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quand je suis fatiguée, je crie mal

je crie quand même

car si je n’utilise pas ma corde

comment relier les mots

savoir choisir mon genre

et la possibilité du conditionnel

posent le doigt là où ça saigne

et nique ta mère

Joseph Szabo, Boardwalk Blonde, Jones Beach, 1969

Nous sommes encore en démocratie. Pour combien de temps ?

Quelle belle époque durant laquelle nos gouvernants profitent d’un contexte morbide pour serrer le goulet des libertés individuelles et d’information et laisser les plus puissantes enseignes capitalistes se gaver tandis que les plus faibles s’appauvrissent. La culture appartient aussi aux libertés fondamentales et l’internet ne fait pas tout. La culture, c’est aussi ressentir l’œuvre en soi grâce à la présence de l’artiste ou de l’œuvre au musée. J’ai toujours fantasmé (et appliqué quand même pas mal de fois) l’exil social et la solitude. Ma vie intérieure est peuplée de mille univers jaillissants et colorés mais il est évident que les sensations s’amoindrissent dans l’exil. J’aurai bientôt 43 ans et au vu du passé je nous trouve en équilibre de plus en plus précaire. Nous aimons à regarder et critiquer ailleurs tandis que nous nous laissons embourber ici tout en tombant dans le désamour du pays. C’est ici et maintenant que nous vivons, nulle vie intérieure sans être physique. Et c’est aussi à nous de ne pas accepter le « confort de la cage » tout en réalisant bien que nous avons encore beaucoup à perdre. Si nous abandonnons nos droits « non-nourrissiers », ils ne nous laisseront plus que la cage et l’endettement pour toujours alimenter en cash les puissants. Alors non à l’infantilisation et soyons responsables. Nous sommes encore en démocratie et nous voterons plus pour un futur modèle social que pour un ou une cheffe d’État en 2022.

MVM

Yggdrasil, Roger Creus Dorico

APRÈS LES CHIENS, Michèle Pedinielli, L’Aube Noire, 2019

*Après les chiens* est un polar humaniste et solidaire, servie par une écriture drôle et flamboyante comme son autrice Michèle Pedinielli – Auteure

Un grand plaisir de lecture pour traverser ces journées grises et cette période où la sincérité des dirigeants niçois ou nationaux disparaît sous les vagues d’opportunisme. Quant aux gens, ils sont eux-mêmes traités moins bien que des chiens. Heureusement, Ghjulia Boccanera, la détective si attachante de Michèle Pedinielli, est là pour mettre l’ordre du cœur et du rock’n roll dans tout ça.

http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/apres-les-chiens/

FRESHKILLS Recycler la terre, Lucie Taïeb, La Contre Allée, 2020

Continuons le voyage littéraire de avec FRESHKILLS Recycler la terre de Lucie Taïeb aux éditions de La Contre AlléeL’autrice questionne notre rapport aux déchets à travers une très fine analyse de la transformation de la décharge de Fresh Kills sur l’île de Staten Island à New York. Comme tout ce qui promet d’être temporaire, cette décharge à ciel ouvert créée pour trois ans en 1948 a été pérennisée et les barges ont déversé des montagnes d’ordures jusqu’en 2001. Ce site, aujourd’hui, est l’un des plus grands parcs de New York. On s’y reconnecte à la nature en arpentant des chemins sous lesquels sont enfouis des tonnes et des tonnes de déchets. Dans ce récit de voyage, Lucie Taïeb nous raconte un New York méconnu dans une langue précise et belle, alliant les connaissances universitaires et les références littéraires. Comme souvent à La Contre-Allée, l’intelligence du monde de l’autrice impressionne.

https://www.lacontreallee.com/catalogue/un-singulier-pluriel/freshkills

STRATES, Kathleen Jamie, La Baconnière, 2020

Dans ce contexte de repli géographique, STRATES de Kathleen Jamie aux éditions La Baconnière est une lecture plaisir qui m’a emportée vers l’Alaska, l’île de Westray en Écosse et au Tibet. Dans les pages de son carnet de voyages, l’autrice nous raconte ses aventures lors de chantiers archéologiques durant lesquels elle tisse un lien écrit et poétique entre les modes de vies des premières civilisations, le nôtre, et ce que la nature nous offre sans compter. En insérant la strate de son existence racontée simplement au milieu de l’histoire du monde, elle rappelle que nous faisons partie d’un tout. Même si nous sommes en partie enfermés chez nous, ce livre nous aide à garder les yeux, le cœur et l’esprit ouverts.

