Archives mensuelles : janvier 2020

LOVE ME TENDER, Constance Debré, 2020

Ce livre, annoncé roman sur la couverture, est assurément un récit, par la force en lui qu’il porte de pouvoir presque tout raconter sans être contredit. Son œuvre de témoignage d’une trajectoire de vie révolutionnée pour survivre offre un grand intérêt de lecture. Constance Debré, 40 ans passés, plaque tout, mari et fils, appartement parisien confortable, barreau de Paris pour radicaliser sa vie sexuelle orientée désormais vers les femmes, toutes les femmes. Ce choix, elle l’assume malgré sa précarité financière grandissante et en faire un est toujours mieux que laisser les autres choisir pour soi.

En revanche, elle n’est pas prête à endosser le rôle du père cliché qui se casse en laissant femme et enfant(s). Elle veut voir son fils, Paul, au moins autant que ces fameux pères d’un week-end sur deux ou trois et se lance dans un long et difficile combat durant lequel sa nouvelle sexualité la desservira aux yeux de la justice. Constance compartimente ses deux vies d’amante et mère. Elle souhaite donc légitimement assumer son désir de femmes et voir son enfant. La tâche ne sera pas simple car Laurent, le père, vexé d’être quitté pour l’autre genre ira jusqu’à l’accuser d’inceste sur leur fils. Ce dernier se débat entre la souffrance du départ de sa mère et les manipulations mentales de son père. Constance devra subir les choix et les coups bas de Laurent, subir jusqu’au risque de l’étiolement de la relation mère-fils.

Ce témoignage est émaillé de situations proches de la survie. Constance lutte pour la survie de son être intime à défaut de savoir vraiment qui elle est. Elle se dépouille de tout, nage à se dépouiller de toute trace de graisse de femme, avale les kilomètres en vélo pour se dépouiller de tout paysage fixe, se dépouille de l’influence de son père héroïnomane. Elle fuit, fuit encore la domination ou simplement la moindre entrave qui la priverait du libre-arbitre auquel elle aspire.

Elle se transforme en grand mec, se rase les cheveux dans une situation d’anxiété intense, enfile des pantalons, des tee-shirts, un blouson et sa Rolex avant de sortir chasser la fille à baiser pour un soir. Constance serait un garçon, on le trouverait automatiquement haïssable. Et là ? Quoi qu’il en soit, le livre témoigne de l’évolution des mœurs en marche : aujourd’hui, rien n’oblige personne à subir une situation privée oppressante. Les hommes le savaient, les femmes aussi désormais et les rapports de domination dans le couple devraient pouvoir s’équilibrer si les choses étaient aussi simples. L’autrice a la finesse de mentionner que son ex-mari est bien plus fort qu’elle et qu’en cas de confrontation physique elle serait en danger. Cela lui permet d’humaniser l’ensemble de son texte en rappelant comme il peut être effrayant de quitter de front un homme.

Cela dit…

à la lecture de Love Me Tender, tu sens bien que la nana connaît du monde et qu’il y a du monde qui la connaît rien qu’à tous les ami.e.s chez lesquels elle squatte durant son long dépouillement des oripeaux sociaux et genrés qui l’entravent. Elle est parfois à la limite de baiser pour un toit, quitte à faire passer cela pour un nouveau dandysme, le dandysme des femmes qui jouent les mecs. Je n’ai pas lu Play Boy, son premier chez Stock, mais je sens bien à la lecture du deuxième qu’elle s’oriente vers ce way to be way to fuck, jouer au mec sexy. Cette image qu’elle souhaite donner d’elle est mise en valeur par sa photographie sur son livre. Il est impossible de trouver sur le net une photo de Love Me Tender sans son profil de rebelle côtoyant la phrase « Puisque rien ne m’oblige » sur le bandeau. L’autrice se dépouille de son ancienne vie sans être seule puisqu’elle peut encore sortir à Paris et elle sort très souvent. Les vrais pauvres ne sortent pas autant.

