BUCKAROO, 2014

« (…) Au-delà de la ligne pointillée
Par-dessus la frontière
Hors contrôle
Derrière la ligne pointillée
Au sud de la frontière
Au-delà des limites
Un peu trop loin. »
Robert Wyatt

CLIFTON, BANLIEUE CHIC DE BRISTOL, ANGLETERRE

Au hasard d’un mouvement, l’enfer s’ouvre au froid du métal frôlé. Il lui rappelle que le prolongement de son corps n’atteint jamais 37°C, hypothermie invariable de son exosquelette roulant. Il s’applique à ne pas approcher l’acier du fauteuil et plus il s’y plie moins il l’oublie. Le chuintement des roues sur le parquet, ou leur crissement soudain et furtif sur le linoléum quand il prend un virage. Passer la journée sur le fauteuil le front contre la grande verrière à observer l’avenue coquette et arborée, n’est-ce pas vouloir y tomber à nouveau ? Non, chevaucher la licorne ailée, voilà l’enjeu.
Il n’y a plus de mensonge mais la volonté viscérale de l’apothéose quand elle ne peut
plus être accordée.
— Connerie.
Grognement. Il aurait pu crever la nuque brisée mais il doit expier en rampant. Il
n’écrira pas sur son Buckaroo, ce jour. Toute sa mise posée sur le titre, depuis quelques
temps son enjeu d’écrivain en fauteuil roulant est BUCKAROO. Il le voit déjà écrit bien
gros, cela pourrait être le texte lui-même, le livre le plus court de tous les temps, n’en
déplaise à Hemingway, le plus sujet à interprétation.
Il oublie l’autre mot, le mot de Celui qui n’a jamais eu besoin de chevaucher : YAHVÉ.
« Buckaroo, give me a buck, buckaroo, roll,
roll, roll on the river, then death on the
corner, give me a buck for providence,
lifebuck, deathbuck, buckaroo, call it, baby. »

Il faut le voir tassé, le visage tourné vers le cul blanc de l’hiver, infimes particules de
givre traversant la vitre jusqu’à la peau, marbré et le cheveu long en cascades, jauni
comme ces glaciers de fin de saison sur la pente de l’adret. Une roulée attend dans un
poing et le briquet Bic dans la poche, mais c’est trop tôt.
Les yeux sont encore fermés.
Les avant-bras sur les accoudoirs en cuir, manches repliées aux trois quarts pour
protéger les coudes, mains jointes sur les cuisses et toujours la roulée dans un poing. La
chemise est délavée, bleu de pluie sur banlieue rupine et le jean est froissé au pli des
hanches. Les yeux restent fermés mais il s’ébranle très lentement jusqu’à disjoindre les
mains et frotter le creux d’un genou. Les genoux pointent en deux sommets morts recouverts
de toutes les neiges que l’hiver a pu leur offrir. Les jambes ont su aimer autrefois
et les roues sont obscènes. La lumière de novembre monte sur lui quand ce matin offre
une nouvelle promesse d’immobilité du corps et le cœur qui saigne à chaque pompe sait
encore peser celui des autres.
La petite voisine de la grande maison d’en face ouvre la porte à double battant. C’est
l’heure de l’école pour les enfants. Il ouvre les yeux. Elle lui jette un geste rapide pour le
salut quotidien et n’oublie pas de lui sourire. Elle lui sourit parfois plus qu’à ses enfants
qu’elle aime de tout son cœur. Il n’y a pas qu’un amour ; elles sont toutes aussi différentes
que les constellations primitives. Son salut façon lady des quartiers bourgeois, c’est
comme un cocktail Molotov à chaque lobe.
Lui, il est l’écrivain handicapé ancien alcoolique qui refuse l’auto-apitoiement mais subit
la condescendance sociale, alors il lève la main derrière sa verrière, renvoie le geste à la
jeune femme en contrebas, garde le souvenir du sourire qui le ravivera quand il décidera de
l’ouvrir sur son jour. Peut-être qu’elle passera le voir tout à l’heure.

