Archives de catégorie : Textes/Fictions

CEZIGUE, HUIT ANS

« – Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais…dadadadadadadadadadadadadadadada…

– ‘pa, arrête ! Allez, ‘pa… Viens ! »

La main glisse car elle est moite. Le petit s’y accroche. Le père, slip et marcel, fredonne debout, une bouteille de bière dans l’autre main. Il danse un slow, le bras libre en crochet, un amas de salive aux commissures des lèvres.

L’enfant tourne la molette du poste radio.

«- Allez ’pa, faut se coucher maintenant.

– Ça va, Cézigue, ça va. Tiens, va me jeter la bouteille. Bon sang ! Faut que je pisse, je vais exploser. »

Le père se soulage à grands flots et Cézigue réalise qu’il lui faudra assurer le réveil. Ils habitent au huitième étage, au milieu du quartier de La Villette. L’école n’est pas bien loin. L’enfant part à pieds le matin, traînant derrière lui son cartable. Il ne l’aime pas trop, c’est à cause du bruit sur le trottoir. Le porter au dos serait trop lourd. Une autre fois, il s’était chargé de descendre d’une main la poubelle de bouteilles vides, de l’autre le sac d’école. La voisine d’en face était sortie au même moment. Il avait eu honte de tout ce vacarme avec lui.

Silence. Cézigue tourne dans l’appartement pour éteindre les lumières. Le père doit dormir. La porte de la chambre est ouverte et l’enfant regarde la grande carcasse charriant immobile plus que son propre poids de viande, une guibolle en dehors du lit.

Cézigue se couche à son tour et le sommeil vient plus tard dans le rêve de la génisse triste comme bave le père ces soirs-là. Tous les jours à 17 heures, le petit s’installe dans le bureau de la boucherie paternelle pour les devoirs en cours. Quand il entend le geignement des rails à barbaque, c’est qu’il est l’heure de fermer les cahiers. Et le cauchemar rémanent de la génisse suspendue. La porte de la chambre froide se ferme dans un chuintement et le père se penche à son oreille, la main rouge à son épaule basse : « Elle reste avec nous. »

Au matin, Cézigue l’abandonne à son sommeil plein de vents. Avant de passer le seuil, il fait couler de l’huile alimentaire sur les roulettes du sac d’école. Ce n’est pas très malin, pense-t-il, car elles ne couinent pas, c’est le bruit du frottement sur le trottoir. Huit heures.

Faut partir avant la voisine.

(c) Marie Van Moere

(Parution dans la revue La Femelle du Requin n°38 en 2012)

L’infans

– Tu as droit à ton premier milkshake, infans.

Une montée de lait foudroya ses seins à la seconde où le bébé hésita sur la tétine du biberon. De sa langue rose, il repoussa l’ensemble. Elle goûta, ce n’était ni trop chaud, ni trop mauvais, pas mal même, mais le lait ne sortait que difficilement. Elle se souvint de le dévisser afin que l’air s’échappe et permette un meilleur écoulement, elle renfonça le tout dans la bouche du bébé. Il rechignait toujours. Elle sentit les cheveux de sa nuque se dresser et tout son corps se crispa autour des seins qui réclamaient la bouche de l’enfant. Elle songeait à le poser par terre avant que l’envie de balancer le bébé à travers la pièce se fasse trop troublante ; il commença à téter son biberon. L’émotion paradoxale d’abandon de son enfant à une tétine plastique et de libération de sa poitrine, de son corps, de son être, provoqua un flot de larmes. Le biberon, loin de la délivrer de son aigreur d’exister en tant que mère, lui offrit du moins un répit dans son imperium de femelle mammifère.

MVM

Love

je choisis mon mot

parce que tu ne te lèves pas pour moi le matin

tu ne chies pas pour moi

tu ne travailles pas pour moi

tu ne me baises pas non plus

moi

je choisis mes mots

et les place avec soin

dans chaque chambre du barillet six coups

.TE

.PLIER

.MA

.VOLONTÉ

(virgule)

.CARNASSIER

je choisis mon mot

et me le colle dans la poitrine

là où ça blesse

puisque sans cœur

pas de mot

MVM

Reste l’essentiel

Passent les jours, reste l’essentiel,
et les passeurs,
dans le coeur des radicaux aux mains vides.

MVM

(source photo John Jeffreys )

Regarde Sam Shepard

Il n’y a pas d’âge pour être vieux.
Mais tu peux aussi choisir le printemps.
Regarde Sam Shepard,
tu es plus grise que lui.
Même pieds nus sur la route,
tu es plus grise que lui.
Tu prends trop de sentiers détournés,
parce que c’est difficile la ligne droite,
la simple
la directe,
la toute plate.
C’est difficile.
C’est ennuyeux.
Tes pieds veulent l’herbe, la pierre chaude et la rivière.
Tout le temps.
Prend la route, souffle la tête.
L’heure est à la route.
Au matin de la chute du corps,
Tu n’auras pas tout l’univers dans ton sac.

MVM

(crédit photo ?)

Faire tanière

Rester cachée, faire tanière.
Puis,
Construire un radeau de feuilles et branchettes,
Le poser sur la rigole et
Souffler, délicatesse, exhaler,
Comme la mère expire en brise légère
Au front de l’enfant malade.

MVM

(Rescue Dawn, Werner Herzog)

« There will be no order, only chaos. » (Paranoïa des rêves II)

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La chose, là, tout dedans,
Elle t’observe, elle se régale.
La fuite inutile. Tu la portes.
Elle te gobe, enfouie dans ton âme.
Sens-la.
Elle te vide.
Te trie.
Te dépèce.
T’avale.
T’anéantir.
La mort dans l’âme.

MVM

(Pi, citation et photo)

Le monde sauvage (paranoïa des rêves)

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Il court sur les terres inconnues.
Ce monde est lourd, il le sent dans les rêves d’échappées.
Il  traverse le monde sauvage.
Il court, il court, rapide et léger, il s’élève,
Le cœur accompagne le mouvement,
l’envol au-dessus des arbres.
Les poursuivants ne le prendront pas.
La concentration est le carburant. Maintenant, il les voit du ciel.
Il les sème un moment.

« Et faire face ? »
Ses mots déchirent le silence blanc.

MVM

(Centurion)

Éborgnée

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Tu es vivant mais le charognard te mange les yeux ?
Attrape-le, mords-le, crache-le.
Prépare-le, mange-le, chie-le.
Lave-toi à la rivière. Dehors. Dedans.
Ne deviens pas cette bête oculophage
qui passe son temps à bouffer les gens et leur filer la rage.

MVM

(Photo Le Guerrier Silencieux)

 

Il est parfois des exils plus profonds que la mort d'une femme, pense l'adulte face à la mer.
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(photo tirée du Guerrier Silencieux de Nicolas Winding Refn)
MVM