https://www.editions-baconniere.ch/livres/strates

TRENCADIS, Caroline Deyns, 2020

En août 2020, Caroline Deyns a publié chez Quidam l’exofiction de Niki de Saint Phalle sous le titre Trencadis. Le livre a trouvé un formidable écho dans les médias et cela m’a rendue heureuse pour la maison d’édition Quidam, dirigée par Pascal Arnaud, que je suis depuis longtemps. Elle a su traverser les tempêtes pour arriver à un calme relatif ces derniers temps. La liste des autrices et auteurs du catalogue est ICI

Comme toujours chez Quidam, l’écriture déploie toute sa beauté au service de son sujet et Caroline Deyns montre que l’ambition n’est pas un vain mot. Elle crée le portrait de Niki de Saint Phalle en assemblant les voix comme la mosaïque qui donne son titre à l’ouvrage. Caroline Deyns livre le portrait de fiction de Niki de Saint Phalle en éclatant les voix qui portent la personnalité de l’artiste. Chaque témoin de sa vie ajoute une touche à la compréhension de la femme peintre, sculptrice, performeuse.

© Niki Charitable Art Foundation, Santee, États-Unis

Niki de Saint Phalle a souffert et c’est indicible. A partir de l’été qu’elle baptisera l’été des serpents elle subit les assauts de son père, rejeton d’une famille aristocratique française, et ne trouvera aucun réconfort auprès de sa mère décrite comme une américaine riche et froide. Et là se trouve pour moi le tour de force de Caroline Deyns qui parvient à faire raconter l’acte sans outrepasser la pudeur de l’artiste. Car il faut rappeler que Niki de Saint Phalle n’en a parlé ouvertement que tard, dans un livre intitulé Mon Secret (1994, éditions La Différence), une fois sa carrière au firmament et ses choix de vie assumés du mieux possible, une fois sa survie assurée. Jusqu’alors elle avait tu ce secret et Caroline Deyns montre comme le psychiatre qui l’a soignée après sa tentative de suicide n’a rien soigné de l’origine traumatique de sa profonde dépression de jeunesse malgré la lettre d’aveu reçue du père. Niki de Saint Phalle choisit l’art pour résilience durant son séjour en maison de repos et ne déviera plus jamais du chemin. Et son intelligence lui a soufflé de ne rien dire, de se taire, afin que son art ne soit pas assimilé à un artisanat de guérison de « bonne femme ». Niki de Saint Phalle s’est saisie de son droit au silence, le droit à l’oubli dans la non-verbalisation automatique du trauma mais dans le courage de la sublimation de ce dernier, avec le support de l’amour partagé par Jean Tinguely, son compagnon d’art et de vie.

Cette biographie romancée de Niki de Saint Phalle est un bel hommage à l’artiste et à la femme, à ses choix. Elle ne m’a pas réconcilié avec les Nanas mais elle m’a rapprochée d’une compréhension plus spirituelle de l’artiste en lui rendant sa chair humaine. Le livre porte aussi le message que nous ne rentrerons jamais toutes dans la même case, que ce laid mot de verbalisation du trauma n’est obligatoire pour personne, que personne d’autre que soi ne peut choisir comment guérir, qu’il n’y a que soi qui peut choisir de guérir ou mourir. Ce que Caroline Deyns nous raconte merveilleusement bien.