Il attrape son briquet dans la poche de chemise de cow-boy English sans cheval et
allume sa roulée, la tête penchée dans l’absence de vent.
La mâchoire est serrée, les lèvres disparaissent sous la moustache teintée nicotine.
Comment arrêter de boire et de fumer ? Et pour QUOI faire ? Deux addictions, une pour
chaque main. Jésus et Judas, traîtres l’un à l’autre, ne créent le mythe l’un sans l’autre.
Il a envie d’écrire une histoire de garçon vacher du Grand Ouest. Il n’y a aucun veau à
émasculer dans le salon derrière lui. Lui est le veau. Et même pas. Les mustangs galopent
dans les plaines quand il lui faut dix secondes pour atteindre le bout du couloir en fauteuil
roulant et virer avant de s’enfoncer dans le mur. Il lui est arrivé de ne pas réduire sa
vitesse et de rigoler comme une outre fendue avec une dent pétée, bavant du sang, les roues
au sol dans son visuel. C’est l’échine qu’il a perdue en premier en chutant par la fenêtre nu
comme un ver, comme un cow-boy à poil dans une rivière face à la tribu indienne
alignée sur la berge. Le rideau auquel il s’est raccroché pour ne pas tomber quelques
mètres plus bas sur les pavés ne l’a pas protégé du regard de sa femme se penchant à
la fenêtre.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo mais il n’a plus de jambes. Bon sang ! Il
voudrait qu’une gonzesse monte un bras de canapé et se cambre telle la rodéo girl championne
de bull électrique et pour les empotées, il faut retourner la chaise de bureau,
écarter les jambes gracieusement, s’asseoir, faire corps par l’aine dans un roulis de
hanches. Ses jambes sont restées accrochées au temps passé, heureusement le plaisir
cérébral l’inonde encore.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo mais il ne boit plus. Le présent du passé était
libre. Le présent du jour est méprisant : l’addiction démontrerait l’absence de puissance
créatrice raisonnée et de la sobriété sortirait le vrai maître, la pulsion dominée, la poésie conceptualisée, la fiction magistrale et la romance blanche. Chacun dans sa case. Le
présent du jour méprise l’humain.

Derrière la verrière le ciel se grise et la petite voisine est rentrée chez elle. Il roule jusqu’au bureau et prend une clope. Il les roule toujours la veille pour le lendemain. Roule,
roule buckaroo, roule, feuille, tabac, feuille, maïs, roule tes petits pains, buckaroo et sauce
le reste du plat de gombos à la tomate. Kiss the cook, buckaroo.
Il faut le voir, tassé sur sa fumée à racler les idées perdues dans les méandres du bourbon
passé. Il ne les cherche pas dans le présent, elles lui tomberaient dessus trop nombreuses
à ricaner du vide qu’il a dans ses yeux larmoyants de sobriété. Il retourne à la verrière.
La porte de sa maison s’ouvre et elle sort. Lève les yeux vers lui et ne sourit qu’avec la
bouche. Le poing se serre comme un cœur qui dégorge, l’autre posé sur une tempe. Une larme
perle et suit une ridule avant de tomber sur la cuisse. L’eau fait un rond sur le jean clair et le
torse sursaute. Ouvrir la cage thoracique et respirer. Le poing se desserre et la main
chaude entre les poumons réconforte le plexus. L’autre main cache les yeux à la lumière.
Lorsqu’il sera 17 heures, l’ennui de la journée acier rutilera dans la tombée du soir.
L’homme se confondra dans l’heure crépusculaire et ses cheveux blancs apparaîtront
plus clairs dans les ombres grandissantes. Le visage est une brèche sans fond et le regard
est triste. Pourtant, il sourit avec les yeux et secoue la tête. Les cheveux longs ne bougent
pas.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo alors il attrape un cigare sur la tablette et le
fait tourner dans sa bouche, mord le bout et le crache au sol avant de l’allumer. La grosse
femme lui fera la leçon quand elle le ramassera. Les murs du bureau tanguent dans la
fumée accumulée. Les volutes lourdes lui remémorent les boucles de cheveux roux de…

