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BUCKAROO, 2014

« (…) Au-delà de la ligne pointillée
Par-dessus la frontière
Hors contrôle
Derrière la ligne pointillée
Au sud de la frontière
Au-delà des limites
Un peu trop loin. »
Robert Wyatt

CLIFTON, BANLIEUE CHIC DE BRISTOL, ANGLETERRE

Au hasard d’un mouvement, l’enfer s’ouvre au froid du métal frôlé. Il lui rappelle que le prolongement de son corps n’atteint jamais 37°C, hypothermie invariable de son exosquelette roulant. Il s’applique à ne pas approcher l’acier du fauteuil et plus il s’y plie moins il l’oublie. Le chuintement des roues sur le parquet, ou leur crissement soudain et furtif sur le linoléum quand il prend un virage. Passer la journée sur le fauteuil le front contre la grande verrière à observer l’avenue coquette et arborée, n’est-ce pas vouloir y tomber à nouveau ? Non, chevaucher la licorne ailée, voilà l’enjeu.
Il n’y a plus de mensonge mais la volonté viscérale de l’apothéose quand elle ne peut
plus être accordée.
— Connerie.
Grognement. Il aurait pu crever la nuque brisée mais il doit expier en rampant. Il
n’écrira pas sur son Buckaroo, ce jour. Toute sa mise posée sur le titre, depuis quelques
temps son enjeu d’écrivain en fauteuil roulant est BUCKAROO. Il le voit déjà écrit bien
gros, cela pourrait être le texte lui-même, le livre le plus court de tous les temps, n’en
déplaise à Hemingway, le plus sujet à interprétation.
Il oublie l’autre mot, le mot de Celui qui n’a jamais eu besoin de chevaucher : YAHVÉ.
« Buckaroo, give me a buck, buckaroo, roll,
roll, roll on the river, then death on the
corner, give me a buck for providence,
lifebuck, deathbuck, buckaroo, call it, baby. »

Il faut le voir tassé, le visage tourné vers le cul blanc de l’hiver, infimes particules de
givre traversant la vitre jusqu’à la peau, marbré et le cheveu long en cascades, jauni
comme ces glaciers de fin de saison sur la pente de l’adret. Une roulée attend dans un
poing et le briquet Bic dans la poche, mais c’est trop tôt.
Les yeux sont encore fermés.
Les avant-bras sur les accoudoirs en cuir, manches repliées aux trois quarts pour
protéger les coudes, mains jointes sur les cuisses et toujours la roulée dans un poing. La
chemise est délavée, bleu de pluie sur banlieue rupine et le jean est froissé au pli des
hanches. Les yeux restent fermés mais il s’ébranle très lentement jusqu’à disjoindre les
mains et frotter le creux d’un genou. Les genoux pointent en deux sommets morts recouverts
de toutes les neiges que l’hiver a pu leur offrir. Les jambes ont su aimer autrefois
et les roues sont obscènes. La lumière de novembre monte sur lui quand ce matin offre
une nouvelle promesse d’immobilité du corps et le cœur qui saigne à chaque pompe sait
encore peser celui des autres.
La petite voisine de la grande maison d’en face ouvre la porte à double battant. C’est
l’heure de l’école pour les enfants. Il ouvre les yeux. Elle lui jette un geste rapide pour le
salut quotidien et n’oublie pas de lui sourire. Elle lui sourit parfois plus qu’à ses enfants
qu’elle aime de tout son cœur. Il n’y a pas qu’un amour ; elles sont toutes aussi différentes
que les constellations primitives. Son salut façon lady des quartiers bourgeois, c’est
comme un cocktail Molotov à chaque lobe.
Lui, il est l’écrivain handicapé ancien alcoolique qui refuse l’auto-apitoiement mais subit
la condescendance sociale, alors il lève la main derrière sa verrière, renvoie le geste à la
jeune femme en contrebas, garde le souvenir du sourire qui le ravivera quand il décidera de
l’ouvrir sur son jour. Peut-être qu’elle passera le voir tout à l’heure.

Il attrape son briquet dans la poche de chemise de cow-boy English sans cheval et
allume sa roulée, la tête penchée dans l’absence de vent.
La mâchoire est serrée, les lèvres disparaissent sous la moustache teintée nicotine.
Comment arrêter de boire et de fumer ? Et pour QUOI faire ? Deux addictions, une pour
chaque main. Jésus et Judas, traîtres l’un à l’autre, ne créent le mythe l’un sans l’autre.
Il a envie d’écrire une histoire de garçon vacher du Grand Ouest. Il n’y a aucun veau à
émasculer dans le salon derrière lui. Lui est le veau. Et même pas. Les mustangs galopent
dans les plaines quand il lui faut dix secondes pour atteindre le bout du couloir en fauteuil
roulant et virer avant de s’enfoncer dans le mur. Il lui est arrivé de ne pas réduire sa
vitesse et de rigoler comme une outre fendue avec une dent pétée, bavant du sang, les roues
au sol dans son visuel. C’est l’échine qu’il a perdue en premier en chutant par la fenêtre nu
comme un ver, comme un cow-boy à poil dans une rivière face à la tribu indienne
alignée sur la berge. Le rideau auquel il s’est raccroché pour ne pas tomber quelques
mètres plus bas sur les pavés ne l’a pas protégé du regard de sa femme se penchant à
la fenêtre.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo mais il n’a plus de jambes. Bon sang ! Il
voudrait qu’une gonzesse monte un bras de canapé et se cambre telle la rodéo girl championne
de bull électrique et pour les empotées, il faut retourner la chaise de bureau,
écarter les jambes gracieusement, s’asseoir, faire corps par l’aine dans un roulis de
hanches. Ses jambes sont restées accrochées au temps passé, heureusement le plaisir
cérébral l’inonde encore.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo mais il ne boit plus. Le présent du passé était
libre. Le présent du jour est méprisant : l’addiction démontrerait l’absence de puissance
créatrice raisonnée et de la sobriété sortirait le vrai maître, la pulsion dominée, la poésie conceptualisée, la fiction magistrale et la romance blanche. Chacun dans sa case. Le
présent du jour méprise l’humain.

