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Les singes rouges, Philippe Annocque, 2020

Être la plus petite. Suivre le carnaval. Courir après les sauterelles vertes. Avoir un tigre à soi. Voir les Chinois grands. Savoir sa mère malade. Quitter son premier pays. Perdre son prénom. Être trop colorée, être trop blanche. Aimer la guerre et les fleurs. Se promener sur la plage en dormant. Perdre son deuxième pays. Gagner sa vie.

À travers le portrait d’une enfant éprise de liberté dans la Guyane et la Martinique d’autrefois, la question de l’identité qui traverse tous les livres de l’auteur prend enfin les couleurs de sa propre créolité délavée.

Quatrième de couverture

Le 22 octobre 2020, Philippe Annocque a publié son quatorzième livre, Les Singes Rouges. À ce titre et à la lecture de la quatrième de couverture, une clochette a tinté dans mon cerveau, la clochette de la mémoire mouvante. Arrivée à Saint-Laurent-du-Maroni à deux ans et demi, j’ai longtemps vécu en Guyane. Le sifflement des singes rouges, je l’ai entendu au cœur de la forêt. Et ce récit écrit le portrait de la mère de l’écrivain, évoque le destin de la grand-mère. Je pense à la mienne tous les jours, que je n’ai pas vue depuis plus d’un an, quant à ma grand-mère, elle est mon « outre-mère »*. Cet outre-livre aux thèmes intimes était donc pour moi.

À travers de courts chapitres, ressemblant à des instantanés d’écriture, Philippe Annocque reconstitue une mémoire d’enfance ballotée par les obligations professionnelles des parents et deux exils, de la Guyane vers la Martinique, puis de la Martinique vers la métropole durant la première moitié du XXème siècle. Cette mémoire lui a été transmise par la parole même de cette mère, racontant les souvenirs fondateurs de son existence, ces minutes de vie durant lesquelles tous les sens s’alignent et inscrivent leurs impressions au plus profond de l’être. Ainsi, ce sifflement des singes rouges qu’elle ne verra jamais mais qu’elle entendra de l’autre côté du fleuve guyanais, elle le transmettra à son fils. Devenu écrivain, en un sens garant de sa mémoire, il recréera cette minute et la fera revivre dans ce livre, puis dans mon oreille.

L’écriture de Philippe Annocque façonne avec précision chaque chapitre autour de la remémoration/commémoration d’un fait de vie de l’enfant « mère », premières sensations d’existence dans la touffeur guyanaise, vision du père et de ses ambitions, exil en Martinique chez les cousins, abandon du premier prénom dans la nouvelle famille, intégration dans la nouvelle école… En magicien plus qu’en archéologue, il réinvente le substrat familial et rend son chemin d’existence à l’individu « mère ».

Philippe Annocque va plus loin encore et, ce que je trouve remarquable, c’est qu’il le fait avec délicatesse et discrétion quant à l’influence de la mère sur sa propre existence. Cette évocation maternelle lui permet d’ancrer ses racines dans une tradition de soutien à l’écriture, lorsqu’il évoque le moyen de la correspondance par exemple, et ses souvenirs de la belle écriture quand étaient envoyées des lettres aux proches. L’auteur envisage également l’écriture comme possibilité d’absorber en soi-même les péripéties vécues individuellement, lesquelles changeront un destin de famille à jamais. Rien ne peut y surseoir, mais les écrire, les remodeler par la mémoire passée d’une génération à l’autre comme un bâton de paroles, aide à regarder sans appréhension de l’autre côté du fleuve, là où sifflent les singes rouges.