Comment s’appelait-elle ? Elle n’a jamais eu de nom mais elle était différente et ce souvenir
le console. Il est tombé d’une fenêtre en faisant l’amour à une fille différente. Dans le
silence de la fin du jour, son rire ravivait le cœur comme du gazole dans un souffle de
feu. Le buckaroo couchera avec elle.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo alors il coince le cigare entre ses dents et surjoue
le rictus. Quelques bûchettes rougissent dans la cheminée, il rassemble quelques
brandes avec la pince, en saisit une et rallume le cigare en le suçotant comme s’il aspirait un
con. Il écrit déjà beaucoup dans sa tête et ne parle pas. Le buckaroo, lui aussi, se tait. Ils
fument leur cigare devant le feu. Il devrait se mettre au travail, et le buckaroo aussi. Peutêtre
dans l’après-midi. Il n’y a plus de trouée vers le ciel, uniquement la chape de nuages
inutiles, pollués, stériles.
Le ciel, c’est l’égalité : la banlieue riche a le même que la minière et cette idée lui plaît
derrière sa grande arche vitrée avec vue sur les rhododendrons de la petite voisine.
Il devient désagréable et mâchonne le cigare.
La fumée épaissit ses cheveux. Pour écrire, il faut préparer le nécessaire.

À son retour, sa grosse femme fera la propreté de la table de travail sans déranger les papiers,
videra les cendriers et la poubelle, sans oublier de nettoyer le clavier qui attire toute
les merdes que l’homme peut produire. Le paquet de cigarettes attendra à droite avec la
théière pleine, le sucre et la crème. Puis il faudra qu’elle le laisse parce qu’il sera irritable.
Quand il a arrêté de boire avec l’aide du médecin, le couple a signé un contrat sur
l’aide rituelle et quotidienne qu’elle devait lui apporter. La boisson derrière lui, il demeurait
le génie du couple, l’écrivain au Man Booker Prize dix années auparavant, alors que sa
démarche souple et assurée d’écrivain reconnu le mena vers sa dernière maîtresse…
Quand elle aura mis son bureau en ordre selon le contrat établi entre eux, elle sortira et se penchera pour ramasser le bout de cigare craché sur le parquet.
Le poing se desserre. La maison reste obscure et le matin avance. C’est un train qui
passe. Le mégot du cigare se consume dans l’âtre. L’homme ouvre les deux mains au feu.
Les paumes sont épaisses et la chaleur aux articulations soulage l’arthrose. Depuis des
années, il écrit, il roule, il se sert de ses mains pour tout, sauf pour l’amour. Il y a peu, il se
servait encore à boire. La sensation de la bouteille, la tranche à la paume, est inscrite en
mémoire. Verser le thé en agrippant l’anse fine de la théière lui demande plus d’habileté,
d’autant qu’il n’a pas le besoin d’en avaler à gorgées goulues. La femme l’aurait quitté s’il
n’avait pas cessé, parce qu’elle n’avait plus la force physique de le soulever au petit matin
quand il faisait corps avec les dalles, effondré dans un semi-coma de vieux mur de pierres, à
la limite des vomissements strangulatoires.
Un jour, elle n’a plus voulu et rien n’y a fait.
— Tu as beau être qui tu es, personne d’autre que moi ne voudra jamais de toi. Le
docteur arrive et ne partira pas sans que vous ayez trouvé une solution. Moi, c’est terminé,
j’attends ton sursaut. Regarde-toi : ta peau est jaune et tes yeux sont lourds, tu luis comme la
mort quand elle approche, tes cernes sont gonflés comme des baudruches et je voudrais
les crever, ces deux poches à pisse. Tu pues, tes mains sont griffues, tu ne manges pas ce
que je prépare, tu ne fais que boire et fumer en me regardant comme si j’étais la fautive
ultime de cette paralysie expiatoire que Dieu t’a donnée.
L’homme laisse échapper un rire suraigu.
DIEU. NOM DE DIEU. J’ai été lâche. J’étais bien dans ses bras. Elle m’offrait ce sexe
affectueux et noir dans lequel l’oubli de la vie et de la mort fait corps dans la décharge des
pulsions. Ton pas lourd dans l’escalier, je l’ai entendu malgré la fête qui battait son plein au
rez-de-chaussée. Elle a vu que j’avais peur.