Derrière la verrière le ciel se grise et la petite voisine est rentrée chez elle. Il roule jusqu’au bureau et prend une clope. Il les roule toujours la veille pour le lendemain. Roule,
roule buckaroo, roule, feuille, tabac, feuille, maïs, roule tes petits pains, buckaroo et sauce
le reste du plat de gombos à la tomate. Kiss the cook, buckaroo.
Il faut le voir, tassé sur sa fumée à racler les idées perdues dans les méandres du bourbon
passé. Il ne les cherche pas dans le présent, elles lui tomberaient dessus trop nombreuses
à ricaner du vide qu’il a dans ses yeux larmoyants de sobriété. Il retourne à la verrière.
La porte de sa maison s’ouvre et elle sort. Lève les yeux vers lui et ne sourit qu’avec la
bouche. Le poing se serre comme un cœur qui dégorge, l’autre posé sur une tempe. Une larme
perle et suit une ridule avant de tomber sur la cuisse. L’eau fait un rond sur le jean clair et le
torse sursaute. Ouvrir la cage thoracique et respirer. Le poing se desserre et la main
chaude entre les poumons réconforte le plexus. L’autre main cache les yeux à la lumière.
Lorsqu’il sera 17 heures, l’ennui de la journée acier rutilera dans la tombée du soir.
L’homme se confondra dans l’heure crépusculaire et ses cheveux blancs apparaîtront
plus clairs dans les ombres grandissantes. Le visage est une brèche sans fond et le regard
est triste. Pourtant, il sourit avec les yeux et secoue la tête. Les cheveux longs ne bougent
pas.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo alors il attrape un cigare sur la tablette et le
fait tourner dans sa bouche, mord le bout et le crache au sol avant de l’allumer. La grosse
femme lui fera la leçon quand elle le ramassera. Les murs du bureau tanguent dans la
fumée accumulée. Les volutes lourdes lui remémorent les boucles de cheveux roux de…

Comment s’appelait-elle ? Elle n’a jamais eu de nom mais elle était différente et ce souvenir
le console. Il est tombé d’une fenêtre en faisant l’amour à une fille différente. Dans le
silence de la fin du jour, son rire ravivait le cœur comme du gazole dans un souffle de
feu. Le buckaroo couchera avec elle.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo alors il coince le cigare entre ses dents et surjoue
le rictus. Quelques bûchettes rougissent dans la cheminée, il rassemble quelques
brandes avec la pince, en saisit une et rallume le cigare en le suçotant comme s’il aspirait un
con. Il écrit déjà beaucoup dans sa tête et ne parle pas. Le buckaroo, lui aussi, se tait. Ils
fument leur cigare devant le feu. Il devrait se mettre au travail, et le buckaroo aussi. Peutêtre
dans l’après-midi. Il n’y a plus de trouée vers le ciel, uniquement la chape de nuages
inutiles, pollués, stériles.
Le ciel, c’est l’égalité : la banlieue riche a le même que la minière et cette idée lui plaît
derrière sa grande arche vitrée avec vue sur les rhododendrons de la petite voisine.
Il devient désagréable et mâchonne le cigare.
La fumée épaissit ses cheveux. Pour écrire, il faut préparer le nécessaire.

À son retour, sa grosse femme fera la propreté de la table de travail sans déranger les papiers,
videra les cendriers et la poubelle, sans oublier de nettoyer le clavier qui attire toute
les merdes que l’homme peut produire. Le paquet de cigarettes attendra à droite avec la
théière pleine, le sucre et la crème. Puis il faudra qu’elle le laisse parce qu’il sera irritable.
Quand il a arrêté de boire avec l’aide du médecin, le couple a signé un contrat sur
l’aide rituelle et quotidienne qu’elle devait lui apporter. La boisson derrière lui, il demeurait
le génie du couple, l’écrivain au Man Booker Prize dix années auparavant, alors que sa
démarche souple et assurée d’écrivain reconnu le mena vers sa dernière maîtresse…
Quand elle aura mis son bureau en ordre selon le contrat établi entre eux, elle sortira et se penchera pour ramasser le bout de cigare craché sur le parquet.
Le poing se desserre. La maison reste obscure et le matin avance. C’est un train qui
passe. Le mégot du cigare se consume dans l’âtre. L’homme ouvre les deux mains au feu.
Les paumes sont épaisses et la chaleur aux articulations soulage l’arthrose. Depuis des
années, il écrit, il roule, il se sert de ses mains pour tout, sauf pour l’amour. Il y a peu, il se
servait encore à boire. La sensation de la bouteille, la tranche à la paume, est inscrite en
mémoire. Verser le thé en agrippant l’anse fine de la théière lui demande plus d’habileté,
d’autant qu’il n’a pas le besoin d’en avaler à gorgées goulues. La femme l’aurait quitté s’il
n’avait pas cessé, parce qu’elle n’avait plus la force physique de le soulever au petit matin
quand il faisait corps avec les dalles, effondré dans un semi-coma de vieux mur de pierres, à
la limite des vomissements strangulatoires.
Un jour, elle n’a plus voulu et rien n’y a fait.
— Tu as beau être qui tu es, personne d’autre que moi ne voudra jamais de toi. Le
docteur arrive et ne partira pas sans que vous ayez trouvé une solution. Moi, c’est terminé,
j’attends ton sursaut. Regarde-toi : ta peau est jaune et tes yeux sont lourds, tu luis comme la
mort quand elle approche, tes cernes sont gonflés comme des baudruches et je voudrais
les crever, ces deux poches à pisse. Tu pues, tes mains sont griffues, tu ne manges pas ce
que je prépare, tu ne fais que boire et fumer en me regardant comme si j’étais la fautive
ultime de cette paralysie expiatoire que Dieu t’a donnée.
L’homme laisse échapper un rire suraigu.
DIEU. NOM DE DIEU. J’ai été lâche. J’étais bien dans ses bras. Elle m’offrait ce sexe
affectueux et noir dans lequel l’oubli de la vie et de la mort fait corps dans la décharge des
pulsions. Ton pas lourd dans l’escalier, je l’ai entendu malgré la fête qui battait son plein au
rez-de-chaussée. Elle a vu que j’avais peur.

