Archives mensuelles : avril 2022

MOLLUSQUE, Cécilia Castelli, 2018

Roman de métamorphose drôle, touchant aussi dans son personnage principal, Gérard, gros bonhomme très attaché à son meilleur ami, Patrice. Patrice lui fait découvrir une paillote dans laquelle les deux gourmands vont se régaler de fruits de mer à un prix dérisoire en apparence. Jusqu’au jour où la raison calorique va rappeler Patrice à l’ordre et laisser Gérard au bord de la plage à observer son ami renaître par la diète étrange et l’amour de la mer. Seul roman dans lequel le narrateur interpelle le lecteur que j’ai aimé. Le « tu » se faufile sans problème comme une petite crevette pour happer le lecteur.

« Dans le port, j’ai abandonné la partie. Tout habillé, sous le regard de mes camarades, je me suis laissé couler, de tout mon poids, je voulais atteindre le fond, me noyer. Et j’étais content. Content d’avoir trouvé cette astuce pour effacer la pisse, content de savoir qu’il ne fallait pas s’agiter pour ne pas attirer le grand prédateur. Content de mourir étouffé plutôt que d’être bouffé vivant, mis en miettes parle grand blanc.(…)Je pensais aussi à Claude. Je me disais qu’avec ma mort, il serait mis en prison, ce qui était plutôt une bonne chose. C’était sûrement une façon de sauver l’humanité. En me sacrifiant. » p.70

« Il avait aussi développé une autre manie étrange. Et celle-là aurait vraiment dû m’alerter, me mettre la puce à l’oreille. Patrice devenait philosophe à s’asseoir sur les rochers, à observer le coucher du soleil, le regard tranquille. En soi, cela n’a rien de terrible, tu vas me dire. Seulement avec le recul, cette manie de s’accrocher à des pierres faisait partie du grand tout. La métamorphose. Patrice aimait passer de plus en plus de temps le derrière posé sur la roche, près de l’eau. Il semblait se régénérer. Davantage que sur la terre ferme. Cet espace entre le sable et la mer, c’était sa maison. Une sorte de refuge. Son territoire. Même les gosses qui venaient avec leurs épuisettes pêcher le poisson ne le faisaient pas fuir. Il restait ancré à ses convictions. Immobile. À observer le soleil se refléter dans la mer. »p.96

Publié en 2018 par Le Serpent à Plumes

Jeannette et le crocodile, Séverine Chevalier,2022

Jeannette et le crocodile de Séverine Chevalier publié par La Manufacture De Livres

[ très jolis titre et couverture ]
Roman choral ancré dans le réel d’une petite fille qui prépare son sac à dos pour partir en voyage avec sa maman voir Eléonore la mère crocodile, comme un rêve de sortie du quotidien morne. La mère est soûle de la veille. La promesse sera-t-elle tenue ?

Poésie du réel et beauté de l’écriture au service de thèmes intimes des adultes (maladie mentale, famille, abandon, alcoolisme). Jeannette, c’est la lumière qui fait tenir son monde.
——
« Jeannette attend en bas. Elle pose le sac à dos devant la porte
pour ne pas l’oublier. Elle va chercher dans la cuisine le cabas
pour le voyage. Dedans il y a des chips, celles qu’elle préfère, au
vinaigre, bien salées, du Fanta orange, du pain de mie en carrés.
des boîtes de pâté emballées dans du plastique, une plaquette
de chocolat au lait, du café soluble, un cake aux fruits et des
bougies torsadées qui ont déjà servi, entourées d’un élastique.
Elle sourit à la pensée qu’elle confectionnera elle-même les
sandwichs, avec son couteau. Elle pose la nourriture à côté du
sac, à l’entrée, s’arrête un instant pour réfléchir, puis retourne
dans la cuisine prendre dans le frigo presque vide le bocal de
cornichons, en extirper huit maigrichons qu’elle empaquette
dans du papier alu. Elle les ajoute aux chips.
Elle est habillée, mains, dents et visage lavés. Elle a rabattu
la couette sur son lit, est montée sur une chaise pour replacer
le cochon en haut de l’armoire
Elle se tient prête. » p.20

Appartement 816, Olivier Bordaçarre, 2022

Appartement 816 d’Olivier Bordaçarre est publié dans la collection Fusion des éditions de L’Atalante. C’est le roman parfait pour ces jours confits dans le premier degré (contexte campagne présidentielle) :

« La médiocrité, on la rencontre plutôt chez les personnages secondaires, ceux qui entrent en conflit avec les héros, ce contre lesquels le héros doit se mesurer pour faire triompher la justice et le bien. Ils sont hypocrites, menteurs, lâches, oisifs, cruels, fourbes, en un mot, médiocres. Ils sont la lie de la société. Le héros est chargé de nettoyer les rues de ces individus. Il est une image du bien. Il s’érige en rempart. Il est un sauveur. Si la Nation était un roman, son héros serait le chef de l’État.» p.53

Il y a un côté Paul Auster chez ce personnage confiné chez lui. Il écrit toutes ses pensées sur ses murs réels et figurés. Fascinant. Intrigant. A lire.