Humilié, j’ai voulu me cacher de ce vaudeville sur le rebord de la fenêtre, à poil, le
temps que tu t’en retournes. Tu es entrée, tu es restée. Elle s’est assise les seins à l’air et a
allumé une cigarette. Tu t’es avancée vers la fenêtre et je suis tombé quand tu as ouvert le
rideau. Je suis tombé de PEUR. Ce n’est pas DIEU qui m’a poussé. Ce n’est pas toi non
plus. Tes yeux au-dessus de moi horrifiés par mes jambes à l’envers. Aujourd’hui, je n’ai
plus de queue et je sais pourquoi. La lâcheté n’a jamais honoré personne sans son rire de
pie.
Il se redresse, allume une roulée et observe le vieux de la maison mitoyenne à celle de la
petite voisine se planquer dans un renfoncement de rhododendrons pour soulager sa
prostate hors d’usage. Il ouvre un pan de fenêtre pour le déranger. Même lui ne se pisse
plus dessus.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo pour rêver au bel hiver des espaces si grands
que l’œil se perd dans le vent et que ses pieds soient froids par la grâce de la nature, se
réchauffer par la vision du souffle du cheval, se retourner dans le grand champ de neige et
pister la trace jusqu’au point de fuite, lever la tête au passage du corbeau et cracher brun
dans le blanc, y voir mieux la saleté du monde.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo pour oublier qu’il a parfois eu l’amour de
boire plus intense que celui de l’écriture. Il a envie d’écrire sur son buckaroo pour mettre
une nouvelle histoire sur cet aveu.
Le buckaroo sifflera du bourbon les jours de paie, avec du café ceux de grand froid. Il
boira comme un trou, à tomber de cheval en éructant, à ne pas parvenir à bander en
songeant à la plus belle de toutes, il aura mal de ne pas avoir mal. Et quand ce sera le
moment, elle sera absente et il aura mal d’avoir mal. Il rentrera furieux dans un vieux
pick-up Chevrolet et percutera une congère qui l’enverra si loin à travers le pare-brise
qu’il en perdra ses jambes.

Il a besoin d’écrire une histoire de buckaroo et réprime un sanglot, se dit que dans la
famille des pleurnichards, il est le concurrent direct du vieil Harrison.
Le pas lourd et la porte s’ouvre. Elle entre. Le froid humide de novembre l’a quittée avec
son manteau et son écharpe. La grande femme aux cheveux poivre et sel ondulés
déplace des volutes de chaleur autour d’elle. Ses yeux sont vides mais elle sourit. Elle
aussi.
— Il fait trop sombre, mon chéri. Le ciel est si couvert qu’il faut déjà allumer les lumières.
Elle le nomme « Mon chéri » depuis qu’elle a saisi à quel point le manque le rongeait.
Pour être gentille après lui avoir ôté la bouteille. La bouteille était une concurrence
directe à son être de grosse femme épousée, comme si tout avait rapport à elle. Elle est le
cœur de la maison. On ne peut pas tout prendre et il aurait voulu l’être un peu aussi
plutôt qu’être surnommé comme une cerise enveloppée de mauvais chocolat. Elle ne le
fait pas exprès. L’usage raisonné des mots est le palier supérieur à l’usage de la parole.
Chaque « Mon chéri » est un coup de poinçon dans la chair insensible de ses cuisses.
La lumière électrique inonde la pièce d’un coup et l’homme cligne des yeux. Une larme
perle encore et coule à la même ridule avant de se perdre cette fois derrière l’oreille. Elle
se penche et la joue froide se frotte à celle de l’homme. Deux mains froides sur ses épaules
et il en caresse une pour la réchauffer. La femme saisit les poignées et fait rouler le
fauteuil avec délicatesse jusqu’à la cuisine. Elle va préparer le déjeuner en lui racontant
son matin. Le couple s’éloigne jusqu’à disparaître dans l’obscurité du couloir et lui
pense :
Je commence après déjeuner.
Le buckaroo et son Anglaise se servent un bourbon face à la cheminée.

