Archives mensuelles : février 2020

LES MAUVAISES, Séverine Chevalier, 2018

Séverine Chevalier

Les Mauvaises dresse le portrait d’une petite agglomération auvergnate à la lumière du destin de Roberto. Cette jeune apprentie coiffeuse a les mains abimées par les produits chimiques, et les ongles rongés, seul signe de sa fragilité dissimulée aux autres. Pour le reste, Roberto slalome sur sa mobylette en électron libre, baisant selon ses envies et nécessités du moment, ou pour faire plaisir, dans le réflexe qu’ont parfois les femmes abusées jeunes. Et, d’ailleurs, Bébé le grand-père lui a appris à se rendre utile de la bouche quand elle avait juste un peu plus de cinq ans… Les années ont passé et Roberto s’évade dans la forêt avec ses amis Ouafa, la désoeuvrée, et Oé, jeune enfant autiste. Ils rôdent autour des hommes de l’entreprise qui déboise leur région et projette de vider le lac de cratère voisin. Une nuit d’été, Roberto saute du pont du village une corde au cou plutôt que de grandir un peu plus et ne pas manquer de traverser une « petite vie » écrasée dès l’origine par le mépris du grand-père et l’absence de la mère. Elle pend au tablier comme le signe de la trahison des adultes, ceux qui ont abandonné leurs rêves et s’échinent à les arracher des cerveaux des plus jeunes, dans un continuum infernal. Ce roman pousse le cri des marges contre la fin des espoirs et pour la liberté d’être ; il s’oppose farouchement aux entraves sociales (soi-même, famille, couple, société extérieure).

Séverine Chevalier écrit hors des conventions capitalistes du roman et ne perd pas son temps dans une écriture sans aucun style qui éjecte l’auteur et fait du livre un pur produit de consommation capable de harponner toutes sortes de clients potentiels. Ici la forme rejoint le fond avec cœur. La page est l’espace de liberté de l’autrice, elle fait donc en sorte que ses mots s’entortillent autour des personnages, fouillent leur âme, leur chair, qu’ils décrivent une fellation forcée, l’incapacité d’une mère à sortir de la dépression, la maladie d’un père, la solitude d’un chef d’entreprise ou la colère meurtrière d’un enfant. Je ne sais pas bien ce que signifie écriture genrée, ou sexe de la langue. En revanche, je crois que les auteurs ne savent pas toujours bien écrire du point de vue féminin quand ils s’aventurent hors des clichés narratifs fantasmatiques. Les femmes au contraire ont toujours eu besoin de comprendre les hommes pour survivre à leur force ; celles qui prennent la plume ne savent pas trop mal croquer les personnages masculins en plus des féminins au cœur des fictions.

Dans mes chroniques de romans d’autrices, j’ai toujours freiné à éclairer le texte à la lumière d’autres livres. Concernant le sort d’Oé, le garçon autiste, j’ai senti l’autrice habitée par une volonté de raconter ces enfants et par une thématique narrative proche de celle de Cormac McCarthy dans Un Enfant de Dieu (Child of God), roman extraordinaire décrivant la mise au ban d’une petite ville d’un marginal et son expropriation. Il en deviendra criminel et se dissimulera dans un réseau de tunnels souterrains. Cormac McCarthy, c’est un peu le Moby Dick d’autrices et auteurs français ayant l’ambition d’écrire de beaux textes littéraires sans esbroufe, avec grâce. Certes, le rapprochement peut se révéler casse-gueule mais il faut avoir de l’ambition pour son matériau créatif (sinon à quoi bon, Bartleby ?). Il existe une « école Cormac McCarthy » dans l’histoire du roman contemporain français (et sûrement américain). Les Mauvaises crée une autre conversation, cette fois dans la forme, avec La Possibilité d’une Île de Houellebecq, roman dont la dernière partie est un long poème en prose, comme l’avant-dernier chapitre des Mauvaises. Séverine Chevalier se rattache à la liberté de création des plus grands (qu’on les aime ou non).

En outre, la langue de l’autrice est éminemment littéraire. Bah, allez-vous répondre, ça veut tout et rien dire littéraire. Mais que nenni ! Que nenni… Une écriture littéraire, c’est une écriture libre d’être personnelle, chaque phrase, l’une après l’autre, tord la langue dans un savant et mystérieux mélange qui te montre que l’autrice, en plus de pousser son cri des marges, ne s’arrête pas au chemin narratif, elle crée le matériau du chemin et en respecte l’itinéraire. J’ai adoré Les Mauvaises. Ce roman est un vrai conte moderne dans lequel Séverine Chevalier nous chuchote magnifiquement les histoires croisées de Roberto, Ouafa et Oé, jusqu’au dernier chapitre d’une puissance symbolique rare.

ZIPPO, Valentine Imhof, octobre 2019

J’avais très envie d’aimer ce roman. Le mot Zippo a toujours mal sonné à mes oreilles mais la couverture est sexy. Quant à Valentine Imhof, l’autrice, elle est professeure de lettres à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français isolé voisin de l’immensité canadienne. Là-bas, une partie de la population se bat contre les vents, l’ennui, le chômage, les pêcheurs canadiens et leur double-identité française et nord-américaine, pour défendre leurs îles et leur écosystème. Tout à fait mon kiff.

Je n’ai pas lu Par les rafales, le premier roman paru en mars 2018.

Zippo raconte l’histoire de personnages évoluant à Milwaukee guidés par leurs pulsions sexuelles violentes. Cet entrelacs d’individus met en scène UNE femme personnage principal, forte le jour, censée l’être aussi la nuit (sauf qu’elle aime plutôt le versant maso du SM, ce qui s’explique peut-être), DES hommes (enquêteurs et tueur), les victimes étant des pauvres femmes blondes dont le visage disparaît dans les flammes d’un liquide enflammé par la cigarette du tueur cagoulé et même pas impuissant obsédé par le feu et surtout son Zippo (clic clic).

Je ne suis personnellement pas faite pour ces lectures. Ce n’est pas le versant SM du roman. Cette thématique semble t-elle encore sulfureuse à quelqu’un ? Le SM, c’est totalement arrière-garde en littérature parce que Sade a tué le game. Point. Cela dit, on peut toujours essayer. Pauline Réage a rallumé ce feu côté gonzesse et point, dobble-tap. Je n’ai pas lu Fifty shades of grey mais je soupçonne ce livre d’être la métaphore des rapports quotidiens de soumission/domination dans les approches de séduction et plus d’un couple capitaliste (blah). Bref. Il me fallait plus que cette thématique pour m’accrocher.

En revanche, il y a un ton, une manière personnelle d’envisager le monde chez Valentine Imhof, un grand fatalisme et l’absence de peur dans le processus créatif, dans l’imaginaire de l’autrice, une obsession charnelle de la destruction, de la disparition. C’est par cette lande-là qu’elle sort des sentiers battus.