En outre, je me suis dit avant d’écrire cette chronique : « surtout ne va pas voir qui elle est, essaie de faire sans, n’y va pas ». J’y suis allée et je n’aurais pas dû. Une lassitude passagère m’a prise : oui, cette gonzesse connaît du monde, elle est fille de, vient d’un sérail parisien journalistique, politique, de la fête, des hautes études et elle sait ce qui est sexy pour le milieu littéraire, elle sait ce qui est mainstream même si ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. Me reprenant, j’ai décidé d’ajuster le recul, de sortir de ce réflexe lutte des classes Paris/Normandie/château du cousin parce qu’il est évident qu’entre un père vampire de la volonté des autres et une mère morte, certains jours n’ont pas dû être easy, boy

… jusqu’à ce qu’elle utilise le mot « bonne ». Non, pas pour une des ses conquêtes. Pour la femme de ménage d’un de ses colocs qui la dérange au lit avec une amante : « la bonne ». LA BONNE. Et c’est là que tu t’aperçois que tu lis le récit d’une autrice qui insiste pour te dire qu’elle se dépouille de tout mais comme elle toujours tout eu et vécu avec d’autres, présents pour la supporter (au sens de l’aide) avec le plus grand respect pour la famille à laquelle, qu’elle le veuille ou non, elle appartient, elle se dépouille de tout, rêve de finir seule dans sa voiture au bord de chemin mais se permet d’enjamber un balcon pour aller dormir dans l’appartement d’un pote dont elle a oublié la clé. Socialement, elle peut le faire. « La bonne », à la rue, n’aurait pas automatiquement trouvé une multitude de portes ouvertes pour l’accueillir. L’autrice voudrait parer à cet argument en début de livre à l’aide d’une phrase indiquant bien que ceux qui viendraient l’emmerder avec l’argument de la richesse pourraient bien aller se faire foutre. OK. Mais même cette façon de faire est caractéristique de cette liberté d’être des élites. En revanche, c’est une liberté qui se débarrasse allègrement des diktats des relations sociales, ou de la mentalité d’employé, terme à la mode chez les très riches.

Ce livre est le témoignage qu’à tout âge il reste possible de recommencer sa vie à condition d’être prêt à en payer le prix avec les intérêts de la culpabilité et des dommages collatéraux.

Gran Madam’s, Anne Bourrel, 2015

Gran Madam est un affreux bordel de La Jonquera à la frontière franco-espagnole. Il existe, je veux dire. Il se tient là, voisin d’autres bordels avec pignon sur rue et site internet louant les « putes », le « cheptel », et j’en passe dans le vocabulaire bestial. Les femmes seraient libres de se prostituer, paraît-il ? Je ne crois pas, non. Du moins, pas la majorité. Pas les wagons de filles roumaines ôtées à leur famille, pas non plus ces filles d’origine africaine dans leur van de bord de route qui se rincent à la bassine avant de balancer leur eau dans le champ fumant de froid. Ces filles-là n’expérimentent pas quatre passes par jour dans une cosy maison close de grande ville européenne. Et si elles le pouvaient, le feraient-elles? Bien sûr que tu vois où je souhaite en venir et bien sûr que je lirai bientôt le livre La Maison en espérant comprendre la démarche, ayant déjà croisé la tentation de la prostitution sans nécessité chez d’autres (oui oui) sans jamais l’accepter. Et il ne suffit pas de m’opposer l’argument de la liberté de choix. En revanche, évoquer la complémentarité des féminismes en rapport avec les histoires personnelles de chacune, je pourrais l’entendre. Et si tu rajoutes une langue créant la littérature comme un acte magique que personne ne sait définir vraiment, alors ça ira. Bref. On verra pour ce livre plus tard.

Reprenons. J’évoquais supra les quatre passes par jour de la prostituée de qualité. Bégonia Mars, elle, personnage principale du roman Gran Madam’s d’Anne Bourrel, est reconnue par son « Boss » Ludovic parce qu’elle en subit vingt par nuit quand tout roule, aidée par le compteur installé à l’entrée de sa chambre, et par le Chinois qui se précipite quand elle sonne l’alarme parce qu’un client lui mord les lèvres du vagin.

L’air de rien, distillant les informations au long d’une intrigue très noire, Anne Bourrel nous raconte le parcours de la femme derrière Bégonia. Virginie (tu notes le choix du prénom) étudiante à Perpignan manque d’argent. Comme elle est sacrément jolie, le plus simple c’est de faire hôtesse dans un bar, ce qui ne va pas chercher loin a priori et jeune comme elle est, cela la confortera dans son identité physique de femme. Résultat ? Virginie/Bégonia échoue à La Jonquera, tabassée, violée, sans papiers, son seul moyen de subsister correctement étant de contenter la machine à cash de son Boss. Et là s’ouvre le premier chapitre, formidable, extraordinaire, de description d’une nuit de passes de Bégonia dans ces bordels de la frontière. Et là tu comprends que faire la pute c’est pas glamour. La puissance de la description factuelle d’Anne Bourrel te dévaste pour toutes ces filles et même pour celles qui auraient choisi.

Pour garder l’espoir de tirer son épingle du jeu, Bégonia aide Ludo le « Boss » et le Chinois à se débarrasser du Catalan, autre patron du Gran Madam de fiction. En échange, elle est censée devenir prostituée de luxe du « Boss » à Paris, dans un appartement à elle. De cet assassinat commis sur le Catalan, on ne saura rien. Et voilà les trois en cavale sur les routes des Pyrénées-Orientales jusqu’à ce qu’ils tombent sur Marielle, pré-ado fugueuse et boulotte dans laquelle Bégonia reconnaîtra son propre instinct de survie. Sur ordre du « Boss » qui s’attache également à cette gamine sans peur, le Chinois les conduit chez elle. Les parents de Marielle, gérants d’une station service garage digne des images qu’on se fait des coins les plus reculés de cette région méditerranéenne, accueillent la petite bande à bras ouverts et Bégonia se retrouve à vivre bien sans aller jusqu’à espérer trop. L’été est caniculaire, tout le monde met la main à la pâte, travaille, mange, boit, oublie ce qu’il y a à oublier. Marielle essaie de profiter de ces jours, elle aussi, se sentant à l’abri des quolibets du village autant que possible. Bégonia anesthésiée par le départ de La Jonquera comprendra quand même qu’il n’y a pas que le village qui terrorise Marielle. Si la petite fuit le village et la famille régulièrement, si elle se bourre d’esquimaux glacés, qu’elle ne veut pas être sur la photographie avec tous ses parents villageois, ce n’est pas juste pour embêter le monde mais parce qu’elle se sent en danger.

C’est difficile de conclure sans évoquer rapidement le dernier chapitre. Il est aussi formidable que le premier. Les deux sont complémentaires dans ce roman. Bégonia/Virginie évolue désormais dans une sorte (et j’ai bien écrit une sorte) d’utérus métaphorique qui lui permet la catharsis du corps dans l’oubli musculaire de la prostitution. Ce n’est pas une lubie de ma part de penser cela, ni un choix à la légère de l’autrice, j’en suis certaine. Les médecins savent expliquer aujourd’hui, notamment par leurs pratiques dans les maisons de retraite, que le corps a une mémoire que l’esprit ne saurait contrôler totalement. L’un ne va pas sans l’autre. Quand Bégonia a la possibilité d’évacuer de son corps la mémoire professionnelle des dernières années, l’espoir de retrouver Virginie lui revient.