Caroline Deyns

L’Arrachée belle, Lou Darsan, 2020

L’autrice et nomade Lou Darsan, (c) Eric Darsan

L’Arrachée belle raconte l’histoire d’une femme étouffée sous les couvertures du quotidien social. Forcément fille de, elle se laisse devenir femme de et, tandis que l’homme vit sa vie, elle s’aperçoit ne pas en avoir elle-même, ne plus savoir qui ou quoi être, au point qu’elle n’est jamais nommée. La sensation d’étouffement l’assaille et, dans un instinct de survie pulsionnel, elle quitte tout et s’élance sur la route, en voiture, en stop, à pied. Elle choisit le combat, abandonne la réponse dépressive à l’autre. A chacun de ses pas, s’envolent une à une les couvertures qui dissimulaient son corps à la lumière. Elle se découvre en arpentant les chemins, en marchant nue, en dormant à la belle étoile, en goûtant les herbes sauvages des campagnes, se sentant bien plus en sécurité dans la nature foisonnante que dans le vide artificiel des sentiments préfabriqués de l’appartement de l’homme. La fuite évolue donc vers l’art du vivre libre et seule, du dénuement volontaire, de la dépossession matérielle et mentale dans tous les sens que ce mot de dépossession peut revêtir. La mobilité du corps rend force et énergie à l’esprit. La femme marche jusqu’aux plages et falaises septentrionales, trouve la mer et sent agir la fraîcheur de l’eau sur ses pieds contre la stase. L’appartenance naturelle de l’être humain est à la Terre et non à un ou une autre. La femme n’est plus juste femme, elle n’est plus présente sans l’être, elle est et en se libérant, elle libère ses sœurs des entreprises de déréalisation parfois à pied d’œuvre au creux de divers types de société. Les cellules de son être vibrent sur les chemins. Quand tout est perdu, reste le principal, la nature du soi.

Lou Darsan a écrit un premier roman de toute beauté, aussi délicat que la fleur sauvage s’élançant d’un Nord austère dans les tourbillons du vent septentrional vers la lumière vitale. C’est une explosion d’images et de sensations que ressent le lecteur grâce à une écriture qui fait l’économie du lyrisme pour simplement nommer toutes choses vues et touchées par la femme, sa découverte d’elle-même naissant de son rapport aux environnements naturels traversés en marchant. Le sentiment de s’appartenir passe par le désir d’être au monde détaché des codes sociaux, attentifs aux détails poétiques de l’existence non-efficace, non-catégorisée. L’autrice rappelle aussi que la honte n’est pas dans la fuite et anéantit l’argument des oppresseurs, ce « tu n’as pas honte ! » qui creuse certaines névroses féminines. Fuir et se dépiauter de tout ce qui nous oblige, mettre de la distance physique entre le tyran (il n’y a de tyran autre que choisi) et soi est le seul moyen de retrouver le parfum des embruns. Formidablement belle et poétique, cette arrachée.

L’Arrachée belle, Lou Darsan, La contre allée, 2020

BOUCHE NOIRE avec Natacha Eloy (extrait et illustration)

« – Tiens, voilà Lulu la Blanche et son baluchon !

– Méfie-toi, Peegal. Ton tour viendra, marmonne Lulu.

Peegal pose une main sur l’épaule du Nagan et se soulève pour montrer ses fesses à Lulu. Le Nagan continue de guider l’attelage tandis que Lulu prend la direction du marché, portant avec peine ses toilettes emballées dans un drap propre.

Le Nagan se tait.

– Quoi ?

– Rien.

– T’es encore plus laid que d’habitude quand t’es irrité alors crache.

– Elle a raison, Lulu. Et arrête de l’appeler la Blanche.

– La Blanche et toi vous êtes les seuls visages pâles du bordel et elle nous l’a bien joué impératrice en son temps alors je ne vois pas pourquoi tu choisirais son camp.

– Je ne prends le parti de personne. Sache juste que le jour où le Chinois en aura marre de ton cul, parce qu’il vivra longtemps, avec sa queue comme un cure-dents en chêne, il en dédommagera une autre et tu paieras de nouveau tes médecines. La roue tourne pour tout le monde, ce serait pas mal de se serrer un peu les coudes, au moins avec celles et ceux de l’entourage. »

—-Texte WIP (c) Marie Van Moere//Illustration WIP (c) Natacha Eloy

—-En 2013, j’ai débuté un texte intitulé BOUCHE NOIRE, paru dans Le Zaporogue 13, revue numérique éditée par Sébastien Doubinsky. Sept années et deux romans après, il est presque achevé et sera confié aux bons soins de Natacha Eloy pour l’illustrer. J’ai la chance d’avoir été contactée par Natacha début 2019. Elle avait envie que nous travaillions ensemble et j’adore son art. Merci pour ta patience, Natacha !