*

PROULX FAMILY RANCH, CARBON COUNTY, WYOMING

J’avais beau être saoul comme une vache, quand la Chevy a bouffé la congère, les trois
secondes trente centièmes m’ont paru une éternité. Ensuite, mon cerveau a eu le temps
d’énumérer le p’tit nom de toutes les filles que j’ai eues avant de me briser la colonne
jusqu’à la bite. Heureusement qu’Ed, le chef d’équipe, rentrait par la piste Nord sinon
j’aurais crevé comme ces vieux bisons en plein hiver, face au blizzard. J’étais un sacré
morceau alors je ne suis pas tombé dans les vapes de suite. Et ma tête a recommencé ses
conneries avec cette chanson ringarde entendue plus tôt dans le juke-box :
« You’re just too good to be true, can’t take
my eyes off of you… »
C’est la serveuse qui nous emmerde avec ça. Elle dit que ça lui met du soleil au milieu
du bluegrass. Bien sûr, j’ai pensé à elle, mon Anglaise, et j’ai passé le cap du bourbon de trop, arrosé à la bière parce que ça donne soif, celui qui te pousse au suivant. Le bourbon me va bien,
surtout quand je me gèle les burnes sur le cheval et que j’en verse dans le café. Ce soir-là,
j’ai déconné. Je me demande comment la Gloria est parvenue à cette effraction
de ma discothèque mentale. C’est au moment précis où ces jambes m’appartenaient encore
en propre que je suis tombé dans les pommes au lieu de me tabasser la tête pour rester
éveillé parce que tu sais comme il peut faire froid sur les plaines les jours de vent du Nord
quand tu n’as pas enfilé la bonne paire de bottes et que les surbottes en peau ne suffisent
pas. Le froid extérieur. Et le froid intérieur quand je me suis réveillé quelques jours
après. La raideur et l’absence de douleur quand tu plantes la fourchette de l’hosto dans
une cuisse de ton futal.
Le problème avec Ed, c’est qu’il est moins large qu’aucun de nous mais qu’il nous écrase
au litrage de booze. Je pense que les charognards ne voleraient pas après son foie. Je
disais donc qu’il nous aligne tous au bar et il a mis un putain de paquet de temps pour
quitter le rade et prendre la piste. Le Vieux là-haut avait quelque chose contre moi pas de
ma connaissance, ou un message exemplaire à passer à des potes pas de ma connaissance, ou
bien encore il avait besoin d’un retour à l’ère du missionnaire sobre et sans effet. Bref. Je
suis en fauteuil et j’ai perdu des doigts de pieds à droite et le pied gauche, le pied de
porc, le panard à Satan, celui qui porte bonheur quand on marche dedans. Et je peux
faire des nœuds avec ma queue, elle ne me sert plus à rien. Je ressemble à un bœuf mal
fini dans un caddy de véto.
Il me semble évident à l’aune des souvenirs de cette soirée que mon Anglaise m’a rendu
dingue. Elle travaillait depuis deux mois au ranch. J’appartiens à l’équipe permanente qui
embauche les garçons vachers saisonniers de l’été. Quand la neige tombe comme les dollars
dans les poches du patron en période d’abattage, il n’y a pas grand chose à faire,
excepté le soin des bêtes. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a un max de boulot mais qu’on
est rassemblés autour du ranch et de ses dépendances, on n’a pas besoin de partir
établir des campements temporaires à des centaines de kilomètres pour la pâture estivale.
L’hiver, c’est pépère et on organise une soirée tous ensemble de temps à autre. On va
au Go Buck’ pour boire, manger, écouter de la musique au juke-box, boire, s’engueuler, se
battre, balayer le verre cassé, boire encore, s’embrasser comme des morons et rentrer. Si
tu crois qu’on peut vivre les uns sur les autres sans avoir ce besoin vital d’évacuer les tensions.
C’est fou qu’il ait fallu attendre que je sois en fauteuil pour réaliser à quel point nous
étions quotidiennement dans le concours de bites. Le patron disait avec raison : « Quand
big Dick s’endort, les troupeaux dansent. » Lui vient à notre soirée deux ou trois fois l’an et il
nous sert un petit discours qui nous frise le poil à chaque fois. On le connaît son laïus, la
chance tournerait s’il ne le déclamait pas avec sa bière dans une main et le chapeau sur les
yeux. Je le soupçonne de ne pas apprécier trop les mondanités mais nous, il nous aime
bien et ça marche. Ensuite, il ôte le chapeau et la fête peut commencer. Alors ce soir là,
c’était une simple soirée mensuelle. Cette Anglaise, c’est une biologiste nous avait-il
expliqué, assortie d’un diplôme de comptabilité et elle est là pour optimiser le rendement
tout en préservant la qualité de la viande. Ouais, chez nous la viande c’est du
muscle et pas de l’éponge macérée dans du sang clairet, du délicieux avec de l’oignon frit
et de la sauce aux herbes, de la viande qui te tient au corps, le vrai carnage biblique
qu’offre la vie à chaque sacrifice. Je disais donc que mon Anglaise avait expérimenté une
technique de croissance naturelle sur des bœufs dans une entreprise d’élevage biologique
et le patron qui ne passe pas ses journées à rien faire a repéré l’étude sur
Internet avant de l’embaucher au départ du précédent biologiste. Le patron n’est pas un
scientifique et il a toujours eu besoin de quelqu’un dans le genre à ses côtés, un gonze
qu’on trouvait grassement payé à rien foutre et qui nous rendait tout notre mépris sauf
quand il était seul.
— Miss Jenny Peacock, a-t-il glissé.
Les clins d’œil et un cri d’oiseau ont fusé quand il nous l’a annoncée arrivant deux
semaines plus tard. Mais c’était plus pour blaguer qu’autre chose, le patron est veuf
avec deux grands enfants partis pour leurs études et rien d’autre ne compte que sa
défunte épouse, ses gosses, son ranch et son cheval. Il va à l’église méthodiste le dimanche,
ce qui ne l’empêche pas de savoir le cœur de ses hommes. Il nous a prévenus :
— « A priori, j’en ai besoin même si c’est une satanée gonzesse. Ne me la faites pas
déguerpir avec vos tours à la con. C’est une Anglaise et avec les Anglaises on ne sait
jamais si c’est du lard ou du cochon. Mouais. Les nôtres leur ressemblent encore. Peut-être qu’une biologiste nonne, premier degré et française, ça l’aurait fait mais il n’y en avait
pas. Miss Peacock, j’en ai besoin. Tais-toi, Ed. Que le diable la chatouille ou non, laissez
tous vos putains de pieds dans vos bottes et vos ceinturons bouclés. »
Moi, j’ai toujours aimé les bonnes tranches de bacon mais le patron ne jurait quasiment
jamais alors ça voulait dire qu’il faudrait bien se rappeler de ce qu’il avait énoncé. Et je le
soutenais entièrement dans ma tête d’abruti fou des bêtes à cornes.

