la plume ne savent pas trop mal croquer les personnages masculins en plus des féminins au cœur des fictions.

Dans mes chroniques de romans d’autrices, j’ai toujours freiné à éclairer le texte à la lumière d’autres livres. Concernant le sort d’Oé, le garçon autiste, j’ai senti l’autrice habitée par une volonté de raconter ces enfants et par une thématique narrative proche de celle de Cormac McCarthy dans Un Enfant de Dieu (Child of God), roman extraordinaire décrivant la mise au ban d’une petite ville d’un marginal et son expropriation. Il en deviendra criminel et se dissimulera dans un réseau de tunnels souterrains. Cormac McCarthy, c’est un peu le Moby Dick d’autrices et auteurs français ayant l’ambition d’écrire de beaux textes littéraires sans esbroufe, avec grâce. Certes, le rapprochement peut se révéler casse-gueule mais il faut avoir de l’ambition pour son matériau créatif (sinon à quoi bon, Bartleby ?). Il existe une « école Cormac McCarthy » dans l’histoire du roman contemporain français (et sûrement américain). Les Mauvaises crée une autre conversation, cette fois dans la forme, avec La Possibilité d’une Île de Houellebecq, roman dont la dernière partie est un long poème en prose, comme l’avant-dernier chapitre des Mauvaises. Séverine Chevalier se rattache à la liberté de création des plus grands (qu’on les aime ou non).

En outre, la langue de l’autrice est éminemment littéraire. Bah, allez-vous répondre, ça veut tout et rien dire littéraire. Mais que nenni ! Que nenni… Une écriture littéraire, c’est une écriture libre d’être personnelle, chaque phrase, l’une après l’autre, tord la langue dans un savant et mystérieux mélange qui te montre que l’autrice, en plus de pousser son cri des marges, ne s’arrête pas au chemin narratif, elle crée le matériau du chemin et en respecte l’itinéraire. J’ai adoré Les Mauvaises. Ce roman est un vrai conte moderne dans lequel Séverine Chevalier nous chuchote magnifiquement les histoires croisées de Roberto, Ouafa et Oé, jusqu’au dernier chapitre d’une puissance symbolique rare.

ZIPPO, Valentine Imhof, octobre 2019

J’avais très envie d’aimer ce roman. Le mot Zippo a toujours mal sonné à mes oreilles mais la couverture est sexy. Quant à Valentine Imhof, l’autrice, elle est professeure de lettres à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français isolé voisin de l’immensité canadienne. Là-bas, une partie de la population se bat contre les vents, l’ennui, le chômage, les pêcheurs canadiens et leur double-identité française et nord-américaine, pour défendre leurs îles et leur écosystème. Tout à fait mon kiff.

Je n’ai pas lu Par les rafales, le premier roman paru en mars 2018.

Zippo raconte l’histoire de personnages évoluant à Milwaukee guidés par leurs pulsions sexuelles violentes. Cet entrelacs d’individus met en scène UNE femme personnage principal, forte le jour, censée l’être aussi la nuit (sauf qu’elle aime plutôt le versant maso du SM, ce qui s’explique peut-être), DES hommes (enquêteurs et tueur), les victimes étant des pauvres femmes blondes dont le visage disparaît dans les flammes d’un liquide enflammé par la cigarette du tueur cagoulé et même pas impuissant obsédé par le feu et surtout son Zippo (clic clic).

Je ne suis personnellement pas faite pour ces lectures. Ce n’est pas le versant SM du roman. Cette thématique semble t-elle encore sulfureuse à quelqu’un ? Le SM, c’est totalement arrière-garde en littérature parce que Sade a tué le game. Point. Cela dit, on peut toujours essayer. Pauline Réage a rallumé ce feu côté gonzesse et point, dobble-tap. Je n’ai pas lu Fifty shades of grey mais je soupçonne ce livre d’être la métaphore des rapports quotidiens de soumission/domination dans les approches de séduction et plus d’un couple capitaliste (blah). Bref. Il me fallait plus que cette thématique pour m’accrocher.

En revanche, il y a un ton, une manière personnelle d’envisager le monde chez Valentine Imhof, un grand fatalisme et l’absence de peur dans le processus créatif, dans l’imaginaire de l’autrice, une obsession charnelle de la destruction, de la disparition. C’est par cette lande-là qu’elle sort des sentiers battus.