Archives de catégorie : Textes/Fictions

quand je suis fatiguée, je crie mal

je crie quand même

car si je n’utilise pas ma corde

comment relier les mots

savoir choisir mon genre

et la possibilité du conditionnel

posent le doigt là où ça saigne

et nique ta mère

Joseph Szabo, Boardwalk Blonde, Jones Beach, 1969

BOUCHE NOIRE avec Natacha Eloy (extrait et illustration)

« – Tiens, voilà Lulu la Blanche et son baluchon !

– Méfie-toi, Peegal. Ton tour viendra, marmonne Lulu.

Peegal pose une main sur l’épaule du Nagan et se soulève pour montrer ses fesses à Lulu. Le Nagan continue de guider l’attelage tandis que Lulu prend la direction du marché, portant avec peine ses toilettes emballées dans un drap propre.

Le Nagan se tait.

– Quoi ?

– Rien.

– T’es encore plus laid que d’habitude quand t’es irrité alors crache.

– Elle a raison, Lulu. Et arrête de l’appeler la Blanche.

– La Blanche et toi vous êtes les seuls visages pâles du bordel et elle nous l’a bien joué impératrice en son temps alors je ne vois pas pourquoi tu choisirais son camp.

– Je ne prends le parti de personne. Sache juste que le jour où le Chinois en aura marre de ton cul, parce qu’il vivra longtemps, avec sa queue comme un cure-dents en chêne, il en dédommagera une autre et tu paieras de nouveau tes médecines. La roue tourne pour tout le monde, ce serait pas mal de se serrer un peu les coudes, au moins avec celles et ceux de l’entourage. »

—-Texte WIP (c) Marie Van Moere//Illustration WIP (c) Natacha Eloy

—-En 2013, j’ai débuté un texte intitulé BOUCHE NOIRE, paru dans Le Zaporogue 13, revue numérique éditée par Sébastien Doubinsky. Sept années et deux romans après, il est presque achevé et sera confié aux bons soins de Natacha Eloy pour l’illustrer. J’ai la chance d’avoir été contactée par Natacha début 2019. Elle avait envie que nous travaillions ensemble et j’adore son art. Merci pour ta patience, Natacha !

Si vous nous kiffez, n’hésitez pas à nous le dire, nous n’avons pas encore de maison d’édition pour ce projet qui nous tient à cœur.

BUCKAROO, 2014

« (…) Au-delà de la ligne pointillée
Par-dessus la frontière
Hors contrôle
Derrière la ligne pointillée
Au sud de la frontière
Au-delà des limites
Un peu trop loin. »
Robert Wyatt

CLIFTON, BANLIEUE CHIC DE BRISTOL, ANGLETERRE

Au hasard d’un mouvement, l’enfer s’ouvre au froid du métal frôlé. Il lui rappelle que le prolongement de son corps n’atteint jamais 37°C, hypothermie invariable de son exosquelette roulant. Il s’applique à ne pas approcher l’acier du fauteuil et plus il s’y plie moins il l’oublie. Le chuintement des roues sur le parquet, ou leur crissement soudain et furtif sur le linoléum quand il prend un virage. Passer la journée sur le fauteuil le front contre la grande verrière à observer l’avenue coquette et arborée, n’est-ce pas vouloir y tomber à nouveau ? Non, chevaucher la licorne ailée, voilà l’enjeu.
Il n’y a plus de mensonge mais la volonté viscérale de l’apothéose quand elle ne peut
plus être accordée.
— Connerie.
Grognement. Il aurait pu crever la nuque brisée mais il doit expier en rampant. Il
n’écrira pas sur son Buckaroo, ce jour. Toute sa mise posée sur le titre, depuis quelques
temps son enjeu d’écrivain en fauteuil roulant est BUCKAROO. Il le voit déjà écrit bien
gros, cela pourrait être le texte lui-même, le livre le plus court de tous les temps, n’en
déplaise à Hemingway, le plus sujet à interprétation.
Il oublie l’autre mot, le mot de Celui qui n’a jamais eu besoin de chevaucher : YAHVÉ.
« Buckaroo, give me a buck, buckaroo, roll,
roll, roll on the river, then death on the
corner, give me a buck for providence,
lifebuck, deathbuck, buckaroo, call it, baby. »

Il faut le voir tassé, le visage tourné vers le cul blanc de l’hiver, infimes particules de
givre traversant la vitre jusqu’à la peau, marbré et le cheveu long en cascades, jauni
comme ces glaciers de fin de saison sur la pente de l’adret. Une roulée attend dans un
poing et le briquet Bic dans la poche, mais c’est trop tôt.
Les yeux sont encore fermés.
Les avant-bras sur les accoudoirs en cuir, manches repliées aux trois quarts pour
protéger les coudes, mains jointes sur les cuisses et toujours la roulée dans un poing. La
chemise est délavée, bleu de pluie sur banlieue rupine et le jean est froissé au pli des
hanches. Les yeux restent fermés mais il s’ébranle très lentement jusqu’à disjoindre les
mains et frotter le creux d’un genou. Les genoux pointent en deux sommets morts recouverts
de toutes les neiges que l’hiver a pu leur offrir. Les jambes ont su aimer autrefois
et les roues sont obscènes. La lumière de novembre monte sur lui quand ce matin offre
une nouvelle promesse d’immobilité du corps et le cœur qui saigne à chaque pompe sait
encore peser celui des autres.
La petite voisine de la grande maison d’en face ouvre la porte à double battant. C’est
l’heure de l’école pour les enfants. Il ouvre les yeux. Elle lui jette un geste rapide pour le
salut quotidien et n’oublie pas de lui sourire. Elle lui sourit parfois plus qu’à ses enfants
qu’elle aime de tout son cœur. Il n’y a pas qu’un amour ; elles sont toutes aussi différentes
que les constellations primitives. Son salut façon lady des quartiers bourgeois, c’est
comme un cocktail Molotov à chaque lobe.
Lui, il est l’écrivain handicapé ancien alcoolique qui refuse l’auto-apitoiement mais subit
la condescendance sociale, alors il lève la main derrière sa verrière, renvoie le geste à la
jeune femme en contrebas, garde le souvenir du sourire qui le ravivera quand il décidera de
l’ouvrir sur son jour. Peut-être qu’elle passera le voir tout à l’heure.

Il attrape son briquet dans la poche de chemise de cow-boy English sans cheval et
allume sa roulée, la tête penchée dans l’absence de vent.
La mâchoire est serrée, les lèvres disparaissent sous la moustache teintée nicotine.
Comment arrêter de boire et de fumer ? Et pour QUOI faire ? Deux addictions, une pour
chaque main. Jésus et Judas, traîtres l’un à l’autre, ne créent le mythe l’un sans l’autre.
Il a envie d’écrire une histoire de garçon vacher du Grand Ouest. Il n’y a aucun veau à
émasculer dans le salon derrière lui. Lui est le veau. Et même pas. Les mustangs galopent
dans les plaines quand il lui faut dix secondes pour atteindre le bout du couloir en fauteuil
roulant et virer avant de s’enfoncer dans le mur. Il lui est arrivé de ne pas réduire sa
vitesse et de rigoler comme une outre fendue avec une dent pétée, bavant du sang, les roues
au sol dans son visuel. C’est l’échine qu’il a perdue en premier en chutant par la fenêtre nu
comme un ver, comme un cow-boy à poil dans une rivière face à la tribu indienne
alignée sur la berge. Le rideau auquel il s’est raccroché pour ne pas tomber quelques
mètres plus bas sur les pavés ne l’a pas protégé du regard de sa femme se penchant à
la fenêtre.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo mais il n’a plus de jambes. Bon sang ! Il
voudrait qu’une gonzesse monte un bras de canapé et se cambre telle la rodéo girl championne
de bull électrique et pour les empotées, il faut retourner la chaise de bureau,
écarter les jambes gracieusement, s’asseoir, faire corps par l’aine dans un roulis de
hanches. Ses jambes sont restées accrochées au temps passé, heureusement le plaisir
cérébral l’inonde encore.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo mais il ne boit plus. Le présent du passé était
libre. Le présent du jour est méprisant : l’addiction démontrerait l’absence de puissance
créatrice raisonnée et de la sobriété sortirait le vrai maître, la pulsion dominée, la poésie conceptualisée, la fiction magistrale et la romance blanche. Chacun dans sa case. Le
présent du jour méprise l’humain.

Derrière la verrière le ciel se grise et la petite voisine est rentrée chez elle. Il roule jusqu’au bureau et prend une clope. Il les roule toujours la veille pour le lendemain. Roule,
roule buckaroo, roule, feuille, tabac, feuille, maïs, roule tes petits pains, buckaroo et sauce
le reste du plat de gombos à la tomate. Kiss the cook, buckaroo.
Il faut le voir, tassé sur sa fumée à racler les idées perdues dans les méandres du bourbon
passé. Il ne les cherche pas dans le présent, elles lui tomberaient dessus trop nombreuses
à ricaner du vide qu’il a dans ses yeux larmoyants de sobriété. Il retourne à la verrière.
La porte de sa maison s’ouvre et elle sort. Lève les yeux vers lui et ne sourit qu’avec la
bouche. Le poing se serre comme un cœur qui dégorge, l’autre posé sur une tempe. Une larme
perle et suit une ridule avant de tomber sur la cuisse. L’eau fait un rond sur le jean clair et le
torse sursaute. Ouvrir la cage thoracique et respirer. Le poing se desserre et la main
chaude entre les poumons réconforte le plexus. L’autre main cache les yeux à la lumière.
Lorsqu’il sera 17 heures, l’ennui de la journée acier rutilera dans la tombée du soir.
L’homme se confondra dans l’heure crépusculaire et ses cheveux blancs apparaîtront
plus clairs dans les ombres grandissantes. Le visage est une brèche sans fond et le regard
est triste. Pourtant, il sourit avec les yeux et secoue la tête. Les cheveux longs ne bougent
pas.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo alors il attrape un cigare sur la tablette et le
fait tourner dans sa bouche, mord le bout et le crache au sol avant de l’allumer. La grosse
femme lui fera la leçon quand elle le ramassera. Les murs du bureau tanguent dans la
fumée accumulée. Les volutes lourdes lui remémorent les boucles de cheveux roux de…

Comment s’appelait-elle ? Elle n’a jamais eu de nom mais elle était différente et ce souvenir
le console. Il est tombé d’une fenêtre en faisant l’amour à une fille différente. Dans le
silence de la fin du jour, son rire ravivait le cœur comme du gazole dans un souffle de
feu. Le buckaroo couchera avec elle.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo alors il coince le cigare entre ses dents et surjoue
le rictus. Quelques bûchettes rougissent dans la cheminée, il rassemble quelques
brandes avec la pince, en saisit une et rallume le cigare en le suçotant comme s’il aspirait un
con. Il écrit déjà beaucoup dans sa tête et ne parle pas. Le buckaroo, lui aussi, se tait. Ils
fument leur cigare devant le feu. Il devrait se mettre au travail, et le buckaroo aussi. Peutêtre
dans l’après-midi. Il n’y a plus de trouée vers le ciel, uniquement la chape de nuages
inutiles, pollués, stériles.
Le ciel, c’est l’égalité : la banlieue riche a le même que la minière et cette idée lui plaît
derrière sa grande arche vitrée avec vue sur les rhododendrons de la petite voisine.
Il devient désagréable et mâchonne le cigare.
La fumée épaissit ses cheveux. Pour écrire, il faut préparer le nécessaire.