L’héroïne du livre, avec la courtoise autorisation de Philippe Annocque

La narration à la troisième personne ne pose pas uniquement une distance entre l’auteur Philippe Annocque et son personnage à l’intérieur du livre, cette narration lui permet d’aborder ces instantanés d’existence du point de vue de la mère mythique. « Il » est lui, « elle » est elle, la mère mythique, une et universelle, et comme dans The tree of life, ce film de Terrence Malick, toutes les branches forment l’arbre. Toutes. Et l’auteur rend ainsi la fondation de la branche familiale à la mère, si présente dans la gestation, si effacée des tablettes de l’histoire des existences construite par la suite. Il écrit ce récit sans s’approprier pour lui-même la vie « de sa mère » (si vous ne suivez pas mon regard, ce n’est pas grave, c’est même mieux). Le choix de ce point de vue me semble capital. Quand j’examine ma famille, semblable à tant d’autres, je vois bien comme le rôle de certaines femmes – dissimulées derrière leur masque de mère, tante, grand-mère – , leurs actions, leurs renoncements ont été fondateurs de ce que nous sommes aujourd’hui, en bien ou en mal, les frères, les sœurs, les cousins, les vivants et les morts. L’existence de ces femmes passe souvent au second plan, derrière la figure positive ou non d’un père, d’un fils, d’un frère, d’un homme. Dans Les singes rouges, ce n’est pas le cas. Toute la lumière des mots se dirige vers cette femme, la mère, son « outre-mère » (*Véronique Rossignol dans Livre Hebdo). Il y a dans les événements fondateurs d’une vie racontée par Philippe Annocque, tout ce que sera la mère ensuite et qu’il ne dira pas, cela relevant du profane. Il ne garde que le sacré de sa mémoire nous permettant ainsi d’accompagner le destin de cette femme. Sans nous l’approprier (dans le sens nombriliste du terme), nous interrogeons grâce à ce récit nos trajectoires personnelles, nos schémas transgénérationnels.

La frontière entre l’écrit et la parole existe. Tout l’art est de recréer le verbe dans l’acte d’écrire, ce que parvient à faire Philippe Annocque dans Les singes rouges. J’adorerais écouter ce livre lu en scène, en spectacle vivant.

Pour lire Hublots, parce que la visibilité est mauvaise, le blog de Philippe Annocque, c’est ici.

MVM

Philippe Annocque est né à Paris en 1963. Il est écrivain et enseignant.

Michèle Pedinielli, Diou Boccanera et la patience des immortelles

La patience de l’immortelle, troisième roman de Michèle Pedinielli, est en librairie depuis jeudi 18 mars.

Avant de découvrir Diou Boccanera, son personnage principal, j’ai rencontré Michèle Pedinielli à Mauves en Noir en 2019. Michèle, tu as tout de suite envie d’être sa cops, c’est un soleil, de ceux qui te réchauffent un groupe qui a de l’eau dans le gaz ou la conversation en berne. Elle est une athlète du rapport humain. Elle te donne du courage, de la résistance. Elle donne un peu l’exemple aussi parfois. Bref. Pour moi, connaître Michèle, c’était vouloir la lire encore plus qu’avant. Avant, tu as tes Pàl, ensuite, tu reviens de la librairie avec ton Après les chiens (oué, j’ai lu dans le désordre). Tu découvres Diou Boccanera, et tu ris tant elle est drôle.

De tous les polars que j’ai lus, il y a quelques personnages récurrents marquants comme par exemple Pete Marino dans les premiers excellents Patricia Cornwell, Adamsberg de Fred Vargas, bien sûr. J’ai beau gratter dans ma mémoire et, malheureusement, des manques dans mes lectures et par le malheur de l’oubli, rien ne me vient en tête quand il s’agit d’une femme enquêtrice, personnage principal d’une série que j’aimerais bien lire, hormis les Alice Détective, le premier livre que je me souvienne avoir lu, et les Fantômette. De Fantômette, je ne me souviens que du filou en costume d’alpaga. Miss Marple m’emballait moins, pour autant de bonnes et de mauvaises raisons qu’il y a de lecteurs et de choix de lecture. Diou Boccanera, elle est marquante. Michèle Pedinielli a vraiment réussi son personnage d’enquêtrice autonome sans être misandre. Et comme souvent, pour créer un bon personnage récurrent, il faut avoir vu des trucs et accompli deux ou trois choses.

Michèle Pedinielli est née en avril 1968. Le mois suivant, elle défilait en poussette sur le pavé niçois. Issue d’une famille italo-corse ancrée à gauche, l’enfant a poussé dans du terreau bien riche des droits humains. A 18 ans, la belle plante du Sud quitte sa province à grands coups de docs dans la porte. Adiou Nice, bonsoir Paris, les études et la fête. Quelques années après, elle boucle cette boucle en devenant journaliste pour L’Etudiant. Fin des années 90, elle négocie au bon moment le virage de la communication virtuelle et devient formatrice dans ce domaine pour les journalistes en rade dans l’ancien monde de la diffusion médias.

