Archives de catégorie : L’ Œil : observations

Billets sur les autres.

Jim Harrison, épitaphe élémentale

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« J’ai décidé de ne plus décider, d’adopter le masque de l’eau, de finir ma vie déguisé en rivière, en tourbillon, de me fondre, dans le doux courant de la nuit, d’absorber le ciel, d’avaler la chaleur et le froid, la lune et les étoiles, de m’avaler moi-même dans le courant sans fin… »

Citation tirée d’ENTRE CHIEN ET LOUP, documentaire de Georges Luneau et Brice Matthieussent (son traducteur), 1993.

Werner Herzog chez Capricci

Manuel de Survie WH

« (…) Les mauvais films seront toujours plus instructifs que les bons.

   Pourquoi ?

J’apprends à partir des erreurs que je n’ai pas faites. (…) »

 

« (…) si quelqu’un vient me dire : Ah, les vibrations…D’où tirez-vous votre énergie ? ,ma réponse sera très simple : Je tire mon énergie de ce que je mange. (…)Point. »

 

« Il ne faut pas essayer de mettre à nu les recoins les plus sombres, les plus profonds de notre âme. C’est l’une des plus grandes fautes de notre civilisation.  Il y a à ce propos une métaphore que j’ai déjà beaucoup utilisée. Si vous vivez dans un appartement dont tous les coins, jusqu’au dernier, sont illuminés, cet appartement devient inhabitable. Les êtres humains qui exposent à la lumière les recoins les plus sombres de leur âme deviennent des êtres humains inhabitables. »

 

« Des hommes aussi fort qu’un bison, comme Orson Welles, ont été détruits par le cinéma. Il y a bien sûr des exceptions. (…) même Kurosawa s’est tranché la gorge au couteau, de désespoir.(…) C’est parce que je vois ça, la force destructrice du cinéma, qu’il est bon que parfois je voyage à pied, que j’aie élevé des enfants et que je fasse des choses qui n’ont rien à voir avec le cinéma.  »

Ces citations sont tirées de l’entretien de Werner Herzog avec Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau, publié sous le titre MANUEL DE SURVIE  (avec une introduction par Emmanuel Burdeau et une conclusion d’Hervé Aubron). Le livre a été publié par les excellentes éditions Capricci et le Centre Pompidou en 2008 à l’occasion de la rétrospective Werner Herzog, l’aventure cinéma.

Capricci a publié la même année LA CONQUÊTE DE L’INUTILE, journal de tournage de FITZCARRALDO, qui montre l’ampleur du travail à accomplir pour parvenir à un tel chef-d’œuvre de cinéma. C’est surtout le témoignage de l’incroyable talent d’écrivain de Werner Herzog. Il le sait, lui qui dit que ce livre restera bien plus longtemps que ses films.

Cabotinage mis à part, LA CONQUÊTE DE L’INUTILE est ce que j’ai lu de plus beau et de plus sidérant depuis longtemps.

(Cette semaine Capricci publie un essai d’Emmanuel Burdeau et Hervé Aubron intitulé Werner Herzog, pas à pas.)

 

 

 

On having a writer in the family — Steinbeck

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On having a writer in the family :
You will get no loyalty, little consideration and desperatly little attention from him. In fact, you will want to kill him.

John Steinbeck dans The Paris Review, Art of Fiction n°45

(Le him parce qu’il fait de son cas particulier une généralité mais la citation n’exclut pas les écrivains femmes. Tout ce qui entrave l’auteur le rend fou et, donc, égoïste. Cela ne signifie pourtant pas qu’il est irresponsable. Amen.)

John Steinbeck, ca. 1966. Photographie de Yoichi Okamoto

 

Martha Gellhorn (1908-1998)

MG-War-Reporter

Journaliste, correspondante de guerre et écrivain.
La lire bientôt :

LA GUERRE DE FACE, Octobre 2015, Belles Lettres.