À son retour, sa grosse femme fera la propreté de la table de travail sans déranger les papiers,
videra les cendriers et la poubelle, sans oublier de nettoyer le clavier qui attire toute
les merdes que l’homme peut produire. Le paquet de cigarettes attendra à droite avec la
théière pleine, le sucre et la crème. Puis il faudra qu’elle le laisse parce qu’il sera irritable.
Quand il a arrêté de boire avec l’aide du médecin, le couple a signé un contrat sur
l’aide rituelle et quotidienne qu’elle devait lui apporter. La boisson derrière lui, il demeurait
le génie du couple, l’écrivain au Man Booker Prize dix années auparavant, alors que sa
démarche souple et assurée d’écrivain reconnu le mena vers sa dernière maîtresse…
Quand elle aura mis son bureau en ordre selon le contrat établi entre eux, elle sortira et se penchera pour ramasser le bout de cigare craché sur le parquet.
Le poing se desserre. La maison reste obscure et le matin avance. C’est un train qui
passe. Le mégot du cigare se consume dans l’âtre. L’homme ouvre les deux mains au feu.
Les paumes sont épaisses et la chaleur aux articulations soulage l’arthrose. Depuis des
années, il écrit, il roule, il se sert de ses mains pour tout, sauf pour l’amour. Il y a peu, il se
servait encore à boire. La sensation de la bouteille, la tranche à la paume, est inscrite en
mémoire. Verser le thé en agrippant l’anse fine de la théière lui demande plus d’habileté,
d’autant qu’il n’a pas le besoin d’en avaler à gorgées goulues. La femme l’aurait quitté s’il
n’avait pas cessé, parce qu’elle n’avait plus la force physique de le soulever au petit matin
quand il faisait corps avec les dalles, effondré dans un semi-coma de vieux mur de pierres, à
la limite des vomissements strangulatoires.
Un jour, elle n’a plus voulu et rien n’y a fait.
— Tu as beau être qui tu es, personne d’autre que moi ne voudra jamais de toi. Le
docteur arrive et ne partira pas sans que vous ayez trouvé une solution. Moi, c’est terminé,
j’attends ton sursaut. Regarde-toi : ta peau est jaune et tes yeux sont lourds, tu luis comme la
mort quand elle approche, tes cernes sont gonflés comme des baudruches et je voudrais
les crever, ces deux poches à pisse. Tu pues, tes mains sont griffues, tu ne manges pas ce
que je prépare, tu ne fais que boire et fumer en me regardant comme si j’étais la fautive
ultime de cette paralysie expiatoire que Dieu t’a donnée.
L’homme laisse échapper un rire suraigu.
DIEU. NOM DE DIEU. J’ai été lâche. J’étais bien dans ses bras. Elle m’offrait ce sexe
affectueux et noir dans lequel l’oubli de la vie et de la mort fait corps dans la décharge des
pulsions. Ton pas lourd dans l’escalier, je l’ai entendu malgré la fête qui battait son plein au
rez-de-chaussée. Elle a vu que j’avais peur.

Humilié, j’ai voulu me cacher de ce vaudeville sur le rebord de la fenêtre, à poil, le
temps que tu t’en retournes. Tu es entrée, tu es restée. Elle s’est assise les seins à l’air et a
allumé une cigarette. Tu t’es avancée vers la fenêtre et je suis tombé quand tu as ouvert le
rideau. Je suis tombé de PEUR. Ce n’est pas DIEU qui m’a poussé. Ce n’est pas toi non
plus. Tes yeux au-dessus de moi horrifiés par mes jambes à l’envers. Aujourd’hui, je n’ai
plus de queue et je sais pourquoi. La lâcheté n’a jamais honoré personne sans son rire de
pie.
Il se redresse, allume une roulée et observe le vieux de la maison mitoyenne à celle de la
petite voisine se planquer dans un renfoncement de rhododendrons pour soulager sa
prostate hors d’usage. Il ouvre un pan de fenêtre pour le déranger. Même lui ne se pisse
plus dessus.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo pour rêver au bel hiver des espaces si grands
que l’œil se perd dans le vent et que ses pieds soient froids par la grâce de la nature, se
réchauffer par la vision du souffle du cheval, se retourner dans le grand champ de neige et
pister la trace jusqu’au point de fuite, lever la tête au passage du corbeau et cracher brun
dans le blanc, y voir mieux la saleté du monde.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo pour oublier qu’il a parfois eu l’amour de
boire plus intense que celui de l’écriture. Il a envie d’écrire sur son buckaroo pour mettre
une nouvelle histoire sur cet aveu.
Le buckaroo sifflera du bourbon les jours de paie, avec du café ceux de grand froid. Il
boira comme un trou, à tomber de cheval en éructant, à ne pas parvenir à bander en
songeant à la plus belle de toutes, il aura mal de ne pas avoir mal. Et quand ce sera le
moment, elle sera absente et il aura mal d’avoir mal. Il rentrera furieux dans un vieux
pick-up Chevrolet et percutera une congère qui l’enverra si loin à travers le pare-brise
qu’il en perdra ses jambes.

Il a besoin d’écrire une histoire de buckaroo et réprime un sanglot, se dit que dans la
famille des pleurnichards, il est le concurrent direct du vieil Harrison.
Le pas lourd et la porte s’ouvre. Elle entre. Le froid humide de novembre l’a quittée avec
son manteau et son écharpe. La grande femme aux cheveux poivre et sel ondulés
déplace des volutes de chaleur autour d’elle. Ses yeux sont vides mais elle sourit. Elle
aussi.
— Il fait trop sombre, mon chéri. Le ciel est si couvert qu’il faut déjà allumer les lumières.
Elle le nomme « Mon chéri » depuis qu’elle a saisi à quel point le manque le rongeait.
Pour être gentille après lui avoir ôté la bouteille. La bouteille était une concurrence
directe à son être de grosse femme épousée, comme si tout avait rapport à elle. Elle est le
cœur de la maison. On ne peut pas tout prendre et il aurait voulu l’être un peu aussi
plutôt qu’être surnommé comme une cerise enveloppée de mauvais chocolat. Elle ne le
fait pas exprès. L’usage raisonné des mots est le palier supérieur à l’usage de la parole.
Chaque « Mon chéri » est un coup de poinçon dans la chair insensible de ses cuisses.
La lumière électrique inonde la pièce d’un coup et l’homme cligne des yeux. Une larme
perle encore et coule à la même ridule avant de se perdre cette fois derrière l’oreille. Elle
se penche et la joue froide se frotte à celle de l’homme. Deux mains froides sur ses épaules
et il en caresse une pour la réchauffer. La femme saisit les poignées et fait rouler le
fauteuil avec délicatesse jusqu’à la cuisine. Elle va préparer le déjeuner en lui racontant
son matin. Le couple s’éloigne jusqu’à disparaître dans l’obscurité du couloir et lui
pense :
Je commence après déjeuner.
Le buckaroo et son Anglaise se servent un bourbon face à la cheminée.

*

PROULX FAMILY RANCH, CARBON COUNTY, WYOMING

J’avais beau être saoul comme une vache, quand la Chevy a bouffé la congère, les trois
secondes trente centièmes m’ont paru une éternité. Ensuite, mon cerveau a eu le temps
d’énumérer le p’tit nom de toutes les filles que j’ai eues avant de me briser la colonne
jusqu’à la bite. Heureusement qu’Ed, le chef d’équipe, rentrait par la piste Nord sinon
j’aurais crevé comme ces vieux bisons en plein hiver, face au blizzard. J’étais un sacré
morceau alors je ne suis pas tombé dans les vapes de suite. Et ma tête a recommencé ses
conneries avec cette chanson ringarde entendue plus tôt dans le juke-box :
« You’re just too good to be true, can’t take
my eyes off of you… »
C’est la serveuse qui nous emmerde avec ça. Elle dit que ça lui met du soleil au milieu
du bluegrass. Bien sûr, j’ai pensé à elle, mon Anglaise, et j’ai passé le cap du bourbon de trop, arrosé à la bière parce que ça donne soif, celui qui te pousse au suivant. Le bourbon me va bien,
surtout quand je me gèle les burnes sur le cheval et que j’en verse dans le café. Ce soir-là,
j’ai déconné. Je me demande comment la Gloria est parvenue à cette effraction
de ma discothèque mentale. C’est au moment précis où ces jambes m’appartenaient encore
en propre que je suis tombé dans les pommes au lieu de me tabasser la tête pour rester
éveillé parce que tu sais comme il peut faire froid sur les plaines les jours de vent du Nord
quand tu n’as pas enfilé la bonne paire de bottes et que les surbottes en peau ne suffisent
pas. Le froid extérieur. Et le froid intérieur quand je me suis réveillé quelques jours
après. La raideur et l’absence de douleur quand tu plantes la fourchette de l’hosto dans
une cuisse de ton futal.
Le problème avec Ed, c’est qu’il est moins large qu’aucun de nous mais qu’il nous écrase
au litrage de booze. Je pense que les charognards ne voleraient pas après son foie. Je
disais donc qu’il nous aligne tous au bar et il a mis un putain de paquet de temps pour
quitter le rade et prendre la piste. Le Vieux là-haut avait quelque chose contre moi pas de
ma connaissance, ou un message exemplaire à passer à des potes pas de ma connaissance, ou
bien encore il avait besoin d’un retour à l’ère du missionnaire sobre et sans effet. Bref. Je
suis en fauteuil et j’ai perdu des doigts de pieds à droite et le pied gauche, le pied de
porc, le panard à Satan, celui qui porte bonheur quand on marche dedans. Et je peux
faire des nœuds avec ma queue, elle ne me sert plus à rien. Je ressemble à un bœuf mal
fini dans un caddy de véto.
Il me semble évident à l’aune des souvenirs de cette soirée que mon Anglaise m’a rendu
dingue. Elle travaillait depuis deux mois au ranch. J’appartiens à l’équipe permanente qui
embauche les garçons vachers saisonniers de l’été. Quand la neige tombe comme les dollars
dans les poches du patron en période d’abattage, il n’y a pas grand chose à faire,
excepté le soin des bêtes. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a un max de boulot mais qu’on
est rassemblés autour du ranch et de ses dépendances, on n’a pas besoin de partir
établir des campements temporaires à des centaines de kilomètres pour la pâture estivale.
L’hiver, c’est pépère et on organise une soirée tous ensemble de temps à autre. On va
au Go Buck’ pour boire, manger, écouter de la musique au juke-box, boire, s’engueuler, se
battre, balayer le verre cassé, boire encore, s’embrasser comme des morons et rentrer. Si
tu crois qu’on peut vivre les uns sur les autres sans avoir ce besoin vital d’évacuer les tensions.
C’est fou qu’il ait fallu attendre que je sois en fauteuil pour réaliser à quel point nous
étions quotidiennement dans le concours de bites. Le patron disait avec raison : « Quand
big Dick s’endort, les troupeaux dansent. » Lui vient à notre soirée deux ou trois fois l’an et il
nous sert un petit discours qui nous frise le poil à chaque fois. On le connaît son laïus, la
chance tournerait s’il ne le déclamait pas avec sa bière dans une main et le chapeau sur les
yeux. Je le soupçonne de ne pas apprécier trop les mondanités mais nous, il nous aime
bien et ça marche. Ensuite, il ôte le chapeau et la fête peut commencer. Alors ce soir là,
c’était une simple soirée mensuelle. Cette Anglaise, c’est une biologiste nous avait-il
expliqué, assortie d’un diplôme de comptabilité et elle est là pour optimiser le rendement
tout en préservant la qualité de la viande. Ouais, chez nous la viande c’est du
muscle et pas de l’éponge macérée dans du sang clairet, du délicieux avec de l’oignon frit
et de la sauce aux herbes, de la viande qui te tient au corps, le vrai carnage biblique
qu’offre la vie à chaque sacrifice. Je disais donc que mon Anglaise avait expérimenté une
technique de croissance naturelle sur des bœufs dans une entreprise d’élevage biologique
et le patron qui ne passe pas ses journées à rien faire a repéré l’étude sur
Internet avant de l’embaucher au départ du précédent biologiste. Le patron n’est pas un
scientifique et il a toujours eu besoin de quelqu’un dans le genre à ses côtés, un gonze
qu’on trouvait grassement payé à rien foutre et qui nous rendait tout notre mépris sauf
quand il était seul.
— Miss Jenny Peacock, a-t-il glissé.
Les clins d’œil et un cri d’oiseau ont fusé quand il nous l’a annoncée arrivant deux
semaines plus tard. Mais c’était plus pour blaguer qu’autre chose, le patron est veuf
avec deux grands enfants partis pour leurs études et rien d’autre ne compte que sa
défunte épouse, ses gosses, son ranch et son cheval. Il va à l’église méthodiste le dimanche,
ce qui ne l’empêche pas de savoir le cœur de ses hommes. Il nous a prévenus :
— « A priori, j’en ai besoin même si c’est une satanée gonzesse. Ne me la faites pas
déguerpir avec vos tours à la con. C’est une Anglaise et avec les Anglaises on ne sait
jamais si c’est du lard ou du cochon. Mouais. Les nôtres leur ressemblent encore. Peut-être qu’une biologiste nonne, premier degré et française, ça l’aurait fait mais il n’y en avait
pas. Miss Peacock, j’en ai besoin. Tais-toi, Ed. Que le diable la chatouille ou non, laissez
tous vos putains de pieds dans vos bottes et vos ceinturons bouclés. »
Moi, j’ai toujours aimé les bonnes tranches de bacon mais le patron ne jurait quasiment
jamais alors ça voulait dire qu’il faudrait bien se rappeler de ce qu’il avait énoncé. Et je le
soutenais entièrement dans ma tête d’abruti fou des bêtes à cornes.

