Archives de catégorie : Textes/Fictions

Le Dernier Échelon 2/3

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (1/3)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

SUPASTA ou monologue pour fin de règne

Préambule : Ce qui suit se déroule sur une scène de théâtre. A l’ouverture du rideau, Queenie est assise face au public, en milieu de scène, à sa gauche un escalier d’une douzaine de marches mène à un palier en hauteur où se tient de profil une fille squelettique. C’est Punaise. Assise, elle se goberge d’une soupe de spaghettis à la tomate. Quand la conserve est vide, elle vomit, renvoie dare-dare le mélange d’où il vient puis balance la boîte sur Queenie qui ne réagit pas car elle est morte. Le corps est entravé par des menottes SM sur un trône rococo surmonté d’un gros Q en strass noir pour Queenie, la couronne funéraire de la Queenie peroxydée, tête basse, raie au milieu, racines et cheveux plastique. Elle est en bottes donjon et le reste est nu comme une barbaque accrochée au rail d’une chambre froide.

« Pute de soupe : on dirait que t’es même pas sortie de ta boîte quand je t’y remets. Hey Queenie !?! C’est aussi dégueu que la soupe que tu leur servais en boîte de nuit. MOI, tu m’en as toujours privée. TOI, ma mère, la richissime Queen of musicsoup, superstar, supasta, sucepétassetoutcequidépasse, tu m’aurais condamnée à crever plutôt que de me laisser manger ce dont toi-même fut privée par la Vioque, ta mère à TOI. Toute la nourriture possible et imaginable pour la Vioque et MOI des graines germées plus chères au kilo de kérosène qu’une année de salaire de l’ouvrier agricole du haut-plateau andin. Ben oui, ça te la pète : je pèse 38 kgs mais j’ai des lettres. Connasse. Je brillais par mon intelligence au lycée pour que tu rutiles dans une aura personnelle et sans partage. Slut.  Je me répétais :

Il faut respirer, respirer, respirer, respire et masse ton plexus,

et toi Queenie, toi, tu me narguais :

Mange ta main, t’auras l’autre pour demain et en attendant tu peux appeler Ricardo qu’il te donne ton cours de danse.

Tricardo, trique au max… Il me défonçait, ton mec, avant de te baiser. Et c’est ça qui me faisait bander. Lui, c’était mon vagin étréci par tes privations. Mange ta main, t’auras l’autre pour demain. Ouais : j’appelais Tricardo et je lui mangeais la bite, ça me passait la faim. »

Punaise avale une autre conserve de soupe un peu en arrière de son palier, la pose et se rétablit sur quatre pattes pour vomir. La boîte est pleine et Punaise rampe vers la première marche pour la lancer. La gerbe coule sur le cadavre. Elle s’essuie d’un revers de manche et réprime un hoquet avant de se retourner sur le dos.

« Ouaiiiiiiiiiiiiiiiis, zétiez pauvres : Ma fille, nous étions si miséreux, c’est un tort que tu ne connaisses pas cette situation, il n’y avait rien à bouffer, faut comprendre.

Tout pour le père et la Vioque. Les restes pour toi, Queenie. Tu demandais de la soupasta à ta mère dans ton langage enfantin, parce que ta part quand même, tu voulais ta part. La Vioque disait non et tu dansais pour oublier. Et le manque blindant ta calebasse de hargne. Oublier la privation en dansant. »

Punaise se lève avec peine et chancelle sur ses cannes de mannequin pro ana. Du trône s’échappe un son de fuite humide. Queenie n’est pas encore froide et ses sphincters se relâchent. Punaise lui a ouvert le bide il y a moins d’une heure.

(Qu’est-ce que tu fais là, comme ça ?

Tais-toi et détache-moi.

Mais tu t’es vue, sans dec’ ?

Oui, j’ai un miroir en face, bordel de merde. Détache-moi.

Non.

Tais-toi et détache-moi.

Détache-moi.

C’est Ricardo qui t’a laissée en plan.

Ça ne te regarde pas. Allez, chérie, détache-moi et je demande qu’on te prépare un bon dîner.

Adieu, Queenie.)

UltimateBondageQueenie : les viscères ont été enroulés autour de la tête, des pieds et des mains. UltimateSpiderWeb.

«  Tu me pardonnes un moment, faut que j’aille dézinguer de la Vioque. Je ne voudrais pas que tu te sentes trop seule dans le frigo. »

 « Le flan, c’est simple à ouvrir mais pas simple à buter. Faut s’attacher à couper les vivres, là où ça rentre, la bouffe et l’air. Couper la gorge. C’qu’elle ingurgitait ! Et TOI qui la regardais et MOI qui vous regardais vous regarder tandis qu’elle bâfrait à grands bruits et tu l’exhibais comme point d’orgue de ton show burlesque. Tes fans ululaient lamamalamamalamama et tu pleurais de joie dans cet amour partagé avec eux, ointe de cette reconnaissance bénie que la Vioque t’offrait enfin devant eux, bien éclairées sur scène par les spots centraux. Quand j’ai compris que c’était pas de la com’ pour ton image de supastasupaputa, que je n’étais même plus ton accessoire de mode privilégié, j’ai baisé avec Ricardo tous les jours que tu vivais, je l’ai mis à ma botte qu’il cesse de lécher la tienne, soufflémes16bougies sans toucher au gâteau dans le secret de faire de toi la plus grande star de tous les temps, le Léviathan de la soupe pour dancefloor, la plus sue visuellement, l’image ultime que tu n’aurais pas checkée en réunion d’attachés de presse. Attends. »

Punaise se lève et revient poussant la Vioque, tas de chair sanguinolente, encarcassée dans un fauteuil roulant pour ogresse. Elle prend une chose posée sur les cuissots et le lance sur le cadavre de Queenie.

« Tiens, sa langue ! »

Puis, le fracas de la chute quand Punaise propulse la Vioque dans l’escalier.

« Accident de trôôôôôôôôô… ! »  Le –ne final est avalé dans un rot formidable.

« J’en peux plus de cette soupasse merdique. C’est vraiment dégueu’. Quand je pense que ce manque t’a poussée vers la popularité. Conasses. Finissons-en.»

Punaise descend les marches, des conserves dans les bras. Elle examine le tas formé par les corps de sa grand-mère affaissée sur le trône de sa mère puis dispose les boîtes, étiquettes orientées avec soin, les déplace et les replace. Elle vérifie l’image sur l’écran de son smartphone, enclenche la minuterie dans l’application camera et le coince sur un petit trépied. Sur l’image, on la verra tête de la pyramide, paradant derrière les amas, une main sur chaque épaule, le sourire de circonstance.

« Voilà. Dans une heure ce sera l’apothéose, Queenie. La gloire éternelle quand je transmettrai le résultat de ton hybris sur les réseaux sociaux. »

Punaise se tourne une dernière fois puis monte les marches penchée sur le smartphone.

« Allô Ricardo, tout fonctionne comme prévu. »

(c) Marie Van Moere

Publication dans la revue Dissonances n°23 – hiver 2012

CEZIGUE, HUIT ANS

« – Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais…dadadadadadadadadadadadadadadada…

– ‘pa, arrête ! Allez, ‘pa… Viens ! »

La main glisse car elle est moite. Le petit s’y accroche. Le père, slip et marcel, fredonne debout, une bouteille de bière dans l’autre main. Il danse un slow, le bras libre en crochet, un amas de salive aux commissures des lèvres.

L’enfant tourne la molette du poste radio.

«- Allez ’pa, faut se coucher maintenant.

– Ça va, Cézigue, ça va. Tiens, va me jeter la bouteille. Bon sang ! Faut que je pisse, je vais exploser. »

Le père se soulage à grands flots et Cézigue réalise qu’il lui faudra assurer le réveil. Ils habitent au huitième étage, au milieu du quartier de La Villette. L’école n’est pas bien loin. L’enfant part à pieds le matin, traînant derrière lui son cartable. Il ne l’aime pas trop, c’est à cause du bruit sur le trottoir. Le porter au dos serait trop lourd. Une autre fois, il s’était chargé de descendre d’une main la poubelle de bouteilles vides, de l’autre le sac d’école. La voisine d’en face était sortie au même moment. Il avait eu honte de tout ce vacarme avec lui.

Silence. Cézigue tourne dans l’appartement pour éteindre les lumières. Le père doit dormir. La porte de la chambre est ouverte et l’enfant regarde la grande carcasse charriant immobile plus que son propre poids de viande, une guibolle en dehors du lit.

Cézigue se couche à son tour et le sommeil vient plus tard dans le rêve de la génisse triste comme bave le père ces soirs-là. Tous les jours à 17 heures, le petit s’installe dans le bureau de la boucherie paternelle pour les devoirs en cours. Quand il entend le geignement des rails à barbaque, c’est qu’il est l’heure de fermer les cahiers. Et le cauchemar rémanent de la génisse suspendue. La porte de la chambre froide se ferme dans un chuintement et le père se penche à son oreille, la main rouge à son épaule basse : « Elle reste avec nous. »

Au matin, Cézigue l’abandonne à son sommeil plein de vents. Avant de passer le seuil, il fait couler de l’huile alimentaire sur les roulettes du sac d’école. Ce n’est pas très malin, pense-t-il, car elles ne couinent pas, c’est le bruit du frottement sur le trottoir. Huit heures.

Faut partir avant la voisine.

(c) Marie Van Moere

(Parution dans la revue La Femelle du Requin n°38 en 2012)

L’infans

– Tu as droit à ton premier milkshake, infans.

Une montée de lait foudroya ses seins à la seconde où le bébé hésita sur la tétine du biberon. De sa langue rose, il repoussa l’ensemble. Elle goûta, ce n’était ni trop chaud, ni trop mauvais, pas mal même, mais le lait ne sortait que difficilement. Elle se souvint de le dévisser afin que l’air s’échappe et permette un meilleur écoulement, elle renfonça le tout dans la bouche du bébé. Il rechignait toujours. Elle sentit les cheveux de sa nuque se dresser et tout son corps se crispa autour des seins qui réclamaient la bouche de l’enfant. Elle songeait à le poser par terre avant que l’envie de balancer le bébé à travers la pièce se fasse trop troublante ; il commença à téter son biberon. L’émotion paradoxale d’abandon de son enfant à une tétine plastique et de libération de sa poitrine, de son corps, de son être, provoqua un flot de larmes. Le biberon, loin de la délivrer de son aigreur d’exister en tant que mère, lui offrit du moins un répit dans son imperium de femelle mammifère.

MVM

Love

je choisis mon mot

parce que tu ne te lèves pas pour moi le matin

tu ne chies pas pour moi

tu ne travailles pas pour moi

tu ne me baises pas non plus

moi

je choisis mes mots

et les place avec soin

dans chaque chambre du barillet six coups

.TE

.PLIER

.MA

.VOLONTÉ

(virgule)

.CARNASSIER

je choisis mon mot

et me le colle dans la poitrine

là où ça blesse

puisque sans cœur

pas de mot

MVM

Reste l’essentiel

Passent les jours, reste l’essentiel,
et les passeurs,
dans le coeur des radicaux aux mains vides.

MVM

(source photo John Jeffreys )

Regarde Sam Shepard

Il n’y a pas d’âge pour être vieux.
Mais tu peux aussi choisir le printemps.
Regarde Sam Shepard,
tu es plus grise que lui.
Même pieds nus sur la route,
tu es plus grise que lui.
Tu prends trop de sentiers détournés,
parce que c’est difficile la ligne droite,
la simple
la directe,
la toute plate.
C’est difficile.
C’est ennuyeux.
Tes pieds veulent l’herbe, la pierre chaude et la rivière.
Tout le temps.
Prend la route, souffle la tête.
L’heure est à la route.
Au matin de la chute du corps,
Tu n’auras pas tout l’univers dans ton sac.

MVM

(crédit photo ?)

Faire tanière

Rester cachée, faire tanière.
Puis,
Construire un radeau de feuilles et branchettes,
Le poser sur la rigole et
Souffler, délicatesse, exhaler,
Comme la mère expire en brise légère
Au front de l’enfant malade.

MVM

(Rescue Dawn, Werner Herzog)

« There will be no order, only chaos. » (Paranoïa des rêves II)

images-2
La chose, là, tout dedans,
Elle t’observe, elle se régale.
La fuite inutile. Tu la portes.
Elle te gobe, enfouie dans ton âme.
Sens-la.
Elle te vide.
Te trie.
Te dépèce.
T’avale.
T’anéantir.
La mort dans l’âme.

MVM

(Pi, citation et photo)