Humilié, j’ai voulu me cacher de ce vaudeville sur le rebord de la fenêtre, à poil, le
temps que tu t’en retournes. Tu es entrée, tu es restée. Elle s’est assise les seins à l’air et a
allumé une cigarette. Tu t’es avancée vers la fenêtre et je suis tombé quand tu as ouvert le
rideau. Je suis tombé de PEUR. Ce n’est pas DIEU qui m’a poussé. Ce n’est pas toi non
plus. Tes yeux au-dessus de moi horrifiés par mes jambes à l’envers. Aujourd’hui, je n’ai
plus de queue et je sais pourquoi. La lâcheté n’a jamais honoré personne sans son rire de
pie.
Il se redresse, allume une roulée et observe le vieux de la maison mitoyenne à celle de la
petite voisine se planquer dans un renfoncement de rhododendrons pour soulager sa
prostate hors d’usage. Il ouvre un pan de fenêtre pour le déranger. Même lui ne se pisse
plus dessus.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo pour rêver au bel hiver des espaces si grands
que l’œil se perd dans le vent et que ses pieds soient froids par la grâce de la nature, se
réchauffer par la vision du souffle du cheval, se retourner dans le grand champ de neige et
pister la trace jusqu’au point de fuite, lever la tête au passage du corbeau et cracher brun
dans le blanc, y voir mieux la saleté du monde.
Il a envie d’écrire une histoire de buckaroo pour oublier qu’il a parfois eu l’amour de
boire plus intense que celui de l’écriture. Il a envie d’écrire sur son buckaroo pour mettre
une nouvelle histoire sur cet aveu.
Le buckaroo sifflera du bourbon les jours de paie, avec du café ceux de grand froid. Il
boira comme un trou, à tomber de cheval en éructant, à ne pas parvenir à bander en
songeant à la plus belle de toutes, il aura mal de ne pas avoir mal. Et quand ce sera le
moment, elle sera absente et il aura mal d’avoir mal. Il rentrera furieux dans un vieux
pick-up Chevrolet et percutera une congère qui l’enverra si loin à travers le pare-brise
qu’il en perdra ses jambes.

Il a besoin d’écrire une histoire de buckaroo et réprime un sanglot, se dit que dans la
famille des pleurnichards, il est le concurrent direct du vieil Harrison.
Le pas lourd et la porte s’ouvre. Elle entre. Le froid humide de novembre l’a quittée avec
son manteau et son écharpe. La grande femme aux cheveux poivre et sel ondulés
déplace des volutes de chaleur autour d’elle. Ses yeux sont vides mais elle sourit. Elle
aussi.
— Il fait trop sombre, mon chéri. Le ciel est si couvert qu’il faut déjà allumer les lumières.
Elle le nomme « Mon chéri » depuis qu’elle a saisi à quel point le manque le rongeait.
Pour être gentille après lui avoir ôté la bouteille. La bouteille était une concurrence
directe à son être de grosse femme épousée, comme si tout avait rapport à elle. Elle est le
cœur de la maison. On ne peut pas tout prendre et il aurait voulu l’être un peu aussi
plutôt qu’être surnommé comme une cerise enveloppée de mauvais chocolat. Elle ne le
fait pas exprès. L’usage raisonné des mots est le palier supérieur à l’usage de la parole.
Chaque « Mon chéri » est un coup de poinçon dans la chair insensible de ses cuisses.
La lumière électrique inonde la pièce d’un coup et l’homme cligne des yeux. Une larme
perle encore et coule à la même ridule avant de se perdre cette fois derrière l’oreille. Elle
se penche et la joue froide se frotte à celle de l’homme. Deux mains froides sur ses épaules
et il en caresse une pour la réchauffer. La femme saisit les poignées et fait rouler le
fauteuil avec délicatesse jusqu’à la cuisine. Elle va préparer le déjeuner en lui racontant
son matin. Le couple s’éloigne jusqu’à disparaître dans l’obscurité du couloir et lui
pense :
Je commence après déjeuner.
Le buckaroo et son Anglaise se servent un bourbon face à la cheminée.