Elle est arrivée et c’était une bête à cornes. Qu’elle soit parfaitement belle m’aurait bien
arrangé. Son souffle n’aurait pas même rencontré le mien en disant bonjour le midi.
Mais c’était une bête à cornes. Je me suis garé un peu agacé au parking de l’aéroport et ne
lui ai prêté aucune attention quand elle a passé la douane, je matais à fond un cul bien
moulé dans un jean de chez nous. L’Anglaise n’était pas bien grande et j’étais toujours
plongé dans mes méditations quand j’ai entendu qu’on m’appelait. Elle m’a dit en
pointant un doigt sur ma pancarte :
— Qui cherche trouve, et qui frappe à la porte sera invité à entrer.
Hein, ai-je répondu. Et j’ai baissé un peu la tête avant d’être cloué sur place par son
regard de bisonne des plaines. Des bisons, il n’y en a quasiment plus, rapport à avant. On
les a tous tués et ceux qui restent sont à la limite de la domestication, un peu comme les
Indiens. Gamin, mon père m’a amené sur la conduite d’un petit troupeau d’un pote à lui et j’ai appris qu’il fallait mener le cheval à l’inverse de la direction dans laquelle tu voulais
voir aller le bison. Je ne m’y appliquais pas trop mal et mon père s’est un peu éloigné.
C’est là qu’elle m’a chargé. Ces bestiaux sentent tout et la vieille bisonne est arrivée
sur moi à la vitesse d’un vent de sable. La jument s’est cabrée et je suis tombé devant
cette masse galopante aux yeux noirs. Elle allait m’écraser et je fus incapable de bouger,
la regardant religieusement, attendant qu’elle venge tous ses fantômes en broyant ma cage
thoracique. Elle a stoppé tout net dans un petit nuage de poussière qui s’est évanoui à
quelques centimètres des herbes sauvages. Ses yeux n’étaient plus noirs, et ils m’ont
transpercé. Puis j’ai vu sa langue bleue, elle a attrapé une touffe d’herbe avec et s’est détournée
en mâchant.
Cette nana, c’était ma bisonne. Petite et massive, avec des yeux clairs dans lesquels
nageaient des créatures de fond de canyon.

Va pas croire, j’ai repris mes esprits dès l’analepse vers ma bestiasse de bisonne.
Quoi ? Bien sûr que c’est à toi que je parle, depuis le début. On est comme deux tas dans
un fauteuil roulant, on ne peut plus faire de cheval, le bowling c’est fini, tu ne joueras
plus les Tarzan aux fenêtres des dames. Moi, je suis jeune et je peux toujours les asseoir
sur mes genoux et rouler à fond la caisse. Bon, tu comprends que je n’avais pas envie
d’avoir l’esprit tout confus alors qu’elle descendait à peine de l’avion. Et puis elle
m’a énervé avec sa citation de mes deux alors j’ai répondu :

— C’est vous, Jenny Peacock ?
Je détestais son nom et m’étonnais que le patron ait pu la recruter malgré ses compétences.
— Évidemment, je sais lire une pancarte, garçon. P’tain, vous êtes tous grands comme
ça ici ?

— Ne vous inquiétez pas, on vous trouvera un joli poney.
Elle m’a fusillé d’un regard gros calibre et j’étais très fier de moi.


Pendant que je te raconte, je m’amuse à cabrer le fauteuil, OK ? Au début, je me suis
bien pété la gueule. La tronche en croix et le cœur qui saigne, mec. Allez, je t’en prie, fais-moi
sortir de ce fauteuil, rêve un peu et fais m’en sortir que je me lève pour toi. Tu pourrais me nommer Lazare, ça irait bien avec ta littérature. Ça marche si je t’implore ?

Le buckaroo se jette au sol et se redresse d’un bras, les yeux implorants au plafond de
l’immense mobile home dans lequel il est installé. Son patron n’a pas supporté de voir
un de ses hommes en fauteuil et lui a ordonné de continuer à travailler au ranch sinon sa
femme fendrait sa pierre tombale chaque nuit et s’amènerait avec tous les saints des derniers
jours pour le tourmenter d’avoir laissé boire.
— Je ne sais rien faire d’autre que monter et m’occuper du bétail.
— Tu auras une rampe sur la caravane. Tu sauras très bien prendre soin des hommes. Ce
n’est pas bien différent des bêtes et tu t’habitueras. Faudra gérer l’économat des déplacements
vers les pâtures, tu sauras faire, et puis tu prépareras les repas et ils crieront tous : Kiss the cook, buckaroos !
— Merde, patron, chui pas une gonzesse. Je ne sais pas faire à manger comme la vieille
Darla.
— T’es désespéré, d’accord, mais reste poli avec les dames, fiston. Darla t’adore et elle te
prendra en stage au Go Buck’ pour t’apprendre à nourrir les affamés.
— Pardon.

— Il n’y a jamais une gonzesse qui ait fait à bouffer pour mes mecs sur les pâtures en
saison.
— Ouais, je sais.
— Ne laisse pas ta main gauche prendre ta droite. En plus, tu auras le câble et un ordinateur
raccordé à Internet.
— Merci.
Quand j’ai écrasé la congère, la dernière femme à laquelle j’ai pensé, ce n’était pas ma
mère mais ma bisonne. Je n’ai pas fini de t’expliquer comme elle était roulée, parce
qu’elle était petite et massive, promesse de stabilité quelle que soit la situation, mais pas
seulement. Ses mains étaient charpentées et déliées, adaptées à ses seins roses que j’aimais
bien même s’ils étaient tout petits, ou peut-être parce qu’ils étaient petits, ce que je
ne m’explique pas puisque les gros bobs et moi avons toujours été copains, mais surtout
elle avait du cul. Le travail en plein air, c’est bon pour les gonzesses et, de ce fait, elle était
tonique. Mais elle avait du cul avec un peu de gras dessus, genre quand tu la tiens pendant
qu’elle te fait l’amour, tu peux la prendre à mains pleines pour bien l’ancrer. Bon sang.

Sur le chemin qui nous ramenait de l’aéroport, c’était plié. Je n’ai pas vraiment compris
pourquoi je lui plaisais, mais j’ai compris que je l’avais énervée et qu’elle m’en ferait baver
des ronds de chapeaux mexicains, rapport à la blague sur le joli poney. Au volant, je frottais
ma barbe de trois jours, il n’allait pas falloir oublier les consignes du patron. Dès les
premières présentations avec l’équipe, j’ai surveillé les yeux des mecs pour être certain
qu’il n’y en aurait pas un qui la toucherait avec. Bien sûr, ça a foiré. Ed m’a glissé que
j’avais l’air d’un lapin sur une planche à découper et ça aussi ça m’a mis les nerfs. Elle a
été très sérieuse quand le patron l’a accueillie dans les bureaux. Le ranch est séparé en
plusieurs bâtiments et je l’ai d’abord amenée voir le boss. Mais ensuite, en faisant le tour
des gars présents, oh mon Dieu, comme elle tortillait du cul. Le pire, c’est qu’elle l’aurait
fait en souriant, personne n’aurait fait attention ou bien ils l’auraient prise pour une
chaudasse. Non. Tout dans son visage était fermé, genre : Regarde mon cul, tu l’auras
jamais et maintenant on va bosser. Le message c’était ça.

On s’était bien cherchés depuis son arrivée et, ce soir-là, il y avait tellement de tensions
entre nous que ça a explosé dans son bureau. Elle m’a provoqué en me traitant de bouseux
alors j’ai saisi son bras.
— Ah. Quand même.
C’est ce qu’elle a dit dans un sourire impitoyable et j’ai compris qu’elle m’avait
traîné jusque-là par la peau du cul, jusqu’à ce moment précis où je l’avais saisie et collée
contre moi. Elle m’avait roulé dans la paille avec ses yeux, son gros petit derrière sautillant
jusqu’à ce que je la touche et qu’elle me foudroie. Elle était chaude. Je veux dire
qu’elle était vraiment chaude.
Je l’ai légèrement soulevée pour lui donner le baiser le plus âpre de ma vie. Le baiser de la
soumission et de la possession, celui que tu n’oublies jamais. J’aime faire l’amour par
terre, m’a-t-elle dit, mais le boss revient dans une heure et je dois faire le point sur les
femelles avant. C’est ce qu’elle essayait de me dire quand ma langue la laissait respirer.
J’avais la trique, la plus grosse, celle sur laquelle tu te cabres pendant une demi-heure
si tu ne peux rien en faire, celle qui fait mal, celle qui te fait sentir vivant et mort. Elle m’a
serré dans ses bras et murmuré : Ce soir, après la fête au Go Buck’, ce sera meilleur.

Être écrivain et profaner son fantasme. Je n’y comprends rien. Reste dans ton fauteuil à
rêver à ma Jenny Peacock, à ta petite voisine, rousses comme la bête à cornes, la peau
laiteuse et le cul gras. Faire l’amour, c’est retrouver sa cabane primitive et je resterai un
exilé du corps pour toujours.

