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CLARK, Anouk Langaney, 2021 – Avis et questions à l’autrice

« On sous-estime toujours sa vieille mère. »

AVIS

— C’est l’histoire d’une épopée maternelle complètement barrée contée dans une lettre par la mère elle-même à sa fille aînée, exilée le plus loin possible de sa présence malfaisante. Cette mère décide de mettre son utérus au service de la fabrication d’un super-héros. Il lui faut trois grossesses pour arriver au bébé parfait. Que les deux premiers enfants naissent de sexe féminin ne semble pas être la raison de leur non-choix d’incarner ce super-héros tant attendu par la mère. A ce qu’elle écrit.  Nous, lecteurs, avons la possibilité de nous poser la question puisque c’est bien la mère qui justifie ses actes dans un courrier, écrit subjectif, face à la fille ainée, élevée au rang de juge de moralité. Sous forme de cette lettre d’aveu, se déroule devant nos yeux éberlués la vie d’une femme, déjà exceptionnelle, au service de la puissance physique et mentale de son fils prénommé Clark. Ce super bébé, né dans des conditions dantesques, deviendra le Super Man de sa mère et, à eux deux, ils commettront les actes d’écoterrorisme que la mère jugera légitimes.

Avec CLARK, Anouk Langaney continue de nous étourdir loin des rivages habituels du roman noir. D’abord par sa forme : l’autrice prend le risque d’une lettre écrite à la deuxième personne. Ce choix rend le pacte de lecture plus inconfortable dans la confiance à accorder à la narratrice. Comment faire confiance à cette mère qui dit nous raconter la vérité ? Sa lettre est un baroud d’honneur, une dernière chevauchée psychotique. Et nous touchons, là, la forme de ce roman, son arche narrative : cette femme a écarté son aînée, en quelque sorte abandonné sa benjamine autiste à son destin (s’en justifiant, bien sûr) pour, dès avant la naissance du fils, structurer la vie de celui-ci autour de son propre idéal narcissique : sauver le monde, être la mère du sauveur puisqu’elle ne peut être elle-même ce messie.

La mère se révèle, page après page, être digne des grandes psychotiques de l’histoire de la littérature des mauvaises mères ou belles-mères (accroche-toi, Folcoche). J’ai rarement lu un livre mettant en scène une mère aussi froide, aussi enfermée dans ses schémas de pensée et dans son déni de réalité. Ce personnage est une grande réussite, un vrai mystère, un bloc de glace incroyable d’autant que par la forme de la lettre, elle donne à voir son conscient et son subconscient. « Lire entre les lignes » de l’esprit d’un personnage a rarement été aussi intéressant.

Au-delà de l’histoire, parce qu’Anouk Langaney ne s’arrête jamais au premier degré dans ses romans, l’autrice interroge les mères elles-mêmes sur les différences éventuelles de traitement entre leurs enfants, que ces différences soient en façade ou dissimulées dans l’intimité de leurs esprits, et soulève le sujet tabou de l’enfant préféré, le fils, celui qui porte le nom et la maison. Et c’est ce qui participe à faire de CLARK un roman puissamment d’actualité féministe : quelle est la part de responsabilité des femmes dans les inégalités de genre ?

Avec ce roman à la fois atypique, drôle et glaçant, Anouk Langaney nous emporte à nouveau sur des chemins romanesques dont elle seule connaît les itinéraires.

CLARK est le quatrième roman d’Anouk Langaney. Après MÊME PAS MORTE en 2012, CANNIBAL TOUR en 2014 et LE TEMPS DES HORDES en 2020 (litt. Jeunesse), trois ouvrages publiés aux éditions Albiana, Anouk Langaney rejoint la maison L’Atalante et sa collection polar/noir Fusion.

ENTRETIEN

Après Même pas morte et Cannibal Tour, vous publiez Clark aux éditions L’Atalante dans la nouvelle collection Fusion. Votre roman noir déroule sa narration sous forme d’une longue lettre d’une mère à sa fille aînée. Cette lettre lui offre une dernière, semble-t-il, possibilité de légitimer l’éducation de son fils Clark. Cette lettre est un choix narratif audacieux. Comment avez-vous choisi cette forme ?