En 2008, retour au soleil, retour à Nice, ville au centre nissart, un cœur de caractère, chaleureux, humain, gourmand. L’autrice est à cette image, le cœur en résistance contre d’autres parties du corps urbain connues pour leur attachement aux politiques d’extrême-droite.

Comme toutes celles et ceux qui avancent malgré les périodes frein à main, Michèle Pedinielli s’engage dans un nouveau tournant en 2015 : l’écriture de fiction. Lors d’un séjour professionnel à Paris durant lequel sa vie niçoise lui manque, elle crée le personnage de Ghjulia Boccanera, détective niçoise célibataire et sans enfant. Boccanera le roman éponyme sera publié par les éditions de l’Aube en 2018. Suivront dans la même maison d’édition Après les chiens en 2019 et La patience de l’immortelle en 2021.

Si vous cherchez de l’enquêteur double-dédé (détective désagréable désabusé désocialisé), surtout ne raccrochez pas, restez bien en place : Michèle Pedinielli va vous rafraîchir les yeux et vous rendre la santé. Son coup de maîtresse, c’est Diou Boccanera autour de laquelle s’articulent les trois intrigues des romans. Le lectorat n’est pas obligé de se fader toujours les mêmes mythes de vieux mâle étouffé par sa certitude d’appartenir à la caste dominante, refusant l’amour car « non, femme, je vais te faire souffrir ensuite », certaines s’entravant à pieds joints dans la relation toxique et leur rôle de consolatrice masculine (l’autre mythe de la femme infirmière, réponse du berger à la bergère). Non. Le lectorat à 60% féminin peut décider de suivre les aventures d’une détective niçoise ni bêcheuse ni total bitch motherfucker style.

Dans Boccanera, la détective Diou et sa bande d’ami.e.s, toujours prête à lui rendre service ou à la rencarder, s’engage dans la résolution du crime d’un homosexuel, mécène d’art contemporain tirant sa fortune du bâtiment. La police soupçonne un meurtre à caractère homophobe mais Diou grattera plus loin au péril de sa vie. Je m’arrête là pour le pitch mais tu dois absolument savoir que ce roman te donnera à lire l’une des scènes de sexe les plus fantastiques que j’ai lue dans le polar.

Après les chiens mène le lecteur sur les chemins de l’histoire et du fossé qui se creuse en période de crise entre les aidants et les repliés. Deux histoires s’entremêlent avec poésie, celle du jeune migrant africain retrouvé assassiné en contrebas du parc de Rauba Capeu en centre-ville de Nice et celle d’un voisin passeur des Alpes pour les Juifs et les résistants durant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, Diou risquera sa vie avec humour et grâce au cours des péripéties.

Si Boccanera et Après les chiens se déroulent à Nice et dans l’arrière-pays, avec La patience de l’immortelle, Michèle Pedinielli relève le défi d’exiler Diou en Corse. Une journaliste d’investigation de France 3 Corse ViaStella est retrouvée carbonisée dans le coffre de sa voiture. Son oncle, ami-amant de Diou, ne croit pas les gendarmes, premier sur les lieux du crime, et les policiers chargés de l’enquête capables de s’entendre. Confiant au contraire dans le mutisme des gens de son village, il demande à Diou d’utiliser sa gouaille, son intuition et sa capacité d’adaptation pour dénouer l’écheveau de l’intrigue et découvrir l’assassin de sa nièce.

Avec ce troisième volet des aventures de Diou, les éditions de l’Aube ressortent Boccanera et Après les chiens en poche. S’il est vrai que vous achetez toujours autant de livres malgré ou grâce au confinement et à la pandémie, n’hésitez pas à découvrir la série de Michèle Pedinielli. Son art de transmettre les thèmes sociaux d’actualité en les canalisant grâce à une enquêtrice légère, drôle et intelligente font de ses livres de délicieuses évasions littéraires.

MVM

Vous trouverez dans L’Indic n°43 (suivre le lien) un dossier Art & Polar ainsi que deux pages d’entretien entre Michèle et moi à propos de la naissance de Diou.

La Comédie Urbaine de Sébastien Doubinsky, note et quelques questions à l’auteur

Sébastien Doubinsky a publié La Comédie Urbaine au début du mois de janvier. Le livre se décline en version papier ou numérique (voir le lien sous la photo de couverture). Joli challenge en cette période de morosité et de restrictions de libertés. Connu sur les réseaux sociaux pour ses positions anticapitalistes radicales, Sébastien Doubinsky plonge ses racines dans sa vie personnelle au Danemark, dans son amour de la littérature et son histoire familiale. Chez les Doubinsky, l’anarchie est une affaire de famille et la conscience politique de l’auteur se lit sur son blog ou dans des revues (voir son étude du roman anarchiste Moravagine pour la Revue des Ressources .