Tout aurait été trop beau. Elle n’est pas venue. Elle était au téléphone avec l’Angleterre
parce que sa grand-mère était morte. Je ne l’ai pas reconnue à l’hôpital, elle avait le
regard accablé par la culpabilité et le chagrin. Je me suis demandé si elle n’était pas un peu
hystérique, ce n’était pas sa faute. Les premières semaines de sa présence sur le ranch,
j’avais bien vu qu’elle n’hésitait pas quant aux conseils d’abattage ou de quarantaine.
Une bête est une bête, disait-elle. Et je pensais, toi t’es une sacrée bisonne, chérie, et
puis je me frappais pour en faire sortir l’obsession, me convainquant que l’idée
d’elle me torturait et non la femme. Jusqu’au midi dans son bureau où j’aurais pu me
nourrir de toute sa viande. C’était dingue. Je me suis obligé à ne pas la voir jusqu’à ce que
je ne voie plus qu’elle. Et elle m’expliquait à genoux au pied du lit qu’elle m’aimait totalement
sans savoir pourquoi. C’était pathétique et ça blessait mon côté viril. Sans
l’accident, nous nous serions aimés, comme deux titans font l’amour au creux d’un vallon
en craignant que la colère d’un quelconque dieu mythique ne provoque le chaos définitif.
Les jouissances auraient laissé place au silence et chacun aurait rejoint sa grotte. Lors
de sa première visite à l’hôpital, elle m’a dit qu’elle avait dû partir dès le lendemain de
l’accident pour les funérailles de sa grand-mère, que je n’étais pas une bête, qu’une bête
reste une bête et qu’elle pourrait m’aimer, puis elle a ôté son chemisier et son soutien-gorge.
J’ai ri et elle en fut blessée à son tour avant de tendre la main parce que les monstres s’aimantent.

(c) Marie Van Moere
Ajaccio,
de septembre 2013 à septembre 2014.

BUCKAROO est paru en 2014 aux éditions numériques E-Fractions dirigées par Franck-Olivier Laferrère, collection Hors Format.

Couverture Eugène Pwcca

DELIA FACE AU PORT (2016)

Delia marche dans la rue Fesch. Elle porte aux pieds une paire de richelieu vernis noire avec un talon de 9,5 cm. Ce ne sont que des Repetto mais elle prend garde aux interstices des pavés et aux merdes de chiens qui constellent le passage de la rue piétonne et pourraient abimer ses talons. Une vague de touristes retraités arrive de face. Malgré ses 45 kilos et son mètre soixante, Delia ne se poussera pas, la vague devra s’ouvrir devant elle. Ça parle allemand et, en dehors de Marlène Dietrich, Delia vomit les Allemands sans savoir pourquoi. Comme une allergie. Le temps est lourd. Les journées d’automne à Ajaccio sentent souvent les angoisses étouffées que le soleil n’a plus la force de masquer. Il y a dans le ciel des nuages bouffis et humides. Si Delia pensait, elle ne se dirait rien de plus en les observant que :

– De gros Arabes poisseux au hammam.

Delia n’est pas une jeune fille apte à penser et cela lui rend bien des services au quotidien. Exister lui importe peu, elle vit et elle brille quitte à marcher dans le vent mais jamais dans la merde et toujours en chaussures qui coûtent une blinde. Là, quand même, les richelieus pèsent autant que des pompes de chantier. Il fait lourd. Delia ôterait bien sa fine veste de cuir mais la garder à la main ou sur le sac casserait sa silhouette. Les couleurs sombres mettent ce qui reste de son bronzage estival en valeur. Elle porte un shorty et un soutien-gorge push-up Princesse tam.tam, un serre-taille Aubade. Si elle était dodue, la sueur inonderait l’ensemble d’auréoles sombres comme le sang. Delia est gaulée à faire pâmer les voyeurs d’Instagram. D’un gracieux mouvement de tête, elle balance sa chevelure blonde sur son épaule gauche. Elle compte plus de 14 K Instagramers parce qu’elle a la taille fine, un beau gros cul qui doit bien peser le tiers de son poids total, de longs cheveux et la science photographique pour choisir l’angle de vue de son corps ou des paysages corses. Les gens adulent le sexe et l’argent ouvertement aujourd’hui. Plus besoin de se cacher derrière un quelconque culte païen.

Les retraités sont descendus d’un bateau de croisière bleu marine qu’elle a vu dans l’enfilade de la rue des Trois Marie. La perspective en plongée le place au-dessus des immeubles de la vieille ville. C’est monstrueux à bien y regarder. Beau et terrifiant à la fois. Quant à la vague compacte au milieu de la rue Fesch, elle n’est qu’agaçante et ne laisserait plus un pélot dans les commerces à en croire les patrons. Comme dirait sa mère qui lâche des milles et des cents chez ses amies boutiquières, la saison durerait toute l’année, elles trouveraient quand même à se plaindre. Delia n’ira finalement pas au contact de la vague, elle souhaite faire une entrée la moins chiffonnée possible. Virer dans la rue de gauche, l’air est plus épais à avaler qu’une coulée de radium ou une giclée de sperme chaud au fond de la gorge. Ange-Ma » adorait qu’elle avale et elle lui jouait bien qu’elle adorait ça elle aussi. Tout dépend du contexte, comme aujourd’hui. Delia pense à la mère de sa mère qui crachait sur sa propre descendance qu’elle ne se serait pas corrompue pour deux œufs avec les Italiens pendant la guerre. En échange de quoi, elle s’est prostituée toute sa vie dans la sphère domestique des petites compromissions quotidiennes. Les chiennes ne font pas des chattes. Delia doit subir à fond pour garder la place sur le piédestal ajaccien. Elle arrive à la porte cochère de l’immeuble de Santu.

La porte blindée donnant sur le palier s’ouvre quand elle appuie sur la sonnette et elle s’avance dans un petit vestibule face à une seconde porte en bois massif. En haut à gauche, elle aperçoit une installation vidéo.

– Santu, ouvre-moi.

Il ouvre la porte en grand.

– Delia. T’ouvrir ? Mais bien sûr, ma chérie. Entre.

Elle avance d’un pas. L’appartement est nu, comme Santu qui bande déjà, très à son aise. Delia dévie son attention vers la vue de l’appartement sur le port de commerce d’Ajaccio. Le bateau de croisière des retraités schleus de la rue Fesch est à quai devant les immenses baies vitrées du salon. C’est un énorme Mein Schiff. Le père de Delia, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie, dit toujours à propos de ce bateau : « Grattons-nous le cul, ça prolonge la chance. Demain, les Schleus du Meineuh Chip vont larguer leur fric dans la ville. » L’appartement de Santu est au quatrième étage et il semble encore quelques niveaux plus bas que le pont supérieur du bateau. Quelques croisiéristes sont au bastingage. Loin, noirs et flous comme des oiseaux de malheur. Delia ne saurait dire à quel point, à moins qu’elle se trompe. Son jugement est biaisé. Elle ne sait pas où ni comment regarder alors elle scrute la pièce, fait comme si tout était normal, ce qui amuse beaucoup Santu. Aux murs du salon, huit reproductions grand format de photographies d’Araki. Toutes sont des shootings de femmes japonaises ligotées et soumises. Delia a entendu dire que lors de séances, les femmes pouvaient se mettre à pleurer, soulagée de s’abandonner, en éclipse totale de leur psyché. Normaliser la déviance est la protection des peureux. Le salon est meublé d’un écran plat 65 pouces, d’un canapé quatre places en toile beige, d’une table basse carrée de plus d’un mètre de côté, d’un très beau tapis oriental. Sur la table basse, trois cordages en fibre naturelle. Une porte ouverte à courte distance à main gauche, sur la table de la cuisine, une plaquette de quatre cachets bleus, des restes de coco et une demi-bouteille de Saint-Georges en verre. Delia ne sait plus si elle doit avancer ou non et l’indécision va la laisser précisément là où elle est alors elle franchit largement le seuil jusqu’au milieu du salon et balance sa chevelure du côté gauche.

– Tu prends mes affaires ?

– Je dois te fouiller, chérie.

– C’est pas utile.

– Oh que si.

– Putain, Santu, pour qui tu me prends ? Pour une des pétasses soumises que tu as au mur.

– Tu ne veux pas ma réponse. Et c’est du kinbaku-bi. De l’art.

– Sérieusement, je m’en branle. Si tu me fouilles, j’me casse et c’est tout.

Il claque la porte intérieure derrière elle. Il sent qu’elle a peur. Elle est impressionnée. Il est content. Santu passe un bras autour de sa taille et se colle contre elle, place son sexe entre ses cuisses et lèche ses lèvres en une fois. Comme un lion. Delia déteste qu’un homme lui bave dessus.

– Qu’est-ce que t’as, là ?

– Un serre-taille, pour mettre mon cul en valeur. Tactique.

Santu prend sa main et l’invite à s’assoir sur le tabouret haut face au bateau. Delia voit des passagers du bateau flâner sur le ponton. Elle pose délicatement son sac sur la table basse et se hisse sur le tabouret.

– Le vitrage est filmé sans tain. Tu peux admirer la vue, te laisser baigner par la lumière du jour, en toute discrétion. J’y passe des heures depuis que je suis là.

– Au point où j’en suis. Tu m’offres à boire ? J’ai soif.

– Après tu iras aux toilettes.

– T’as peur d’une douche à la pisse ? tente Delia qui redresse la tête.

– Reste assise, ma belle. C’est mieux. Il n’y a rien à boire d’autre que de l’eau. Et j’ai pris du Viagra. Pour durer longtemps, c’est mieux que la dope.

Delia transpire, l’appartement est trop chauffé. Les tâches de sueur sur sa robe pourpre s’étendent. Elle le sent sous son cuir qu’elle enlève et jette sur le canapé. Elle se garde bien de poser des questions et attend que Santu la baise, comme prévu. Il bricole près du téléviseur et lui montre l’écran d’un iPad.

– Voilà ! Regarde.

L’écran plat affiche quatre fenêtres, une vue de l’extérieur de l’immeuble, une vue du palier d’étage, une vue entre les deux portes, une vue du salon. Sur l’iPad, il ouvre une fenêtre qui affiche le film du salon sur le téléviseur. Delia regarde le couple à l’écran, la fille résignée, le gars sec avec une bite de chien.

– Je ne risque rien avec toi, hein ?

– Bien sûr que non, surjoue-t-elle. Moi, je suis contente de te voir et, comme je te l’ai dit au téléphone, ma famille s’excuse.

– N’en parlons surtout pas, tu es là et c’est magnifique. Les affaires sont pour plus tard.

Santu s’agenouille devant elle et place les mains sur les genoux toniques de Delia. Il repousse la robe, attrape le shorty. Delia se lève un peu sur ses jambes et Santu fait glisser le shorty sur les chevilles, le renifle et l’envoie sur la table basse. Il renifle ensuite les cuisses et s’approche du sexe de Delia qui réprime un frisson. Santu ouvre les lèvres de Delia avec son nez. Delia pousse un petit cri et se dégage.

– Tu as peur ?

– Je ne suis pas parisienne. Je n’ai peur de rien. J’ai juste hâte que tu me prennes.

Delia laisse penser qu’elle a peur en niant complètement. Sa mère lui a enseigné quelques stratégies qui laissent croire aux hommes qu’ils sont les maîtres. Elle est juste écœurée, en fait. Santu sourit.

– N’en fais pas trop. Il ne faut pas. Avoir peur. Tu sais bien qu’on a besoin l’un de l’autre, maintenant.

Il se tait trente secondes, fourrant à nouveau son nez dans Delia.

– Et les Parisiennes sont géniales comparées à toi, pintade. Je vais t’attacher, murmure-t-il en lui attrapant le poignet.

Cette fois, Delia le repousse et tombe du tabouret. La vélocité de Santu lui permet de la saisir par les cheveux. Il amortit sa chute avant de la tirer en arrière et de l’allonger sur le tapis. À genoux sur elle, il la frappe à main ouverte, Delia ne voit que le sexe pendant au-dessus d’elle telle une troisième jambe, effleurant la robe à chaque claque. Tandis qu’il se lève, elle racle le sol pour s’enfuir à nouveau. La famille n’a qu’à se trouver une autre pute. La chute et la volée qu’elle vient d’encaisser ont déréglé tous ses repères, elle s’affale lourdement. Santu la retourne avant de la frapper à nouveau à coups de gifles mesurées, à rythme lent.