— J’ai voulu entrer de plain-pied dans la logique délirante de cette femme, et faire en sorte que le lecteur se trouve, comme sa propre fille, soumis à une inquiétante entreprise de séduction ! En tant que lectrice de polars, j’éprouve un vif plaisir à me sentir manipulée, à me débattre dans certains livres-pièges. C’est un des ressorts du genre qui m’attire, et dont j’ai envie de jouer.

La lettre me permet aussi de superposer deux intrigues, puisque le lecteur, au fur et à mesure que la narratrice raconte à sa manière les événements passés, va comprendre quelles sont à présent ses intentions.

Le personnage de la mère est absolument terrible. Et même dans la forme épistolaire, le lecteur, la lectrice ressent assez vite que cette manière de légitimation se révèle être une sorte de muselière à poser définitivement sur les arguments qui pourraient lui être opposés. Elle tord la réalité pour la plier à sa volonté. Comment avez-vous construit son profil psychologique ?

— Je ne prétends pas la défendre – ce serait délicat ! mais dans mon esprit, ses actes les plus odieux sont au service de ce qu’elle considère comme l’intérêt général… Son système de valeurs est assez cohérent, sur le papier. C’est une idéaliste, qui manque singulièrement d’empathie.

Lorsqu’elle tord la réalité, comme vous le dites, je suppose que c’est pour élever sa vie à la hauteur des œuvres de fictions qui la nourrissent, aux yeux de sa fille comme aux siens. Mais je manque de recul pour faire une telle analyse !

Le personnage de la fille aînée est très important car elle est celle qui doit recevoir ce courrier. On pourrait la croire « juge de paix », c’est une piste que j’évoque dans mon avis, mais je me demande également si ce n’est pas le dernier bastion proche anti-Clark que voudrait mettre à bas sa propre mère en lui écrivant. Qu’en pensez-vous ?

— Je pense que plusieurs lectures de cette partie de l’histoire sont possibles : peut-être cette femme a-t-elle besoin que son projet soit compris, voire approuvé. Peut-être même a-t-elle sincèrement envie qu’on l’aime, ou du moins qu’on l’admire. Ou peut-être, comme vous le suggérez, dispose-t-elle froidement ses pions, de manière stratégique, pour garder quelques coups d’avance sur l’adversaire.

Pour que je puisse en avoir le cœur net, il faudrait qu’elle-même soit lucide, or ce qui touche à l’émotion, à ses propres sentiments et à ceux de son entourage, lui échappe souvent.

Ne relevez-vous pas une problématique de l’éducation des fils et des filles, proche du slogan « Éduquez vos fils » qui a une résonance importante en fin de roman ?

— Je m’interroge, comme vous l’avez très justement dit, sur le rôle plus ou moins conscient que jouent aujourd’hui les femmes dans la construction des stéréotypes de genre. Mon héroïne se pose en « Pygmalionne », elle prétend modeler un héros viril qui soit acceptable par tous, sans mettre en péril sa propre autorité… et en le faisant passer avant ses filles. C’est paradoxal, bien sûr.

Notre époque réfléchit beaucoup au discours à tenir sur ces sujets dans les médias et à l’école, mais ce qui se joue dans les familles, à travers le jeu des regards portés sur l’enfant et sur ses choix, nous échappe pour l’essentiel. Qu’attendons-nous, qu’espérons-nous de nos enfants ? Et pourquoi ? En tant que mère, je trouve ces questions vertigineuses. En tant que fille aussi, d’ailleurs.

Super-héros ponctuel ou héros du quotidien ? A choisir ?

Je n’aime pas beaucoup la notion de « héros du quotidien », qui me semble renvoyer à un idéal d’abnégation, de résignation à sacrifier sa vie dans l’ombre… Si le héros du quotidien se donne chaque jour aux autres sans espérer de reconnaissance, disons que je préférerais qu’il reçoive toute celle qui mérite, plus un salaire décent et quelques semaines de vacances, pour s’affranchir du quotidien !

A titre personnel, en tout cas, je n’aurais rien contre un ou deux super-pouvoirs.