Si vous nous kiffez, n’hésitez pas à nous le dire, nous n’avons pas encore de maison d’édition pour ce projet qui nous tient à cœur.

Les Massives (inédit juin 2020)

Le virus muta et les hommes subirent une dégénérescence commune. La panique détruisit la géographie mondiale. Les humains redevinrent dépendants d’un territoire qui leur soit propre.

Des communautés non-naturelles émergèrent. Rien ne se tint ensemble, les migrations de chacune marquèrent la victoire momentanée des misanthropes. Josepha, autrice du temps d’avant, appartenait à cette caste d’orgueilleux de la solitude. Ce romantisme se voyait réduit à néant. Il avait évolué en état d’isolation contrainte avec la certitude de devoir enterrer son mari et son fils quand leur obsolescence se déclarerait.

Une vague de morts volontaires s’additionna aux féminicides qui fondaient leur origine dans l’aigreur et la volonté de domination des hommes primaires. Certaines femmes au foyer se jetèrent des étages, leur progéniture souvent accrochée à leurs bras. Quelques dépressives partirent dans le molletonné de la chimie joyeuse. La nature du monde se fissura entre les réactions des mères et celles des non-parturientes. Celles qui se refusèrent à la mort ne purent enterrer ou incinérer tout le monde. De la Terre émanait le parfum de la décomposition.

Une peuplade de femmes s’ébranla pour rejoindre les massifs. Comme les hommes tombaient, elles furent baptisées les Massives. Derrière elles, leurs filles, et ce qu’il y avait encore de petits garçons, n’eurent d’autres choix que de marcher. Dans ce mouvement, nulle contrainte, de la survie. Suivre et survie confondaient leur sens en une même écriture, celle des pas dans la poussière. Les Massives espéraient échapper aux relents de putréfaction, à l’obligation de grégarité et à l’émergence de groupes ultraviolents.

Quand il n’y eut plus un homme visible, la part des mères qui choisirent d’abandonner, à tout le moins, leurs enfants fila le coton du grand tyran. Il n’avait rien d’un homme, le grand tyran. Il faisait sa couche dans le verbe soumettre et les verbes n’ont pourtant jamais eu de sexe, ni avant, ni maintenant. Ainsi, plus encore que les femmes non-parturientes, celles qui se nommèrent d’elles-mêmes les Mères Délivrées, ces mères meurtrières étaient entrées de pleine volonté dans le règne du plus fort, celui qui leur faisait défaut depuis les temps immémoriaux. Elles archivèrent l’esprit phallique. Les temps de chaos se nourrissent de paradoxes. La majorité des Mères Délivrées portaient l’arme à la ceinture et leur aptitude à s’en servir contre celles qui refusaient de les rejoindre ne faisait guère de doute pour Josepha. La protection de sa fille Iris occupait tout son être. Les Mères Délivrées traquaient les adolescentes pour en faire de la main d’œuvre. Pour partie, ces femmes se rattachaient à celles du temps d’avant qui prêtaient main forte aux hommes dans la soumission de leur propre genre. Elles puaient la haine de soi.

*

La nuit, Josepha réfléchissait en décrivant ses souvenirs de montagnes. « Où sont les hommes ?» Jamais cette interrogation ne la quitta durant ce qu’elle intitula le Grand Effondrement. « Pourquoi les hommes ?» n’eut pas été mieux approprié impliquant la contre-interrogation : « Pourquoi pas les femmes ?»

Les hommes ne se cachaient pas dans les replis d’un esprit invisible. Ils crevaient.