L’auteur s’est toujours montré proche de la littérature des marges à travers

les thèmes abordés dans ses textes et les personnages qu’il choisit d’évoquer – Quièn es ? novella remarquée s’inspirant des dernières paroles de Billy the Kid, a paru aux éditions Joëlle Losfeld en 2010,

les genres qu’il s’autorise joyeusement à transgresser (dystopie, horreur, polar),

ou les autrices et auteurs qu’il a pu éditer avec ses éditions du Zaporogue ou juste soutenir par ses partages et son implication virtuels. Et parce que la littérature des marges s’élève aussi fièrement dans le partage.

En 2012, je lui ai envoyé Petite Louve, mon premier roman qui s’intitulait alors Isola. Il l’a lu, l’a aimé et m’a fortement conseillé de l’envoyer à un éditeur professionnel au lieu de le garder pour Le Zaporogue. Voilà Sébastien Doubinsky, homme de confiance, pilier de la brigade des marges, brigade des auteurs et autrices libres d’exister selon leurs critères littéraires, sans soumettre leur discipline au capitalisme de la lecture et  aux règles de réussite, lesquelles ne fonctionnent pas,

sinon ça se saurait.

L’auteur bilingue écrit beaucoup en anglais (The Babylonian Trilogy, Missing Signal, Invisible…). Quand est publié un nouveau Doubinsky en français, c’est l’occasion de lire une de ses fictions, créer des histoires étant ce pour quoi le romancier trime à sa table.

La Comédie Urbaine, c’est alléchant comme titre. Si la pandémie de Covid-19 ne nous prive pas de farce politique, la petite comédie sociale que nous nous jouons tous les jours, toutes les nuits, pour oublier notre statut de mortel évolue en berne. L’auteur nous fait ce cadeau de nous rendre ces vicissitudes nourricières. Aller travailler, croiser des ami.e.s, boire des cocktails ou de la bière assis dans un bar à regarder des inconnus en mode détente, draguer, profiter d’un sexe libre ou faire l’amour, s’amuser avec ses potes, parler des livres ou de philosophie, danser sur les berges de la Seine jusqu’au matin ? Quel exotisme en ce mois de février 2021 ! Les personnages de Sébastien Doubinsky, hommes ou femmes, agissent tous en liberté d’être sans empiéter sur la volonté des autres. Chacun est libre de réussir ou de se planter et la vie continue, seule la mort est grave.

Au fil du récit, le lecteur voyage dans Paris, entre dans une librairie, participe d’un œil à une sauterie éditoriale parigote, est enveloppé par l’érotisme serein et assumé des personnages qui peuvent se découvrir, acte simple et pour le moins entravé en ce moment. Les personnages sont des poètes, des musiciens, un nain célèbre et célébré par une gigantesque blonde tireuse de cartes, un braqueur illuminé, un jeune philosophe exilé dans les Alpes du Sud et une famille de dieux haïtiens. J’en pince pour les personnages de La Comédie Urbaine. Ils dissimulent leur décalage social sous un sens de l’humour décapant, ou celui de l’absurde. Cet état d’être se traduit par un quotidien ancré dans les réalités mais contournant les possibles des obligations sociales par quelques acrobaties burlesques dont le braquage d’une banque par deux poètes en mal de publication dans la première nouvelle n’est pas la moindre.

Le roman se partage donc en trois longues nouvelles également réussies : Ma vie normale, Ouvert en août, Castrol Hotel. Le crossover de personnages, technique que j’apprécie, permet de relier les trois histoires et de les mener vers une conclusion commune. En refermant le livre durant janvier 2021, j’ai remercié Sébastien de nous l’avoir livré en français.

La Comédie Urbaine offre un billet vers la légèreté et le sourire, une sortie de la zone mélancolique et nous rappelle comme la vie est douce quand tout va bien. Va lire ses réponses à mes petites questions sous la photo de sa trombine (merci Seb et merci Publie.net).

MVM

Sébastien Doubinsky

Depuis quand vis-tu au Danemark?