*

PROULX FAMILY RANCH, CARBON COUNTY, WYOMING

J’avais beau être saoul comme une vache, quand la Chevy a bouffé la congère, les trois
secondes trente centièmes m’ont paru une éternité. Ensuite, mon cerveau a eu le temps
d’énumérer le p’tit nom de toutes les filles que j’ai eues avant de me briser la colonne
jusqu’à la bite. Heureusement qu’Ed, le chef d’équipe, rentrait par la piste Nord sinon
j’aurais crevé comme ces vieux bisons en plein hiver, face au blizzard. J’étais un sacré
morceau alors je ne suis pas tombé dans les vapes de suite. Et ma tête a recommencé ses
conneries avec cette chanson ringarde entendue plus tôt dans le juke-box :
« You’re just too good to be true, can’t take
my eyes off of you… »
C’est la serveuse qui nous emmerde avec ça. Elle dit que ça lui met du soleil au milieu
du bluegrass. Bien sûr, j’ai pensé à elle, mon Anglaise, et j’ai passé le cap du bourbon de trop, arrosé à la bière parce que ça donne soif, celui qui te pousse au suivant. Le bourbon me va bien,
surtout quand je me gèle les burnes sur le cheval et que j’en verse dans le café. Ce soir-là,
j’ai déconné. Je me demande comment la Gloria est parvenue à cette effraction
de ma discothèque mentale. C’est au moment précis où ces jambes m’appartenaient encore
en propre que je suis tombé dans les pommes au lieu de me tabasser la tête pour rester
éveillé parce que tu sais comme il peut faire froid sur les plaines les jours de vent du Nord
quand tu n’as pas enfilé la bonne paire de bottes et que les surbottes en peau ne suffisent
pas. Le froid extérieur. Et le froid intérieur quand je me suis réveillé quelques jours
après. La raideur et l’absence de douleur quand tu plantes la fourchette de l’hosto dans
une cuisse de ton futal.
Le problème avec Ed, c’est qu’il est moins large qu’aucun de nous mais qu’il nous écrase
au litrage de booze. Je pense que les charognards ne voleraient pas après son foie. Je
disais donc qu’il nous aligne tous au bar et il a mis un putain de paquet de temps pour
quitter le rade et prendre la piste. Le Vieux là-haut avait quelque chose contre moi pas de
ma connaissance, ou un message exemplaire à passer à des potes pas de ma connaissance, ou
bien encore il avait besoin d’un retour à l’ère du missionnaire sobre et sans effet. Bref. Je
suis en fauteuil et j’ai perdu des doigts de pieds à droite et le pied gauche, le pied de
porc, le panard à Satan, celui qui porte bonheur quand on marche dedans. Et je peux
faire des nœuds avec ma queue, elle ne me sert plus à rien. Je ressemble à un bœuf mal
fini dans un caddy de véto.
Il me semble évident à l’aune des souvenirs de cette soirée que mon Anglaise m’a rendu
dingue. Elle travaillait depuis deux mois au ranch. J’appartiens à l’équipe permanente qui
embauche les garçons vachers saisonniers de l’été. Quand la neige tombe comme les dollars
dans les poches du patron en période d’abattage, il n’y a pas grand chose à faire,
excepté le soin des bêtes. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a un max de boulot mais qu’on
est rassemblés autour du ranch et de ses dépendances, on n’a pas besoin de partir
établir des campements temporaires à des centaines de kilomètres pour la pâture estivale.
L’hiver, c’est pépère et on organise une soirée tous ensemble de temps à autre. On va
au Go Buck’ pour boire, manger, écouter de la musique au juke-box, boire, s’engueuler, se
battre, balayer le verre cassé, boire encore, s’embrasser comme des morons et rentrer. Si
tu crois qu’on peut vivre les uns sur les autres sans avoir ce besoin vital d’évacuer les tensions.
C’est fou qu’il ait fallu attendre que je sois en fauteuil pour réaliser à quel point nous
étions quotidiennement dans le concours de bites. Le patron disait avec raison : « Quand
big Dick s’endort, les troupeaux dansent. » Lui vient à notre soirée deux ou trois fois l’an et il
nous sert un petit discours qui nous frise le poil à chaque fois. On le connaît son laïus, la
chance tournerait s’il ne le déclamait pas avec sa bière dans une main et le chapeau sur les
yeux. Je le soupçonne de ne pas apprécier trop les mondanités mais nous, il nous aime
bien et ça marche. Ensuite, il ôte le chapeau et la fête peut commencer. Alors ce soir là,
c’était une simple soirée mensuelle. Cette Anglaise, c’est une biologiste nous avait-il
expliqué, assortie d’un diplôme de comptabilité et elle est là pour optimiser le rendement
tout en préservant la qualité de la viande. Ouais, chez nous la viande c’est du
muscle et pas de l’éponge macérée dans du sang clairet, du délicieux avec de l’oignon frit
et de la sauce aux herbes, de la viande qui te tient au corps, le vrai carnage biblique
qu’offre la vie à chaque sacrifice. Je disais donc que mon Anglaise avait expérimenté une
technique de croissance naturelle sur des bœufs dans une entreprise d’élevage biologique
et le patron qui ne passe pas ses journées à rien faire a repéré l’étude sur
Internet avant de l’embaucher au départ du précédent biologiste. Le patron n’est pas un
scientifique et il a toujours eu besoin de quelqu’un dans le genre à ses côtés, un gonze
qu’on trouvait grassement payé à rien foutre et qui nous rendait tout notre mépris sauf
quand il était seul.
— Miss Jenny Peacock, a-t-il glissé.
Les clins d’œil et un cri d’oiseau ont fusé quand il nous l’a annoncée arrivant deux
semaines plus tard. Mais c’était plus pour blaguer qu’autre chose, le patron est veuf
avec deux grands enfants partis pour leurs études et rien d’autre ne compte que sa
défunte épouse, ses gosses, son ranch et son cheval. Il va à l’église méthodiste le dimanche,
ce qui ne l’empêche pas de savoir le cœur de ses hommes. Il nous a prévenus :
— « A priori, j’en ai besoin même si c’est une satanée gonzesse. Ne me la faites pas
déguerpir avec vos tours à la con. C’est une Anglaise et avec les Anglaises on ne sait
jamais si c’est du lard ou du cochon. Mouais. Les nôtres leur ressemblent encore. Peut-être qu’une biologiste nonne, premier degré et française, ça l’aurait fait mais il n’y en avait
pas. Miss Peacock, j’en ai besoin. Tais-toi, Ed. Que le diable la chatouille ou non, laissez
tous vos putains de pieds dans vos bottes et vos ceinturons bouclés. »
Moi, j’ai toujours aimé les bonnes tranches de bacon mais le patron ne jurait quasiment
jamais alors ça voulait dire qu’il faudrait bien se rappeler de ce qu’il avait énoncé. Et je le
soutenais entièrement dans ma tête d’abruti fou des bêtes à cornes.

Elle est arrivée et c’était une bête à cornes. Qu’elle soit parfaitement belle m’aurait bien
arrangé. Son souffle n’aurait pas même rencontré le mien en disant bonjour le midi.
Mais c’était une bête à cornes. Je me suis garé un peu agacé au parking de l’aéroport et ne
lui ai prêté aucune attention quand elle a passé la douane, je matais à fond un cul bien
moulé dans un jean de chez nous. L’Anglaise n’était pas bien grande et j’étais toujours
plongé dans mes méditations quand j’ai entendu qu’on m’appelait. Elle m’a dit en
pointant un doigt sur ma pancarte :
— Qui cherche trouve, et qui frappe à la porte sera invité à entrer.
Hein, ai-je répondu. Et j’ai baissé un peu la tête avant d’être cloué sur place par son
regard de bisonne des plaines. Des bisons, il n’y en a quasiment plus, rapport à avant. On
les a tous tués et ceux qui restent sont à la limite de la domestication, un peu comme les
Indiens. Gamin, mon père m’a amené sur la conduite d’un petit troupeau d’un pote à lui et j’ai appris qu’il fallait mener le cheval à l’inverse de la direction dans laquelle tu voulais
voir aller le bison. Je ne m’y appliquais pas trop mal et mon père s’est un peu éloigné.
C’est là qu’elle m’a chargé. Ces bestiaux sentent tout et la vieille bisonne est arrivée
sur moi à la vitesse d’un vent de sable. La jument s’est cabrée et je suis tombé devant
cette masse galopante aux yeux noirs. Elle allait m’écraser et je fus incapable de bouger,
la regardant religieusement, attendant qu’elle venge tous ses fantômes en broyant ma cage
thoracique. Elle a stoppé tout net dans un petit nuage de poussière qui s’est évanoui à
quelques centimètres des herbes sauvages. Ses yeux n’étaient plus noirs, et ils m’ont
transpercé. Puis j’ai vu sa langue bleue, elle a attrapé une touffe d’herbe avec et s’est détournée
en mâchant.
Cette nana, c’était ma bisonne. Petite et massive, avec des yeux clairs dans lesquels
nageaient des créatures de fond de canyon.

Va pas croire, j’ai repris mes esprits dès l’analepse vers ma bestiasse de bisonne.
Quoi ? Bien sûr que c’est à toi que je parle, depuis le début. On est comme deux tas dans
un fauteuil roulant, on ne peut plus faire de cheval, le bowling c’est fini, tu ne joueras
plus les Tarzan aux fenêtres des dames. Moi, je suis jeune et je peux toujours les asseoir
sur mes genoux et rouler à fond la caisse. Bon, tu comprends que je n’avais pas envie
d’avoir l’esprit tout confus alors qu’elle descendait à peine de l’avion. Et puis elle
m’a énervé avec sa citation de mes deux alors j’ai répondu :

— C’est vous, Jenny Peacock ?
Je détestais son nom et m’étonnais que le patron ait pu la recruter malgré ses compétences.
— Évidemment, je sais lire une pancarte, garçon. P’tain, vous êtes tous grands comme
ça ici ?

— Ne vous inquiétez pas, on vous trouvera un joli poney.
Elle m’a fusillé d’un regard gros calibre et j’étais très fier de moi.


Pendant que je te raconte, je m’amuse à cabrer le fauteuil, OK ? Au début, je me suis
bien pété la gueule. La tronche en croix et le cœur qui saigne, mec. Allez, je t’en prie, fais-moi
sortir de ce fauteuil, rêve un peu et fais m’en sortir que je me lève pour toi. Tu pourrais me nommer Lazare, ça irait bien avec ta littérature. Ça marche si je t’implore ?

Le buckaroo se jette au sol et se redresse d’un bras, les yeux implorants au plafond de
l’immense mobile home dans lequel il est installé. Son patron n’a pas supporté de voir
un de ses hommes en fauteuil et lui a ordonné de continuer à travailler au ranch sinon sa
femme fendrait sa pierre tombale chaque nuit et s’amènerait avec tous les saints des derniers
jours pour le tourmenter d’avoir laissé boire.
— Je ne sais rien faire d’autre que monter et m’occuper du bétail.
— Tu auras une rampe sur la caravane. Tu sauras très bien prendre soin des hommes. Ce
n’est pas bien différent des bêtes et tu t’habitueras. Faudra gérer l’économat des déplacements
vers les pâtures, tu sauras faire, et puis tu prépareras les repas et ils crieront tous : Kiss the cook, buckaroos !
— Merde, patron, chui pas une gonzesse. Je ne sais pas faire à manger comme la vieille
Darla.
— T’es désespéré, d’accord, mais reste poli avec les dames, fiston. Darla t’adore et elle te
prendra en stage au Go Buck’ pour t’apprendre à nourrir les affamés.
— Pardon.

— Il n’y a jamais une gonzesse qui ait fait à bouffer pour mes mecs sur les pâtures en
saison.
— Ouais, je sais.
— Ne laisse pas ta main gauche prendre ta droite. En plus, tu auras le câble et un ordinateur
raccordé à Internet.
— Merci.
Quand j’ai écrasé la congère, la dernière femme à laquelle j’ai pensé, ce n’était pas ma
mère mais ma bisonne. Je n’ai pas fini de t’expliquer comme elle était roulée, parce
qu’elle était petite et massive, promesse de stabilité quelle que soit la situation, mais pas
seulement. Ses mains étaient charpentées et déliées, adaptées à ses seins roses que j’aimais
bien même s’ils étaient tout petits, ou peut-être parce qu’ils étaient petits, ce que je
ne m’explique pas puisque les gros bobs et moi avons toujours été copains, mais surtout
elle avait du cul. Le travail en plein air, c’est bon pour les gonzesses et, de ce fait, elle était
tonique. Mais elle avait du cul avec un peu de gras dessus, genre quand tu la tiens pendant
qu’elle te fait l’amour, tu peux la prendre à mains pleines pour bien l’ancrer. Bon sang.

Sur le chemin qui nous ramenait de l’aéroport, c’était plié. Je n’ai pas vraiment compris
pourquoi je lui plaisais, mais j’ai compris que je l’avais énervée et qu’elle m’en ferait baver
des ronds de chapeaux mexicains, rapport à la blague sur le joli poney. Au volant, je frottais
ma barbe de trois jours, il n’allait pas falloir oublier les consignes du patron. Dès les
premières présentations avec l’équipe, j’ai surveillé les yeux des mecs pour être certain
qu’il n’y en aurait pas un qui la toucherait avec. Bien sûr, ça a foiré. Ed m’a glissé que
j’avais l’air d’un lapin sur une planche à découper et ça aussi ça m’a mis les nerfs. Elle a
été très sérieuse quand le patron l’a accueillie dans les bureaux. Le ranch est séparé en
plusieurs bâtiments et je l’ai d’abord amenée voir le boss. Mais ensuite, en faisant le tour
des gars présents, oh mon Dieu, comme elle tortillait du cul. Le pire, c’est qu’elle l’aurait
fait en souriant, personne n’aurait fait attention ou bien ils l’auraient prise pour une
chaudasse. Non. Tout dans son visage était fermé, genre : Regarde mon cul, tu l’auras
jamais et maintenant on va bosser. Le message c’était ça.

On s’était bien cherchés depuis son arrivée et, ce soir-là, il y avait tellement de tensions
entre nous que ça a explosé dans son bureau. Elle m’a provoqué en me traitant de bouseux
alors j’ai saisi son bras.
— Ah. Quand même.
C’est ce qu’elle a dit dans un sourire impitoyable et j’ai compris qu’elle m’avait
traîné jusque-là par la peau du cul, jusqu’à ce moment précis où je l’avais saisie et collée
contre moi. Elle m’avait roulé dans la paille avec ses yeux, son gros petit derrière sautillant
jusqu’à ce que je la touche et qu’elle me foudroie. Elle était chaude. Je veux dire
qu’elle était vraiment chaude.
Je l’ai légèrement soulevée pour lui donner le baiser le plus âpre de ma vie. Le baiser de la
soumission et de la possession, celui que tu n’oublies jamais. J’aime faire l’amour par
terre, m’a-t-elle dit, mais le boss revient dans une heure et je dois faire le point sur les
femelles avant. C’est ce qu’elle essayait de me dire quand ma langue la laissait respirer.
J’avais la trique, la plus grosse, celle sur laquelle tu te cabres pendant une demi-heure
si tu ne peux rien en faire, celle qui fait mal, celle qui te fait sentir vivant et mort. Elle m’a
serré dans ses bras et murmuré : Ce soir, après la fête au Go Buck’, ce sera meilleur.

Être écrivain et profaner son fantasme. Je n’y comprends rien. Reste dans ton fauteuil à
rêver à ma Jenny Peacock, à ta petite voisine, rousses comme la bête à cornes, la peau
laiteuse et le cul gras. Faire l’amour, c’est retrouver sa cabane primitive et je resterai un
exilé du corps pour toujours.

Tout aurait été trop beau. Elle n’est pas venue. Elle était au téléphone avec l’Angleterre
parce que sa grand-mère était morte. Je ne l’ai pas reconnue à l’hôpital, elle avait le
regard accablé par la culpabilité et le chagrin. Je me suis demandé si elle n’était pas un peu
hystérique, ce n’était pas sa faute. Les premières semaines de sa présence sur le ranch,
j’avais bien vu qu’elle n’hésitait pas quant aux conseils d’abattage ou de quarantaine.
Une bête est une bête, disait-elle. Et je pensais, toi t’es une sacrée bisonne, chérie, et
puis je me frappais pour en faire sortir l’obsession, me convainquant que l’idée
d’elle me torturait et non la femme. Jusqu’au midi dans son bureau où j’aurais pu me
nourrir de toute sa viande. C’était dingue. Je me suis obligé à ne pas la voir jusqu’à ce que
je ne voie plus qu’elle. Et elle m’expliquait à genoux au pied du lit qu’elle m’aimait totalement
sans savoir pourquoi. C’était pathétique et ça blessait mon côté viril. Sans
l’accident, nous nous serions aimés, comme deux titans font l’amour au creux d’un vallon
en craignant que la colère d’un quelconque dieu mythique ne provoque le chaos définitif.
Les jouissances auraient laissé place au silence et chacun aurait rejoint sa grotte. Lors
de sa première visite à l’hôpital, elle m’a dit qu’elle avait dû partir dès le lendemain de
l’accident pour les funérailles de sa grand-mère, que je n’étais pas une bête, qu’une bête
reste une bête et qu’elle pourrait m’aimer, puis elle a ôté son chemisier et son soutien-gorge.
J’ai ri et elle en fut blessée à son tour avant de tendre la main parce que les monstres s’aimantent.

(c) Marie Van Moere
Ajaccio,
de septembre 2013 à septembre 2014.

BUCKAROO est paru en 2014 aux éditions numériques E-Fractions dirigées par Franck-Olivier Laferrère, collection Hors Format.

Couverture Eugène Pwcca

DELIA FACE AU PORT (2016)

Delia marche dans la rue Fesch. Elle porte aux pieds une paire de richelieu vernis noire avec un talon de 9,5 cm. Ce ne sont que des Repetto mais elle prend garde aux interstices des pavés et aux merdes de chiens qui constellent le passage de la rue piétonne et pourraient abimer ses talons. Une vague de touristes retraités arrive de face. Malgré ses 45 kilos et son mètre soixante, Delia ne se poussera pas, la vague devra s’ouvrir devant elle. Ça parle allemand et, en dehors de Marlène Dietrich, Delia vomit les Allemands sans savoir pourquoi. Comme une allergie. Le temps est lourd. Les journées d’automne à Ajaccio sentent souvent les angoisses étouffées que le soleil n’a plus la force de masquer. Il y a dans le ciel des nuages bouffis et humides. Si Delia pensait, elle ne se dirait rien de plus en les observant que :

– De gros Arabes poisseux au hammam.

Delia n’est pas une jeune fille apte à penser et cela lui rend bien des services au quotidien. Exister lui importe peu, elle vit et elle brille quitte à marcher dans le vent mais jamais dans la merde et toujours en chaussures qui coûtent une blinde. Là, quand même, les richelieus pèsent autant que des pompes de chantier. Il fait lourd. Delia ôterait bien sa fine veste de cuir mais la garder à la main ou sur le sac casserait sa silhouette. Les couleurs sombres mettent ce qui reste de son bronzage estival en valeur. Elle porte un shorty et un soutien-gorge push-up Princesse tam.tam, un serre-taille Aubade. Si elle était dodue, la sueur inonderait l’ensemble d’auréoles sombres comme le sang. Delia est gaulée à faire pâmer les voyeurs d’Instagram. D’un gracieux mouvement de tête, elle balance sa chevelure blonde sur son épaule gauche. Elle compte plus de 14 K Instagramers parce qu’elle a la taille fine, un beau gros cul qui doit bien peser le tiers de son poids total, de longs cheveux et la science photographique pour choisir l’angle de vue de son corps ou des paysages corses. Les gens adulent le sexe et l’argent ouvertement aujourd’hui. Plus besoin de se cacher derrière un quelconque culte païen.

Les retraités sont descendus d’un bateau de croisière bleu marine qu’elle a vu dans l’enfilade de la rue des Trois Marie. La perspective en plongée le place au-dessus des immeubles de la vieille ville. C’est monstrueux à bien y regarder. Beau et terrifiant à la fois. Quant à la vague compacte au milieu de la rue Fesch, elle n’est qu’agaçante et ne laisserait plus un pélot dans les commerces à en croire les patrons. Comme dirait sa mère qui lâche des milles et des cents chez ses amies boutiquières, la saison durerait toute l’année, elles trouveraient quand même à se plaindre. Delia n’ira finalement pas au contact de la vague, elle souhaite faire une entrée la moins chiffonnée possible. Virer dans la rue de gauche, l’air est plus épais à avaler qu’une coulée de radium ou une giclée de sperme chaud au fond de la gorge. Ange-Ma » adorait qu’elle avale et elle lui jouait bien qu’elle adorait ça elle aussi. Tout dépend du contexte, comme aujourd’hui. Delia pense à la mère de sa mère qui crachait sur sa propre descendance qu’elle ne se serait pas corrompue pour deux œufs avec les Italiens pendant la guerre. En échange de quoi, elle s’est prostituée toute sa vie dans la sphère domestique des petites compromissions quotidiennes. Les chiennes ne font pas des chattes. Delia doit subir à fond pour garder la place sur le piédestal ajaccien. Elle arrive à la porte cochère de l’immeuble de Santu.

La porte blindée donnant sur le palier s’ouvre quand elle appuie sur la sonnette et elle s’avance dans un petit vestibule face à une seconde porte en bois massif. En haut à gauche, elle aperçoit une installation vidéo.

– Santu, ouvre-moi.

Il ouvre la porte en grand.

– Delia. T’ouvrir ? Mais bien sûr, ma chérie. Entre.

Elle avance d’un pas. L’appartement est nu, comme Santu qui bande déjà, très à son aise. Delia dévie son attention vers la vue de l’appartement sur le port de commerce d’Ajaccio. Le bateau de croisière des retraités schleus de la rue Fesch est à quai devant les immenses baies vitrées du salon. C’est un énorme Mein Schiff. Le père de Delia, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie, dit toujours à propos de ce bateau : « Grattons-nous le cul, ça prolonge la chance. Demain, les Schleus du Meineuh Chip vont larguer leur fric dans la ville. » L’appartement de Santu est au quatrième étage et il semble encore quelques niveaux plus bas que le pont supérieur du bateau. Quelques croisiéristes sont au bastingage. Loin, noirs et flous comme des oiseaux de malheur. Delia ne saurait dire à quel point, à moins qu’elle se trompe. Son jugement est biaisé. Elle ne sait pas où ni comment regarder alors elle scrute la pièce, fait comme si tout était normal, ce qui amuse beaucoup Santu. Aux murs du salon, huit reproductions grand format de photographies d’Araki. Toutes sont des shootings de femmes japonaises ligotées et soumises. Delia a entendu dire que lors de séances, les femmes pouvaient se mettre à pleurer, soulagée de s’abandonner, en éclipse totale de leur psyché. Normaliser la déviance est la protection des peureux. Le salon est meublé d’un écran plat 65 pouces, d’un canapé quatre places en toile beige, d’une table basse carrée de plus d’un mètre de côté, d’un très beau tapis oriental. Sur la table basse, trois cordages en fibre naturelle. Une porte ouverte à courte distance à main gauche, sur la table de la cuisine, une plaquette de quatre cachets bleus, des restes de coco et une demi-bouteille de Saint-Georges en verre. Delia ne sait plus si elle doit avancer ou non et l’indécision va la laisser précisément là où elle est alors elle franchit largement le seuil jusqu’au milieu du salon et balance sa chevelure du côté gauche.

– Tu prends mes affaires ?

– Je dois te fouiller, chérie.

– C’est pas utile.

– Oh que si.

– Putain, Santu, pour qui tu me prends ? Pour une des pétasses soumises que tu as au mur.

– Tu ne veux pas ma réponse. Et c’est du kinbaku-bi. De l’art.

– Sérieusement, je m’en branle. Si tu me fouilles, j’me casse et c’est tout.

Il claque la porte intérieure derrière elle. Il sent qu’elle a peur. Elle est impressionnée. Il est content. Santu passe un bras autour de sa taille et se colle contre elle, place son sexe entre ses cuisses et lèche ses lèvres en une fois. Comme un lion. Delia déteste qu’un homme lui bave dessus.

– Qu’est-ce que t’as, là ?

– Un serre-taille, pour mettre mon cul en valeur. Tactique.

Santu prend sa main et l’invite à s’assoir sur le tabouret haut face au bateau. Delia voit des passagers du bateau flâner sur le ponton. Elle pose délicatement son sac sur la table basse et se hisse sur le tabouret.

– Le vitrage est filmé sans tain. Tu peux admirer la vue, te laisser baigner par la lumière du jour, en toute discrétion. J’y passe des heures depuis que je suis là.

– Au point où j’en suis. Tu m’offres à boire ? J’ai soif.

– Après tu iras aux toilettes.

– T’as peur d’une douche à la pisse ? tente Delia qui redresse la tête.

– Reste assise, ma belle. C’est mieux. Il n’y a rien à boire d’autre que de l’eau. Et j’ai pris du Viagra. Pour durer longtemps, c’est mieux que la dope.

Delia transpire, l’appartement est trop chauffé. Les tâches de sueur sur sa robe pourpre s’étendent. Elle le sent sous son cuir qu’elle enlève et jette sur le canapé. Elle se garde bien de poser des questions et attend que Santu la baise, comme prévu. Il bricole près du téléviseur et lui montre l’écran d’un iPad.

– Voilà ! Regarde.

L’écran plat affiche quatre fenêtres, une vue de l’extérieur de l’immeuble, une vue du palier d’étage, une vue entre les deux portes, une vue du salon. Sur l’iPad, il ouvre une fenêtre qui affiche le film du salon sur le téléviseur. Delia regarde le couple à l’écran, la fille résignée, le gars sec avec une bite de chien.

– Je ne risque rien avec toi, hein ?

– Bien sûr que non, surjoue-t-elle. Moi, je suis contente de te voir et, comme je te l’ai dit au téléphone, ma famille s’excuse.

– N’en parlons surtout pas, tu es là et c’est magnifique. Les affaires sont pour plus tard.

Santu s’agenouille devant elle et place les mains sur les genoux toniques de Delia. Il repousse la robe, attrape le shorty. Delia se lève un peu sur ses jambes et Santu fait glisser le shorty sur les chevilles, le renifle et l’envoie sur la table basse. Il renifle ensuite les cuisses et s’approche du sexe de Delia qui réprime un frisson. Santu ouvre les lèvres de Delia avec son nez. Delia pousse un petit cri et se dégage.

– Tu as peur ?

– Je ne suis pas parisienne. Je n’ai peur de rien. J’ai juste hâte que tu me prennes.

Delia laisse penser qu’elle a peur en niant complètement. Sa mère lui a enseigné quelques stratégies qui laissent croire aux hommes qu’ils sont les maîtres. Elle est juste écœurée, en fait. Santu sourit.

– N’en fais pas trop. Il ne faut pas. Avoir peur. Tu sais bien qu’on a besoin l’un de l’autre, maintenant.

Il se tait trente secondes, fourrant à nouveau son nez dans Delia.

– Et les Parisiennes sont géniales comparées à toi, pintade. Je vais t’attacher, murmure-t-il en lui attrapant le poignet.

Cette fois, Delia le repousse et tombe du tabouret. La vélocité de Santu lui permet de la saisir par les cheveux. Il amortit sa chute avant de la tirer en arrière et de l’allonger sur le tapis. À genoux sur elle, il la frappe à main ouverte, Delia ne voit que le sexe pendant au-dessus d’elle telle une troisième jambe, effleurant la robe à chaque claque. Tandis qu’il se lève, elle racle le sol pour s’enfuir à nouveau. La famille n’a qu’à se trouver une autre pute. La chute et la volée qu’elle vient d’encaisser ont déréglé tous ses repères, elle s’affale lourdement. Santu la retourne avant de la frapper à nouveau à coups de gifles mesurées, à rythme lent.

– Ça, c’est pour te rendre l’humiliation d’avoir préféré l’autre gros. Ça ira mieux après.

Santu stoppe sa litanie de baffes. Delia geint, elle saigne du nez. Des mains, elle effleure son visage pour s’assurer que tout y est bien en place. Santu la tracte par les aisselles pour la ramener au milieu du salon face au port.

– Tu vas tacher mon tapis.

Il déchire la robe dans le dos de Delia et la jette. Le voile pourpre ondule dans l’air chaud du salon avant de se poser magnifiquement sur un coin de parquet puis de s’étaler comme la nuit sur la beauté des femmes. Delia tente de se tenir droite mais elle souffre. Son nez coule alors elle articule « mouchoir » pour Santu qui lui ramène une serviette humide et fraîche de la cuisine. Delia tamponne son visage pendant que Santu dégrafe le soutien-gorge push-up.

– Il faut les libérer ces seins. Ils seront bien plus beaux entre mes cordages.

– Sale connard. Ne me fais plus mal.

– Tu as eu ta dose, lui répond-il de la cuisine. Maintenant, tu te relaxes, chérie, tu vas adorer. Tu me remercieras ensuite.

Elle reste là, le nez gluant et les cheveux emmêlés. Ses gros seins pendent sur son ventre. Elle parvient à se tenir droite pour leur octroyer leur vrai visage, la paire de seins pleine et large qui a fait son succès auprès d’Ange-Marie la première fois qu’ils se sont rencontrés. Sa mère les lui a offerts pour ses seize ans. Elles sont allées à Nice ensemble pendant les vacances de Noël de son année de première, discrètement, et l’été suivant Delia pétait les scores à la paillote du Week-End. Delia sanglote et ravale tout quand Santu revient. Elle fait semblant de soulager ses tuméfactions avec la serviette. Il s’agenouille devant elle et avale un cachet de Viagra.

– Qu’est-ce t’as, t’es impuissant ?

– T’étais en retard, j’en ai pris un il y a plus d’une heure alors je double la dose. Certaines filles sucent aussi bien qu’elles vipérinent, ça oblige les hommes à tout faire pour tenir leur rang au concours de bites local. Vous donnez d’un coup de langue et reprenez de l’autre. Non, dans mon cas c’est pour mieux prendre mon pied, Delia. Et on sera quitte. Tiens.

Toujours au sol, elle boit un peu au même verre et le pose à terre. Elle se console en imaginant briser le crâne de l’allumette brune et nue qui se relève et bombe le torse. Elle étouffe un petit rire entre sa morve et le sang dans son nez parce que Santu la domine en faisant bouger son sexe. Sa mère lui a dit que ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Quelle abrutie. Si papa savait, songe-t-elle. Mais il sait, bien sûr. Delia se sent très seule et très lâche.

– Tu sais que la Corse est le département qui utilise le plus de Viagra ? C’est prouvé, hein ! On ne peut pas tous être impuissants, quand même.

– Je m’en fous, Santu, qu’on en finisse. Ne sers pas trop fort. Tu es sûr que personne ne doit venir. Je ne veux pas qu’on me voie comme ça.

– T’inquiète. Allonge-toi.

– Je vais prendre un quart de Lexomil d’abord.

– Pas besoin.

– À chacun sa dope.

Delia rampe et se relève en posant d’abord les genoux par terre. Debout à son tour, elle soutient le regard de Santu et descend lentement sur son cou, s’attarde sur son plexus et descend toujours jusqu’à observer le sexe de Santu, long, droit, pointu. Le gland est rose très foncé. Il bande à mort. Il va lui faire mal. Aujourd’hui, demain et dans un an. Elle le sait. Ange-Ma » avait un sexe épais et rond, beige, pas trop long.

– Dépêche-toi, souffle-t-il en saisissant les cordes avant de se replacer devant la baie vitrée et le paquebot.

Elle ouvre son sac et se tourne vers Santu. Il est à contre-jour. Les cordages pendent à sa main gauche. Dans son dos, un horrible masque japonais tatoué ouvre une bouche rouge et dentue qui se moque de Delia. La main dans le sac, elle hésite entre la plaquette de Lexomil et le renflement dans la doublure décousue. Choisir, franchir un seuil, être liée ou déliée. Elle n’a pas l’habitude de réfléchir. Il va se retourner, elle verra ses yeux. Le masque japonais bouge, Santu s’impatiente et s’étire. C’est interminable, ça dure dix secondes. Delia prend le petit Glock 26 entre la doublure et le cuir du sac, le pistolet qu’Ange-Marie n’a pas eu le temps de sortir de sa sacoche quand Santu l’a fait abattre à la kalach ». Santu l’aperçoit dans le reflet de la baie vitrée. Les regards se croisent. Il y a des passagers sur le bastingage du Mein Schiff. Delia tire. Ange-Ma » lui a appris. La balle perfore le cou de Santu quand Delia visait le cœur. Le double vitrage n’explose pas quand la balle ralentie par la chair de Santu l’atteint. Une étoile se forme. Les passagers vaquent. Delia ne voit rien. Elle sait qu’elle a touché Santu, la détonation résonne encore dans son cerveau. Elle colle son dos au mur et heurte une photographie d’Araki et attend que Santu se vide sur le tapis et arrête de bouger. Il bande encore un peu. Ce n’est que ça, finalement.

Elle essuie rapidement ses traces avec son boxer, récupère la robe déchirée et va dans la chambre de Santu, se déchausse, enfile un jean qu’elle replie aux chevilles, se rechausse, attrape une chemise blanche ajustée. Elle prend un moment pour s’arranger, laisse ses cheveux partagés en une raie au milieu tomber sur ses tempes et ses joues, les fait bouffer un peu. Pourquoi je ne me presse pas ? Personne ne doit venir. J’ai tiré quand même. Oui, mais l’appart » est blindé de partout et tout le monde se tait quand il y a un boum ici. C’est toujours la mort qui appelle les pompiers. J’ai le temps qu’il faut à l’âme de Santu pour déserter son corps et s’enfuir par l’étoile de la baie vitrée.

– Ça va, Santu ?

Elle le repousse un peu du bout d’une de ses richelieus vernis, récupère le disque dur de la vidéosurveillance avec le boxer à la main, s’assoit sur le tabouret, observe le sang très liquide de Santu avancer doucement dans le tapis. C’est joli, ça ferait une belle photo sur Instagram, se dit-elle. Elle réfléchit à nouveau pour ne rien oublier, descend du tabouret, met ses larges lunettes de soleil et va à la porte.

– Tu vois, je me rends compte qu’il n’y a qu’une chose qui compte quand on a une vie de merde comme moi : les shoes, l’amour et la vengeance. Ça fait trois mais tu t’en fous maintenant, hein.

Sur le trottoir, Delia se noie dans la vague de touristes allemands qui retourne à bord du Mein Schiff et appelle sa mère.

First time I shot her I shot her in the side / Hard to watch her suffer / But with the second shot she died – Johnny Cash

(c) MVM – 2016