Archives de catégorie : La Dizaine

APRÈS LES CHIENS, Michèle Pedinielli, L’Aube Noire, 2019

*Après les chiens* est un polar humaniste et solidaire, servie par une écriture drôle et flamboyante comme son autrice Michèle Pedinielli – Auteure

Un grand plaisir de lecture pour traverser ces journées grises et cette période où la sincérité des dirigeants niçois ou nationaux disparaît sous les vagues d’opportunisme Quant aux gens, ils sont eux-mêmes traités moins bien que des chiens. Heureusement, Ghjulia Boccanera est là pour mettre l’ordre du cœur et du rock’n roll dans tout ça.

http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/apres-les-chiens/

FRESHKILLS Recycler la terre, Lucie Taïeb, La Contre Allée, 2020

Continuons le voyage littéraire de avec FRESHKILLS Recycler la terre de Lucie Taïeb aux éditions de La Contre AlléeL’autrice questionne notre rapport aux déchets à travers une très fine analyse de la transformation de la décharge de Fresh Kills sur l’île de Staten Island à New York. Comme tout ce qui promet d’être temporaire, cette décharge à ciel ouvert créée pour trois ans en 1948 a été pérennisée et les barges ont déversé des montagnes d’ordures jusqu’en 2001. Ce site, aujourd’hui, est l’un des plus grands parcs de New York. On s’y reconnecte à la nature en arpentant des chemins sous lesquels sont enfouis des tonnes et des tonnes de déchets. Dans ce récit de voyage, Lucie Taïeb nous raconte un New York méconnu dans une langue précise et belle, alliant les connaissances universitaires et les références littéraires. Comme souvent à La Contre-Allée, l’intelligence du monde de l’autrice impressionne.

https://www.lacontreallee.com/catalogue/un-singulier-pluriel/freshkills

STRATES, Kathleen Jamie, La Baconnière, 2020

Dans ce contexte de repli géographique, STRATES de Kathleen Jamie aux éditions La Baconnière est une lecture plaisir qui m’a emportée vers l’Alaska, l’île de Westray en Écosse et au Tibet. Dans les pages de son carnet de voyages, l’autrice nous raconte ses aventures lors de chantiers archéologiques durant lesquels elle tisse un lien écrit et poétique entre les modes de vies des premières civilisations, le nôtre, et ce que la nature nous offre sans compter. En insérant la strate de son existence racontée simplement au milieu de l’histoire du monde, elle rappelle que nous faisons partie d’un tout. Même si nous sommes en partie enfermés chez nous, ce livre nous aide à garder les yeux, le cœur et l’esprit ouverts.

https://www.editions-baconniere.ch/livres/strates

TRENCADIS, Caroline Deyns, 2020

En août 2020, Caroline Deyns a publié chez Quidam l’exofiction de Niki de Saint Phalle sous le titre Trencadis. Le livre a trouvé un formidable écho dans les médias et cela m’a rendue heureuse pour la maison d’édition Quidam, dirigée par Pascal Arnaud, que je suis depuis longtemps. Elle a su traverser les tempêtes pour arriver à un calme relatif ces derniers temps. La liste des autrices et auteurs du catalogue est ICI

Comme toujours chez Quidam, l’écriture déploie toute sa beauté au service de son sujet et Caroline Deyns montre que l’ambition n’est pas un vain mot. Elle crée le portrait de Niki de Saint Phalle en assemblant les voix comme la mosaïque qui donne son titre à l’ouvrage. Caroline Deyns livre le portrait de fiction de Niki de Saint Phalle en éclatant les voix qui portent la personnalité de l’artiste. Chaque témoin de sa vie ajoute une touche à la compréhension de la femme peintre, sculptrice, performeuse.

© Niki Charitable Art Foundation, Santee, États-Unis

Niki de Saint Phalle a souffert et c’est indicible. A partir de l’été qu’elle baptisera l’été des serpents elle subit les assauts de son père, rejeton d’une famille aristocratique française, et ne trouvera aucun réconfort auprès de sa mère décrite comme une américaine riche et froide. Et là se trouve pour moi le tour de force de Caroline Deyns qui parvient à faire raconter l’acte sans outrepasser la pudeur de l’artiste. Car il faut rappeler que Niki de Saint Phalle n’en a parlé ouvertement que tard, dans un livre intitulé Mon Secret (1994, éditions La Différence), une fois sa carrière au firmament et ses choix de vie assumés du mieux possible, une fois sa survie assurée. Jusqu’alors elle avait tu ce secret et Caroline Deyns montre comme le psychiatre qui l’a soignée après sa tentative de suicide n’a rien soigné de l’origine traumatique de sa profonde dépression de jeunesse malgré la lettre d’aveu reçue du père. Niki de Saint Phalle choisit l’art pour résilience durant son séjour en maison de repos et ne déviera plus jamais du chemin. Et son intelligence lui a soufflé de ne rien dire, de se taire, afin que son art ne soit pas assimilé à un artisanat de guérison de « bonne femme ». Niki de Saint Phalle s’est saisie de son droit au silence, le droit à l’oubli dans la non-verbalisation automatique du trauma mais dans le courage de la sublimation de ce dernier, avec le support de l’amour partagé par Jean Tinguely, son compagnon d’art et de vie.

Cette biographie romancée de Niki de Saint Phalle est un bel hommage à l’artiste et à la femme, à ses choix. Elle ne m’a pas réconcilié avec les Nanas mais elle m’a rapprochée d’une compréhension plus spirituelle de l’artiste en lui rendant sa chair humaine. Le livre porte aussi le message que nous ne rentrerons jamais toutes dans la même case, que ce laid mot de verbalisation du trauma n’est obligatoire pour personne, que personne d’autre que soi ne peut choisir comment guérir, qu’il n’y a que soi qui peut choisir de guérir ou mourir. Ce que Caroline Deyns nous raconte merveilleusement bien.

Caroline Deyns

L’Arrachée belle, Lou Darsan, 2020

L’autrice et nomade Lou Darsan, (c) Eric Darsan

L’Arrachée belle raconte l’histoire d’une femme étouffée sous les couvertures du quotidien social. Forcément fille de, elle se laisse devenir femme de et, tandis que l’homme vit sa vie, elle s’aperçoit ne pas en avoir elle-même, ne plus savoir qui ou quoi être, au point qu’elle n’est jamais nommée. La sensation d’étouffement l’assaille et, dans un instinct de survie pulsionnel, elle quitte tout et s’élance sur la route, en voiture, en stop, à pied. Elle choisit le combat, abandonne la réponse dépressive à l’autre. A chacun de ses pas, s’envolent une à une les couvertures qui dissimulaient son corps à la lumière. Elle se découvre en arpentant les chemins, en marchant nue, en dormant à la belle étoile, en goûtant les herbes sauvages des campagnes, se sentant bien plus en sécurité dans la nature foisonnante que dans le vide artificiel des sentiments préfabriqués de l’appartement de l’homme. La fuite évolue donc vers l’art du vivre libre et seule, du dénuement volontaire, de la dépossession matérielle et mentale dans tous les sens que ce mot de dépossession peut revêtir. La mobilité du corps rend force et énergie à l’esprit. La femme marche jusqu’aux plages et falaises septentrionales, trouve la mer et sent agir la fraîcheur de l’eau sur ses pieds contre la stase. L’appartenance naturelle de l’être humain est à la Terre et non à un ou une autre. La femme n’est plus juste femme, elle n’est plus présente sans l’être, elle est et en se libérant, elle libère ses sœurs des entreprises de déréalisation parfois à pied d’œuvre au creux de divers types de société. Les cellules de son être vibrent sur les chemins. Quand tout est perdu, reste le principal, la nature du soi.

Lou Darsan a écrit un premier roman de toute beauté, aussi délicat que la fleur sauvage s’élançant d’un Nord austère dans les tourbillons du vent septentrional vers la lumière vitale. C’est une explosion d’images et de sensations que ressent le lecteur grâce à une écriture qui fait l’économie du lyrisme pour simplement nommer toutes choses vues et touchées par la femme, sa découverte d’elle-même naissant de son rapport aux environnements naturels traversés en marchant. Le sentiment de s’appartenir passe par le désir d’être au monde détaché des codes sociaux, attentifs aux détails poétiques de l’existence non-efficace, non-catégorisée. L’autrice rappelle aussi que la honte n’est pas dans la fuite et anéantit l’argument des oppresseurs, ce « tu n’as pas honte ! » qui creuse certaines névroses féminines. Fuir et se dépiauter de tout ce qui nous oblige, mettre de la distance physique entre le tyran (il n’y a de tyran autre que choisi) et soi est le seul moyen de retrouver le parfum des embruns. Formidablement belle et poétique, cette arrachée.

L’Arrachée belle, Lou Darsan, La contre allée, 2020

MÈRE D’INVENTION, Clara Dupuis-Morency, 2020

Ce 19 juin, aux éditions de La Contre Allée, paraîtra Mère d’Invention, premier roman de Clara Dupuis-Morency. Née à Québec en 1986, l’autrice, docteure en littérature comparée, se lance dans un récit en deux parties où se mêlent les fils créatifs de la non-fiction autour de son avortement dans une clinique berlinoise, de la naissance de deux jumelles l’année suivante, et de l’engendrement de sa thèse, des romans en général. Avec dureté et aussi une grande intelligence, Clara Dupuis-Morency interroge les processus de création dans un premier livre-créature d’une grande originalité. Si elle se remet en question, il ne faudrait surtout pas s’y tromper et voir dans Mère d’Invention une simple autofiction.  En interrogeant les maternités de toutes sortes, dont seules les femmes sont dépositaires, l’autrice creuse en outre la question du genre autofictif. Je conclurai en saluant son écriture tout à fait innovante et fluide, empruntant différents rythmes sans jamais casser la narration. Les éditions de la Contre Allée nous offrent le premier roman d’une autrice ambitieuse qui repousse les limites du questionnement des femmes sur elles-mêmes, le plaçant à un beau niveau de réflexion, d’esprit et de littérature. On se réjouira également  une nouvelle fois de la qualité de l’objet livre.

LES MAUVAISES, Séverine Chevalier, 2018

Séverine Chevalier

Les Mauvaises dresse le portrait d’une petite agglomération auvergnate à la lumière du destin de Roberto. Cette jeune apprentie coiffeuse a les mains abimées par les produits chimiques, et les ongles rongés, seul signe de sa fragilité dissimulée aux autres. Pour le reste, Roberto slalome sur sa mobylette en électron libre, baisant selon ses envies et nécessités du moment, ou pour faire plaisir, dans le réflexe qu’ont parfois les femmes abusées jeunes. Et, d’ailleurs, Bébé le grand-père lui a appris à se rendre utile de la bouche quand elle avait juste un peu plus de cinq ans… Les années ont passé et Roberto s’évade dans la forêt avec ses amis Ouafa, la désoeuvrée, et Oé, jeune enfant autiste. Ils rôdent autour des hommes de l’entreprise qui déboise leur région et projette de vider le lac de cratère voisin. Une nuit d’été, Roberto saute du pont du village une corde au cou plutôt que de grandir un peu plus et ne pas manquer de traverser une « petite vie » écrasée dès l’origine par le mépris du grand-père et l’absence de la mère. Elle pend au tablier comme le signe de la trahison des adultes, ceux qui ont abandonné leurs rêves et s’échinent à les arracher des cerveaux des plus jeunes, dans un continuum infernal. Ce roman pousse le cri des marges contre la fin des espoirs et pour la liberté d’être ; il s’oppose farouchement aux entraves sociales (soi-même, famille, couple, société extérieure).

Séverine Chevalier écrit hors des conventions capitalistes du roman et ne perd pas son temps dans une écriture sans aucun style qui éjecte l’auteur et fait du livre un pur produit de consommation capable de harponner toutes sortes de clients potentiels. Ici la forme rejoint le fond avec cœur. La page est l’espace de liberté de l’autrice, elle fait donc en sorte que ses mots s’entortillent autour des personnages, fouillent leur âme, leur chair, qu’ils décrivent une fellation forcée, l’incapacité d’une mère à sortir de la dépression, la maladie d’un père, la solitude d’un chef d’entreprise ou la colère meurtrière d’un enfant. Je ne sais pas bien ce que signifie écriture genrée, ou sexe de la langue. En revanche, je crois que les auteurs ne savent pas toujours bien écrire du point de vue féminin quand ils s’aventurent hors des clichés narratifs fantasmatiques. Les femmes au contraire ont toujours eu besoin de comprendre les hommes pour survivre à leur force ; celles qui prennent la plume ne savent pas trop mal croquer les personnages masculins en plus des féminins au cœur des fictions.

Dans mes chroniques de romans d’autrices, j’ai toujours freiné à éclairer le texte à la lumière d’autres livres. Concernant le sort d’Oé, le garçon autiste, j’ai senti l’autrice habitée par une volonté de raconter ces enfants et par une thématique narrative proche de celle de Cormac McCarthy dans Un Enfant de Dieu (Child of God), roman extraordinaire décrivant la mise au ban d’une petite ville d’un marginal et son expropriation. Il en deviendra criminel et se dissimulera dans un réseau de tunnels souterrains. Cormac McCarthy, c’est un peu le Moby Dick d’autrices et auteurs français ayant l’ambition d’écrire de beaux textes littéraires sans esbroufe, avec grâce. Certes, le rapprochement peut se révéler casse-gueule mais il faut avoir de l’ambition pour son matériau créatif (sinon à quoi bon, Bartleby ?). Il existe une « école Cormac McCarthy » dans l’histoire du roman contemporain français (et sûrement américain). Les Mauvaises crée une autre conversation, cette fois dans la forme, avec La Possibilité d’une Île de Houellebecq, roman dont la dernière partie est un long poème en prose, comme l’avant-dernier chapitre des Mauvaises. Séverine Chevalier se rattache à la liberté de création des plus grands (qu’on les aime ou non).

En outre, la langue de l’autrice est éminemment littéraire. Bah, allez-vous répondre, ça veut tout et rien dire littéraire. Mais que nenni ! Que nenni… Une écriture littéraire, c’est une écriture libre d’être personnelle, chaque phrase, l’une après l’autre, tord la langue dans un savant et mystérieux mélange qui te montre que l’autrice, en plus de pousser son cri des marges, ne s’arrête pas au chemin narratif, elle crée le matériau du chemin et en respecte l’itinéraire. J’ai adoré Les Mauvaises. Ce roman est un vrai conte moderne dans lequel Séverine Chevalier nous chuchote magnifiquement les histoires croisées de Roberto, Ouafa et Oé, jusqu’au dernier chapitre d’une puissance symbolique rare.

ZIPPO, Valentine Imhof, octobre 2019

J’avais très envie d’aimer ce roman. Le mot Zippo a toujours mal sonné à mes oreilles mais la couverture est sexy. Quant à Valentine Imhof, l’autrice, elle est professeure de lettres à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français isolé voisin de l’immensité canadienne. Là-bas, une partie de la population se bat contre les vents, l’ennui, le chômage, les pêcheurs canadiens et leur double-identité française et nord-américaine, pour défendre leurs îles et leur écosystème. Tout à fait mon kiff.

Je n’ai pas lu Par les rafales, le premier roman paru en mars 2018.

Zippo raconte l’histoire de personnages évoluant à Milwaukee guidés par leurs pulsions sexuelles violentes. Cet entrelacs d’individus met en scène UNE femme personnage principal, forte le jour, censée l’être aussi la nuit (sauf qu’elle aime plutôt le versant maso du SM, ce qui s’explique peut-être), DES hommes (enquêteurs et tueur), les victimes étant des pauvres femmes blondes dont le visage disparaît dans les flammes d’un liquide enflammé par la cigarette du tueur cagoulé et même pas impuissant obsédé par le feu et surtout son Zippo (clic clic).

Je ne suis personnellement pas faite pour ces lectures. Ce n’est pas le versant SM du roman. Cette thématique semble t-elle encore sulfureuse à quelqu’un ? Le SM, c’est totalement arrière-garde en littérature parce que Sade a tué le game. Point. Cela dit, on peut toujours essayer. Pauline Réage a rallumé ce feu côté gonzesse et point, dobble-tap. Je n’ai pas lu Fifty shades of grey mais je soupçonne ce livre d’être la métaphore des rapports quotidiens de soumission/domination dans les approches de séduction et plus d’un couple capitaliste (blah). Bref. Il me fallait plus que cette thématique pour m’accrocher.

En revanche, il y a un ton, une manière personnelle d’envisager le monde chez Valentine Imhof, un grand fatalisme et l’absence de peur dans le processus créatif, dans l’imaginaire de l’autrice, une obsession charnelle de la destruction, de la disparition. C’est par cette lande-là qu’elle sort des sentiers battus.

LOVE ME TENDER, Constance Debré, 2020

Ce livre, annoncé roman sur la couverture, est assurément un récit, par la force en lui qu’il porte de pouvoir presque tout raconter sans être contredit. Son œuvre de témoignage d’une trajectoire de vie révolutionnée pour survivre offre un grand intérêt de lecture. Constance Debré, 40 ans passés, plaque tout, mari et fils, appartement parisien confortable, barreau de Paris pour radicaliser sa vie sexuelle orientée désormais vers les femmes, toutes les femmes. Ce choix, elle l’assume malgré sa précarité financière grandissante et en faire un est toujours mieux que laisser les autres choisir pour soi.

En revanche, elle n’est pas prête à endosser le rôle du père cliché qui se casse en laissant femme et enfant(s). Elle veut voir son fils, Paul, au moins autant que ces fameux pères d’un week-end sur deux ou trois et se lance dans un long et difficile combat durant lequel sa nouvelle sexualité la desservira aux yeux de la justice. Constance compartimente ses deux vies d’amante et mère. Elle souhaite donc légitimement assumer son désir de femmes et voir son enfant. La tâche ne sera pas simple car Laurent, le père, vexé d’être quitté pour l’autre genre ira jusqu’à l’accuser d’inceste sur leur fils. Ce dernier se débat entre la souffrance du départ de sa mère et les manipulations mentales de son père. Constance devra subir les choix et les coups bas de Laurent, subir jusqu’au risque de l’étiolement de la relation mère-fils.

Ce témoignage est émaillé de situations proches de la survie. Constance lutte pour la survie de son être intime à défaut de savoir vraiment qui elle est. Elle se dépouille de tout, nage à se dépouiller de toute trace de graisse de femme, avale les kilomètres en vélo pour se dépouiller de tout paysage fixe, se dépouille de l’influence de son père héroïnomane. Elle fuit, fuit encore la domination ou simplement la moindre entrave qui la priverait du libre-arbitre auquel elle aspire.

Elle se transforme en grand mec, se rase les cheveux dans une situation d’anxiété intense, enfile des pantalons, des tee-shirts, un blouson et sa Rolex avant de sortir chasser la fille à baiser pour un soir. Constance serait un garçon, on le trouverait automatiquement haïssable. Et là ? Quoi qu’il en soit, le livre témoigne de l’évolution des mœurs en marche : aujourd’hui, rien n’oblige personne à subir une situation privée oppressante. Les hommes le savaient, les femmes aussi désormais et les rapports de domination dans le couple devraient pouvoir s’équilibrer si les choses étaient aussi simples. L’autrice a la finesse de mentionner que son ex-mari est bien plus fort qu’elle et qu’en cas de confrontation physique elle serait en danger. Cela lui permet d’humaniser l’ensemble de son texte en rappelant comme il peut être effrayant de quitter de front un homme.

Cela dit…

à la lecture de Love Me Tender, tu sens bien que la nana connaît du monde et qu’il y a du monde qui la connaît rien qu’à tous les ami.e.s chez lesquels elle squatte durant son long dépouillement des oripeaux sociaux et genrés qui l’entravent. Elle est parfois à la limite de baiser pour un toit, quitte à faire passer cela pour un nouveau dandysme, le dandysme des femmes qui jouent les mecs. Je n’ai pas lu Play Boy, son premier chez Stock, mais je sens bien à la lecture du deuxième qu’elle s’oriente vers ce way to be way to fuck, jouer au mec sexy. Cette image qu’elle souhaite donner d’elle est mise en valeur par sa photographie sur son livre. Il est impossible de trouver sur le net une photo de Love Me Tender sans son profil de rebelle côtoyant la phrase « Puisque rien ne m’oblige » sur le bandeau. L’autrice se dépouille de son ancienne vie sans être seule puisqu’elle peut encore sortir à Paris et elle sort très souvent. Les vrais pauvres ne sortent pas autant.

En outre, je me suis dit avant d’écrire cette chronique : « surtout ne va pas voir qui elle est, essaie de faire sans, n’y va pas ». J’y suis allée et je n’aurais pas dû. Une lassitude passagère m’a prise : oui, cette gonzesse connaît du monde, elle est fille de, vient d’un sérail parisien journalistique, politique, de la fête, des hautes études et elle sait ce qui est sexy pour le milieu littéraire, elle sait ce qui est mainstream même si ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. Me reprenant, j’ai décidé d’ajuster le recul, de sortir de ce réflexe lutte des classes Paris/Normandie/château du cousin parce qu’il est évident qu’entre un père vampire de la volonté des autres et une mère morte, certains jours n’ont pas dû être easy, boy

… jusqu’à ce qu’elle utilise le mot « bonne ». Non, pas pour une des ses conquêtes. Pour la femme de ménage d’un de ses colocs qui la dérange au lit avec une amante : « la bonne ». LA BONNE. Et c’est là que tu t’aperçois que tu lis le récit d’une autrice qui insiste pour te dire qu’elle se dépouille de tout mais comme elle toujours tout eu et vécu avec d’autres, présents pour la supporter (au sens de l’aide) avec le plus grand respect pour la famille à laquelle, qu’elle le veuille ou non, elle appartient, elle se dépouille de tout, rêve de finir seule dans sa voiture au bord de chemin mais se permet d’enjamber un balcon pour aller dormir dans l’appartement d’un pote dont elle a oublié la clé. Socialement, elle peut le faire. « La bonne », à la rue, n’aurait pas automatiquement trouvé une multitude de portes ouvertes pour l’accueillir. L’autrice voudrait parer à cet argument en début de livre à l’aide d’une phrase indiquant bien que ceux qui viendraient l’emmerder avec l’argument de la richesse pourraient bien aller se faire foutre. OK. Mais même cette façon de faire est caractéristique de cette liberté d’être des élites. En revanche, c’est une liberté qui se débarrasse allègrement des diktats des relations sociales, ou de la mentalité d’employé, terme à la mode chez les très riches.

Ce livre est le témoignage qu’à tout âge il reste possible de recommencer sa vie à condition d’être prêt à en payer le prix avec les intérêts de la culpabilité et des dommages collatéraux.

Gran Madam’s, Anne Bourrel, 2015

Gran Madam est un affreux bordel de La Jonquera à la frontière franco-espagnole. Il existe, je veux dire. Il se tient là, voisin d’autres bordels avec pignon sur rue et site internet louant les « putes », le « cheptel », et j’en passe dans le vocabulaire bestial. Les femmes seraient libres de se prostituer, paraît-il ? Je ne crois pas, non. Du moins, pas la majorité. Pas les wagons de filles roumaines ôtées à leur famille, pas non plus ces filles d’origine africaine dans leur van de bord de route qui se rincent à la bassine avant de balancer leur eau dans le champ fumant de froid. Ces filles-là n’expérimentent pas quatre passes par jour dans une cosy maison close de grande ville européenne. Et si elles le pouvaient, le feraient-elles? Bien sûr que tu vois où je souhaite en venir et bien sûr que je lirai bientôt le livre La Maison en espérant comprendre la démarche, ayant déjà croisé la tentation de la prostitution sans nécessité chez d’autres (oui oui) sans jamais l’accepter. Et il ne suffit pas de m’opposer l’argument de la liberté de choix. En revanche, évoquer la complémentarité des féminismes en rapport avec les histoires personnelles de chacune, je pourrais l’entendre. Et si tu rajoutes une langue créant la littérature comme un acte magique que personne ne sait définir vraiment, alors ça ira. Bref. On verra pour ce livre plus tard.

Reprenons. J’évoquais supra les quatre passes par jour de la prostituée de qualité. Bégonia Mars, elle, personnage principale du roman Gran Madam’s d’Anne Bourrel, est reconnue par son « Boss » Ludovic parce qu’elle en subit vingt par nuit quand tout roule, aidée par le compteur installé à l’entrée de sa chambre, et par le Chinois qui se précipite quand elle sonne l’alarme parce qu’un client lui mord les lèvres du vagin.

L’air de rien, distillant les informations au long d’une intrigue très noire, Anne Bourrel nous raconte le parcours de la femme derrière Bégonia. Virginie (tu notes le choix du prénom) étudiante à Perpignan manque d’argent. Comme elle est sacrément jolie, le plus simple c’est de faire hôtesse dans un bar, ce qui ne va pas chercher loin a priori et jeune comme elle est, cela la confortera dans son identité physique de femme. Résultat ? Virginie/Bégonia échoue à La Jonquera, tabassée, violée, sans papiers, son seul moyen de subsister correctement étant de contenter la machine à cash de son Boss. Et là s’ouvre le premier chapitre, formidable, extraordinaire, de description d’une nuit de passes de Bégonia dans ces bordels de la frontière. Et là tu comprends que faire la pute c’est pas glamour. La puissance de la description factuelle d’Anne Bourrel te dévaste pour toutes ces filles et même pour celles qui auraient choisi.

Pour garder l’espoir de tirer son épingle du jeu, Bégonia aide Ludo le « Boss » et le Chinois à se débarrasser du Catalan, autre patron du Gran Madam de fiction. En échange, elle est censée devenir prostituée de luxe du « Boss » à Paris, dans un appartement à elle. De cet assassinat commis sur le Catalan, on ne saura rien. Et voilà les trois en cavale sur les routes des Pyrénées-Orientales jusqu’à ce qu’ils tombent sur Marielle, pré-ado fugueuse et boulotte dans laquelle Bégonia reconnaîtra son propre instinct de survie. Sur ordre du « Boss » qui s’attache également à cette gamine sans peur, le Chinois les conduit chez elle. Les parents de Marielle, gérants d’une station service garage digne des images qu’on se fait des coins les plus reculés de cette région méditerranéenne, accueillent la petite bande à bras ouverts et Bégonia se retrouve à vivre bien sans aller jusqu’à espérer trop. L’été est caniculaire, tout le monde met la main à la pâte, travaille, mange, boit, oublie ce qu’il y a à oublier. Marielle essaie de profiter de ces jours, elle aussi, se sentant à l’abri des quolibets du village autant que possible. Bégonia anesthésiée par le départ de La Jonquera comprendra quand même qu’il n’y a pas que le village qui terrorise Marielle. Si la petite fuit le village et la famille régulièrement, si elle se bourre d’esquimaux glacés, qu’elle ne veut pas être sur la photographie avec tous ses parents villageois, ce n’est pas juste pour embêter le monde mais parce qu’elle se sent en danger.

C’est difficile de conclure sans évoquer rapidement le dernier chapitre. Il est aussi formidable que le premier. Les deux sont complémentaires dans ce roman. Bégonia/Virginie évolue désormais dans une sorte (et j’ai bien écrit une sorte) d’utérus métaphorique qui lui permet la catharsis du corps dans l’oubli musculaire de la prostitution. Ce n’est pas une lubie de ma part de penser cela, ni un choix à la légère de l’autrice, j’en suis certaine. Les médecins savent expliquer aujourd’hui, notamment par leurs pratiques dans les maisons de retraite, que le corps a une mémoire que l’esprit ne saurait contrôler totalement. L’un ne va pas sans l’autre. Quand Bégonia a la possibilité d’évacuer de son corps la mémoire professionnelle des dernières années, l’espoir de retrouver Virginie lui revient.

Gran Madam’s d’Anne Bourrel est un roman noir d’atmosphère très fin dans son implicite, n’opposant pas femmes et hommes dans les camps du bien et du mal, comportant en plus de son intrigue générale une grand-mère méchamment alcoolique, une vieille femme aigrie qui distille son venin sur celles de son genre, une maman, une prostituée et une pré-ado hésitant entre les deux précédentes. Lisez-le, les filles ! Et les mecs aussi.