Je suis retourné au Danemark en 2007 – j’y avais déjà vécu de 1992 à 1999. Presque quatorze ans aujourd’hui.

Quel est ton boulot à Aarhus?

J’enseigne la la littérature, l’histoire et la culture dans le département de français de l’université d’Aarhus. J’ai aussi un cours sur les théories de la traduction, que je partage avec ma collègue, la linguiste Merete Birkelund.

Quand as-tu commencé à écrire for good ?

Quand j’avais vingt ans, pour ce qui est des premiers écrits et du désir d’en faire quelque chose de “solide”. Et dix ans plus tard, environ, pour commencer à articuler un projet bilingue, avec une séparation nette entre mes textes en anglais et ceux en français.

As-tu été bercé par une famille d’écrivains ?

Non, mais par une famille de grands lecteurs, oui. Mon père était juif et venait d’un milieu anarchiste qui, s’il était très pauvre, n’en était pas moins très cultivé. Ma mère, elle, vient d’un milieu bourgeois et universitaire. La conjonction des deux m’a permis de grandir à l’ombre d’une fabuleuse bibliothèque.

Pourquoi fais-tu le choix d’écrire en français et en anglais ?

Ce n’est pas un choix, mais plutôt une nécessité – ou une évidence. Enfant, j’ai vécu aux USA et l’anglais est pratiquement ma première langue maternelle. Je ne vois pas ce que nous appelons notre “ego”, notre “moi”, comme une masse cohérente, mais plutôt comme un patchwork dynamique toujours en mouvement. Chaque aspect doit s’exprimer conformément à sa nature, à ses besoins. Pour moi, cela passe par le non-choix de la langue, c’est à dire son évidence. Pour un.e peintre, ça peut être les couleurs, le matériau. L’œuvre exige sa forme – et pour moi, aussi sa langue.

Est-ce que tu écris en danois ?

Non. Je parle et je peux lire le danois sans problème ou presque, mais je ne peux pas écrire dans cette langue. Elle ne m’appartient pas culturellement.

N’est-il pas difficile de préserver l’identité de sa voix quand on se tient entre trois langages ?

En France, pour des raisons que j’ignore, on a un grand problème avec “l’identité” et la “voix” de l’écrivain.e. Or ces identités ou ces voix ne sont jamais un ensemble cohérent. Il y a des passages incroyablement variés chez Proust, qui vont du comique au cubisme, aucun bouquin de Flaubert ne se ressemble et c’est pareil pour presque tou.te.s les grand.e.s figures de la fiction. Donc j’ai plusieurs voix, plusieurs styles et les mêmes obsessions que j’exprime dans la langue adéquate. C’est pareil pour tou.te.s les écrivain.e.s plurilingues, je pense. Voire monolingue, comme je l’ai dit plus haut.  L’identité, la voix d’une.e écrivain.e, c’est l’ensemble de son œuvre, avec ses harmonies, ses stridences et ses formes diverses.

Manaus, Forma, La Manufacture de Livres, 2020

Je fais une entorse à mon « je ne parle plus que d’autrices quand je parle de romans » avec Manaus de Dominique Forma. Format parfait de la novella bien noire et intense, histoire parfaite pour le voyage temporel et géographique dans ce contexte d’enfermement et de libertés en berne.

Septembre 64, il, vétéran d’Algérie ayant choisi l’obéissance à de Gaulle, membre désormais du Service Action, atterrit à Caracas en Amérique du Sud pour accomplir sa mission, tuer un homme de l’OAS en exil en Argentine. Une fois la mission remplie, il pense rentrer en France. Le service en décide autrement : Manaus l’attend, sa moiteur, sa crasse, ses nazis réfugiés et les partisans de l’Algérie Française condamnés à fuir leur patrie. Aventures, luttes et négociations troubles pour blanchir le « trésor de l’OAS » et les biens nazis dans Manaus au milieu de la jungle nous attendent, nous, lectrices et lecteurs, au détour des méandres de l’Amazone. Et c’est bien agréable, surtout en ce moment.

Mais Manaus n’est pas uniquement dépaysant. Forma, c’est vraiment un pro. Déjà, il m’avait bien emballée avec Albuquerque. Ces deux novellas tiennent leurs péripéties de road trip (que j’adore) bien serrées tout du long et se lisent à plusieurs niveaux, dans le choix des noms des personnages, dans le récit des actions reliées à l’histoire du lieu ou des nationalités des personnages. Et l’écriture te cueille par sa précision plus poétique que clinique.