Elle est arrivée et c’était une bête à cornes. Qu’elle soit parfaitement belle m’aurait bien
arrangé. Son souffle n’aurait pas même rencontré le mien en disant bonjour le midi.
Mais c’était une bête à cornes. Je me suis garé un peu agacé au parking de l’aéroport et ne
lui ai prêté aucune attention quand elle a passé la douane, je matais à fond un cul bien
moulé dans un jean de chez nous. L’Anglaise n’était pas bien grande et j’étais toujours
plongé dans mes méditations quand j’ai entendu qu’on m’appelait. Elle m’a dit en
pointant un doigt sur ma pancarte :
— Qui cherche trouve, et qui frappe à la porte sera invité à entrer.
Hein, ai-je répondu. Et j’ai baissé un peu la tête avant d’être cloué sur place par son
regard de bisonne des plaines. Des bisons, il n’y en a quasiment plus, rapport à avant. On
les a tous tués et ceux qui restent sont à la limite de la domestication, un peu comme les
Indiens. Gamin, mon père m’a amené sur la conduite d’un petit troupeau d’un pote à lui et j’ai appris qu’il fallait mener le cheval à l’inverse de la direction dans laquelle tu voulais
voir aller le bison. Je ne m’y appliquais pas trop mal et mon père s’est un peu éloigné.
C’est là qu’elle m’a chargé. Ces bestiaux sentent tout et la vieille bisonne est arrivée
sur moi à la vitesse d’un vent de sable. La jument s’est cabrée et je suis tombé devant
cette masse galopante aux yeux noirs. Elle allait m’écraser et je fus incapable de bouger,
la regardant religieusement, attendant qu’elle venge tous ses fantômes en broyant ma cage
thoracique. Elle a stoppé tout net dans un petit nuage de poussière qui s’est évanoui à
quelques centimètres des herbes sauvages. Ses yeux n’étaient plus noirs, et ils m’ont
transpercé. Puis j’ai vu sa langue bleue, elle a attrapé une touffe d’herbe avec et s’est détournée
en mâchant.
Cette nana, c’était ma bisonne. Petite et massive, avec des yeux clairs dans lesquels
nageaient des créatures de fond de canyon.