– Ça, c’est pour te rendre l’humiliation d’avoir préféré l’autre gros. Ça ira mieux après.

Santu stoppe sa litanie de baffes. Delia geint, elle saigne du nez. Des mains, elle effleure son visage pour s’assurer que tout y est bien en place. Santu la tracte par les aisselles pour la ramener au milieu du salon face au port.

– Tu vas tacher mon tapis.

Il déchire la robe dans le dos de Delia et la jette. Le voile pourpre ondule dans l’air chaud du salon avant de se poser magnifiquement sur un coin de parquet puis de s’étaler comme la nuit sur la beauté des femmes. Delia tente de se tenir droite mais elle souffre. Son nez coule alors elle articule « mouchoir » pour Santu qui lui ramène une serviette humide et fraîche de la cuisine. Delia tamponne son visage pendant que Santu dégrafe le soutien-gorge push-up.

– Il faut les libérer ces seins. Ils seront bien plus beaux entre mes cordages.

– Sale connard. Ne me fais plus mal.

– Tu as eu ta dose, lui répond-il de la cuisine. Maintenant, tu te relaxes, chérie, tu vas adorer. Tu me remercieras ensuite.

Elle reste là, le nez gluant et les cheveux emmêlés. Ses gros seins pendent sur son ventre. Elle parvient à se tenir droite pour leur octroyer leur vrai visage, la paire de seins pleine et large qui a fait son succès auprès d’Ange-Marie la première fois qu’ils se sont rencontrés. Sa mère les lui a offerts pour ses seize ans. Elles sont allées à Nice ensemble pendant les vacances de Noël de son année de première, discrètement, et l’été suivant Delia pétait les scores à la paillote du Week-End. Delia sanglote et ravale tout quand Santu revient. Elle fait semblant de soulager ses tuméfactions avec la serviette. Il s’agenouille devant elle et avale un cachet de Viagra.

– Qu’est-ce t’as, t’es impuissant ?

– T’étais en retard, j’en ai pris un il y a plus d’une heure alors je double la dose. Certaines filles sucent aussi bien qu’elles vipérinent, ça oblige les hommes à tout faire pour tenir leur rang au concours de bites local. Vous donnez d’un coup de langue et reprenez de l’autre. Non, dans mon cas c’est pour mieux prendre mon pied, Delia. Et on sera quitte. Tiens.

Toujours au sol, elle boit un peu au même verre et le pose à terre. Elle se console en imaginant briser le crâne de l’allumette brune et nue qui se relève et bombe le torse. Elle étouffe un petit rire entre sa morve et le sang dans son nez parce que Santu la domine en faisant bouger son sexe. Sa mère lui a dit que ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Quelle abrutie. Si papa savait, songe-t-elle. Mais il sait, bien sûr. Delia se sent très seule et très lâche.

– Tu sais que la Corse est le département qui utilise le plus de Viagra ? C’est prouvé, hein ! On ne peut pas tous être impuissants, quand même.

– Je m’en fous, Santu, qu’on en finisse. Ne sers pas trop fort. Tu es sûr que personne ne doit venir. Je ne veux pas qu’on me voie comme ça.

– T’inquiète. Allonge-toi.

– Je vais prendre un quart de Lexomil d’abord.

– Pas besoin.

– À chacun sa dope.

Delia rampe et se relève en posant d’abord les genoux par terre. Debout à son tour, elle soutient le regard de Santu et descend lentement sur son cou, s’attarde sur son plexus et descend toujours jusqu’à observer le sexe de Santu, long, droit, pointu. Le gland est rose très foncé. Il bande à mort. Il va lui faire mal. Aujourd’hui, demain et dans un an. Elle le sait. Ange-Ma » avait un sexe épais et rond, beige, pas trop long.

– Dépêche-toi, souffle-t-il en saisissant les cordes avant de se replacer devant la baie vitrée et le paquebot.

Elle ouvre son sac et se tourne vers Santu. Il est à contre-jour. Les cordages pendent à sa main gauche. Dans son dos, un horrible masque japonais tatoué ouvre une bouche rouge et dentue qui se moque de Delia. La main dans le sac, elle hésite entre la plaquette de Lexomil et le renflement dans la doublure décousue. Choisir, franchir un seuil, être liée ou déliée. Elle n’a pas l’habitude de réfléchir. Il va se retourner, elle verra ses yeux. Le masque japonais bouge, Santu s’impatiente et s’étire. C’est interminable, ça dure dix secondes. Delia prend le petit Glock 26 entre la doublure et le cuir du sac, le pistolet qu’Ange-Marie n’a pas eu le temps de sortir de sa sacoche quand Santu l’a fait abattre à la kalach ». Santu l’aperçoit dans le reflet de la baie vitrée. Les regards se croisent. Il y a des passagers sur le bastingage du Mein Schiff. Delia tire. Ange-Ma » lui a appris. La balle perfore le cou de Santu quand Delia visait le cœur. Le double vitrage n’explose pas quand la balle ralentie par la chair de Santu l’atteint. Une étoile se forme. Les passagers vaquent. Delia ne voit rien. Elle sait qu’elle a touché Santu, la détonation résonne encore dans son cerveau. Elle colle son dos au mur et heurte une photographie d’Araki et attend que Santu se vide sur le tapis et arrête de bouger. Il bande encore un peu. Ce n’est que ça, finalement.

Elle essuie rapidement ses traces avec son boxer, récupère la robe déchirée et va dans la chambre de Santu, se déchausse, enfile un jean qu’elle replie aux chevilles, se rechausse, attrape une chemise blanche ajustée. Elle prend un moment pour s’arranger, laisse ses cheveux partagés en une raie au milieu tomber sur ses tempes et ses joues, les fait bouffer un peu. Pourquoi je ne me presse pas ? Personne ne doit venir. J’ai tiré quand même. Oui, mais l’appart » est blindé de partout et tout le monde se tait quand il y a un boum ici. C’est toujours la mort qui appelle les pompiers. J’ai le temps qu’il faut à l’âme de Santu pour déserter son corps et s’enfuir par l’étoile de la baie vitrée.

– Ça va, Santu ?

Elle le repousse un peu du bout d’une de ses richelieus vernis, récupère le disque dur de la vidéosurveillance avec le boxer à la main, s’assoit sur le tabouret, observe le sang très liquide de Santu avancer doucement dans le tapis. C’est joli, ça ferait une belle photo sur Instagram, se dit-elle. Elle réfléchit à nouveau pour ne rien oublier, descend du tabouret, met ses larges lunettes de soleil et va à la porte.

– Tu vois, je me rends compte qu’il n’y a qu’une chose qui compte quand on a une vie de merde comme moi : les shoes, l’amour et la vengeance. Ça fait trois mais tu t’en fous maintenant, hein.

Sur le trottoir, Delia se noie dans la vague de touristes allemands qui retourne à bord du Mein Schiff et appelle sa mère.

First time I shot her I shot her in the side / Hard to watch her suffer / But with the second shot she died – Johnny Cash

(c) MVM – 2016

COLLINS MONOLOGUE (S)

Colonel Collins, West Point promotion ‘52, U.S. Air Force. Dans quelques jours, je serai aux commandes du Vaisseau spatial 107, alias Apollo 11, alias Columbia. Le meilleur vaisseau de tous. Dieu le bénisse.

A 33 ans, j’ai intégré le programme de la NASA au centre des vols habités de Houston. Mes recherches eurent pour objectif de perfectionner les combinaisons dans lesquelles nous devions vivre en impesanteur, ou survivre le plus longtemps possible dans l’urgence d’un sauvetage.

En 1966, je fus le premier à effectuer une double-sortie dont je faillis ne pas revenir. Par la suite, une excroissance vertébrale provoquée par une éjection antérieure m’interdit de vol. Pour récupérer mes facultés neurologiques commandant la jambe gauche, le doc’ m’immobilisa. Je collaborais sur la base aux avancées d’Apollo 8, 9 et 10.

Au Centre, on bosse tous comme des fous mais quand Slayton m’a annoncé que je partirai avec Apollo 11, je me suis senti récompensé par la Providence. Neil commande l’équipage, pilote Eagle. Buzz l’accompagne sur le sol lunaire et nous assiste.

Je pilote le module de commande et les récupère.

Aldrin et moi appartenons à la long gray line, la colonne vertébrale militaire du pays. Lui aussi est sorti de West Point, un an avant moi.

Sivis pacem, para bellum.

Nous avons gagné nos guerres, mais les Viets nous donnent du fil à retordre et d’autres conflits se présenteront. Dieu  sait comme la route est longue. Les premiers seront les derniers et nous sommes commandés par Neil, un civil. Dieu sait aussi comme Mister Cool est sacrément burné. Dans le fond, qu’il commande ne me dérange pas, contrairement au processus de sélection. Si on devait abattre chaque politicien à la moindre opinion adoptée dans un cadre électoraliste, les fossoyeurs auraient du boulot. Le Congrès a voté les budgets pour l’armement nucléaire à condition que la NASA pourvoie la patrie en images de rêve. Patrie est dans la devise de la gray line, alors je ne me pose pas de question comme me l’intiment les deux autres termes : Honneur et Devoir.

Je ne foulerai pas le sol lunaire. Soit. Dieu fasse que je nous ramène sains et saufs.

***

Michael, né à Rome, le jour de la fête d’Halloween, marié à Patricia, en France. Là-bas, j’ai appris à pêcher à la ligne.

« Regarde couler l’eau vers la mer. Elle ne coule pas différemment dans ton pays. », me disait le vieux en moulinant à chaque sortie matinale.

Je suis le seul Américain du trio qui ne soit pas né sur le territoire. Ça ne devait pas plaire à Nixon.

« Pas bon pour l’image, les p’tits gars. »

J’ai tellement déménagé que je me sens chez moi partout et nulle part. Je ne vois plus la Terre parce que le module est en orbite lunaire de l’autre côté, vers l’immensité.

Qualité des transmissions : 0 sur 5. Je suis trop loin.

Le silence, l’Espace et l’astre froid.

Dieu. Dieu ? Dieu.

Neil.  Je n’ai jamais su si ses blagues décalées naissaient de son sang-froid ou d’une certaine tension à expulser pour garder ce calme profond. Il a perdu une enfant. Il est déjà un peu mort.

Et moi, enfant. À chaque anniversaire, la croix et la bannière parce que je suis né le jour des citrouilles. Rob et sa bande m’appelait Pumpkin’ Miky. Et puis on est devenus potes parce que je lui ai éclaté sa tête. Comme quoi, quelques pains font plus que des heures de conversation. Pour le coup, je ressemblais une vieille pumpkin’ de novembre, il s’était bien défendu. Ҫa m’a motivé. Être le nouveau motivait. Ça m’obligeait au mouvement interne. L’instabilité géographique rend plus âpre l’appartenance au monde, trop de lieux en souvenir pour savoir lequel serait le meilleur.

S’attacher à l’existence et recréer sans cesse un système autour de soi.

Montrer qu’on est bon, incontournable, donc possiblement intégré car utile à la chaîne sociale.

Avoir un rôle à jouer. Non, pas un rôle, son rôle, le sien propre, et non forcément contre les autres.