J’aime ce genre d’entorse à mon règlement.

MVM

Extrait :

« Il faut deux vols de sauts de puce sur deux avions, de deux compagnies différentes, pour rejoindre Manaus.

La ville ressemble à une flaque qui s’étendrait plus ou moins, selon les montées des eaux ou la saison d’étiage. Une ville vautrée entre l’Amazonie et les bras de rivières s’enfonçant dans la jungle, mais où tout converge vers le port flottant. La ville a perdu depuis des décennies son exubérance ; le théâtre Amazonas, symbole de son ancienne bourgeoisie triomphante, n’est plus visité que par des chiens et des vieilles métis, rôdeuses de berge, qui proposent leurs atours affaissés à des prix sans concurrence.« 

https://www.lamanufacturedelivres.com/livres/fiche/185/forma-dominique-manaus

quand je suis fatiguée, je crie mal

je crie quand même

car si je n’utilise pas ma corde

comment relier les mots

savoir choisir mon genre

et la possibilité du conditionnel

posent le doigt là où ça saigne

et nique ta mère

Joseph Szabo, Boardwalk Blonde, Jones Beach, 1969

Nous sommes encore en démocratie. Pour combien de temps ?

Quelle belle époque durant laquelle nos gouvernants profitent d’un contexte morbide pour serrer le goulet des libertés individuelles et d’information et laisser les plus puissantes enseignes capitalistes se gaver tandis que les plus faibles s’appauvrissent. La culture appartient aussi aux libertés fondamentales et l’internet ne fait pas tout. La culture, c’est aussi ressentir l’œuvre en soi grâce à la présence de l’artiste ou de l’œuvre au musée. J’ai toujours fantasmé (et appliqué quand même pas mal de fois) l’exil social et la solitude. Ma vie intérieure est peuplée de mille univers jaillissants et colorés mais il est évident que les sensations s’amoindrissent dans l’exil. J’aurai bientôt 43 ans et au vu du passé je nous trouve en équilibre de plus en plus précaire. Nous aimons à regarder et critiquer ailleurs tandis que nous nous laissons embourber ici tout en tombant dans le désamour du pays. C’est ici et maintenant que nous vivons, nulle vie intérieure sans être physique. Et c’est aussi à nous de ne pas accepter le « confort de la cage » tout en réalisant bien que nous avons encore beaucoup à perdre. Si nous abandonnons nos droits « non-nourrissiers », ils ne nous laisseront plus que la cage et l’endettement pour toujours alimenter en cash les puissants. Alors non à l’infantilisation et soyons responsables. Nous sommes encore en démocratie et nous voterons plus pour un futur modèle social que pour un ou une cheffe d’État en 2022.

MVM

Yggdrasil, Roger Creus Dorico

APRÈS LES CHIENS, Michèle Pedinielli, L’Aube Noire, 2019

*Après les chiens* est un polar humaniste et solidaire, servie par une écriture drôle et flamboyante comme son autrice Michèle Pedinielli – Auteure

Un grand plaisir de lecture pour traverser ces journées grises et cette période où la sincérité des dirigeants niçois ou nationaux disparaît sous les vagues d’opportunisme. Quant aux gens, ils sont eux-mêmes traités moins bien que des chiens. Heureusement, Ghjulia Boccanera, la détective si attachante de Michèle Pedinielli, est là pour mettre l’ordre du cœur et du rock’n roll dans tout ça.

http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/apres-les-chiens/

FRESHKILLS Recycler la terre, Lucie Taïeb, La Contre Allée, 2020

Continuons le voyage littéraire de avec FRESHKILLS Recycler la terre de Lucie Taïeb aux éditions de La Contre AlléeL’autrice questionne notre rapport aux déchets à travers une très fine analyse de la transformation de la décharge de Fresh Kills sur l’île de Staten Island à New York. Comme tout ce qui promet d’être temporaire, cette décharge à ciel ouvert créée pour trois ans en 1948 a été pérennisée et les barges ont déversé des montagnes d’ordures jusqu’en 2001. Ce site, aujourd’hui, est l’un des plus grands parcs de New York. On s’y reconnecte à la nature en arpentant des chemins sous lesquels sont enfouis des tonnes et des tonnes de déchets. Dans ce récit de voyage, Lucie Taïeb nous raconte un New York méconnu dans une langue précise et belle, alliant les connaissances universitaires et les références littéraires. Comme souvent à La Contre-Allée, l’intelligence du monde de l’autrice impressionne.