Va pas croire, j’ai repris mes esprits dès l’analepse vers ma bestiasse de bisonne.
Quoi ? Bien sûr que c’est à toi que je parle, depuis le début. On est comme deux tas dans
un fauteuil roulant, on ne peut plus faire de cheval, le bowling c’est fini, tu ne joueras
plus les Tarzan aux fenêtres des dames. Moi, je suis jeune et je peux toujours les asseoir
sur mes genoux et rouler à fond la caisse. Bon, tu comprends que je n’avais pas envie
d’avoir l’esprit tout confus alors qu’elle descendait à peine de l’avion. Et puis elle
m’a énervé avec sa citation de mes deux alors j’ai répondu :

— C’est vous, Jenny Peacock ?
Je détestais son nom et m’étonnais que le patron ait pu la recruter malgré ses compétences.
— Évidemment, je sais lire une pancarte, garçon. P’tain, vous êtes tous grands comme
ça ici ?

— Ne vous inquiétez pas, on vous trouvera un joli poney.
Elle m’a fusillé d’un regard gros calibre et j’étais très fier de moi.


Pendant que je te raconte, je m’amuse à cabrer le fauteuil, OK ? Au début, je me suis
bien pété la gueule. La tronche en croix et le cœur qui saigne, mec. Allez, je t’en prie, fais-moi
sortir de ce fauteuil, rêve un peu et fais m’en sortir que je me lève pour toi. Tu pourrais me nommer Lazare, ça irait bien avec ta littérature. Ça marche si je t’implore ?

Le buckaroo se jette au sol et se redresse d’un bras, les yeux implorants au plafond de
l’immense mobile home dans lequel il est installé. Son patron n’a pas supporté de voir
un de ses hommes en fauteuil et lui a ordonné de continuer à travailler au ranch sinon sa
femme fendrait sa pierre tombale chaque nuit et s’amènerait avec tous les saints des derniers
jours pour le tourmenter d’avoir laissé boire.
— Je ne sais rien faire d’autre que monter et m’occuper du bétail.
— Tu auras une rampe sur la caravane. Tu sauras très bien prendre soin des hommes. Ce
n’est pas bien différent des bêtes et tu t’habitueras. Faudra gérer l’économat des déplacements
vers les pâtures, tu sauras faire, et puis tu prépareras les repas et ils crieront tous : Kiss the cook, buckaroos !
— Merde, patron, chui pas une gonzesse. Je ne sais pas faire à manger comme la vieille
Darla.
— T’es désespéré, d’accord, mais reste poli avec les dames, fiston. Darla t’adore et elle te
prendra en stage au Go Buck’ pour t’apprendre à nourrir les affamés.
— Pardon.

— Il n’y a jamais une gonzesse qui ait fait à bouffer pour mes mecs sur les pâtures en
saison.
— Ouais, je sais.
— Ne laisse pas ta main gauche prendre ta droite. En plus, tu auras le câble et un ordinateur
raccordé à Internet.
— Merci.
Quand j’ai écrasé la congère, la dernière femme à laquelle j’ai pensé, ce n’était pas ma
mère mais ma bisonne. Je n’ai pas fini de t’expliquer comme elle était roulée, parce
qu’elle était petite et massive, promesse de stabilité quelle que soit la situation, mais pas
seulement. Ses mains étaient charpentées et déliées, adaptées à ses seins roses que j’aimais
bien même s’ils étaient tout petits, ou peut-être parce qu’ils étaient petits, ce que je
ne m’explique pas puisque les gros bobs et moi avons toujours été copains, mais surtout
elle avait du cul. Le travail en plein air, c’est bon pour les gonzesses et, de ce fait, elle était
tonique. Mais elle avait du cul avec un peu de gras dessus, genre quand tu la tiens pendant
qu’elle te fait l’amour, tu peux la prendre à mains pleines pour bien l’ancrer. Bon sang.

Sur le chemin qui nous ramenait de l’aéroport, c’était plié. Je n’ai pas vraiment compris
pourquoi je lui plaisais, mais j’ai compris que je l’avais énervée et qu’elle m’en ferait baver
des ronds de chapeaux mexicains, rapport à la blague sur le joli poney. Au volant, je frottais
ma barbe de trois jours, il n’allait pas falloir oublier les consignes du patron. Dès les
premières présentations avec l’équipe, j’ai surveillé les yeux des mecs pour être certain
qu’il n’y en aurait pas un qui la toucherait avec. Bien sûr, ça a foiré. Ed m’a glissé que
j’avais l’air d’un lapin sur une planche à découper et ça aussi ça m’a mis les nerfs. Elle a
été très sérieuse quand le patron l’a accueillie dans les bureaux. Le ranch est séparé en
plusieurs bâtiments et je l’ai d’abord amenée voir le boss. Mais ensuite, en faisant le tour
des gars présents, oh mon Dieu, comme elle tortillait du cul. Le pire, c’est qu’elle l’aurait
fait en souriant, personne n’aurait fait attention ou bien ils l’auraient prise pour une
chaudasse. Non. Tout dans son visage était fermé, genre : Regarde mon cul, tu l’auras
jamais et maintenant on va bosser. Le message c’était ça.

On s’était bien cherchés depuis son arrivée et, ce soir-là, il y avait tellement de tensions
entre nous que ça a explosé dans son bureau. Elle m’a provoqué en me traitant de bouseux
alors j’ai saisi son bras.
— Ah. Quand même.
C’est ce qu’elle a dit dans un sourire impitoyable et j’ai compris qu’elle m’avait
traîné jusque-là par la peau du cul, jusqu’à ce moment précis où je l’avais saisie et collée
contre moi. Elle m’avait roulé dans la paille avec ses yeux, son gros petit derrière sautillant
jusqu’à ce que je la touche et qu’elle me foudroie. Elle était chaude. Je veux dire
qu’elle était vraiment chaude.
Je l’ai légèrement soulevée pour lui donner le baiser le plus âpre de ma vie. Le baiser de la
soumission et de la possession, celui que tu n’oublies jamais. J’aime faire l’amour par
terre, m’a-t-elle dit, mais le boss revient dans une heure et je dois faire le point sur les
femelles avant. C’est ce qu’elle essayait de me dire quand ma langue la laissait respirer.
J’avais la trique, la plus grosse, celle sur laquelle tu te cabres pendant une demi-heure
si tu ne peux rien en faire, celle qui fait mal, celle qui te fait sentir vivant et mort. Elle m’a
serré dans ses bras et murmuré : Ce soir, après la fête au Go Buck’, ce sera meilleur.

Être écrivain et profaner son fantasme. Je n’y comprends rien. Reste dans ton fauteuil à
rêver à ma Jenny Peacock, à ta petite voisine, rousses comme la bête à cornes, la peau
laiteuse et le cul gras. Faire l’amour, c’est retrouver sa cabane primitive et je resterai un
exilé du corps pour toujours.

Tout aurait été trop beau. Elle n’est pas venue. Elle était au téléphone avec l’Angleterre
parce que sa grand-mère était morte. Je ne l’ai pas reconnue à l’hôpital, elle avait le
regard accablé par la culpabilité et le chagrin. Je me suis demandé si elle n’était pas un peu
hystérique, ce n’était pas sa faute. Les premières semaines de sa présence sur le ranch,
j’avais bien vu qu’elle n’hésitait pas quant aux conseils d’abattage ou de quarantaine.
Une bête est une bête, disait-elle. Et je pensais, toi t’es une sacrée bisonne, chérie, et
puis je me frappais pour en faire sortir l’obsession, me convainquant que l’idée
d’elle me torturait et non la femme. Jusqu’au midi dans son bureau où j’aurais pu me
nourrir de toute sa viande. C’était dingue. Je me suis obligé à ne pas la voir jusqu’à ce que
je ne voie plus qu’elle. Et elle m’expliquait à genoux au pied du lit qu’elle m’aimait totalement
sans savoir pourquoi. C’était pathétique et ça blessait mon côté viril. Sans
l’accident, nous nous serions aimés, comme deux titans font l’amour au creux d’un vallon
en craignant que la colère d’un quelconque dieu mythique ne provoque le chaos définitif.
Les jouissances auraient laissé place au silence et chacun aurait rejoint sa grotte. Lors
de sa première visite à l’hôpital, elle m’a dit qu’elle avait dû partir dès le lendemain de
l’accident pour les funérailles de sa grand-mère, que je n’étais pas une bête, qu’une bête
reste une bête et qu’elle pourrait m’aimer, puis elle a ôté son chemisier et son soutien-gorge.
J’ai ri et elle en fut blessée à son tour avant de tendre la main parce que les monstres s’aimantent.

(c) Marie Van Moere
Ajaccio,
de septembre 2013 à septembre 2014.

BUCKAROO est paru en 2014 aux éditions numériques E-Fractions dirigées par Franck-Olivier Laferrère, collection Hors Format.

Couverture Eugène Pwcca

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