Pourquoi ? POURQUOI ? Je voudrais rentrer. Michael, un silence de trou noir s’offre à toi et pourtant c’est le bruit dans ton corps. Je doute. Michael, pourquoi ne pas admirer les étoiles et te taire ? Je me tais. Non, tu parles tellement que tu ne t’entends plus. Les hommes ont toujours payé leur hybris et je suis aux commandes. L’outil par l’intelligence ou l’intelligence par l’outil. Non, pas ce film, cette propagande, cette lenteur, que c’est long, bordel !

Que c’est long.

Pat’ cacha mal sa joie quand je fus interdit de vol. La maisonnée revivait. Je voulais cette mission alors je me suis rétabli. Mais Pat’ n’a jamais été aussi belle qu’à cette époque. La ride du lion avait disparu, son visage n’était plus ce raisin séché par l’angoisse au matin des départs en essai. Les enfants s’étaient assagis. J’étais là. Elle pensait que je ne partirai plus.

Pat’, il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Je ne te parle pas de ce concours international : le premier à la bombe, le premier sur la Lune, la plus grosse fusée, la plus grosse, celui qui pisse le plus loin. Asseoir notre primauté, offrir un rêve accompli, que l’Américain soit conforté dans la légitimité des sacrifices passés, qu’il oublie la mine et le Vietnam. L’hybris. Je ne peux même pas te dire que je vois la Terre, je ne vois rien. L’Espace et le néant, l’infini et la futilité des milliards face à ce vide indescriptible. Il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Il ne les sait vraiment qu’une fois qu’elles sont en lui. Pat’, je t’ai promis d’arrêter les vols à mon retour. Je tiendrai parole.

« Tu serais allé chez les biffins, les cols blancs t’emmerderaient moins ! » : Père n’a jamais encaissé que j’opte pour les Volants, écaillant la tradition familiale. C’est drôle. À cette heure, je préfère crever en héros dans l’Espace que dans le bourbier vietcong.

Pumpkin’ Miky, il y a trop de bavardages ici.

Regarde devant toi. Quelle immensité, Seigneur.

Tout est ici, dans le module et autour de lui. Tu es l’unique à cet instant et nous sommes là en toi. Très vite, c’en sera terminé. Il faudra les récupérer. Tu es l’humanité entière alors tais-toi. Tais-toi, Michael. Mets de la musique.

Non, je n’aime pas la musique que Neil a embarqué ; je vais chanter.

What a fellowship what a joy divine leaning on the everlasting arms what a blessedness what a peace is mine leaning on the everlasting arms.

Leaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, safe and secuuuuuuuuuure from aaaaaaaall alarms; leaaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, leaning on the eeeeeveeeeerlaaaaaasting aaaaaarms.*

***

J’ai fêté mon 82èmeanniversaire. Presque toute la famille est venue. Pat’ avait préparé un repas français et nous avons veillé tard après le coucher des plus jeunes.

« Faut pas trop t’inquiéter, Pat’. Je suis un vieux bois sec. C’est costaud et même le feu n’y trouve pas prise. »

Neil est mort et Aldrin vit enfin son heure. Maintenant, il est le deuxième à avoir posé le pied sur le Lune. Le survivant. Le témoin. Neil lui a rendu le micro et la parole. 

Moi, je les regardais.

J’aime l’Espace et cette question absolue de l’existence des confins. J’aime aussi la pêche et le silence. Depuis toujours. Je n’ai chanté que deux fois : le jour de mon mariage et cette heure difficile où je fus seule avec l’humanité en moi. Ce n’est pas parce que tu n’ouvres pas le bec que tu n’as rien à dire. L’interlocuteur est une variable importante et je n’ai jamais eu envie de parler au monde entier. Que n’aurais-je pas eu comme emmerdements si j’avais posé ce foutu pied sur la Lune ? J’aurais pu continuer après notre retour. Mais cela aurait entériné le fait qu’être le troisième faisait de moi l’oublié. C’était Aldrin. La soif de reconnaissance et le narcissisme forment le lisier de nos vies terriennes.

Que reste-t-il au pied du cercueil ?

Neil avait prévenu : en aucun cas des obsèques nationales. Il a quand même eu droit, et nous avec lui, à Fly me to the moon durant la cérémonie. La tyrannie de l’image ne desserre jamais vraiment ses mains de nos cous.

Je compte bien partir pêcher encore longtemps sur mon petit ponton de Floride, attendant que Pat’ sonne la cloche du déjeuner. Elle souffre tous les jours. M’avoir avec elle à la maison l’a sauvée quand Mike Junior est parti. A chacun son tour de porter l’autre.

Que reste-t-il alors ? Avoir appris à se connaître sans faire de cette science intime un écho aux comportements de masse, avoir été fidèle à sa parole et à la parole donnée, accepter de se tromper, savoir s’arrêter quand il est l’heure, affronter les entraves qui, patiemment, vous nuiraient dans l’accomplissement de soi. J’ai pu m’envisager, parler à ma figure, cet autre, celui qui est moi et que je ne vois pas. J’ai su que nous étions concrètement inutiles. Notre mission offrait du rêve en échange de ces fameux budgets nucléaires.

Le chaos mais le rêve.

Le rêve.

Oui. Bien sûr. Le rêve à l’instant T. Le rêve et la fierté au visage des enfants. Dans l’étreinte de ma famille quand je suis rentré à la maison après la période de quarantaine. Le rêve dans le cœur de celui de mes enfants qui est mort et sa présence par son rêve dans le mien.

*Elisha A. Hoffman

(c) Marie Van Moere

Espace(s) numéro 9 – Thème : La différence – Publication du CNES/L’Observatoire de l’espace – mars 2013

Photographie par
Michael Collins de l’alunissage d’Aldrin et Armstrong en 1969

Le Mur de Bethsabée

Bethsabée Muchaud s’est tellement remise en question qu’après moult embrassades sans réel orgasme elle a pris forme de mur. Tout y était déjà : le matériau et la structure. Bethsabée écrit ; prête-plume professionnelle, elle gagne sa vie en construisant celle des autres dans la langue bétonnée dont ils ne jouiront jamais. « On ne peut pas tout avoir » est devenu la devise de Bethsabée, alors autant s’ériger en beau mur et dissimuler son nom dans le mortier. Entourée de piles de livres organisées par format pour en conforter la stabilité, Bethsabée pique un ouvrage en fonction du besoin. Quand les mots demandent du liant, elle se glisse dans les histoires de langue musclée. Si la structure générale du mur tangue un peu, par jour de grande fatigue acceptée ou de dépression niée, elle choisit une bonne histoire d’histoire dans laquelle la langue réalise l’exploit de se faire oublier. Bethsabée Muchaud est présente sans l’être et existe partout dans son mur de livres.

Tout de même, Bethsabée sort tous les jours pour frictionner ses passions internées au monde extérieur et puis il faut bien s’occuper du tout-venant, ravitaillement, administratif honni si l’Internet ne suffit pas et la voiture. Elle ne s’en sert que rarement pour de petits trajets, plutôt des longs, trois ou quatre fois l’an, quand la rédaction technique a trop abimé la surface du mur, quand ce travail de la langue d’un ou d’une autre sur elle est allé jusqu’à entamer sa propre surface, jusqu’à toucher d’une seule papille l’esprit de Bethsabée Muchaud. Dans ces cas-là, elle se rend au pied d’une montagne, en Suisse allemande souvent, parce que les Alpes françaises sont un trop-plein de foule et par esprit pratique : elle est germanophone. Habitante de Toulon, elle paie un check-up royal à sa Toyota Yaris essence mode manuel avant chaque voyage afin de s’éviter les déconvenues d’une panne au beau milieu d’un endroit dont elle ne saurait rien. N’étant pas à une habitude près, elle dépose la voiture dans son quartier de commerces, au garage de l’avenue Mirasouleou, et rentre en courant si elle ne se sent pas trop lourde. Dans ce cas, elle marche et se frotte vigoureusement les épaules pour en ôter la poussière et accueillir l’esprit du monde. Quand sa jambe est légère, la course se suffit à elle-même pour ce nettoyage. La transpiration dans le vent souvent soufflant dans la ville évacue les fanfreluches de son karma.

Ce matin, elle pèse trois tonnes. Le contexte l’envahit de tous ses remugles fétides. Un virus aussi noir qu’un grand corvidé s’abat sur la Terre en plus du réchauffement climatique modifiable à cinquante années de laps de temps. Dans cinquante ans, où sera-t-elle ? Et ce virus n’est-il pas déjà là ? Sans compter qu’hier la Saint-Valentin en célibataire a disparu dans l’écran de l’ordinateur. Elle a mis la dernière main au livre d’un Youtubeur fameux, ou fumeux, tout dépend de quel côté penche le niveau ; donner de la chair à ce garçon qui existe réellement dans le cœur des jeunes pèse telle une mauvaise pierre dans son jardin. Prête-plume, elle fait le job et Job ne renie pas Dieu, surtout qu’elle ne sait rien faire d’autre qu’écrire et conduire pour respirer au pied d’un ogre granitique. Elle ne grimpe pas, elle souffre du vertige. Au fond, la Saint-Valentin lui importe peu, le réchauffement ne la touche pas directement, le virus l’inquiète, Ninja Kev Ma vie digitale finira au pilon, c’est dans l’accumulation de mauvaises pierres qu’elle perd l’équilibre. Elle se décide et fixe un rendez-vous avec le mécano pour sa voiture. Il se montre particulièrement aimable au téléphone, il la prendra dans deux semaines puisque son départ est prévu pour le sept mars.

*

19 février 2020

Ninja Kev Ma vie digitale lui a particulièrement coûté si Bethsabée excepte la satisfaction de l’éditrice. La patronne positive allège toujours pour une part la charge mentale de son employée freelance auto-entrepreneuse. C’est bien le moins. Bethsabée n’a pas les moyens de voyager à chaque fin de livre, son livret d’épargne le lui interdit. En revanche, elle astique son intérieur de fond en comble avant de passer à autre chose. Le grand nettoyage de sa petite maison au vrai jardin sauvage rajoute à son contentement. Ce matin, au plus fort de son ménage, le portable sonne et Bethsabée, à genoux sur son plancher en pin, regarde l’écran qui frétille sur la table basse. C’est le mécano. L’image de l’affreux, affreux, Billy Joel et la mélodie de sa stupide chanson Uptown Girl ne lui sortira plus de l’esprit de tout le jour. Sa grand-mère paysanne, Polonaise immigrée en France et bonne à tout faire des bourgeoises de Sedan, n’a certainement pas vécu en uptown girl.

En début d’après-midi, elle déplie au soleil la tablette ronde en fer-blanc et sa chaise adaptée. Les mains sont craquelées, il faut les crémer. Il faut aussi écouter le message audio du mécano. « Je peux vous prendre demain si vous voulez, rappelez-moi. » Il faudrait aussi apprendre à s’exprimer correctement, mécano. Si tu manies bien les clefs, moi c’est la langue. Merde.