MES SAISONS EN ENFER-CINQ VOYAGES CAUCHEMARDESQUES, Octobre 2015, éditions du Sonneur.

QUEL TEMPS FAIT-IL EN AFRIQUE ? Mars 2006, Calmann-Lévy.

 

 

DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi, massacre du genre masculin dans le noir (fin)

…/…

Le scandale à la sortie du livre repose sur la violence et le sexe traités avec la désinvolture de l’humour et des mots vrais. En réalité, l’élite de Brighton n’accepte pas la description catastrophique de ses hommes et de sa jeunesse masculine alcoolique capable d’agresser physiquement et sexuellement une vieille clocharde dans une impasse.

DIRTY WEEK-END sort la même année qu’AMERICAN PSYCHO. Les deux romans décrivent l’agression d’un clochard. Le deuxième montre dans l’anéantissement du clochard la victoire totale des traders sur l’homme de la rue, sur l’ancien monde. L’agression de la clocharde dans le premier témoigne mieux des grands clivages sociaux que sont la pauvreté et l’inégalité des sexes (on rappellera en esprit d’escalier que c’est en 1965 que les femmes ont pu ouvrir seule un compte en banque en France). Le génie d’Helen Zahavi est de métaphoriser dans ce chapitre la place des femmes dans le roman noir, celles qui ne sont ni victime ni fatale sont des clochardes. Alors, pour cette fois, les victimes seront des hommes et ceux de Bella de Brighton sont abusifs, veules, violeurs, violents. Les hommes saignent aussi, les femmes peuvent les marteler jusqu’à explosion du crâne, les regarder étouffer dans un sac plastique pendant que les sphincters relâchent leur flot de merde masculine, les cribler de balles, les poignarder, les écraser en voiture et rouler sur eux jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune résistance dans le tas de chair. Bref. Mais si le livre de Zahavi a survécu au scandale contextuel, c’est parce qu’en dehors du côté tarantinesque/rodriguezien du roman, il ne donne pas de réponses faciles aux questions existentielles de Bella de Brighton.

Ce roman ouvre la fenêtre de l’action contestataire possible contre l’oppression individuelle des femmes sans passer par la case justice de l’État et, ce, jusque dans la littérature : les femmes doivent obéir parce qu’elles ont un trou et que les hommes peuvent le boucher, les femmes ne peuvent pas écrire parce qu’elles n’ont pas de stylo naturel, leur utérus fait d’elle un outil plus qu’un cerveau, chez l’homme l’intelligence a le droit de jaillissement, les femmes reçoivent et enfantent, en leur trou toutes les saletés disparaissent dans la dissimulation et les hommes en profitent pour les punir parce qu’elles sont toutes leur mère, ils savent bien que seule la force physique les sépare (malgré la logorrhée supra) et elles seront d’autant plus fracassées qu’ils seront impuissants, tout ça à cause de maman qui recevra des fleurs le dimanche suivant.

Ouf.

C’est toujours de la faute des femmes. Il y a tout cela dans DIRTY WEEK-END et aussi l’accession à la liberté d’exister face aux hommes, mais de leurs propres mains. Un féminisme de retour sur les luttes primaires ou premières, c’est-à-dire la lutte des sexes, le refus des images maman ou putain, le refus de la force comme victoire et l’égalité des droits dans l’usage de la violence pour se défendre. Le corps des femmes a toujours servi de champ de bataille, mais vu le contexte de théologisation du viol par Daesh, il est clair que ce livre restera d’actualité encore un moment.

En parallèle, le propos d’Helen Zahavi dans DIRTY WEEK-END encourage les écrivains femmes à assumer, s’assumer et ne pas chercher à être et faire comme les hommes.

À travers DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi traduit dans le monde du roman noir ce que prévoyait Nikola Tesla en 1926 :

« Ce n’est pas dans l’imitation physique superficielle des hommes que les femmes vont affirmer d’abord leur égalité avec eux et ensuite leur supériorité, mais dans leur éveil intellectuel. »

Amen.

MVM

(Pour les infos, cf. 1ère partie publiée précédemment.)

(Photo tirée du film DIRTY WEEK END, 1993.)

 

DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi, massacre du genre masculin dans le noir (première partie)

Slavoj Žižek disait de Patricia Highsmith pour la London Review of Books :  » L’objectif, en lisant Highsmith, n’est pas de comprendre ses romans à la lumière de sa biographie, mais d’expliquer par des références à ses romans comment elle a été capable de survivre dans sa ‘vraie vie’. » Il me semble certain que DIRTY WEEK END a eu cette vocation thaumaturge et cathartique pour l’auteur.

À la difficulté de rédaction de cet article on peut se demander si DIRTY WEEK END ne soulève pas plus de questions sur la lutte des genres (homme/femme) et des classes qu’il n’y a de réponses. Peut-être aussi, comme le fait dire Cormac McCarthy au shérif Ed Tom Bell dans NO COUNTRY FOR OLD MEN, que la vérité est un roc et dire la vérité sur la nature humaine et son identité relève de l’illusion, surtout que la roche en question est polymorphique. Cette tentation de vérité est bien à la mesure du désespoir des hommes. Raison pour laquelle existe la littérature, raison pour laquelle elle survivra à la révolution virtuelle en cours qui mènera à l’humanité 2.0.
Sans oublier que le sujet du roman gratte bien sous les cicatrices.

Helen Zahavi a tenté quelque chose avec ce premier roman cruel et drôle dans l’écriture, rééquilibrer pour elle-même et les lecteurs les rapports ‘généraux’ homme/femme dans le roman noir : la femme victime est le lot commun, la femme fatale un fantasme aisément manipulable grâce au pouvoir et à l’argent. La femme radicale dans le respect d’elle-même et dans la réponse à l’agression est souvent le miroir de la honte du reste de la société. Elle dérange et promet à l’auteur moins de ventes que celles d’une marchande de bougies parfumées sur un marché d’été. Helen Zahavi n’hésite pas à classifier et décrire avec précision comment certains hommes mettent toute la domination ou la soumission qu’ils subissent au quotidien dans leurs rapports intimes.
Elle semble bien les connaître, les hommes, et, pour ça, il faut les aimer vraiment.

D’Helen Zahavi, on ne sait que peu de choses hormis son métier de traductrice. Pour le reste, les rares informations glanées sur le Net mutent au fil des mois*. Dans un entretien pour Kaliber.38, elle indique que ses parents polonais se sont installés en Angleterre au moment de la Seconde Guerre mondiale. J’ai aussi vu passé des origines israéliennes et une date de naissance (1966). Tout cela est assez mystérieux mais nous rappelle qu’un auteur, c’est d’abord ses livres.
La fame est poussière.

En 1991, elle publie DIRTY WEEK-END, l’histoire de Bella, vivant à Brighton dans un appartement en sous-sol. Bella a vécu une enfance sécurisante ce qui ne l’empêche pas de tomber dans la prostitution. Elle s’en sort parce qu’elle se fait virer par son mac, s’installe dans un sous-sol et lit des magazines gratuits, se promène, soigne les traumatismes passés par une vie simple et solitaire à Brighton, ville d’Angleterre provinciale, station balnéaire bon chic bon genre où les pauvres crèvent et les riches crient derrière les façades. La petite cuisine dans laquelle elle passe le plus clair de son temps donne sur une arrière-cour séparant son immeuble d’un autre immeuble noir. C’est l’été et Brighton étouffe sous la chaleur. Bella ouvre ses fenêtres pour laisser entrer l’air et respirer. Un voisin d’en face, de l’immeuble noir, va l’obliger à refermer ses fenêtres et croupir dans la moiteur estivale des villes de bord de mer. Quand le jeune voisin s’avère être un harceleur pervers narcissique de première, au téléphone ou sur un banc public, Bella s’enfile des vodka citron et comprend qu’il y a toujours un moment dans une vie où le vrai choix vous fait face sans possibilité de retour, même si vous étiez restée sagement terrée dans votre appartement en sous-sol, le choix qui fait de vous l’agneau ou le boucher quand vous ne pouvez plus être spectateur et vous fourrer des barbituriques dans les gosiers en assistant aux massacres.

En un week-end, Bella tuera sept hommes et jouira de l’expulsion de ses angoisses en utilisant différents types de mis à mort.

…/…

 

DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi,

Presses Pocket, 1992

Phébus Libretto, 2000

(Cet article a d’abord paru dans la revue du L’Indic, Noir Magazine, n°22, septembre 2015. Il a été modifié pour la publication sur le blog.)

(Photo : Catherine Deneuve dans Les Prédateurs.)

 

 

ANNA WHO WAS MAD

Anna who was mad

Anna who was mad,
I have a knife in my armpit.
When I stand on tiptoe I tap out messages.
Am I some sort of infection?
Did I make you go insane?
Did I make the sounds go sour?
Did I tell you to climb out the window?
Forgive. Forgive.
Say not I did.
Say not.
Say.

Speak Mary-words into our pillow.
Take me the gangling twelve-year-old
into your sunken lap.
Whisper like a buttercup.
Eat me. Eat me up like cream pudding.
Take me in.
Take me.
Take.

Give me a report on the condition of my soul.
Give me a complete statement of my actions.
Hand me a jack-in-the-pulpit and let me listen in.
Put me in the stirrups and bring a tour group through.
Number my sins on the grocery list and let me buy.
Did I make you go insane?
Did I turn up your earphone and let a siren drive through?
Did I open the door for the mustached psychiatrist
who dragged you out like a gold cart?
Did I make you go insane?
From the grave write me, Anna!
You are nothing but ashes but nevertheless
pick up the Parker Pen I gave you.
Write me.
Write.

Anne Sexton 1928-1974

CE QUI RESTE EN FORÊT, Colin Niel, Babel, sortie poche juin 2015

Alors, je ne vais pas faire dans la critique de livres, ce n’est pas mon métier, genre écrivain-éditeur-critique-blogueur (ça va, faites pas la tronche, je plaisante, et finalement ça a toujours été). J’ai bien envie de te parler de CE QUI RESTE EN FORÊT en quelques lignes parce que ce roman à intrigue(s) écrit par Colin Niel se déroule en Guyane Française et j’ai longtemps habité là-bas, à Saint-Laurent-du-Maroni puis Cayenne, huit années en deux séjours jusqu’à mes seize ans, année de départ du domicile parental et d’abandon (définitif) de mon enfance, ce qui m’escalope encore le cœur quand j’y pense. Bref.
CE QUI RESTE EN FORÊT est un très agréable roman à intrigue(s), bien construit et mené. Pour moi qui suis bordélique, la première réflexion est que je suis incapable d’écrire un tel roman. Ces nœuds et dénouements (coucou Annie Proulx) sont l’alibi de Colin Niel. Grâce à eux, il parvient à nous donner une image aussi complète que le sujet le permet de la société guyanaise, mélange en équilibre instable de communautés plus ou moins ouvertes sur l’extérieur. Il soulève également au cœur de son intrigue les problèmes sociaux graves tournant autour de l’orpaillage sauvage et de ses ravages sur l’écosystème amazonien. Le récit s’articule autour du meurtre d’un célèbre universitaire spécialiste des albatros aux sourcils noirs (Je te passe le nom scientifique ? Nan : thalassarche melanophris ) aux parages d’une station du CNRS implantée au cœur de la forêt amazonienne, dans le cadre de l’étude de l’écosystème local. Le livre est bien documenté, bien écrit, porte en lui un message sociologique qui m’intéresse (de gauche, dans mon bon sens du terme, c’est-à-dire humaniste), se lit avec plaisir d’autant qu’il se tient dans la variété des sujets abordés autour du personnage principal de l’ouvrage, le capitaine de Gendarmerie Anato, descendant d’esclaves en fuite modèle d’intégration à la République, lequel, de temps à autre, m’a rappelé le commissaire Adamsberg de la Vargas.
Mon personnage préféré, je l’ai trouvé dans le clochard complètement défoncé, abandonné des pouvoirs publics, fumant ses cailloux de crack dans le ventre méphitique d’un bâtiment en ruine de la cité Mirza à Cayenne, que le capitaine Anato nourrira dans le but d’obtenir des informations.
Et les personnages féminins dans tout ça ? Les femmes restent assez secondaires dans CE QUI RESTE EN FORÊT. Elles restent des personnages d’articulation du récit. Colin Niel les décrit de manière assez fine et sans concession, une petite dose de clichés physiques  s’expliquant sûrement par la manière de penser du capitaine aux yeux jaunes.
Quand j’ai vécu en Guyane, la vie était plutôt douce, les communautés s’entendaient assez bien. Il y avait une vraie et chaleureuse mixité sociale malgré quelques tensions qui revenaient par cycle. J’allais à l’école à pied quand je vivais à Saint-Laurent ; au lycée Félix Eboué de Cayenne, j’admirais beaucoup Christiane Taubira qui se dressait en contre-pouvoir des vieilles familles politiciennes par tradition. Ce qu’a confirmé la lecture de ce livre ? La Guyane a beaucoup changé. Les cailloux, pépite de cet or jaune unique comme les yeux d’Anato ou crack dévastateur, la détruisent doucement, la Centre Spatial Européen de Kourou reste ce fortin imprenable appartenant à tous (France et Europe) sauf aux Guyanais, la population a explosé, la précarisation des populations fragiles est en pente raide. Cela dit, il faudra que j’y retourne voir que le meilleur y est resté, meilleur indéfinissable comme aujourd’hui je ne saurais expliquer avec précision mon attachement à la Corse.
Tout au long du récit, j’ai retrouvé des saveurs culinaires de l’enfance, des images de fleuve, des visages, des rues, des musiques. Et c’est bien ça que j’ai aimé aussi à la lecture de ce livre. Je n’en dirai pas plus, ce n’est pas mon boulot, on ne me le demande pas, bref, on s’en tamponne. Mais dans la jungle des sorties polar en poche, il serait dommage que celui-ci reste en forêt #easy.

CE QUI RESTE EN FORÊT, Colin Niel, en grand format au Rouergue en septembre 2013, parution poche chez Babel en juin 2015.

[Du coup, je me suis remémoré un autre livre qu’avait conseillé Philippe Annocque sur son blog Hublots , UN LONG SILENCE DE CARNAVAL de Miguel Duplan, chez Quidam éditeur.]

La malédiction de Sisyphe, le mythe de l’écrivain

Conscience et révolte, ces refus sont le contraire du renoncement. Tout ce qu’il y a d’irréductible et de passionné dans un cœur humain les anime au contraire de sa vie. Il s’agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré. Le suicide est une méconnaissance.

LE MYTHE DE SISYPHE, Albert Camus, Gallimard, 1942.

TRUE DETECTIVE : la fin ne justifiait pas les moyens

Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas TRUE DETECTIVE, c’est THE crime show dont les Amerloques ont débattu l’an dernier entre la poire et le fromage. Ont surtout été abordées les questions de plagiat ou non par Nic Pizzolato des philosophes pessimistes, anciens ou contemporains, et de quelques répliques de comics. Je ne sais rien à ce propos, je suis une grande contemplative (aujourd’hui) mais piètre philosophe, quant aux vignettes de comics, à force d’en lire, on ne sait plus qui pique quoi à qui. Rappelons à toutes fins utiles que sans faire de plagiat (c’est péché), la conversation entre les auteurs et les artistes nourrit le blossoming de l’esprit et de la littérature depuis la Bible (au moins). Quelques grands thèmes traversant la série (identité, monstres, violence, etc…) ont fait l’objet d’articles fouillés. Les Amerloques (que j’aime bien, par ailleurs) ont élevé le débat culturel autour d’une série télévisée… Bon, Télérama et Les Inrocks s’y sont collés aussi. Juste pour dire.
Je vais faire court parce que si la série ne m’a pas déplu, je fus bien marrie d’être si déçue à la fin. Généralement, quand ça mousse, j’attends que ça retombe pour m’éviter l’effet de foule, je suis agoraphobe des idées instantanées. J’ai donc sagement attendu que Canal Plus diffuse les épisodes et j’ai tenté.
L’historique de mon ressenti au visionnage ne t’intéresse pas alors venons en au fait.
Il y a de très bonnes raisons de regarder TRUE DETECTIVE quand le grand raout de la vie quotidienne te lâche un peu la grappe. D’une part, l’esthétique est superbe, la musique formidable, le rythme sort de l’action boum boum habituelle pour ce genre de format. Et, mes ami(e)s, Matthew McConaughey et Woody Harrelson vont vous montrer la différence entre un planton de série B et un grantacteur (en plus d’être terriblement sexy et vicieux). Même s’il SEMBLE qu’ils aient chacun un rôle cliché des dummy et brainy flics, l’éventail du jeu est large et subtil. Et sans se voiler la face plus longtemps, ce sont deux des plus vicieux et sexys (oui, BIS). Si tu as vu KILLER JOE, tu me comprends. Matthew McConaughey joue le rôle du flic torturé et gothicoromantique qui en a chié des ronds de chapeau : sa femme l’a quitté à la mort accidentelle de leur fille et depuis tout n’est que descente aux enfers. Woody Harrelson s’est choisi le rôle du flic efficace et borné qui aurait une vie de famille idéale s’il ne fuyait cet enchaînement dans l’alcool (névrose communautaire des hommes) et les femmes. Quoi qu’il en soit, on aurait envie de baiser les deux à mort et d’être les reines du monde. Attention, cette dernière phrase est à mon avis exactement ce que doit penser le cœur de cible féminin de la série. Mais Harrelson et McConaughey font ça bien et comme souvent le sexe ne se trouve pas tant dans la scène de sexe que partout autour. Aux USA, la sexualisation des rapports dans le quotidien est forte mais il ne faut surtout pas lever ce voile.
Si le sexe est partout, il faut donc chercher la femme, ou plutôt les femmes. Et là, je ne vais pas insulter l’intelligence des brainstormers du tankscreenplay sauf que franchement, merci bien . . . Elles sont mortes, maîtresses, putes, traîtresses, droguées, fin de race, mère tueuse, mère souffreteuse, folles, vieilles et j’en oublie sûrement. Vous me direz :
« Et alors, t’es pas contente justement ? »
Non. Non, je ne suis pas contente parce que toutes ses charmantes et très humaines filles et femmes ne servent qu’à deux choses : mettre les hommes en lumière au miroir de leurs victimes et les femmes sont des victimes dans cette série. Prenons l’exemple de l’épouse de Woody Harrelson, jouée par Michelle Monaghan. Excellente mère de famille, infirmière (rha le cliché, quoi…), ultra-mince, de beaux cheveux, les dents blanches, patiente avec son mari absent, elle lui pardonne une grosse incartade avec une très belle poitrineuse, qui n’est pas une pute mais travaille au tribunal, libre et libérée, fait que Marty n’accepte pas, lui trompe sa femme et sa maîtresse est à lui. Tu cliches le cliché ? L’épouse reste aux côtés de Marty et gère l’adolescence très sexuée de son aînée qui ressemble tellement à son père que ce dernier la gifle pour ce péché incroyable. Elle reste aussi parce que Rust (Matthew McConaughey) lui rappelle, selon les pires misophilosophoques pessimistes, que la vie n’est qu’un long cauchemar, que les parents se mettent ensemble pour perpétuer l’espèce et c’est tout, qu’il faut donc avoir le sens des responsabilités et RESTER. Elle tient l’excuse de sa vengeance contre Marty quand celui-ci recommencera son manège avec une ancienne prostituée. Elle part trouver Rust qui ne résiste pas et la saute en levrette contre le bar de son appartement dont les murs sont dévolus à l’intrigue (dont je me tape présentement). Ils baisent à fond trente secondes la tête dans les cadavres. Entraves-tu la symbolique ? Et le pauvre Rust, une fois soulagé, se rappelle qu’il vient de se faire la femme de son collègue et la fout dehors. Il est saoul comme une barrique, contrairement à elle, il peut donc être pardonné.

La question que je me pose est donc la suivante : les intellectuels rassemblés autour de la création de cette série (ne généralisons pas…) seraient-ils misogynes et impuissants ? Peut-être.

Une dernière question : Quel était l’objectif de HBO avec cette production ?

HBO sait bien que son public cible doit être le plus large possible pour péter un gros succès financier, et que ce succès est assuré par la couche sociale aisée, les cadres moyens supérieurs, avec tous les clichés que ça trimballe. Et le pire cliché, celui que je déteste le plus, est le cliché dissimulé sous un masque d’intellectualisme. Il faut donc faire du sexy, du violent, de l’intelligent, du déviant en faisant bien gaffe de ne pas dépasser les bornes pour garder son cœur de cible pépette. Les rednecks sont donc méchants, consanguins, pervers et débiles. Les femmes pauvres du bayou délaissent leurs enfants quand elles ne les tuent pas les uns après les autres, les drogués sont débiles (sauf Rust qui s’en est sorti avec des séquelles neurologiques et ne replonge que pour les nécessités du service ; et il est tellement génial qu’il équilibre l’indigence cérébrale d’une brassée de rednecks à lui tout seul). Les femmes quant à elle ne sont là que pour causer torts et tourments aux hommes. La vie n’est donc qu’un long chemin de croix pour tout humain ici bas.

Pour plaire aux gonzesses, Pizzolato et la production ont tourné une happy end. Là, aussi, quand tu passes 8 épisodes à faire dire à l’un des personnages principaux que l’existence n’est qu’un long cauchemar et que tu balaies tout en quelques lignes de scénar’ durant les dix dernières minutes du dernier épisode, tu te fous un peu de la gueule du monde. Parce qu’il n’y a aucune autre raison de la tourner comme ça, la fin, excepté faire plaisir à un cœur de cible, une audience, des spectateurs.

Et puis, ils savent aussi peut-être que les femmes sont leur propre tombe parfois, qu’elles aiment bien voir des plus salopes ou mauvaises mères qu’elles, que ça les rassurent, qu’elles ont envie de baiser à mort les deux héros et de leur offrir la rédemption impossible de la femme totale pouffémaman, qu’elles ne veulent donc pas voir mourir les héros sinon elles débranchent HBO.

En fin de compte, HBO a voulu secouer les lignes des foyers en proposant une série un peu plus élevée que d’habitude, très esthétique, avec de fabuleux acteurs sans aller au bout de la démarche intellectuelle, en s’appuyant sur les minorités ou les plus faibles pour mettre en valeur les foyers de cadres moyens supérieurs qui paient pour HBO ou pour les produits balancés pendant les pubs.

Regarde HBO, sois bien secoué, sors de chez toi et va travailler, parle de HBO, rentre chez toi, mange les produits que tu as vus dans la série HBO et regarde HBO avec ta femme ou ton mec avant d’aller te coucher, soulagé(e) de n’avoir pas dévié du droit chemin grâce à TRUE DETECTIVE.

Amen.

MVM