Le seul à l’avoir admis officiellement fut son père. Au téléphone, il lui avoua que l’institut ne parviendrait pas à un vaccin, que le virus dépassait l’intelligence humaine et celle des robots. « Nous allons mourir. Tous. Le virus a muté en deuxième saison de propagation pour s’attaquer à la chaîne chromosomique Y. Nul n’est à l’abri. Comparable à une obsolescence programmée. Inéluctable. Votre seule chance réside dans la réussite de la procréation assisté ou du clonage. Nous n’y sommes pas arrivés, les chercheuses seules n’y parviendront pas non plus. Adieu. » Le père de Josepha fut égal à lui-même jusqu’au bout. Du temps d’avant, le féminisme aurait en premier lieu dû refuser les géniteurs écrasants.

Tout ce qui avait été édifié jusqu’ici s’écroulait. Beaucoup d’hommes firent de leur mieux pour transmettre leurs connaissances techniques et prolonger la marche du monde. Josepha et Richard allièrent leurs forces pour transformer leur maison et son sous-sol en bunker nourricier.

*

La fondation des Mères Délivrées datait de l’ouverture d’un groupe Facebook au tout début du Grand Effondrement. Les femmes volontaires furent recrutées après examen du profil. Un an plus tard, elles ratissaient déjà les villes à la recherche de filles. Les prépubères étaient assassinées avec leur mères réfractaires, les filles réglées kidnappées par la Brigade de Recherche d’Humaines, bras armé des Mères Délivrées. Elles ne représentaient pas un large pourcentage des humaines restantes, seulement le choix de la survie violente et prédatrice faisait d’elles les victorieuses à court terme et nulle ne savait s’il y avait un moyen terme.

Lors d’une première alerte, Josepha maintint sa fille sous elle à l’étouffer. Dissimulées sous une bâche isolante, elles ne seraient repérées par les drônes de la BRH qu’en cas de mouvement. La caravane roulait dans un grand silence de SUV électriques et son arrivée ne se décelait qu’une fois trop proche pour s’enfuir. Les chiens perdus aboyaient dès que les drônes franchissaient leur distance d’audition ultrasonique et, de loin en loin, les victimes potentielles pouvaient échapper à la capture ou au massacre.

« On n’a qu’à les rejoindre. »

Iris avait treize ans quand elle posa cette question le plus naturellement du monde, constatant du sang dans sa culotte. Josepha ne lui répondit pas, continuant de mettre des mots sur les montagnes parcourues dans ses carnets.

« – Maman, j’ai besoin de copines. Pourquoi on les appelle pas ?

– Parce qu’une majorité a été intégrée en postant une photo sur le groupe Facebook, la grande majorité a … »

Josepha posa son Bic sans révéler à Iris que d’innombrables photos de filles et de garçons immobiles et gris, la tête entourée de fleurs, avaient circulé sur le réseau juste avant l’émergence des Mères Délivrées.

« – On aura qu’à travailler dans leurs centres et ne pas aller dans la rue. On ne fera de mal à personne.

– Il faudra patienter encore. Nous ne rejoindrons pas une communauté ajoutant le crime à la pandémie.  Je ne nous garde pas en vie pour créer encore plus de chaos.

– Je ne comprends pas.

– Les hommes ont toujours eu ce réflexe. Elles se réapproprient la politique de la terre brûlée. Elles ne sont pas si nombreuses mais notre malchance c’est qu’il n’y a plus d’hommes pour nous assurer qu’elles s’entretuent pour leur attention et dégagent de notre route. Elles s’entretueront peut-être de frustration. 

– D’accord. Mais faut que je trouve quelqu’une. Il y a forcément des filles sympas quelque part. »

*

Richard ne s’apitoya pas sur son sort au déclenchement de son obsolescence. Josepha, elle, songea aux autres chemins qu’elle avait évités, à ceux sur lesquels elle s’était engagée à petits pas avant de faire demi-tour. Tous se seraient arrêtés net au seuil du Grand Effondrement. Son mari dirigeait un hypermarché et avait accompli son devoir en aménageant leur sous-sol, le pourvoyant très rapidement d’articles de première nécessité. Il laissa le soin à Jeanne, sa responsable des hôtesses de caisse, de répartir équitablement toute la marchandise entre les employées. Il verrouilla lui-même les portes et lui donna les clefs des camions frigorifiques.

Le couple appartenait à la génération entrée de mauvais gré dans l’anthropocène et s’il s’était préparé à payer les fautes écologiques de ses aînés, jamais Richard n’aurait pensé vivre la fin du monde. Il n’anticipait que pour se rassurer.

Aux premiers cheveux qu’il perdit, Richard partit dans le jardin en quête d’une branche d’assez gros diamètre pour être sculptée. Il passa la nuit à former un ours pour l’offrir au matin à son fils. Iris hérita du couteau de son père. Le couple subissait le Grand Effondrement depuis plus de six mois et les hommes ne rêvaient plus à aucune solution. Si le chaos rampait dans les cœurs et mâchait les espoirs, tout n’était pas encore corrompu et quelques sociétés familiales gardaient leur dignité. C’était le cas de Josepha, Richard, Ours et Iris. Le couple amoureux avait laissé la place à deux parents tendus vers le sauvetage d’Iris et le confort d’Ours, leur fils à mourir. Richard embrassa longuement Josepha en retenant son malheur en échange de quoi elle le remercia pour tout sans gémir. Quand il passa la porte, il ne pleurait toujours pas. Iris sombra dans une longue catatonie quand elle comprit que son père ne reviendrait jamais. Bien sûr, elle en voulut à sa mère.

Beaucoup d’hommes avaient déjà disparu à ce stade et les Massives débutèrent leur transhumance vers les Pyrénées.

Quelques mois plus tard, Ours déclencha à son tour l’obsolescence. Josepha maintint son fils dans ses bras jusqu’au bout. Quand il s’éteint épuisé, elle regarda sa fille sangloter sans bruit. Elles enterrèrent la moitié genrée mâle de l’humanité dans le jardin avec le petit frère enveloppé de couvertures. Iris ne voulut pas se séparer de la statuette ursidée offerte par son père. Elle portait désormais l’œuvre et le couteau.

La première année qu’elles passèrent ensemble, vit alterner les périodes de dépression et de tentatives d’acceptation. Une fois, elles avaient pu échapper à une razzia des Mères Délivrées. Deux années plus tard, Josepha dut abattre une errante. Après avoir reçu une première aide alimentaire, l’errante menaça Iris de la dénoncer à la BRH. Josepha et Iris n’aidèrent plus personne par la suite et la mère veilla à toujours avoir le fusil de chasse de son père à portée de main. Les morts vivaient encore en elles par leurs actions et leurs efforts pour sauver leur vie. Le meurtre de l’errante pesa lourd sur les épaules de Josepha. Sa perception des couleurs faiblit, son goût pour la nourriture s’amoindrit, elle n’écouta plus de musique. Elle câlinait son enfant, l’éduquait et aussi inféconde que lui paraissait la tâche, Josepha ne céda pas aux sirènes des abîmes. Elle rêvait plutôt aux montagnes et se demandait si les Massives, chacune à leur tour, grappe par grappe, avaient atteint les Pyrénées.

*

« Maman, on doit rejoindre La Ruche » chuchote Iris.

Josepha et Iris ont survécu. La jeune fille de quinze ans est allongée dans un transat sous les arbres feuillus du jardin. Les carences l’affaiblissent sans plus altérer son humeur. Un épagneul dort contre elle. Iris a trouvé un sens à l’isolation physique en aménageant sa chambre en repaire technologique. Josepha, hyperconnectée du temps d’avant et toujours soucieuse d’avoir le contrôle sur l’outil virtuel lui a enseigné les bases de la prudence numérique. En protégeant leurs données, les femmes protègent leur vie. Les Mères Délivrées ont pris la main dès le début sur les réseaux électrique et téléphonique grâce à quelques ingénieures qui ne demandaient qu’à vivre dans de bonnes conditions. Leur surveillance de l’activité internet reliée aux adresses IP a rendu possible la traque des survivantes et qui dit survivantes dit biens de première nécessité. Les Mères Délivrées ne peuvent se permettre de couper les réseaux. Iris en profite largement et a appris à brouiller ses traces numériques.

D’autant qu’il y eut une deuxième alerte à la BRH quand Iris tenta de rejoindre des groupes de jeux en ligne. Beaucoup de filles essayaient de se créer une vie d’avant numérique. Ces fantômes, toutes de data vêtues, Iris les voyait disparaître parfois. Elle ne s’en inquiéta pas jusqu’au jour où les chiens vagabonds aboyèrent de nouveau après de nombreux mois de silence. Josepha lâcha sa bêche, saisit son fusil et s’enfuit du minuscule potager dissimulé derrière un fouillis de végétation. Elle courut aux deux soupiraux du sous-sol et les boucha avec les déchets prévus à cet effet. Les chiens aboyaient de plus en plus fort. Josepha perçut le son vicieux des drônes en approche. Elle entra en trombe dans la chambre d’Iris, assourdie par son casque audio. Josepha débrancha l’installation électronique d’Iris et donna l’ordre de tout fermer selon la procédure d’étanchéisation de leur sous-sol, procédure qu’elles avaient répétées maintes fois. Iris demeura sidérée alors pour la première fois de toute sa vie, Josepha gifla son enfant en chuchotant aussi fort qu’elle le pouvait « Elles arrivent ! ». Iris trembla et vingt secondes après, l’intérieur des soupiraux était hermétiquement clos, l’entrée du sous-sol protégée.

Les deux femmes vivaient dans un monde silencieux. Chaque bruit inhabituel était une menace. L’instinct de survie avait éveillé leur sens auditif. Aussi, elles ne surent jamais pourquoi la BRH n’avait pas pris plus de temps pour fouiller les lieux. Plusieurs heures passèrent avant que Josepha ne déverrouillât la trappe. La nuit était tombée. Les grognements lui parvinrent par la droite. Trois chiens faméliques avaient élu domicile au milieu des meubles renversés et se sentaient menacés. Elle referma avant qu’ils lui sautent dessus. Les aboiements furieux firent pleurer de joie les deux femmes. Les pauvres bêtes leur semblaient tellement plus inoffensives que les Mères Délivrées. Une fois nourris, les chiens leur avaient tenu compagnie. Ils protégèrent la maison sans trahir la présence humaine. La BRH n’avait pas reparu.

Depuis, la mort a emporté deux des chiens. L’animal survivant n’écoute rien de la discussion à mots bas de ses maîtresses.

« – La Ruche, maman, je t’en ai déjà parlé.

– On ne les connaît pas.

– Mais si. Jeanne assistait papa. Leïla, c’est sa fille. Je les avais oubliées. C’est Leïla qui m’a retrouvée sur le contre-réseau.

– Il faut se méfier. Depuis toujours, il a fallu choisir un camp. Les camps détruisent la beauté des nuances. Regarde où nous en sommes aujourd’hui.

– J’ai lu tes livres, maman. Tu devrais le savoir que, quand les temps s’assombrissent, les femmes marginales brûlent. Si nous ne bougeons pas, nous mourrons dans la haine.

– C’est un miracle que nous soyons encore là. Je n’ai jamais voulu entrer dans une meute et elles n’ont d’ailleurs jamais voulu de moi, Iris. J’étais déjà asociale avant tout ça.

– La Ruche n’est pas une meute ni un camp, c’est une sororité positive. Tu l’as dit, les Mères Délivrées finiront par s’entretuer. C’est toutes des vieilles blanches qui ne se positionnaient déjà avant qu’en fonction des mâles. Dans la Ruche, Jeanne est gestionnaire des réserves. C’est la cheffe.

– Iris, nous sommes des vieilles blanches, comme tu dis. La Ruche réunit toutes les femmes et les filles de l’ancienne cité des Baumiers.

– Tu sais qu’elles ont tout l’arsenal d’armes à feu des trafiquants. Tous ces petits mecs qui terrorisaient les bâtiments et transformaient les mères de famille en nourrice à shit, ils sont tous morts. La Ruche est organisée. Leïla m’a promis que sa mère était prête à nous accueillir. Il faut amener tout ce qu’on peut avec nous. »

Iris caresse tranquillement le chien blotti contre elle.

« Nous n’aurons pas toujours cette chance, maman. La BRH pourrait revenir. Et je veux m’en aller. »

Iris se lève le chien dans les bras.

« – Je descends préparer mes affaires. La Ruche viendra nous chercher la nuit de demain. 

– Mais, moi, j’ai toujours voulu partir à la montagne. »

Josepha s’agenouille les bras ballants devant la tombe d’Ours, monticule arasé par les éléments.

« Et ton frère ? », dit-elle.

Iris pose délicatement le chien. Elle s’assoit devant la tombe d’Ours et prend sa mère contre elle.

« Maman, la Ruche n’est qu’à quelques kilomètres. »

Les pleurs de Josepha gouttent en cercles parfaits sur le pantalon râpé.

« Je ne peux pas le laisser. J’aurais dû me décider et vous emmener avec moi en suivant les Massives juste après le départ de ton père. »

Iris caresse le cœur de sa mère.

« Personne n’a jamais posté d’info à leur sujet. C’est mauvais signe. On ne le saura pas mais ta décision de ne pas bouger à l’époque était sûrement la meilleure. Aujourd’hui que la période est calme, on a besoin d’aide. »

Les deux femmes se réconfortent le temps que les sanglots de Josepha se calment. Le silence s’auréole du chant des oiseaux. Iris serre la main de sa mère et lui explique.

« Je ne veux pas être seule le jour où tu te recouvriras de neige. Tu n’as pas besoin des massifs, maman. C’est toi, la montagne. »

(c) Marie Van Moere

Sans un bruit, 2018

L’écriture du chaos-notes explosées du seize juin 2020

depuis longtemps je tourne autour sans n’y jamais plonger qu’un doigt et encore que très récemment c’était fin mai pour un texte court et j’ai tellement aimé écrire cette nouvelle (qui pour l’instant prend demeure dans mon cloud)

avant la crise covid19 – est-ce terminé- je travaillais un trio dont un personnage de romancier spécialisé dans le postapo/c’était un homme quadragénaire dont j’avais décidé de ne pas faire un passionné un passionné doit avoir peur de manquer et nous les femmes avons plus peur de manquer que les hommes parce que nous recevons moins depuis le temps des grottes/ ça change et il faut l’inculquer à nos filles

c’est peut-être pour ça que le vieux monde tremble parce que celles et ceux qui n’ont jamais reçu auxquels on a toujours pris sur lesquels on s’est servi, ces celles et ceux-là n’acceptent plus ou refusent de se faire complices alors le vieux monde tente une dernière embardée pour nous faire croire qu’on va tous mourir si on bouge un peu plus/en revanche ce personnage de romancier quadragénaire spécialisé (donc) dans le postapo s’occupait de son bébé garçon et faisait face à la difficulté d’écrire dans ces conditions d’occupation mentale/ mise en abîme des textes ou films postapo dans lesquels assez souvent les femmes sont démissionnaires de leurs responsabilités du maintien de la vie ou du moins n’arrivent à rien sans les hommes/mon rapport à ce personnage masculin est ambivalent mais en faire un sale con aurait été par trop facile

La constellation du chien de Peter Heller, un beau roman complémentaire homme femme/Dans la forêt de Jean Hegland raconte la vie de deux sœurs lors d’une transition apocalyptique (faut vraiment que je fasse une note sur ce livre)/ bref pour le reste la masculinisation de l’apocalypse est encore un moyen de garder un peu ce qu’on pourrait perdre si le monde changeait

et sans aller jusqu’à penser la fin on peut imaginer vivre un changement d’ère et tirer de la fiction écrite une vérité pour l’après/parce que l’humain depuis le temps des grottes équilibre ses frustrations par l’art et ce n’est pas l’art qui produira concrètement la farine mais c’est l’art qui nous offre la conscience collective de la beauté, et il faut détruire pour créer/bref avec le personnage de romancier postapo je draguais le chaos en eaux métatextuelles et il est fort possible que ce soit une stratégie de l’évitement alors que les révolutions sont en moi

je les regarde trop sans y participer-malédiction du présente sans l’être- et la seule façon d’entrer dans ces masses en mouvement est de les écrire/et sinon tu trouveras plein de photos du maître Kubrick sur le site Getty et tu as le droit d’utiliser ces images gratuitement sur un site web sans visée financière

American director and producer Stanley Kubrick on the set of his film, The Shining. (Photo by Murray Close/Sygma/Sygma via Getty Images)