Bethsabée n’est pas idiote. L’interprétation des mots des autres en dit beaucoup et à l’ombre de son mur se tapissent les quelques désirs témoignant de ses flux hormonaux. Elle va ovuler, elle est donc excitée artificiellement et les mots des autres dansent la carmagnole dans son cerveau. Mieux vaut ne pas sortir aujourd’hui. Elle envoie un SMS :

Merci pour votre message. Malheureusement, je ne peux qu’honorer le rdv du 2 mars pour ma Yaris. BM

Réponse immédiate :

Dommage 😉 Et j’avais de la place, je vous ai appelée en première. Je ne voudrais pas vous laisser dans les soucis si on finit tous enfermés comme en Chine. David

Bethsabée replie tout son barda en proie à des tremblements incontrôlables. Pas une faute de français dans le SMS. Une pierre chute au sol. Elle la ramasse et la replace. Son corps se calme. Elle enfile ses baskets, pousse le portillon, remonte le chemin de la Providence et s’enfonce dans les sentiers du Faron. Elle gravit le mont jusqu’à la fauverie. Il est bientôt l’heure des rugissements du soir. La plainte des lions enfermés s’élève et Bethsabée tremble en chœur avec la colline et tous les petits animaux de la basse forêt méditerranéenne. Le grand mâle rugit et sa litanie freine les élans de tristesse de Bethsabée. Elle se nourrit des pleurs du lion et des lionnes et ce soir la louve enfermée à l’arrière du zoo joint ses hurlements à la litanie des fauves. Quelques corvidés effrayés s’envolent sans croasser des branches hautes comme de mauvaises notes de musique dégringoleraient d’une guimbarde. Quelques rares larmes perlent aux yeux de Bethsabée quand elle s’appuie à un frêle chêne vert. Les fauves sont prisonniers, les corvidés sont libres, elle est un mur. Sur le trajet du retour, elle perçoit d’autres de ses pierres échappées lors de l’hypoxie de la montée. Elle continue son chemin jusqu’à chez elle. Elle est un mur qu’aucun David ne fissurera.

Sauf qu’en redescendant, le David avait rappelé deux fois sans obtenir de réponse tant le réseau fonctionne mal au cœur des sentiers. À ce stade, perdue sur la corniche Escartefigue, Bethsabée réfléchit trop vite. Adieu les endorphines pour foutre une claque à la progestérone, son mur se dissout dans l’épaisse glaire de l’excitation de son ventre. Elle n’a pas eu d’hommes depuis plus de cinq ans et si l’un de leur genre l’a draguée, son mur sans fenêtre n’y a rien vu. Elle se sent donc draguée. Mais pourquoi ? Pourquoi elle, Bethsabée Muchaud, grande coincée devant l’éternel reniement, et sereine dans son asexualité ? Uptown girl caracole derrière ses fesses alors qu’elle sprinte jusqu’à son portail en évitant les voitures.

« Allô ! Oui, c’est mademoiselle Muchaud. Hein ? Bethsabée, oui. A quelle heure demain ? Vous avez donné mon rendez-vous ? C’était bien la peine de me tracasser avec ça ! Bien sûr que ça m’a tracassée, vous savez que mon emploi du temps est serré. Le 2 mars alors ? OK, comme c’était prévu donc. »

L’horreur pour un mur : s’engager sur un chemin et devoir le rebrousser. Trop de pierres sautent de l’édifice. Ça fait des trouées peu esthétiques en plus d’affaiblir la structure.

Au dîner, Bethsabée s’envoie une complète bouteille de médoc en avalant des pommes noisettes à la mayonnaise poivrée. Les yeux rivés sur France Info, elle décide qu’il est temps de s’informer de l’avancée du coronavirus baptisé Covid-19 par l’OMS. L’estomac plein et la bouche pâteuse ralentissent ses pensées sans l’empêcher d’imaginer un vieux Chinois acheter un pangolin les tripes à l’air pour le jeter au fond d’une marmite. Bethsabée court aux toilettes et vomit une bouillasse violine. De son mur jaillissent de nouvelles pierres à chaque spasme stomacal. Elle avale de la codéine et rampe jusqu’à son lit. Faudra appeler l’éditrice pour accepter un nouveau bouquin merdique dès qu’elle sera hors de la gueule du bois. Les hommes devraient rester à la place qu’elle a décidé de leur accorder depuis que l’autre l’a dégoûtée cinq ans auparavant, c’est-à-dire dans les romans.

*

Le temps de l’attente, du trouble, du doute, du rejet, du corps qui s’élève quand l’esprit lâche prise, de l’esprit qui bouillonne quand le corps se refuse. Les jours suivants furent beaux et Bethsabée oublia parfois ses lézardes en se pétrifiant au précoce soleil printanier. Hauts dans le ciel, les corvidés se répandirent. Bethsabée ne s’inquiétait pas outre mesure de la pandémie parce que le Var était épargné jusque-là et que les dangers arrivent plus vite quand on ouvre la porte pour les accueillir. Le grand privilège de lectrice de Bethsabée étant d’être préparée à tous les scénarios possibles, elle remplit ses placards de ce qui suffisait à la subsistance d’une personne comme elle, petite, mince et pas difficile. Elle acheta des bouteilles d’alcool à 70° modifié avant tout le monde et sa pharmacie personnelle comptait trois anciens masques chirurgicaux. Tout son être s’était affaissé quand l’autre l’avait quittée cinq ans plus tôt et la grippe saisonnière en avait profité pour lui sauter dessus tel le vampire invité à boire au salon. Bethsabée contrôlait désormais l’état-major de sa vie et de sa survie. Pendant onze jours, elle put donc se laisser aller à jouer avec l’idée d’un David enjambant son mur, ça n’engageait en rien et le silence des traversins fonde sa magie dans la course des licornes.

*

2 mars 2020

Ce qui est fou, ce qu’elle sait parfaitement car elle n’est pas idiote, c’est qu’elle s’engage quand même dans l’allée du beau mécano. Certes, elle a besoin de sa voiture pour se déployer l’intérieur au pied de l’ogre caché dans la montagne de granit. La sincérité l’oblige à admettre qu’elle meurt d’envie de le voir. David, lui, déploie devant elle toute sa haute taille au bureau de l’accueil quand elle entre.

« Bonjour, je viens pour la Toyota. Je suis mademoiselle Muchaud. »

Le mécano lui sourit gentiment :

« Comment oublier une cliente qui vous laisse sa voiture trois fois en un an ? »

David savoure la surprise de Bethsabée. Elle reçoit sa légère insolence en pleine face. Les poils de ses bras se hérissent et Bethsabée sent poindre la transpiration à ses aisselles. Est-ce qu’il a vraiment pris ses visites pour une piètre tentative de séduction ?

« Vous savez bien que je voyage.

– Mais ça me convient ! Je suis toujours plus heureux de vous voir. Sauf que ça m’ennuie de vous faire payer pour rien.

– Vous me courez après.

– Je pensais que c’était vous, répond le mécano du tac au tac. Mais rien à voir, là. On sera bientôt tous confinés comme en Lombardie. Ce n’est pas si loin de chez nous. Vous n’irez nulle part en mars, croyez-moi. »

David sort de derrière le comptoir et s’approche assez d’elle pour que tout soit possible entre eux. Au milieu de la pièce grise et polymécanisée du garage, ce débordement de pulsions d’amour se heurte à la main tendue en forme d’avertissement par Bethsabée.

« Restez où vous êtes. La période est hautement virale. »

Dans un délicieux frémissement des lèvres, David avance une Meindl solide et résistante. Quelques mois auparavant, Bethsabée a rédigé les notices d’une grande enseigne de bricolage. Elle aime bien ces chaussures de chantier. Les bergers des montagnes en portent aussi.

« Ne me dites pas que vous préférez recevoir des aubergines sur votre écran ?

– Ah ! Quelle horreur !

– Bien. Ce n’est pas mon genre de cour. »

Il s’approche encore, à être touché par la main tendue de Bethsabée.

« Stop j’ai dit ou je vous jette la pierre ! 

– Quelle pierre ?

– Celle que j’ai dans la main.

– Je ne vois rien. »

Bethsabée se recroqueville quelques secondes. David reste à sa place, ses deux mains ouvertes, il ne bouge plus d’une semelle Vibram. Leurs cœurs sont suspendus aux filins des calculs et des espoirs, à la plus petite erreur de jugement. La main de Bethsabée réfléchit, celles de David rayonnent de chaleur. Les murs aiment le soleil ; Bethsabée se laisse enlacer par David.

*

Fin du confinement

Le cheveu gras et le corps engourdi, Bethsabée ouvre la porte de sa maison. De sept heures à dix heures, elle s’est penchée sur un nouveau texte qu’elle destine à son recueil de microfictions. Des histoires, de l’invention, sa nouvelle réalité. Au diable la rédaction technique ! L’homme et la femme enfermés entre quatre murs chemin de la Providence ont traversé le vol des corvidés en lui refusant toute attention autre que nécessaire. Parfois, David est parti. Toujours, il est revenu.

La brise surprend Bethsabée tandis qu’elle s’installe au soleil. Sous le fin tricot en lin, ses seins durcissent et sa peau de poulette s’offre à l’air libre. Derrière elle, quelques pas se font entendre. David se penche vers elle, renifle son cou.

« Embrasse-moi encore. Plus ! Embrasse-moi plus.

– Jusqu’à la fin des temps. »

David s’accroupit et embrasse Bethsabée comme savent le faire les hommes qui aiment.

(c) Marie Van Moere 2020

Consuelo Velasquez, autrice et compositrice de Besame Mucho

Le Dernier Échelon (nouvelle complète)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

Le reste de la famille entre à sa suite et ta mère se place à ton côté, te propose un mouchoir que tu prends. Effarée, tu scrutes le visage. Dans ta peine, ton syndrome de noyade s’amplifie. Vue la taille de ton nez, il y aurait moyen d’évacuer la zone ORL. Mais tu n’as jamais su expulser en silence alors tu éponges ce qui sort et attends d’être seule pour la suite. De cette réflexion, en deux secondes, tu te rends compte que dans ta vie, tu as toujours réglé les conflits de cette
manière, en épongeant, patientant pour expulser seule. Va peut-être falloir que tu apprennes à prononcer le mot Merde tout fort pour éviter de te retrouver à 63 ans coincée entre quatre planches. Essorer l’éponge pleine de merde. Tu décides de ne pas assister à la fermeture.
À moins que ce ne soit la fermeture qui décide pour toi. Sortir avant que l’officiant ne revienne, se lever et la regarder une dernière fois. Fixer l’image avant de rejoindre la salle d’attente. Tu refuses la clôture définitive du cercueil ? Alors ne surtout pas entendre les bruits de la visserie consciencieusement dressée sur une petite table. Premiers tours de vis, le crouicroui et tu quittes le bâtiment. Fermer la porte d’entrée derrière toi, faire face à la cheminée de l’incinérateur.
Tu te détournas à la vision du corbillard ouvert dans l’attente de la dépouille et ce fut le début de l’enfilade de pastilles N.
Durant le trajet entre le dépositoire et l’église, tu oublias le crouicroui des vis en fredonnant Heureux qui comme Ulysse.
Tu es rétive à la liturgie, ce qui n’est pas un bien en toute chose. Suivant la bénédiction du père Dieudonné sur le parvis, les officiants soulèvent le cercueil et tu sens en ton corps que c’est lourd. Elle avait tout son poids dans sa poitrine et son cancer généralisé. Et le cœur alourdi aussi, au fur et à mesure des jours durant lesquels la souffrance devenait insupportable. Le cœur alourdi par les regrets, la pauvreté, le cœur crucifié au savoir de la mort proche, la mort dans la souffrance.