https://www.lacontreallee.com/catalogue/un-singulier-pluriel/freshkills

STRATES, Kathleen Jamie, La Baconnière, 2020

Dans ce contexte de repli géographique, STRATES de Kathleen Jamie aux éditions La Baconnière est une lecture plaisir qui m’a emportée vers l’Alaska, l’île de Westray en Écosse et au Tibet. Dans les pages de son carnet de voyages, l’autrice nous raconte ses aventures lors de chantiers archéologiques durant lesquels elle tisse un lien écrit et poétique entre les modes de vies des premières civilisations, le nôtre, et ce que la nature nous offre sans compter. En insérant la strate de son existence racontée simplement au milieu de l’histoire du monde, elle rappelle que nous faisons partie d’un tout. Même si nous sommes en partie enfermés chez nous, ce livre nous aide à garder les yeux, le cœur et l’esprit ouverts.

https://www.editions-baconniere.ch/livres/strates

TRENCADIS, Caroline Deyns, 2020

En août 2020, Caroline Deyns a publié chez Quidam l’exofiction de Niki de Saint Phalle sous le titre Trencadis. Le livre a trouvé un formidable écho dans les médias et cela m’a rendue heureuse pour la maison d’édition Quidam, dirigée par Pascal Arnaud, que je suis depuis longtemps. Elle a su traverser les tempêtes pour arriver à un calme relatif ces derniers temps. La liste des autrices et auteurs du catalogue est ICI

Comme toujours chez Quidam, l’écriture déploie toute sa beauté au service de son sujet et Caroline Deyns montre que l’ambition n’est pas un vain mot. Elle crée le portrait de Niki de Saint Phalle en assemblant les voix comme la mosaïque qui donne son titre à l’ouvrage. Caroline Deyns livre le portrait de fiction de Niki de Saint Phalle en éclatant les voix qui portent la personnalité de l’artiste. Chaque témoin de sa vie ajoute une touche à la compréhension de la femme peintre, sculptrice, performeuse.

© Niki Charitable Art Foundation, Santee, États-Unis

Niki de Saint Phalle a souffert et c’est indicible. A partir de l’été qu’elle baptisera l’été des serpents elle subit les assauts de son père, rejeton d’une famille aristocratique française, et ne trouvera aucun réconfort auprès de sa mère décrite comme une américaine riche et froide. Et là se trouve pour moi le tour de force de Caroline Deyns qui parvient à faire raconter l’acte sans outrepasser la pudeur de l’artiste. Car il faut rappeler que Niki de Saint Phalle n’en a parlé ouvertement que tard, dans un livre intitulé Mon Secret (1994, éditions La Différence), une fois sa carrière au firmament et ses choix de vie assumés du mieux possible, une fois sa survie assurée. Jusqu’alors elle avait tu ce secret et Caroline Deyns montre comme le psychiatre qui l’a soignée après sa tentative de suicide n’a rien soigné de l’origine traumatique de sa profonde dépression de jeunesse malgré la lettre d’aveu reçue du père. Niki de Saint Phalle choisit l’art pour résilience durant son séjour en maison de repos et ne déviera plus jamais du chemin. Et son intelligence lui a soufflé de ne rien dire, de se taire, afin que son art ne soit pas assimilé à un artisanat de guérison de « bonne femme ». Niki de Saint Phalle s’est saisie de son droit au silence, le droit à l’oubli dans la non-verbalisation automatique du trauma mais dans le courage de la sublimation de ce dernier, avec le support de l’amour partagé par Jean Tinguely, son compagnon d’art et de vie.

Cette biographie romancée de Niki de Saint Phalle est un bel hommage à l’artiste et à la femme, à ses choix. Elle ne m’a pas réconcilié avec les Nanas mais elle m’a rapprochée d’une compréhension plus spirituelle de l’artiste en lui rendant sa chair humaine. Le livre porte aussi le message que nous ne rentrerons jamais toutes dans la même case, que ce laid mot de verbalisation du trauma n’est obligatoire pour personne, que personne d’autre que soi ne peut choisir comment guérir, qu’il n’y a que soi qui peut choisir de guérir ou mourir. Ce que Caroline Deyns nous raconte merveilleusement bien.

Caroline Deyns