Archives mensuelles : avril 2020

COLLINS MONOLOGUE (S)

Colonel Collins, West Point promotion ‘52, U.S. Air Force. Dans quelques jours, je serai aux commandes du Vaisseau spatial 107, alias Apollo 11, alias Columbia. Le meilleur vaisseau de tous. Dieu le bénisse.

A 33 ans, j’ai intégré le programme de la NASA au centre des vols habités de Houston. Mes recherches eurent pour objectif de perfectionner les combinaisons dans lesquelles nous devions vivre en impesanteur, ou survivre le plus longtemps possible dans l’urgence d’un sauvetage.

En 1966, je fus le premier à effectuer une double-sortie dont je faillis ne pas revenir. Par la suite, une excroissance vertébrale provoquée par une éjection antérieure m’interdit de vol. Pour récupérer mes facultés neurologiques commandant la jambe gauche, le doc’ m’immobilisa. Je collaborais sur la base aux avancées d’Apollo 8, 9 et 10.

Au Centre, on bosse tous comme des fous mais quand Slayton m’a annoncé que je partirai avec Apollo 11, je me suis senti récompensé par la Providence. Neil commande l’équipage, pilote Eagle. Buzz l’accompagne sur le sol lunaire et nous assiste.

Je pilote le module de commande et les récupère.

Aldrin et moi appartenons à la long gray line, la colonne vertébrale militaire du pays. Lui aussi est sorti de West Point, un an avant moi.

Sivis pacem, para bellum.

Nous avons gagné nos guerres, mais les Viets nous donnent du fil à retordre et d’autres conflits se présenteront. Dieu  sait comme la route est longue. Les premiers seront les derniers et nous sommes commandés par Neil, un civil. Dieu sait aussi comme Mister Cool est sacrément burné. Dans le fond, qu’il commande ne me dérange pas, contrairement au processus de sélection. Si on devait abattre chaque politicien à la moindre opinion adoptée dans un cadre électoraliste, les fossoyeurs auraient du boulot. Le Congrès a voté les budgets pour l’armement nucléaire à condition que la NASA pourvoie la patrie en images de rêve. Patrie est dans la devise de la gray line, alors je ne me pose pas de question comme me l’intiment les deux autres termes : Honneur et Devoir.

Je ne foulerai pas le sol lunaire. Soit. Dieu fasse que je nous ramène sains et saufs.

***

Michael, né à Rome, le jour de la fête d’Halloween, marié à Patricia, en France. Là-bas, j’ai appris à pêcher à la ligne.

« Regarde couler l’eau vers la mer. Elle ne coule pas différemment dans ton pays. », me disait le vieux en moulinant à chaque sortie matinale.

Je suis le seul Américain du trio qui ne soit pas né sur le territoire. Ça ne devait pas plaire à Nixon.

« Pas bon pour l’image, les p’tits gars. »

J’ai tellement déménagé que je me sens chez moi partout et nulle part. Je ne vois plus la Terre parce que le module est en orbite lunaire de l’autre côté, vers l’immensité.

Qualité des transmissions : 0 sur 5. Je suis trop loin.

Le silence, l’Espace et l’astre froid.

Dieu. Dieu ? Dieu.

Neil.  Je n’ai jamais su si ses blagues décalées naissaient de son sang-froid ou d’une certaine tension à expulser pour garder ce calme profond. Il a perdu une enfant. Il est déjà un peu mort.

Et moi, enfant. À chaque anniversaire, la croix et la bannière parce que je suis né le jour des citrouilles. Rob et sa bande m’appelait Pumpkin’ Miky. Et puis on est devenus potes parce que je lui ai éclaté sa tête. Comme quoi, quelques pains font plus que des heures de conversation. Pour le coup, je ressemblais une vieille pumpkin’ de novembre, il s’était bien défendu. Ҫa m’a motivé. Être le nouveau motivait. Ça m’obligeait au mouvement interne. L’instabilité géographique rend plus âpre l’appartenance au monde, trop de lieux en souvenir pour savoir lequel serait le meilleur.

S’attacher à l’existence et recréer sans cesse un système autour de soi.

Montrer qu’on est bon, incontournable, donc possiblement intégré car utile à la chaîne sociale.

Avoir un rôle à jouer. Non, pas un rôle, son rôle, le sien propre, et non forcément contre les autres.

Pourquoi ? POURQUOI ? Je voudrais rentrer. Michael, un silence de trou noir s’offre à toi et pourtant c’est le bruit dans ton corps. Je doute. Michael, pourquoi ne pas admirer les étoiles et te taire ? Je me tais. Non, tu parles tellement que tu ne t’entends plus. Les hommes ont toujours payé leur hybris et je suis aux commandes. L’outil par l’intelligence ou l’intelligence par l’outil. Non, pas ce film, cette propagande, cette lenteur, que c’est long, bordel !

Que c’est long.

Pat’ cacha mal sa joie quand je fus interdit de vol. La maisonnée revivait. Je voulais cette mission alors je me suis rétabli. Mais Pat’ n’a jamais été aussi belle qu’à cette époque. La ride du lion avait disparu, son visage n’était plus ce raisin séché par l’angoisse au matin des départs en essai. Les enfants s’étaient assagis. J’étais là. Elle pensait que je ne partirai plus.

Pat’, il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Je ne te parle pas de ce concours international : le premier à la bombe, le premier sur la Lune, la plus grosse fusée, la plus grosse, celui qui pisse le plus loin. Asseoir notre primauté, offrir un rêve accompli, que l’Américain soit conforté dans la légitimité des sacrifices passés, qu’il oublie la mine et le Vietnam. L’hybris. Je ne peux même pas te dire que je vois la Terre, je ne vois rien. L’Espace et le néant, l’infini et la futilité des milliards face à ce vide indescriptible. Il y a des choses qu’un homme doit accomplir. Il ne les sait vraiment qu’une fois qu’elles sont en lui. Pat’, je t’ai promis d’arrêter les vols à mon retour. Je tiendrai parole.

« Tu serais allé chez les biffins, les cols blancs t’emmerderaient moins ! » : Père n’a jamais encaissé que j’opte pour les Volants, écaillant la tradition familiale. C’est drôle. À cette heure, je préfère crever en héros dans l’Espace que dans le bourbier vietcong.

Pumpkin’ Miky, il y a trop de bavardages ici.

Regarde devant toi. Quelle immensité, Seigneur.

Tout est ici, dans le module et autour de lui. Tu es l’unique à cet instant et nous sommes là en toi. Très vite, c’en sera terminé. Il faudra les récupérer. Tu es l’humanité entière alors tais-toi. Tais-toi, Michael. Mets de la musique.

Non, je n’aime pas la musique que Neil a embarqué ; je vais chanter.

What a fellowship what a joy divine leaning on the everlasting arms what a blessedness what a peace is mine leaning on the everlasting arms.

Leaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, safe and secuuuuuuuuuure from aaaaaaaall alarms; leaaaaaaaaaaning, leaaaaaaaaaaaaaaning, leaning on the eeeeeveeeeerlaaaaaasting aaaaaarms.*

***

J’ai fêté mon 82èmeanniversaire. Presque toute la famille est venue. Pat’ avait préparé un repas français et nous avons veillé tard après le coucher des plus jeunes.

« Faut pas trop t’inquiéter, Pat’. Je suis un vieux bois sec. C’est costaud et même le feu n’y trouve pas prise. »

Neil est mort et Aldrin vit enfin son heure. Maintenant, il est le deuxième à avoir posé le pied sur le Lune. Le survivant. Le témoin. Neil lui a rendu le micro et la parole. 

Moi, je les regardais.

J’aime l’Espace et cette question absolue de l’existence des confins. J’aime aussi la pêche et le silence. Depuis toujours. Je n’ai chanté que deux fois : le jour de mon mariage et cette heure difficile où je fus seule avec l’humanité en moi. Ce n’est pas parce que tu n’ouvres pas le bec que tu n’as rien à dire. L’interlocuteur est une variable importante et je n’ai jamais eu envie de parler au monde entier. Que n’aurais-je pas eu comme emmerdements si j’avais posé ce foutu pied sur la Lune ? J’aurais pu continuer après notre retour. Mais cela aurait entériné le fait qu’être le troisième faisait de moi l’oublié. C’était Aldrin. La soif de reconnaissance et le narcissisme forment le lisier de nos vies terriennes.

Que reste-t-il au pied du cercueil ?

Neil avait prévenu : en aucun cas des obsèques nationales. Il a quand même eu droit, et nous avec lui, à Fly me to the moon durant la cérémonie. La tyrannie de l’image ne desserre jamais vraiment ses mains de nos cous.

Je compte bien partir pêcher encore longtemps sur mon petit ponton de Floride, attendant que Pat’ sonne la cloche du déjeuner. Elle souffre tous les jours. M’avoir avec elle à la maison l’a sauvée quand Mike Junior est parti. A chacun son tour de porter l’autre.

Que reste-t-il alors ? Avoir appris à se connaître sans faire de cette science intime un écho aux comportements de masse, avoir été fidèle à sa parole et à la parole donnée, accepter de se tromper, savoir s’arrêter quand il est l’heure, affronter les entraves qui, patiemment, vous nuiraient dans l’accomplissement de soi. J’ai pu m’envisager, parler à ma figure, cet autre, celui qui est moi et que je ne vois pas. J’ai su que nous étions concrètement inutiles. Notre mission offrait du rêve en échange de ces fameux budgets nucléaires.

Le chaos mais le rêve.

Le rêve.

Oui. Bien sûr. Le rêve à l’instant T. Le rêve et la fierté au visage des enfants. Dans l’étreinte de ma famille quand je suis rentré à la maison après la période de quarantaine. Le rêve dans le cœur de celui de mes enfants qui est mort et sa présence par son rêve dans le mien.

*Elisha A. Hoffman

(c) Marie Van Moere

Espace(s) numéro 9 – Thème : La différence – Publication du CNES/L’Observatoire de l’espace – mars 2013

Photographie par
Michael Collins de l’alunissage d’Aldrin et Armstrong en 1969

Le Mur de Bethsabée

Bethsabée Muchaud s’est tellement remise en question qu’après moult embrassades sans réel orgasme elle a pris forme de mur. Tout y était déjà : le matériau et la structure. Bethsabée écrit ; prête-plume professionnelle, elle gagne sa vie en construisant celle des autres dans la langue bétonnée dont ils ne jouiront jamais. « On ne peut pas tout avoir » est devenu la devise de Bethsabée, alors autant s’ériger en beau mur et dissimuler son nom dans le mortier. Entourée de piles de livres organisées par format pour en conforter la stabilité, Bethsabée pique un ouvrage en fonction du besoin. Quand les mots demandent du liant, elle se glisse dans les histoires de langue musclée. Si la structure générale du mur tangue un peu, par jour de grande fatigue acceptée ou de dépression niée, elle choisit une bonne histoire d’histoire dans laquelle la langue réalise l’exploit de se faire oublier. Bethsabée Muchaud est présente sans l’être et existe partout dans son mur de livres.

Tout de même, Bethsabée sort tous les jours pour frictionner ses passions internées au monde extérieur et puis il faut bien s’occuper du tout-venant, ravitaillement, administratif honni si l’Internet ne suffit pas et la voiture. Elle ne s’en sert que rarement pour de petits trajets, plutôt des longs, trois ou quatre fois l’an, quand la rédaction technique a trop abimé la surface du mur, quand ce travail de la langue d’un ou d’une autre sur elle est allé jusqu’à entamer sa propre surface, jusqu’à toucher d’une seule papille l’esprit de Bethsabée Muchaud. Dans ces cas-là, elle se rend au pied d’une montagne, en Suisse allemande souvent, parce que les Alpes françaises sont un trop-plein de foule et par esprit pratique : elle est germanophone. Habitante de Toulon, elle paie un check-up royal à sa Toyota Yaris essence mode manuel avant chaque voyage afin de s’éviter les déconvenues d’une panne au beau milieu d’un endroit dont elle ne saurait rien. N’étant pas à une habitude près, elle dépose la voiture dans son quartier de commerces, au garage de l’avenue Mirasouleou, et rentre en courant si elle ne se sent pas trop lourde. Dans ce cas, elle marche et se frotte vigoureusement les épaules pour en ôter la poussière et accueillir l’esprit du monde. Quand sa jambe est légère, la course se suffit à elle-même pour ce nettoyage. La transpiration dans le vent souvent soufflant dans la ville évacue les fanfreluches de son karma.

Ce matin, elle pèse trois tonnes. Le contexte l’envahit de tous ses remugles fétides. Un virus aussi noir qu’un grand corvidé s’abat sur la Terre en plus du réchauffement climatique modifiable à cinquante années de laps de temps. Dans cinquante ans, où sera-t-elle ? Et ce virus n’est-il pas déjà là ? Sans compter qu’hier la Saint-Valentin en célibataire a disparu dans l’écran de l’ordinateur. Elle a mis la dernière main au livre d’un Youtubeur fameux, ou fumeux, tout dépend de quel côté penche le niveau ; donner de la chair à ce garçon qui existe réellement dans le cœur des jeunes pèse telle une mauvaise pierre dans son jardin. Prête-plume, elle fait le job et Job ne renie pas Dieu, surtout qu’elle ne sait rien faire d’autre qu’écrire et conduire pour respirer au pied d’un ogre granitique. Elle ne grimpe pas, elle souffre du vertige. Au fond, la Saint-Valentin lui importe peu, le réchauffement ne la touche pas directement, le virus l’inquiète, Ninja Kev Ma vie digitale finira au pilon, c’est dans l’accumulation de mauvaises pierres qu’elle perd l’équilibre. Elle se décide et fixe un rendez-vous avec le mécano pour sa voiture. Il se montre particulièrement aimable au téléphone, il la prendra dans deux semaines puisque son départ est prévu pour le sept mars.

*

19 février 2020

Ninja Kev Ma vie digitale lui a particulièrement coûté si Bethsabée excepte la satisfaction de l’éditrice. La patronne positive allège toujours pour une part la charge mentale de son employée freelance auto-entrepreneuse. C’est bien le moins. Bethsabée n’a pas les moyens de voyager à chaque fin de livre, son livret d’épargne le lui interdit. En revanche, elle astique son intérieur de fond en comble avant de passer à autre chose. Le grand nettoyage de sa petite maison au vrai jardin sauvage rajoute à son contentement. Ce matin, au plus fort de son ménage, le portable sonne et Bethsabée, à genoux sur son plancher en pin, regarde l’écran qui frétille sur la table basse. C’est le mécano. L’image de l’affreux, affreux, Billy Joel et la mélodie de sa stupide chanson Uptown Girl ne lui sortira plus de l’esprit de tout le jour. Sa grand-mère paysanne, Polonaise immigrée en France et bonne à tout faire des bourgeoises de Sedan, n’a certainement pas vécu en uptown girl.

En début d’après-midi, elle déplie au soleil la tablette ronde en fer-blanc et sa chaise adaptée. Les mains sont craquelées, il faut les crémer. Il faut aussi écouter le message audio du mécano. « Je peux vous prendre demain si vous voulez, rappelez-moi. » Il faudrait aussi apprendre à s’exprimer correctement, mécano. Si tu manies bien les clefs, moi c’est la langue. Merde.

Bethsabée n’est pas idiote. L’interprétation des mots des autres en dit beaucoup et à l’ombre de son mur se tapissent les quelques désirs témoignant de ses flux hormonaux. Elle va ovuler, elle est donc excitée artificiellement et les mots des autres dansent la carmagnole dans son cerveau. Mieux vaut ne pas sortir aujourd’hui. Elle envoie un SMS :

Merci pour votre message. Malheureusement, je ne peux qu’honorer le rdv du 2 mars pour ma Yaris. BM

Réponse immédiate :

Dommage 😉 Et j’avais de la place, je vous ai appelée en première. Je ne voudrais pas vous laisser dans les soucis si on finit tous enfermés comme en Chine. David

Bethsabée replie tout son barda en proie à des tremblements incontrôlables. Pas une faute de français dans le SMS. Une pierre chute au sol. Elle la ramasse et la replace. Son corps se calme. Elle enfile ses baskets, pousse le portillon, remonte le chemin de la Providence et s’enfonce dans les sentiers du Faron. Elle gravit le mont jusqu’à la fauverie. Il est bientôt l’heure des rugissements du soir. La plainte des lions enfermés s’élève et Bethsabée tremble en chœur avec la colline et tous les petits animaux de la basse forêt méditerranéenne. Le grand mâle rugit et sa litanie freine les élans de tristesse de Bethsabée. Elle se nourrit des pleurs du lion et des lionnes et ce soir la louve enfermée à l’arrière du zoo joint ses hurlements à la litanie des fauves. Quelques corvidés effrayés s’envolent sans croasser des branches hautes comme de mauvaises notes de musique dégringoleraient d’une guimbarde. Quelques rares larmes perlent aux yeux de Bethsabée quand elle s’appuie à un frêle chêne vert. Les fauves sont prisonniers, les corvidés sont libres, elle est un mur. Sur le trajet du retour, elle perçoit d’autres de ses pierres échappées lors de l’hypoxie de la montée. Elle continue son chemin jusqu’à chez elle. Elle est un mur qu’aucun David ne fissurera.

Sauf qu’en redescendant, le David avait rappelé deux fois sans obtenir de réponse tant le réseau fonctionne mal au cœur des sentiers. À ce stade, perdue sur la corniche Escartefigue, Bethsabée réfléchit trop vite. Adieu les endorphines pour foutre une claque à la progestérone, son mur se dissout dans l’épaisse glaire de l’excitation de son ventre. Elle n’a pas eu d’hommes depuis plus de cinq ans et si l’un de leur genre l’a draguée, son mur sans fenêtre n’y a rien vu. Elle se sent donc draguée. Mais pourquoi ? Pourquoi elle, Bethsabée Muchaud, grande coincée devant l’éternel reniement, et sereine dans son asexualité ? Uptown girl caracole derrière ses fesses alors qu’elle sprinte jusqu’à son portail en évitant les voitures.

« Allô ! Oui, c’est mademoiselle Muchaud. Hein ? Bethsabée, oui. A quelle heure demain ? Vous avez donné mon rendez-vous ? C’était bien la peine de me tracasser avec ça ! Bien sûr que ça m’a tracassée, vous savez que mon emploi du temps est serré. Le 2 mars alors ? OK, comme c’était prévu donc. »

L’horreur pour un mur : s’engager sur un chemin et devoir le rebrousser. Trop de pierres sautent de l’édifice. Ça fait des trouées peu esthétiques en plus d’affaiblir la structure.

Au dîner, Bethsabée s’envoie une complète bouteille de médoc en avalant des pommes noisettes à la mayonnaise poivrée. Les yeux rivés sur France Info, elle décide qu’il est temps de s’informer de l’avancée du coronavirus baptisé Covid-19 par l’OMS. L’estomac plein et la bouche pâteuse ralentissent ses pensées sans l’empêcher d’imaginer un vieux Chinois acheter un pangolin les tripes à l’air pour le jeter au fond d’une marmite. Bethsabée court aux toilettes et vomit une bouillasse violine. De son mur jaillissent de nouvelles pierres à chaque spasme stomacal. Elle avale de la codéine et rampe jusqu’à son lit. Faudra appeler l’éditrice pour accepter un nouveau bouquin merdique dès qu’elle sera hors de la gueule du bois. Les hommes devraient rester à la place qu’elle a décidé de leur accorder depuis que l’autre l’a dégoûtée cinq ans auparavant, c’est-à-dire dans les romans.

*

Le temps de l’attente, du trouble, du doute, du rejet, du corps qui s’élève quand l’esprit lâche prise, de l’esprit qui bouillonne quand le corps se refuse. Les jours suivants furent beaux et Bethsabée oublia parfois ses lézardes en se pétrifiant au précoce soleil printanier. Hauts dans le ciel, les corvidés se répandirent. Bethsabée ne s’inquiétait pas outre mesure de la pandémie parce que le Var était épargné jusque-là et que les dangers arrivent plus vite quand on ouvre la porte pour les accueillir. Le grand privilège de lectrice de Bethsabée étant d’être préparée à tous les scénarios possibles, elle remplit ses placards de ce qui suffisait à la subsistance d’une personne comme elle, petite, mince et pas difficile. Elle acheta des bouteilles d’alcool à 70° modifié avant tout le monde et sa pharmacie personnelle comptait trois anciens masques chirurgicaux. Tout son être s’était affaissé quand l’autre l’avait quittée cinq ans plus tôt et la grippe saisonnière en avait profité pour lui sauter dessus tel le vampire invité à boire au salon. Bethsabée contrôlait désormais l’état-major de sa vie et de sa survie. Pendant onze jours, elle put donc se laisser aller à jouer avec l’idée d’un David enjambant son mur, ça n’engageait en rien et le silence des traversins fonde sa magie dans la course des licornes.

*

2 mars 2020

Ce qui est fou, ce qu’elle sait parfaitement car elle n’est pas idiote, c’est qu’elle s’engage quand même dans l’allée du beau mécano. Certes, elle a besoin de sa voiture pour se déployer l’intérieur au pied de l’ogre caché dans la montagne de granit. La sincérité l’oblige à admettre qu’elle meurt d’envie de le voir. David, lui, déploie devant elle toute sa haute taille au bureau de l’accueil quand elle entre.

« Bonjour, je viens pour la Toyota. Je suis mademoiselle Muchaud. »

Le mécano lui sourit gentiment :

« Comment oublier une cliente qui vous laisse sa voiture trois fois en un an ? »

David savoure la surprise de Bethsabée. Elle reçoit sa légère insolence en pleine face. Les poils de ses bras se hérissent et Bethsabée sent poindre la transpiration à ses aisselles. Est-ce qu’il a vraiment pris ses visites pour une piètre tentative de séduction ?

« Vous savez bien que je voyage.

– Mais ça me convient ! Je suis toujours plus heureux de vous voir. Sauf que ça m’ennuie de vous faire payer pour rien.

– Vous me courez après.

– Je pensais que c’était vous, répond le mécano du tac au tac. Mais rien à voir, là. On sera bientôt tous confinés comme en Lombardie. Ce n’est pas si loin de chez nous. Vous n’irez nulle part en mars, croyez-moi. »

David sort de derrière le comptoir et s’approche assez d’elle pour que tout soit possible entre eux. Au milieu de la pièce grise et polymécanisée du garage, ce débordement de pulsions d’amour se heurte à la main tendue en forme d’avertissement par Bethsabée.

« Restez où vous êtes. La période est hautement virale. »

Dans un délicieux frémissement des lèvres, David avance une Meindl solide et résistante. Quelques mois auparavant, Bethsabée a rédigé les notices d’une grande enseigne de bricolage. Elle aime bien ces chaussures de chantier. Les bergers des montagnes en portent aussi.

« Ne me dites pas que vous préférez recevoir des aubergines sur votre écran ?

– Ah ! Quelle horreur !

– Bien. Ce n’est pas mon genre de cour. »

Il s’approche encore, à être touché par la main tendue de Bethsabée.

« Stop j’ai dit ou je vous jette la pierre ! 

– Quelle pierre ?

– Celle que j’ai dans la main.

– Je ne vois rien. »

Bethsabée se recroqueville quelques secondes. David reste à sa place, ses deux mains ouvertes, il ne bouge plus d’une semelle Vibram. Leurs cœurs sont suspendus aux filins des calculs et des espoirs, à la plus petite erreur de jugement. La main de Bethsabée réfléchit, celles de David rayonnent de chaleur. Les murs aiment le soleil ; Bethsabée se laisse enlacer par David.

*

Fin du confinement

Le cheveu gras et le corps engourdi, Bethsabée ouvre la porte de sa maison. De sept heures à dix heures, elle s’est penchée sur un nouveau texte qu’elle destine à son recueil de microfictions. Des histoires, de l’invention, sa nouvelle réalité. Au diable la rédaction technique ! L’homme et la femme enfermés entre quatre murs chemin de la Providence ont traversé le vol des corvidés en lui refusant toute attention autre que nécessaire. Parfois, David est parti. Toujours, il est revenu.

La brise surprend Bethsabée tandis qu’elle s’installe au soleil. Sous le fin tricot en lin, ses seins durcissent et sa peau de poulette s’offre à l’air libre. Derrière elle, quelques pas se font entendre. David se penche vers elle, renifle son cou.

« Embrasse-moi encore. Plus ! Embrasse-moi plus.

– Jusqu’à la fin des temps. »

David s’accroupit et embrasse Bethsabée comme savent le faire les hommes qui aiment.

(c) Marie Van Moere 2020

Consuelo Velasquez, autrice et compositrice de Besame Mucho

Le Dernier Échelon (nouvelle complète)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

Le reste de la famille entre à sa suite et ta mère se place à ton côté, te propose un mouchoir que tu prends. Effarée, tu scrutes le visage. Dans ta peine, ton syndrome de noyade s’amplifie. Vue la taille de ton nez, il y aurait moyen d’évacuer la zone ORL. Mais tu n’as jamais su expulser en silence alors tu éponges ce qui sort et attends d’être seule pour la suite. De cette réflexion, en deux secondes, tu te rends compte que dans ta vie, tu as toujours réglé les conflits de cette
manière, en épongeant, patientant pour expulser seule. Va peut-être falloir que tu apprennes à prononcer le mot Merde tout fort pour éviter de te retrouver à 63 ans coincée entre quatre planches. Essorer l’éponge pleine de merde. Tu décides de ne pas assister à la fermeture.
À moins que ce ne soit la fermeture qui décide pour toi. Sortir avant que l’officiant ne revienne, se lever et la regarder une dernière fois. Fixer l’image avant de rejoindre la salle d’attente. Tu refuses la clôture définitive du cercueil ? Alors ne surtout pas entendre les bruits de la visserie consciencieusement dressée sur une petite table. Premiers tours de vis, le crouicroui et tu quittes le bâtiment. Fermer la porte d’entrée derrière toi, faire face à la cheminée de l’incinérateur.
Tu te détournas à la vision du corbillard ouvert dans l’attente de la dépouille et ce fut le début de l’enfilade de pastilles N.
Durant le trajet entre le dépositoire et l’église, tu oublias le crouicroui des vis en fredonnant Heureux qui comme Ulysse.
Tu es rétive à la liturgie, ce qui n’est pas un bien en toute chose. Suivant la bénédiction du père Dieudonné sur le parvis, les officiants soulèvent le cercueil et tu sens en ton corps que c’est lourd. Elle avait tout son poids dans sa poitrine et son cancer généralisé. Et le cœur alourdi aussi, au fur et à mesure des jours durant lesquels la souffrance devenait insupportable. Le cœur alourdi par les regrets, la pauvreté, le cœur crucifié au savoir de la mort proche, la mort dans la souffrance.

L’entrée dans l’église est une épreuve. La très longue travée centrale mène à la croix noire et tu cherches la sainte Vierge consolatrice sans la trouver. On ne peut pas se dissimuler dans son intérieur et tout percevoir de l’extérieur. Les familles se répartissent sans hasard de chaque côté de la travée et ta mère t’enjoint de venir à ses côtés au premier rang.
— Il y a plein de fleurs fraîches. Elle aimait les fleurs fraîches.
Fraîche. L’adjectif emplit sa bouche et tu lui réponds d’un hochement de tête. Les fleurs fraîches, c’était avant qu’il fallait les offrir. Aujourd’hui, qui consolent-elles, la galerie mise à part ? Une bien belle jambe que ça lui fait. Un mouvement de recul à l’examen du positionnement de chaque élément : le curé, la famille, le cierge pascal et au centre, l’invitée du jour, la morte. Les pieds devant. Ta tante est entrée dans l’église les pieds devant. Les pieds devant. Et toute l’expression s’enrobe d’une chair nouvelle. La sienne. Tu n’écoutes plus le curé depuis qu’il a expliqué que toute cette vie d’ici-bas se fait, se subit pour conquérir celle à laquelle « notre sœur accède en ce jour ». Béni, heureusement qu’il n’a pas ajouté l’adjectif.
Cela aurait pu être pire. L’incinérateur pour elle et tu ne t’y serais pas rendue. Ceux qui pensent le corps christophore de l’âme vivent les cérémonies dans le refus et la révolte comprimés. L’incinérateur et la négation de la nature. Le néant. La poussière essuyée d’un revers.
Tu pensais te connaître, surtout ton petit sourire dépité, le calibre moyen que tu ne peux retenir en cas de malheur, celui que tu arbores sans savoir comment et tu te hais quand il arrive. Ne sachant trop quoi répondre aux pleurs, tu souris. Un problème puisque les paroles ne franchissent pas le palais quand les autres attendent le témoignage langagier de ton affection.
Mais non, tu souris car cette science t’est inconnue. De toute façon, tu n’es pas scientifique. À aucun moment les zygomatiques ont travaillé, à l’équilibre crispé dans ce sourire calibre moyen. Se rendre étanche, c’est aussi ça. Rien n’entre, rien ne sort. Bouche fermée, mi-sourire.
Bras croisés et genoux cagneux au froid, ce nœud serré des jambes liées depuis les talons jusqu’aux cuisses.

Une petite corneille perchée sur du marbre de cimetière d’hiver, la tête sous une aile. Le corbillard passe dans le cimetière et s’arrête dans l’allée jouxtant les deux tas de terre excavée, deux monticules comme deux points : n’allez pas plus loin pour l’homoncule, le trou est là.
C’est long, que c’est long, cela ne peut être plus court, ce serait indécent, c’est quoi l’indécence? Mais que c’est long à enterrer, un corps, un corps malade, un corps qui pourrira à la vitesse des prescriptions qui l’ont farci sans le garder vif. Il gèle à pierre fendre comme dirait ta grand-mère. Elle n’est pas venue. Grand-père non plus.

Tes jambes se pétrifient et tu la visualises dans son couffin, moustache post-mortem et dessins des petits-enfants, elle se pétrifiera aussi et pourrira au printemps, témoin mobile du retour des chaleurs avec la percée des fluides et l’entrée des larves. Comment est-ce possible à ce propos? Bien sûr que non, elle ne sera pas parasitée puisque le cercueil est vissé fort.
Les crouicrouicrouicrouicrouicroui remplacés par le chuintement sec de la pelle qui s’enfonce dans la terre pour recouvrir l’entrée souterraine du caveau.
C’est terminé. Tu n’as pas jeté la rose dans le trou.
Déjà les autres s’éparpillent. Le mari veuf, sa fille et le benjamin, ta mère et toi, scrutez les gestes du fossoyeur. Tu le trouves pas mal, point de vue esthétique. Il a une déformation dorsale, une déformation professionnelle. Le dos s’arrondit bien trop quand il creuse. Combien
d’enterrements à travailler tandis que ça renifle dans son dos ? Faut que ça glisse. Le travail est assez pénible comme cela. Le dos rond. Vous restez sur place jusqu’à la dernière motte de terre. Le gel remonte par les os jusqu’au crâne et dessoude ta fontanelle.
Dire au revoir.
L’aîné des cousins a fui avant que la pierre n’avale le cercueil. C’est à ce moment-là que sa femme a posé une main sur ton épaule, se penchant à ton oreille bleue.
— Je sais comme tu l’aimais. Désormais, en cas de besoin, tu viens quand tu veux chez nous.
Sans rire.
Rentrer à la voiture, ôter les bottines, fouiller dans la valise pour une paire de chaussettes épaisses, enfiler les bottes de cuir gros grain. Rejoindre le restaurant où quelques parents se réchauffent, physiquement, autour d’un verre de champagne et d’une « garbure et
son confit ». Sourire petit calibre. Tu bois comme un trou mais ne manges rien. L’aéroport. Rendre la voiture en s’exprimant le moins possible. Rentrer chez soi en ayant déjà oublié les paroles du dernier échelon.

(c) Marie Van Moere 2015, avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (fin)

Le reste de la famille entre à sa suite et ta mère se place à ton côté, te propose un mouchoir que tu prends. Effarée, tu scrutes le visage. Dans ta peine, ton syndrome de noyade s’amplifie. Vue la taille de ton nez, il y aurait moyen d’évacuer la zone ORL. Mais tu n’as jamais su expulser en silence alors tu éponges ce qui sort et attends d’être seule pour la suite. De cette réflexion, en deux secondes, tu te rends compte que dans ta vie, tu as toujours réglé les conflits de cette
manière, en épongeant, patientant pour expulser seule. Va peut-être falloir que tu apprennes à prononcer le mot Merde tout fort pour éviter de te retrouver à 63 ans coincée entre quatre planches. Essorer l’éponge pleine de merde. Tu décides de ne pas assister à la fermeture.
À moins que ce ne soit la fermeture qui décide pour toi. Sortir avant que l’officiant ne revienne, se lever et la regarder une dernière fois. Fixer l’image avant de rejoindre la salle d’attente. Tu refuses la clôture définitive du cercueil ? Alors ne surtout pas entendre les bruits de la visserie consciencieusement dressée sur une petite table. Premiers tours de vis, le crouicroui et tu quittes le bâtiment. Fermer la porte d’entrée derrière toi, faire face à la cheminée de l’incinérateur.
Tu te détournas à la vision du corbillard ouvert dans l’attente de la dépouille et ce fut le début de l’enfilade de pastilles N.
Durant le trajet entre le dépositoire et l’église, tu oublias le crouicroui des vis en fredonnant Heureux qui comme Ulysse.
Tu es rétive à la liturgie, ce qui n’est pas un bien en toute chose. Suivant la bénédiction du père Dieudonné sur le parvis, les officiants soulèvent le cercueil et tu sens en ton corps que c’est lourd. Elle avait tout son poids dans sa poitrine et son cancer généralisé. Et le cœur alourdi aussi, au fur et à mesure des jours durant lesquels la souffrance devenait insupportable. Le cœur alourdi par les regrets, la pauvreté, le cœur crucifié au savoir de la mort proche, la mort dans la souffrance.

L’entrée dans l’église est une épreuve. La très longue travée centrale mène à la croix noire et tu cherches la sainte Vierge consolatrice sans la trouver. On ne peut pas se dissimuler dans son intérieur et tout percevoir de l’extérieur. Les familles se répartissent sans hasard de chaque côté de la travée et ta mère t’enjoint de venir à ses côtés au premier rang.
— Il y a plein de fleurs fraîches. Elle aimait les fleurs fraîches.
Fraîche. L’adjectif emplit sa bouche et tu lui réponds d’un hochement de tête. Les fleurs fraîches, c’était avant qu’il fallait les offrir. Aujourd’hui, qui consolent-elles, la galerie mise à part ? Une bien belle jambe que ça lui fait. Un mouvement de recul à l’examen du positionnement de chaque élément : le curé, la famille, le cierge pascal et au centre, l’invitée du jour, la morte. Les pieds devant. Ta tante est entrée dans l’église les pieds devant. Les pieds devant. Et toute l’expression s’enrobe d’une chair nouvelle. La sienne. Tu n’écoutes plus le curé depuis qu’il a expliqué que toute cette vie d’ici-bas se fait, se subit pour conquérir celle à laquelle « notre sœur accède en ce jour ». Béni, heureusement qu’il n’a pas ajouté l’adjectif.
Cela aurait pu être pire. L’incinérateur pour elle et tu ne t’y serais pas rendue. Ceux qui pensent le corps christophore de l’âme vivent les cérémonies dans le refus et la révolte comprimés. L’incinérateur et la négation de la nature. Le néant. La poussière essuyée d’un revers.
Tu pensais te connaître, surtout ton petit sourire dépité, le calibre moyen que tu ne peux retenir en cas de malheur, celui que tu arbores sans savoir comment et tu te hais quand il arrive. Ne sachant trop quoi répondre aux pleurs, tu souris. Un problème puisque les paroles ne franchissent pas le palais quand les autres attendent le témoignage langagier de ton affection.
Mais non, tu souris car cette science t’est inconnue. De toute façon, tu n’es pas scientifique. À aucun moment les zygomatiques ont travaillé, à l’équilibre crispé dans ce sourire calibre moyen. Se rendre étanche, c’est aussi ça. Rien n’entre, rien ne sort. Bouche fermée, mi-sourire.
Bras croisés et genoux cagneux au froid, ce nœud serré des jambes liées depuis les talons jusqu’aux cuisses.

Une petite corneille perchée sur du marbre de cimetière d’hiver, la tête sous une aile. Le corbillard passe dans le cimetière et s’arrête dans l’allée jouxtant les deux tas de terre excavée, deux monticules comme deux points : n’allez pas plus loin pour l’homoncule, le trou est là.
C’est long, que c’est long, cela ne peut être plus court, ce serait indécent, c’est quoi l’indécence? Mais que c’est long à enterrer, un corps, un corps malade, un corps qui pourrira à la vitesse des prescriptions qui l’ont farci sans le garder vif. Il gèle à pierre fendre comme dirait ta grand-mère. Elle n’est pas venue. Grand-père non plus.

Tes jambes se pétrifient et tu la visualises dans son couffin, moustache post-mortem et dessins des petits-enfants, elle se pétrifiera aussi et pourrira au printemps, témoin mobile du retour des chaleurs avec la percée des fluides et l’entrée des larves. Comment est-ce possible à ce propos? Bien sûr que non, elle ne sera pas parasitée puisque le cercueil est vissé fort.
Les crouicrouicrouicrouicrouicroui remplacés par le chuintement sec de la pelle qui s’enfonce dans la terre pour recouvrir l’entrée souterraine du caveau.
C’est terminé. Tu n’as pas jeté la rose dans le trou.
Déjà les autres s’éparpillent. Le mari veuf, sa fille et le benjamin, ta mère et toi, scrutez les gestes du fossoyeur. Tu le trouves pas mal, point de vue esthétique. Il a une déformation dorsale, une déformation professionnelle. Le dos s’arrondit bien trop quand il creuse. Combien
d’enterrements à travailler tandis que ça renifle dans son dos ? Faut que ça glisse. Le travail est assez pénible comme cela. Le dos rond. Vous restez sur place jusqu’à la dernière motte de terre. Le gel remonte par les os jusqu’au crâne et dessoude ta fontanelle.
Dire au revoir.
L’aîné des cousins a fui avant que la pierre n’avale le cercueil. C’est à ce moment-là que sa femme a posé une main sur ton épaule, se penchant à ton oreille bleue.
— Je sais comme tu l’aimais. Désormais, en cas de besoin, tu viens quand tu veux chez nous.
Sans rire.
Rentrer à la voiture, ôter les bottines, fouiller dans la valise pour une paire de chaussettes épaisses, enfiler les bottes de cuir gros grain. Rejoindre le restaurant où quelques parents se réchauffent, physiquement, autour d’un verre de champagne et d’une « garbure et
son confit ». Sourire petit calibre. Tu bois comme un trou mais ne manges rien. L’aéroport. Rendre la voiture en s’exprimant le moins possible. Rentrer chez soi en ayant déjà oublié les paroles du dernier échelon.

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon 2/3

— Je suis le père Dieudonné et c’est ensemble que nous allons prier pour notre sœur.
Et c’est ensemble que tu t’es mise à fuir des yeux puis du nez, écœurée par le burlesque de la tournure des événements. Ce que les hommes font eux-mêmes de Dieu t’ennuie. Éviter pour elle la grossièreté du « te fais chier », parce qu’elle n’aimait pas les grossièretés.
Quand elle te recevait, tu parlais correctement. Pour elle tu parlais correctement quand elle te recevait. Certainement que cela lui aurait sauvé quelques années de s’ouvrir au pouvoir de dire « Merde ! » et de faire, ensuite.
Dans la bouche des spécialistes, une longue agonie monte la répétition générale, une sorte de deuil prémâché, un appel aux larmes en avant-première, qui permet de voir arriver l’instant comme un soulagement. Cela su, le cadavre peut partir dans les mécanismes de digestion qui l’amèneront jusqu’à la terre, deuxième panse digestive, la troisième étant le cœur des hommes.
Mais chaque jour qui ponctua sa dernière hospitalisation entretint l’illusion qu’elle vaincrait. Comment pouvait-elle mourir ? Elle avait toujours été disponible. Et bâtie comme une éléphante. Tenir jusqu’au retour à l’appartement familial, l’utérus de l’utérus.
Comment y retourner à présent ? Tu as une belle caisse de location, avec un beau volume de l’habitacle intérieur. En rabattant les deux sièges à ta droite, tu pourrais demander aux porteurs de glisser le cercueil dans le dégagement et, hue Dada, tu la ramènes chez elle. Mais non. Toi seule, y inspecter les pièces et intégrer l’absence, ouvrir son placard noir, reculer de trois
pas et absorber les piles de vêtements, désirer sentir et ressentir, reculer encore, ne rien toucher afin de ne pas gâter la mémoire. Partir avant d’entrer dans la cuisine,
dans un geste, dans un virage, comme tu quittas le
reposoir au petit matin.
Avant de voir, le doute reste de mise. Saint Thomas ne priera pas pour toi. Tu pénètres dans la zone de l’hôpital dévolue à la gestion énergétique de l’ensemble. Tu n’as pas choisi car tu as suivi le panneau Funerarium et tu te gares face à l’immense ventre de tubulures d’acier sur
lequel règne une haute cheminée, une cheminée d’où sort la fumée de combustions inconnues et derrière toi, le dépositoire. Dépositoire-suppositoire.
— Tellement absurde, te dis-tu en posant ta bottine de cuir fin sur le goudron grumeleux.
Pour ça, oui, tu voulais être parfaite. Une lubie qui t’a coûté bonbon alors même que tu savais qu’elle ne vivait plus. Être parfaite et calfeutrer l’être des bottines à la tête. Que rien n’émane de ton corps tout en faisant que rien n’y entre, un mur entre le chagrin commun et les révoltes individuelles. Ne pas réaliser donc. Pas encore. Et franchir la distance jusqu’à la porte d’entrée
derrière laquelle se massent les plus proches. Il faut avouer que l’exercice d’apnée débuta bien là. Tu passais ensuite les trois heures à happer l’air comme si des branchies s’étaient lovées en lieu et place des ganglions de ta gorge. Tu souris à ta cousine, l’embrasses et fais semblant de prendre sa peine. Tu prends sur toi, déjà.

Un mot à chacun et s’asseoir pour inspirer sans prêter attention. Ta mère fait signe d’entrer avec elle dans la pièce réservée à l’exposition du cadavre, avec son air autoritaire et ses lèvres pincées. Pitié pour elle ce jour, figure à mettre sur le compte de la tristesse. Trop tôt.
C’est non d’un regard, en corps immobile, ancré au plus intime de la chaise, tortue. Demeurer posée et imaginer l’ampleur de la coulée de plomb que tu vas avaler et qui marquera. Tu portes la casquette gavroche grise à petits pois dorés, si petits qu’ils se perdent dans la trame du tissu. Il fallait obstruer la sortie supérieure. Ressembler au capitaine McWhirr menant son vapeur
au travers du typhon sans ciller et parler, monologue de lui vers toi. Toutes les réponses ne sont pas dans les livres, le courage non plus. Voilà pourquoi tu dois entrer et regarder le corps sans âme de celle qui fut ta tante, le substitut maternel, la cuisinière à forte poitrine et à franches rigolades, le caractère égal et joyeux, le molleton des chagrins. Tu y pensais sans arrêt sur ton île, en te serinant qu’il fallait appeler, appeler, venir la voir. Les jours passent et à la trentaine
il faut consolider sa propre existence. Le temps est compté pour chacun. Tu regrettes.
Les parents sortent et ta mère pleure. Tu regrettes.
L’oncle veuf et sa sœur, ton cousin benjamin se lèvent. Suivre et s’engouffrer derrière. Regarder ses bottines puis lever la tête. Tu ne cherches pas à fixer le point que tu crains et tu survoles la pièce dans un évitement soigneux de son centre. Le mur qui fait face à la porte s’ouvre en hauteur en une longue baie rectangulaire de petite largeur. Janvier, 9 heures du matin, le ciel blanc et la découpe noire des silhouettes de pins landais. Tu fixes et tu relâches. Le regard descend et distingue le couvercle du cercueil posé le long du mur à la parallèle
des arbres. La plaque en laiton gravée arrête la divagation. Elle est mal ouvragée car définitive.
Tu le vois, le corps de ta tante est là. Ferme bien ta bouche et regarde. La tête dépasse à peine du cercueil, légèrement inclinée sur la droite. Que dis-tu ? Oh mon dieu ? Putain, ce serait mieux. Ça existe. La coulée de plomb s’ouvre le chemin et la lutte contre les larmes du gros chagrin est perdue. Rester digne pour soi et sa famille. Bien sûr, la solution étant de s’enfoncer
dans son col haut et d’orienter un peu la tête vers elle pour l’avoir dans le champ. La voir morte. Elle a de la moustache et personne ne la lui a ôtée. Est-ce possible d’ailleurs ? Tu ne le sais pas.
— Elle est calme. On dirait qu’elle dort et qu’elle va se réveiller, marmonne ton oncle.
C’est ça tonton, compte là-dessus et bois de l’eau bénite.
Il n’y a plus rien à envisager que la dégradation des chairs dans un couffin blanc cassé. L’employé des pompes funèbres entre et parle de sa voix mécaniquement professionnelle. Il nous informe que la fermeture du cercueil aura lieu dans une dizaine de minutes. Un temps de pause, tu te noies un peu bruyamment. Il ajoute que les personnes préférant ne pas y assister
seront invitées à sortir.
Merci.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

Le Dernier Échelon (1/3)

“Facing it — always facing it — that’s the way to get
through.”
in Typhon, Joseph Conrad.


Bordeaux : Les habitudes du mardi matin, au creux du froid de janvier. Les travailleurs vont et viennent sur les avenues quand quelques autres rompent la file. Ils rejoignent l’hôpital et son dépositoire, bâtiment sans étage, relégué au milieu des grands arbres. Caché sous leurs frondaisons. Les pins nous regardent passer sans bruit, les branches hautes frémissent, la cime tangue, indifférents aux sidérés face au corps mort. N’y a-t-il donc que cette peau engoncée dans le couffin ? La mère est morte et c’est à la cadette de porter la couronne matriarcale tandis que le fils benjamin se tient les bras ballants et que l’aîné serre les poings, comme il l’a toujours fait. L’articulation de sa mâchoire est vissée à l’écrou. Et pourtant. Tu te demandes s’il va survivre à son absence. La sienne, d’absence : l’année qui a vu le déclin final de la morte, jusqu’à ce que les dents tombent et que la colonne soit détruite sous l’effet des multiples fissures créées par les métastases au cœur des vertèbres. L’absence du fils aîné dans le refus de la déchéance physique de la mère. Ce premier fils, carcasse charpentée sur son banc minuscule, la grande bouche, le mauvais convive, la brute enfermée dans son rôle
de brute, les pognes rouges aux oreilles, tête baissée ; son épouse, ci-devant accroupie, les mains fines sur ses genoux à lui, couronnée elle aussi, désormais. Il a perdu sa mère, elle gagne sa place et atteint le dernier échelon.

Ce matin-là, il eût fallu une flasque d’alcool dans le très chic sac à main. Tu mets tous les jours le bracelet en poil d’éléphants qu’elle t’avait offert, enfant. Toute la magie de la matière lointaine et l’espérance que le pachyderme vivrait toujours. Aujourd’hui, il te gêne au
poignet. L’alcool, oui, pour que coulent les rivières intérieures, que tu ne te perces pas telle une outre en peau de bique ou une cornemuse abandonnée dans un inélégant son de fuite en avant. Exposer une peine digne et ne pas dérober à la lumière celle des enfants et du mari veuf.
Est-ce que les demis-frères et sœurs se présenteraient à la porte de l’église ? Tu t’en foutais. Les autres et toi fîtes preuve de soutènement, comme ces tubes de chantier qui évitent aux structures de s’écrouler avant restauration. Une église ou un hangar ? Qu’est-ce qui t’a pris de
te poser cette question à l’arrivée ? Se gare le fourgon funéraire et tu tournes au coin de la rue, viens garer à ton tour la voiture face à l’entrée. Église ou hangar. Tu ne sais pas vraiment, juges ce bâtiment censé rendre les honneurs aux chrétiens. Il ne ressemble à rien. Décidément, tu aurais bien voulu boire un peu mais tu n’as rien d’autre que tes pastilles à la nicotine. Deux
d’un coup, une pour chaque joue et la menthe pique un peu, ça fait briller tes yeux. Parce que tu ne vas pas sortir de la voiture pour t’allumer cette bonne petite clope que la famille t’arracherait du bec. Il fait froid, le sang est bleu dans tes mains, alors les jointures que
tu serres sur le volant sont quasi-noires et l’église est un hangar. Entre Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la bâtisse œcuménique existe un juste milieu. Une petite église au sol de tomettes et aux murs chaulés creusés de quelques niches sobres, des bancs de bois noirs et un
retable magnifique. Mais non, quatre murs crépis jaune poussin, un gros volume à courants d’air, la charpente laissée visible, un autel en béton, une croix immense et un Christ lourdement clouté. Le genre d’église nouvelle où tu ne peux même plus te perdre dans la vision des
beautés mystiques tandis que l’officiant te fustige de paroles divines. Enterrer ta tante, c’est ramasser la terre du cimetière et la manger. Alors, autant procéder à l’inhumation sans subir cette cérémonie qui va t’expliquer comme la bouchée calcaire sera goûtue. Ton père tape au carreau et indique du doigt qu’il faut sortir saluer la famille. Même là. Tu croques le résidu
des pastilles, coiffes la casquette, ajustes les lunettes de soleil, enfiles les gants. Le verre des lunettes est fumé, tes yeux sont visibles et tu peux les garder.
— Bonjour, comment vas-tu ? Quelle tristesse.


Des sourires, de la retenue, des grappes, des inconnus de même sang. Tu fais le tour de tous car tu aimais la morte. Économe en paroles car la dépouille est dans le fourgon que tu surveilles d’un œil. Tu commences à tout fermer, vider les ballasts et entamer la plongée.
Présente sans l’être. Encore. Pour de vrai cette fois.
C’est ton tour. Les officiants placent les tréteaux. La cérémonie va débuter. Le prêtre apparaît sur le parvis. Il est africain et tout le monde le remarque comme dans un traçage génétique du Bordelais ancien négrier.
Merde. La cérémonie va débuter.

(…)

(c) Marie Van Moere 2015

Avec l’aimable autorisation des éditions Antidata

SUPASTA ou monologue pour fin de règne

Préambule : Ce qui suit se déroule sur une scène de théâtre. A l’ouverture du rideau, Queenie est assise face au public, en milieu de scène, à sa gauche un escalier d’une douzaine de marches mène à un palier en hauteur où se tient de profil une fille squelettique. C’est Punaise. Assise, elle se goberge d’une soupe de spaghettis à la tomate. Quand la conserve est vide, elle vomit, renvoie dare-dare le mélange d’où il vient puis balance la boîte sur Queenie qui ne réagit pas car elle est morte. Le corps est entravé par des menottes SM sur un trône rococo surmonté d’un gros Q en strass noir pour Queenie, la couronne funéraire de la Queenie peroxydée, tête basse, raie au milieu, racines et cheveux plastique. Elle est en bottes donjon et le reste est nu comme une barbaque accrochée au rail d’une chambre froide.

« Pute de soupe : on dirait que t’es même pas sortie de ta boîte quand je t’y remets. Hey Queenie !?! C’est aussi dégueu que la soupe que tu leur servais en boîte de nuit. MOI, tu m’en as toujours privée. TOI, ma mère, la richissime Queen of musicsoup, superstar, supasta, sucepétassetoutcequidépasse, tu m’aurais condamnée à crever plutôt que de me laisser manger ce dont toi-même fut privée par la Vioque, ta mère à TOI. Toute la nourriture possible et imaginable pour la Vioque et MOI des graines germées plus chères au kilo de kérosène qu’une année de salaire de l’ouvrier agricole du haut-plateau andin. Ben oui, ça te la pète : je pèse 38 kgs mais j’ai des lettres. Connasse. Je brillais par mon intelligence au lycée pour que tu rutiles dans une aura personnelle et sans partage. Slut.  Je me répétais :

Il faut respirer, respirer, respirer, respire et masse ton plexus,

et toi Queenie, toi, tu me narguais :

Mange ta main, t’auras l’autre pour demain et en attendant tu peux appeler Ricardo qu’il te donne ton cours de danse.

Tricardo, trique au max… Il me défonçait, ton mec, avant de te baiser. Et c’est ça qui me faisait bander. Lui, c’était mon vagin étréci par tes privations. Mange ta main, t’auras l’autre pour demain. Ouais : j’appelais Tricardo et je lui mangeais la bite, ça me passait la faim. »

Punaise avale une autre conserve de soupe un peu en arrière de son palier, la pose et se rétablit sur quatre pattes pour vomir. La boîte est pleine et Punaise rampe vers la première marche pour la lancer. La gerbe coule sur le cadavre. Elle s’essuie d’un revers de manche et réprime un hoquet avant de se retourner sur le dos.

« Ouaiiiiiiiiiiiiiiiis, zétiez pauvres : Ma fille, nous étions si miséreux, c’est un tort que tu ne connaisses pas cette situation, il n’y avait rien à bouffer, faut comprendre.

Tout pour le père et la Vioque. Les restes pour toi, Queenie. Tu demandais de la soupasta à ta mère dans ton langage enfantin, parce que ta part quand même, tu voulais ta part. La Vioque disait non et tu dansais pour oublier. Et le manque blindant ta calebasse de hargne. Oublier la privation en dansant. »

Punaise se lève avec peine et chancelle sur ses cannes de mannequin pro ana. Du trône s’échappe un son de fuite humide. Queenie n’est pas encore froide et ses sphincters se relâchent. Punaise lui a ouvert le bide il y a moins d’une heure.

(Qu’est-ce que tu fais là, comme ça ?

Tais-toi et détache-moi.

Mais tu t’es vue, sans dec’ ?

Oui, j’ai un miroir en face, bordel de merde. Détache-moi.

Non.

Tais-toi et détache-moi.

Détache-moi.

C’est Ricardo qui t’a laissée en plan.

Ça ne te regarde pas. Allez, chérie, détache-moi et je demande qu’on te prépare un bon dîner.

Adieu, Queenie.)

UltimateBondageQueenie : les viscères ont été enroulés autour de la tête, des pieds et des mains. UltimateSpiderWeb.

«  Tu me pardonnes un moment, faut que j’aille dézinguer de la Vioque. Je ne voudrais pas que tu te sentes trop seule dans le frigo. »

 « Le flan, c’est simple à ouvrir mais pas simple à buter. Faut s’attacher à couper les vivres, là où ça rentre, la bouffe et l’air. Couper la gorge. C’qu’elle ingurgitait ! Et TOI qui la regardais et MOI qui vous regardais vous regarder tandis qu’elle bâfrait à grands bruits et tu l’exhibais comme point d’orgue de ton show burlesque. Tes fans ululaient lamamalamamalamama et tu pleurais de joie dans cet amour partagé avec eux, ointe de cette reconnaissance bénie que la Vioque t’offrait enfin devant eux, bien éclairées sur scène par les spots centraux. Quand j’ai compris que c’était pas de la com’ pour ton image de supastasupaputa, que je n’étais même plus ton accessoire de mode privilégié, j’ai baisé avec Ricardo tous les jours que tu vivais, je l’ai mis à ma botte qu’il cesse de lécher la tienne, soufflémes16bougies sans toucher au gâteau dans le secret de faire de toi la plus grande star de tous les temps, le Léviathan de la soupe pour dancefloor, la plus sue visuellement, l’image ultime que tu n’aurais pas checkée en réunion d’attachés de presse. Attends. »

Punaise se lève et revient poussant la Vioque, tas de chair sanguinolente, encarcassée dans un fauteuil roulant pour ogresse. Elle prend une chose posée sur les cuissots et le lance sur le cadavre de Queenie.

« Tiens, sa langue ! »

Puis, le fracas de la chute quand Punaise propulse la Vioque dans l’escalier.

« Accident de trôôôôôôôôô… ! »  Le –ne final est avalé dans un rot formidable.

« J’en peux plus de cette soupasse merdique. C’est vraiment dégueu’. Quand je pense que ce manque t’a poussée vers la popularité. Conasses. Finissons-en.»

Punaise descend les marches, des conserves dans les bras. Elle examine le tas formé par les corps de sa grand-mère affaissée sur le trône de sa mère puis dispose les boîtes, étiquettes orientées avec soin, les déplace et les replace. Elle vérifie l’image sur l’écran de son smartphone, enclenche la minuterie dans l’application camera et le coince sur un petit trépied. Sur l’image, on la verra tête de la pyramide, paradant derrière les amas, une main sur chaque épaule, le sourire de circonstance.

« Voilà. Dans une heure ce sera l’apothéose, Queenie. La gloire éternelle quand je transmettrai le résultat de ton hybris sur les réseaux sociaux. »

Punaise se tourne une dernière fois puis monte les marches penchée sur le smartphone.

« Allô Ricardo, tout fonctionne comme prévu. »

(c) Marie Van Moere

Publication dans la revue Dissonances n°23 – hiver 2012

CEZIGUE, HUIT ANS

« – Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais…dadadadadadadadadadadadadadadada…

– ‘pa, arrête ! Allez, ‘pa… Viens ! »

La main glisse car elle est moite. Le petit s’y accroche. Le père, slip et marcel, fredonne debout, une bouteille de bière dans l’autre main. Il danse un slow, le bras libre en crochet, un amas de salive aux commissures des lèvres.

L’enfant tourne la molette du poste radio.

«- Allez ’pa, faut se coucher maintenant.

– Ça va, Cézigue, ça va. Tiens, va me jeter la bouteille. Bon sang ! Faut que je pisse, je vais exploser. »

Le père se soulage à grands flots et Cézigue réalise qu’il lui faudra assurer le réveil. Ils habitent au huitième étage, au milieu du quartier de La Villette. L’école n’est pas bien loin. L’enfant part à pieds le matin, traînant derrière lui son cartable. Il ne l’aime pas trop, c’est à cause du bruit sur le trottoir. Le porter au dos serait trop lourd. Une autre fois, il s’était chargé de descendre d’une main la poubelle de bouteilles vides, de l’autre le sac d’école. La voisine d’en face était sortie au même moment. Il avait eu honte de tout ce vacarme avec lui.

Silence. Cézigue tourne dans l’appartement pour éteindre les lumières. Le père doit dormir. La porte de la chambre est ouverte et l’enfant regarde la grande carcasse charriant immobile plus que son propre poids de viande, une guibolle en dehors du lit.

Cézigue se couche à son tour et le sommeil vient plus tard dans le rêve de la génisse triste comme bave le père ces soirs-là. Tous les jours à 17 heures, le petit s’installe dans le bureau de la boucherie paternelle pour les devoirs en cours. Quand il entend le geignement des rails à barbaque, c’est qu’il est l’heure de fermer les cahiers. Et le cauchemar rémanent de la génisse suspendue. La porte de la chambre froide se ferme dans un chuintement et le père se penche à son oreille, la main rouge à son épaule basse : « Elle reste avec nous. »

Au matin, Cézigue l’abandonne à son sommeil plein de vents. Avant de passer le seuil, il fait couler de l’huile alimentaire sur les roulettes du sac d’école. Ce n’est pas très malin, pense-t-il, car elles ne couinent pas, c’est le bruit du frottement sur le trottoir. Huit heures.

Faut partir avant la voisine.

(c) Marie Van Moere

(Parution dans la revue La Femelle du Requin n°38 en 2012)