L’entrée dans l’église est une épreuve. La très longue travée centrale mène à la croix noire et tu cherches la sainte Vierge consolatrice sans la trouver. On ne peut pas se dissimuler dans son intérieur et tout percevoir de l’extérieur. Les familles se répartissent sans hasard de chaque côté de la travée et ta mère t’enjoint de venir à ses côtés au premier rang.
— Il y a plein de fleurs fraîches. Elle aimait les fleurs fraîches.
Fraîche. L’adjectif emplit sa bouche et tu lui réponds d’un hochement de tête. Les fleurs fraîches, c’était avant qu’il fallait les offrir. Aujourd’hui, qui consolent-elles, la galerie mise à part ? Une bien belle jambe que ça lui fait. Un mouvement de recul à l’examen du positionnement de chaque élément : le curé, la famille, le cierge pascal et au centre, l’invitée du jour, la morte. Les pieds devant. Ta tante est entrée dans l’église les pieds devant. Les pieds devant. Et toute l’expression s’enrobe d’une chair nouvelle. La sienne. Tu n’écoutes plus le curé depuis qu’il a expliqué que toute cette vie d’ici-bas se fait, se subit pour conquérir celle à laquelle « notre sœur accède en ce jour ». Béni, heureusement qu’il n’a pas ajouté l’adjectif.
Cela aurait pu être pire. L’incinérateur pour elle et tu ne t’y serais pas rendue. Ceux qui pensent le corps christophore de l’âme vivent les cérémonies dans le refus et la révolte comprimés. L’incinérateur et la négation de la nature. Le néant. La poussière essuyée d’un revers.
Tu pensais te connaître, surtout ton petit sourire dépité, le calibre moyen que tu ne peux retenir en cas de malheur, celui que tu arbores sans savoir comment et tu te hais quand il arrive. Ne sachant trop quoi répondre aux pleurs, tu souris. Un problème puisque les paroles ne franchissent pas le palais quand les autres attendent le témoignage langagier de ton affection.
Mais non, tu souris car cette science t’est inconnue. De toute façon, tu n’es pas scientifique. À aucun moment les zygomatiques ont travaillé, à l’équilibre crispé dans ce sourire calibre moyen. Se rendre étanche, c’est aussi ça. Rien n’entre, rien ne sort. Bouche fermée, mi-sourire.
Bras croisés et genoux cagneux au froid, ce nœud serré des jambes liées depuis les talons jusqu’aux cuisses.

Une petite corneille perchée sur du marbre de cimetière d’hiver, la tête sous une aile. Le corbillard passe dans le cimetière et s’arrête dans l’allée jouxtant les deux tas de terre excavée, deux monticules comme deux points : n’allez pas plus loin pour l’homoncule, le trou est là.
C’est long, que c’est long, cela ne peut être plus court, ce serait indécent, c’est quoi l’indécence? Mais que c’est long à enterrer, un corps, un corps malade, un corps qui pourrira à la vitesse des prescriptions qui l’ont farci sans le garder vif. Il gèle à pierre fendre comme dirait ta grand-mère. Elle n’est pas venue. Grand-père non plus.

Tes jambes se pétrifient et tu la visualises dans son couffin, moustache post-mortem et dessins des petits-enfants, elle se pétrifiera aussi et pourrira au printemps, témoin mobile du retour des chaleurs avec la percée des fluides et l’entrée des larves. Comment est-ce possible à ce propos? Bien sûr que non, elle ne sera pas parasitée puisque le cercueil est vissé fort.
Les crouicrouicrouicrouicrouicroui remplacés par le chuintement sec de la pelle qui s’enfonce dans la terre pour recouvrir l’entrée souterraine du caveau.
C’est terminé. Tu n’as pas jeté la rose dans le trou.
Déjà les autres s’éparpillent. Le mari veuf, sa fille et le benjamin, ta mère et toi, scrutez les gestes du fossoyeur. Tu le trouves pas mal, point de vue esthétique. Il a une déformation dorsale, une déformation professionnelle. Le dos s’arrondit bien trop quand il creuse. Combien
d’enterrements à travailler tandis que ça renifle dans son dos ? Faut que ça glisse. Le travail est assez pénible comme cela. Le dos rond. Vous restez sur place jusqu’à la dernière motte de terre. Le gel remonte par les os jusqu’au crâne et dessoude ta fontanelle.
Dire au revoir.
L’aîné des cousins a fui avant que la pierre n’avale le cercueil. C’est à ce moment-là que sa femme a posé une main sur ton épaule, se penchant à ton oreille bleue.
— Je sais comme tu l’aimais. Désormais, en cas de besoin, tu viens quand tu veux chez nous.
Sans rire.
Rentrer à la voiture, ôter les bottines, fouiller dans la valise pour une paire de chaussettes épaisses, enfiler les bottes de cuir gros grain. Rejoindre le restaurant où quelques parents se réchauffent, physiquement, autour d’un verre de champagne et d’une « garbure et
son confit ». Sourire petit calibre. Tu bois comme un trou mais ne manges rien. L’aéroport. Rendre la voiture en s’exprimant le moins possible. Rentrer chez soi en ayant déjà oublié les paroles du dernier échelon.

(c) Marie Van Moere 2015, avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (fin)

Le reste de la famille entre à sa suite et ta mère se place à ton côté, te propose un mouchoir que tu prends. Effarée, tu scrutes le visage. Dans ta peine, ton syndrome de noyade s’amplifie. Vue la taille de ton nez, il y aurait moyen d’évacuer la zone ORL. Mais tu n’as jamais su expulser en silence alors tu éponges ce qui sort et attends d’être seule pour la suite. De cette réflexion, en deux secondes, tu te rends compte que dans ta vie, tu as toujours réglé les conflits de cette
manière, en épongeant, patientant pour expulser seule. Va peut-être falloir que tu apprennes à prononcer le mot Merde tout fort pour éviter de te retrouver à 63 ans coincée entre quatre planches. Essorer l’éponge pleine de merde. Tu décides de ne pas assister à la fermeture.
À moins que ce ne soit la fermeture qui décide pour toi. Sortir avant que l’officiant ne revienne, se lever et la regarder une dernière fois. Fixer l’image avant de rejoindre la salle d’attente. Tu refuses la clôture définitive du cercueil ? Alors ne surtout pas entendre les bruits de la visserie consciencieusement dressée sur une petite table. Premiers tours de vis, le crouicroui et tu quittes le bâtiment. Fermer la porte d’entrée derrière toi, faire face à la cheminée de l’incinérateur.
Tu te détournas à la vision du corbillard ouvert dans l’attente de la dépouille et ce fut le début de l’enfilade de pastilles N.
Durant le trajet entre le dépositoire et l’église, tu oublias le crouicroui des vis en fredonnant Heureux qui comme Ulysse.
Tu es rétive à la liturgie, ce qui n’est pas un bien en toute chose. Suivant la bénédiction du père Dieudonné sur le parvis, les officiants soulèvent le cercueil et tu sens en ton corps que c’est lourd. Elle avait tout son poids dans sa poitrine et son cancer généralisé. Et le cœur alourdi aussi, au fur et à mesure des jours durant lesquels la souffrance devenait insupportable. Le cœur alourdi par les regrets, la pauvreté, le cœur crucifié au savoir de la mort proche, la mort dans la souffrance.

L’entrée dans l’église est une épreuve. La très longue travée centrale mène à la croix noire et tu cherches la sainte Vierge consolatrice sans la trouver. On ne peut pas se dissimuler dans son intérieur et tout percevoir de l’extérieur. Les familles se répartissent sans hasard de chaque côté de la travée et ta mère t’enjoint de venir à ses côtés au premier rang.
— Il y a plein de fleurs fraîches. Elle aimait les fleurs fraîches.
Fraîche. L’adjectif emplit sa bouche et tu lui réponds d’un hochement de tête. Les fleurs fraîches, c’était avant qu’il fallait les offrir. Aujourd’hui, qui consolent-elles, la galerie mise à part ? Une bien belle jambe que ça lui fait. Un mouvement de recul à l’examen du positionnement de chaque élément : le curé, la famille, le cierge pascal et au centre, l’invitée du jour, la morte. Les pieds devant. Ta tante est entrée dans l’église les pieds devant. Les pieds devant. Et toute l’expression s’enrobe d’une chair nouvelle. La sienne. Tu n’écoutes plus le curé depuis qu’il a expliqué que toute cette vie d’ici-bas se fait, se subit pour conquérir celle à laquelle « notre sœur accède en ce jour ». Béni, heureusement qu’il n’a pas ajouté l’adjectif.
Cela aurait pu être pire. L’incinérateur pour elle et tu ne t’y serais pas rendue. Ceux qui pensent le corps christophore de l’âme vivent les cérémonies dans le refus et la révolte comprimés. L’incinérateur et la négation de la nature. Le néant. La poussière essuyée d’un revers.
Tu pensais te connaître, surtout ton petit sourire dépité, le calibre moyen que tu ne peux retenir en cas de malheur, celui que tu arbores sans savoir comment et tu te hais quand il arrive. Ne sachant trop quoi répondre aux pleurs, tu souris. Un problème puisque les paroles ne franchissent pas le palais quand les autres attendent le témoignage langagier de ton affection.
Mais non, tu souris car cette science t’est inconnue. De toute façon, tu n’es pas scientifique. À aucun moment les zygomatiques ont travaillé, à l’équilibre crispé dans ce sourire calibre moyen. Se rendre étanche, c’est aussi ça. Rien n’entre, rien ne sort. Bouche fermée, mi-sourire.
Bras croisés et genoux cagneux au froid, ce nœud serré des jambes liées depuis les talons jusqu’aux cuisses.

Une petite corneille perchée sur du marbre de cimetière d’hiver, la tête sous une aile. Le corbillard passe dans le cimetière et s’arrête dans l’allée jouxtant les deux tas de terre excavée, deux monticules comme deux points : n’allez pas plus loin pour l’homoncule, le trou est là.
C’est long, que c’est long, cela ne peut être plus court, ce serait indécent, c’est quoi l’indécence? Mais que c’est long à enterrer, un corps, un corps malade, un corps qui pourrira à la vitesse des prescriptions qui l’ont farci sans le garder vif. Il gèle à pierre fendre comme dirait ta grand-mère. Elle n’est pas venue. Grand-père non plus.

Tes jambes se pétrifient et tu la visualises dans son couffin, moustache post-mortem et dessins des petits-enfants, elle se pétrifiera aussi et pourrira au printemps, témoin mobile du retour des chaleurs avec la percée des fluides et l’entrée des larves. Comment est-ce possible à ce propos? Bien sûr que non, elle ne sera pas parasitée puisque le cercueil est vissé fort.
Les crouicrouicrouicrouicrouicroui remplacés par le chuintement sec de la pelle qui s’enfonce dans la terre pour recouvrir l’entrée souterraine du caveau.
C’est terminé. Tu n’as pas jeté la rose dans le trou.
Déjà les autres s’éparpillent. Le mari veuf, sa fille et le benjamin, ta mère et toi, scrutez les gestes du fossoyeur. Tu le trouves pas mal, point de vue esthétique. Il a une déformation dorsale, une déformation professionnelle. Le dos s’arrondit bien trop quand il creuse. Combien
d’enterrements à travailler tandis que ça renifle dans son dos ? Faut que ça glisse. Le travail est assez pénible comme cela. Le dos rond. Vous restez sur place jusqu’à la dernière motte de terre. Le gel remonte par les os jusqu’au crâne et dessoude ta fontanelle.
Dire au revoir.
L’aîné des cousins a fui avant que la pierre n’avale le cercueil. C’est à ce moment-là que sa femme a posé une main sur ton épaule, se penchant à ton oreille bleue.
— Je sais comme tu l’aimais. Désormais, en cas de besoin, tu viens quand tu veux chez nous.
Sans rire.
Rentrer à la voiture, ôter les bottines, fouiller dans la valise pour une paire de chaussettes épaisses, enfiler les bottes de cuir gros grain. Rejoindre le restaurant où quelques parents se réchauffent, physiquement, autour d’un verre de champagne et d’une « garbure et
son confit ». Sourire petit calibre. Tu bois comme un trou mais ne manges rien. L’aéroport. Rendre la voiture en s’exprimant le moins possible. Rentrer chez soi en ayant déjà oublié les paroles du dernier échelon.

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon 2/3

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (1/3)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata