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quand je suis fatiguée, je crie mal

je crie quand même

car si je n’utilise pas ma corde

comment relier les mots

savoir choisir mon genre

et la possibilité du conditionnel

posent le doigt là où ça saigne

et nique ta mère

Joseph Szabo, Boardwalk Blonde, Jones Beach, 1969

Nous sommes encore en démocratie. Pour combien de temps ?

Quelle belle époque durant laquelle nos gouvernants profitent d’un contexte morbide pour serrer le goulet des libertés individuelles et d’information et laisser les plus puissantes enseignes capitalistes se gaver tandis que les plus faibles s’appauvrissent. La culture appartient aussi aux libertés fondamentales et l’internet ne fait pas tout. La culture, c’est aussi ressentir l’œuvre en soi grâce à la présence de l’artiste ou de l’œuvre au musée. J’ai toujours fantasmé (et appliqué quand même pas mal de fois) l’exil social et la solitude. Ma vie intérieure est peuplée de mille univers jaillissants et colorés mais il est évident que les sensations s’amoindrissent dans l’exil. J’aurai bientôt 43 ans et au vu du passé je nous trouve en équilibre de plus en plus précaire. Nous aimons à regarder et critiquer ailleurs tandis que nous nous laissons embourber ici tout en tombant dans le désamour du pays. C’est ici et maintenant que nous vivons, nulle vie intérieure sans être physique. Et c’est aussi à nous de ne pas accepter le « confort de la cage » tout en réalisant bien que nous avons encore beaucoup à perdre. Si nous abandonnons nos droits « non-nourrissiers », ils ne nous laisseront plus que la cage et l’endettement pour toujours alimenter en cash les puissants. Alors non à l’infantilisation et soyons responsables. Nous sommes encore en démocratie et nous voterons plus pour un futur modèle social que pour un ou une cheffe d’État en 2022.

Yggdrasil, Roger Creus Dorico

APRÈS LES CHIENS, Michèle Pedinielli, L’Aube Noire, 2019

*Après les chiens* est un polar humaniste et solidaire, servie par une écriture drôle et flamboyante comme son autrice Michèle Pedinielli – Auteure

Un grand plaisir de lecture pour traverser ces journées grises et cette période où la sincérité des dirigeants niçois ou nationaux disparaît sous les vagues d’opportunisme Quant aux gens, ils sont eux-mêmes traités moins bien que des chiens. Heureusement, Ghjulia Boccanera est là pour mettre l’ordre du cœur et du rock’n roll dans tout ça.

http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/apres-les-chiens/

FRESHKILLS Recycler la terre, Lucie Taïeb, La Contre Allée, 2020

Continuons le voyage littéraire de avec FRESHKILLS Recycler la terre de Lucie Taïeb aux éditions de La Contre AlléeL’autrice questionne notre rapport aux déchets à travers une très fine analyse de la transformation de la décharge de Fresh Kills sur l’île de Staten Island à New York. Comme tout ce qui promet d’être temporaire, cette décharge à ciel ouvert créée pour trois ans en 1948 a été pérennisée et les barges ont déversé des montagnes d’ordures jusqu’en 2001. Ce site, aujourd’hui, est l’un des plus grands parcs de New York. On s’y reconnecte à la nature en arpentant des chemins sous lesquels sont enfouis des tonnes et des tonnes de déchets. Dans ce récit de voyage, Lucie Taïeb nous raconte un New York méconnu dans une langue précise et belle, alliant les connaissances universitaires et les références littéraires. Comme souvent à La Contre-Allée, l’intelligence du monde de l’autrice impressionne.

https://www.lacontreallee.com/catalogue/un-singulier-pluriel/freshkills

STRATES, Kathleen Jamie, La Baconnière, 2020

Dans ce contexte de repli géographique, STRATES de Kathleen Jamie aux éditions La Baconnière est une lecture plaisir qui m’a emportée vers l’Alaska, l’île de Westray en Écosse et au Tibet. Dans les pages de son carnet de voyages, l’autrice nous raconte ses aventures lors de chantiers archéologiques durant lesquels elle tisse un lien écrit et poétique entre les modes de vies des premières civilisations, le nôtre, et ce que la nature nous offre sans compter. En insérant la strate de son existence racontée simplement au milieu de l’histoire du monde, elle rappelle que nous faisons partie d’un tout. Même si nous sommes en partie enfermés chez nous, ce livre nous aide à garder les yeux, le cœur et l’esprit ouverts.

https://www.editions-baconniere.ch/livres/strates

TRENCADIS, Caroline Deyns, 2020

En août 2020, Caroline Deyns a publié chez Quidam l’exofiction de Niki de Saint Phalle sous le titre Trencadis. Le livre a trouvé un formidable écho dans les médias et cela m’a rendue heureuse pour la maison d’édition Quidam, dirigée par Pascal Arnaud, que je suis depuis longtemps. Elle a su traverser les tempêtes pour arriver à un calme relatif ces derniers temps. La liste des autrices et auteurs du catalogue est ICI

Comme toujours chez Quidam, l’écriture déploie toute sa beauté au service de son sujet et Caroline Deyns montre que l’ambition n’est pas un vain mot. Elle crée le portrait de Niki de Saint Phalle en assemblant les voix comme la mosaïque qui donne son titre à l’ouvrage. Caroline Deyns livre le portrait de fiction de Niki de Saint Phalle en éclatant les voix qui portent la personnalité de l’artiste. Chaque témoin de sa vie ajoute une touche à la compréhension de la femme peintre, sculptrice, performeuse.

© Niki Charitable Art Foundation, Santee, États-Unis

Niki de Saint Phalle a souffert et c’est indicible. A partir de l’été qu’elle baptisera l’été des serpents elle subit les assauts de son père, rejeton d’une famille aristocratique française, et ne trouvera aucun réconfort auprès de sa mère décrite comme une américaine riche et froide. Et là se trouve pour moi le tour de force de Caroline Deyns qui parvient à faire raconter l’acte sans outrepasser la pudeur de l’artiste. Car il faut rappeler que Niki de Saint Phalle n’en a parlé ouvertement que tard, dans un livre intitulé Mon Secret (1994, éditions La Différence), une fois sa carrière au firmament et ses choix de vie assumés du mieux possible, une fois sa survie assurée. Jusqu’alors elle avait tu ce secret et Caroline Deyns montre comme le psychiatre qui l’a soignée après sa tentative de suicide n’a rien soigné de l’origine traumatique de sa profonde dépression de jeunesse malgré la lettre d’aveu reçue du père. Niki de Saint Phalle choisit l’art pour résilience durant son séjour en maison de repos et ne déviera plus jamais du chemin. Et son intelligence lui a soufflé de ne rien dire, de se taire, afin que son art ne soit pas assimilé à un artisanat de guérison de « bonne femme ». Niki de Saint Phalle s’est saisie de son droit au silence, le droit à l’oubli dans la non-verbalisation automatique du trauma mais dans le courage de la sublimation de ce dernier, avec le support de l’amour partagé par Jean Tinguely, son compagnon d’art et de vie.

Cette biographie romancée de Niki de Saint Phalle est un bel hommage à l’artiste et à la femme, à ses choix. Elle ne m’a pas réconcilié avec les Nanas mais elle m’a rapprochée d’une compréhension plus spirituelle de l’artiste en lui rendant sa chair humaine. Le livre porte aussi le message que nous ne rentrerons jamais toutes dans la même case, que ce laid mot de verbalisation du trauma n’est obligatoire pour personne, que personne d’autre que soi ne peut choisir comment guérir, qu’il n’y a que soi qui peut choisir de guérir ou mourir. Ce que Caroline Deyns nous raconte merveilleusement bien.

Caroline Deyns

L’Arrachée belle, Lou Darsan, 2020

L’autrice et nomade Lou Darsan, (c) Eric Darsan

L’Arrachée belle raconte l’histoire d’une femme étouffée sous les couvertures du quotidien social. Forcément fille de, elle se laisse devenir femme de et, tandis que l’homme vit sa vie, elle s’aperçoit ne pas en avoir elle-même, ne plus savoir qui ou quoi être, au point qu’elle n’est jamais nommée. La sensation d’étouffement l’assaille et, dans un instinct de survie pulsionnel, elle quitte tout et s’élance sur la route, en voiture, en stop, à pied. Elle choisit le combat, abandonne la réponse dépressive à l’autre. A chacun de ses pas, s’envolent une à une les couvertures qui dissimulaient son corps à la lumière. Elle se découvre en arpentant les chemins, en marchant nue, en dormant à la belle étoile, en goûtant les herbes sauvages des campagnes, se sentant bien plus en sécurité dans la nature foisonnante que dans le vide artificiel des sentiments préfabriqués de l’appartement de l’homme. La fuite évolue donc vers l’art du vivre libre et seule, du dénuement volontaire, de la dépossession matérielle et mentale dans tous les sens que ce mot de dépossession peut revêtir. La mobilité du corps rend force et énergie à l’esprit. La femme marche jusqu’aux plages et falaises septentrionales, trouve la mer et sent agir la fraîcheur de l’eau sur ses pieds contre la stase. L’appartenance naturelle de l’être humain est à la Terre et non à un ou une autre. La femme n’est plus juste femme, elle n’est plus présente sans l’être, elle est et en se libérant, elle libère ses sœurs des entreprises de déréalisation parfois à pied d’œuvre au creux de divers types de société. Les cellules de son être vibrent sur les chemins. Quand tout est perdu, reste le principal, la nature du soi.

Lou Darsan a écrit un premier roman de toute beauté, aussi délicat que la fleur sauvage s’élançant d’un Nord austère dans les tourbillons du vent septentrional vers la lumière vitale. C’est une explosion d’images et de sensations que ressent le lecteur grâce à une écriture qui fait l’économie du lyrisme pour simplement nommer toutes choses vues et touchées par la femme, sa découverte d’elle-même naissant de son rapport aux environnements naturels traversés en marchant. Le sentiment de s’appartenir passe par le désir d’être au monde détaché des codes sociaux, attentifs aux détails poétiques de l’existence non-efficace, non-catégorisée. L’autrice rappelle aussi que la honte n’est pas dans la fuite et anéantit l’argument des oppresseurs, ce « tu n’as pas honte ! » qui creuse certaines névroses féminines. Fuir et se dépiauter de tout ce qui nous oblige, mettre de la distance physique entre le tyran (il n’y a de tyran autre que choisi) et soi est le seul moyen de retrouver le parfum des embruns. Formidablement belle et poétique, cette arrachée.

L’Arrachée belle, Lou Darsan, La contre allée, 2020

BOUCHE NOIRE avec Natacha Eloy (extrait et illustration)

« – Tiens, voilà Lulu la Blanche et son baluchon !

– Méfie-toi, Peegal. Ton tour viendra, marmonne Lulu.

Peegal pose une main sur l’épaule du Nagan et se soulève pour montrer ses fesses à Lulu. Le Nagan continue de guider l’attelage tandis que Lulu prend la direction du marché, portant avec peine ses toilettes emballées dans un drap propre.

Le Nagan se tait.

– Quoi ?

– Rien.

– T’es encore plus laid que d’habitude quand t’es irrité alors crache.

– Elle a raison, Lulu. Et arrête de l’appeler la Blanche.

– La Blanche et toi vous êtes les seuls visages pâles du bordel et elle nous l’a bien joué impératrice en son temps alors je ne vois pas pourquoi tu choisirais son camp.

– Je ne prends le parti de personne. Sache juste que le jour où le Chinois en aura marre de ton cul, parce qu’il vivra longtemps, avec sa queue comme un cure-dents en chêne, il en dédommagera une autre et tu paieras de nouveau tes médecines. La roue tourne pour tout le monde, ce serait pas mal de se serrer un peu les coudes, au moins avec celles et ceux de l’entourage. »

—-Texte WIP (c) Marie Van Moere//Illustration WIP (c) Natacha Eloy

—-En 2013, j’ai débuté un texte intitulé BOUCHE NOIRE, paru dans Le Zaporogue 13, revue numérique éditée par Sébastien Doubinsky. Sept années et deux romans après, il est presque achevé et sera confié aux bons soins de Natacha Eloy pour l’illustrer. J’ai la chance d’avoir été contactée par Natacha début 2019. Elle avait envie que nous travaillions ensemble et j’adore son art. Merci pour ta patience, Natacha !

Si vous nous kiffez, n’hésitez pas à nous le dire, nous n’avons pas encore de maison d’édition pour ce projet qui nous tient à cœur.

L’écriture du chaos-notes explosées du seize juin 2020

depuis longtemps je tourne autour sans n’y jamais plonger qu’un doigt et encore que très récemment c’était fin mai pour un texte court et j’ai tellement aimé écrire cette nouvelle (qui pour l’instant prend demeure dans mon cloud)

avant la crise covid19 – est-ce terminé- je travaillais un trio dont un personnage de romancier spécialisé dans le postapo/c’était un homme quadragénaire dont j’avais décidé de ne pas faire un passionné un passionné doit avoir peur de manquer et nous les femmes avons plus peur de manquer que les hommes parce que nous recevons moins depuis le temps des grottes/ ça change et il faut l’inculquer à nos filles

c’est peut-être pour ça que le vieux monde tremble parce que celles et ceux qui n’ont jamais reçu auxquels on a toujours pris sur lesquels on s’est servi, ces celles et ceux-là n’acceptent plus ou refusent de se faire complices alors le vieux monde tente une dernière embardée pour nous faire croire qu’on va tous mourir si on bouge un peu plus/en revanche ce personnage de romancier quadragénaire spécialisé (donc) dans le postapo s’occupait de son bébé garçon et faisait face à la difficulté d’écrire dans ces conditions d’occupation mentale/ mise en abîme des textes ou films postapo dans lesquels assez souvent les femmes sont démissionnaires de leurs responsabilités du maintien de la vie ou du moins n’arrivent à rien sans les hommes/mon rapport à ce personnage masculin est ambivalent mais en faire un sale con aurait été par trop facile

La constellation du chien de Peter Heller, un beau roman complémentaire homme femme/Dans la forêt de Jean Hegland raconte la vie de deux sœurs lors d’une transition apocalyptique (faut vraiment que je fasse une note sur ce livre)/ bref pour le reste la masculinisation de l’apocalypse est encore un moyen de garder un peu ce qu’on pourrait perdre si le monde changeait

et sans aller jusqu’à penser la fin on peut imaginer vivre un changement d’ère et tirer de la fiction écrite une vérité pour l’après/parce que l’humain depuis le temps des grottes équilibre ses frustrations par l’art et ce n’est pas l’art qui produira concrètement la farine mais c’est l’art qui nous offre la conscience collective de la beauté, et il faut détruire pour créer/bref avec le personnage de romancier postapo je draguais le chaos en eaux métatextuelles et il est fort possible que ce soit une stratégie de l’évitement alors que les révolutions sont en moi

je les regarde trop sans y participer-malédiction du présente sans l’être- et la seule façon d’entrer dans ces masses en mouvement est de les écrire/et sinon tu trouveras plein de photos du maître Kubrick sur le site Getty et tu as le droit d’utiliser ces images gratuitement sur un site web sans visée financière

American director and producer Stanley Kubrick on the set of his film, The Shining. (Photo by Murray Close/Sygma/Sygma via Getty Images)

MÈRE D’INVENTION, Clara Dupuis-Morency, 2020

Ce 19 juin, aux éditions de La Contre Allée, paraîtra Mère d’Invention, premier roman de Clara Dupuis-Morency. Née à Québec en 1986, l’autrice, docteure en littérature comparée, se lance dans un récit en deux parties où se mêlent les fils créatifs de la non-fiction autour de son avortement dans une clinique berlinoise, de la naissance de deux jumelles l’année suivante, et de l’engendrement de sa thèse, des romans en général. Avec dureté et aussi une grande intelligence, Clara Dupuis-Morency interroge les processus de création dans un premier livre-créature d’une grande originalité. Si elle se remet en question, il ne faudrait surtout pas s’y tromper et voir dans Mère d’Invention une simple autofiction.  En interrogeant les maternités de toutes sortes, dont seules les femmes sont dépositaires, l’autrice creuse en outre la question du genre autofictif. Je conclurai en saluant son écriture tout à fait innovante et fluide, empruntant différents rythmes sans jamais casser la narration. Les éditions de la Contre Allée nous offrent le premier roman d’une autrice ambitieuse qui repousse les limites du questionnement des femmes sur elles-mêmes, le plaçant à un beau niveau de réflexion, d’esprit et de littérature. On se réjouira également  une nouvelle fois de la qualité de l’objet livre.