Gran Madam’s d’Anne Bourrel est un roman noir d’atmosphère très fin dans son implicite, n’opposant pas femmes et hommes dans les camps du bien et du mal, comportant en plus de son intrigue générale une grand-mère méchamment alcoolique, une vieille femme aigrie qui distille son venin sur celles de son genre, une maman, une prostituée et une pré-ado hésitant entre les deux précédentes. Lisez-le, les filles ! Et les mecs aussi.

SAUVAGE, Jamey Bradbury, 2019

J’ai lu SAUVAGE, il y a quelques mois. Ce roman, publié dans la collection Americana des éditions Gallmeister, m’a été offert par Jacques Mailhos, son traducteur, lors du festival Mauves en Noir 2019. Jacques est un ami très cher et j’admire son travail. Il a contribué à faire passer au public français quelques grands noms américains dans de nouvelles traductions mais également des nouveaux, dont l’autrice Jamey Bradbury fait partie.

Tracy Petrikoff, jeune fille de 17 ans, atteinte de vampirisme ou d’une sorte de porphyrie, vit auprès de son père et de son frère. Cette existence au demeurant normale est rythmée par des règles établies pour elle par sa mère disparue. Sa passion pour les chiens de traîneau et les fulgurances pulsionnelles qui la jettent dans la forêt en font une enfant sauvage, une fille indisciplinée des codes sociaux, libre. Cette liberté est au prix de la vie et du sang des petits animaux qui entourent sa propriété : elle les boit comme une anémiée en manque d’énergie parce qu’elle sent que sa nature l’y oblige. Perturbée par une agression lors d’une de ses sorties dans the wilderness, Tracy sombre dans la colère et la sauvagerie jusqu’à commettre l’irréparable.

Sauvage est un étrange roman américain, excellente histoire d’une adolescente à la croisée des âges, des désirs, des mondes réel et fantastique, des identités. Jamey Bradbury réussit à ne pas se perdre, ni nous perdre, dans les péripéties initiatiques de Tracy, qu’elle boive le sang d’un écureuil ou morde son petit frère Scott malgré les mises en garde répétées de sa mère. Cette dernière revient au long de l’histoire comme une dame blanche à l’orée des bois. Jamey Bradbury a la finesse de laisser les lecteurs s’interroger sur la nature réelle du  besoin de sang de son héroïne. Seule certitude : le don est transmis par la mère. Ce sang noir peut aussi trouver son origine dans la métaphore du désir de vivre librement et à égalité des hommes, sans subir leur autorité de manière automatique, la seule autorité vaillant étant celle de la Nature. Le livre est tourné vers cette thématique accompagnée de beaucoup d’arguments qui la sous-tendent (liberté de se déplacer seule, responsabilité intrinsèque de la fille de la maison de tenir celle-ci en l’absence de la mère, le viol, la misogynie féminine aussi).

J’ai beaucoup aimé les introspections de Tracy et son isolation progressive du reste de sa famille. Jamey Bradbury parvient à la rendre négative dans son milieu narratif en la gardant positive pour les lecteurs. La technique de l’autrice témoigne d’une solide connaissance de l’art narratif (et, à mon avis, celui de John Truby) et c’est peut-être là que j’aurais eu quelques réserves à rapprocher d’une certaine uniformisation des structures narratives dans le roman héritées des creative writing and screenwriting classes américaines. Chaque personnage évolue dans un arc précis, dans des thématiques du deuil de la mère, de la transmission du fameux sang noir, de la recherche d’identité bien intégrées au sein d’une légère intrigue initiale d’agresseur/agressé. Et si je m’attendais au twist final dans la relation conflictuelle entre Tracy et l’apprenti de son père, quelques surprises m’ont cueillie au détour des pages et la fin, inattendue, m’a conquise dans sa radicalité et sa possibilité d’être pour de vrai. Jamey Bradbury sait jusqu’où les femmes peuvent aller sur les chemins pour se protéger des autres et s’assumer elles-mêmes dans une liberté individuelle qui remplit de plus en plus la fiction et entérine donc la réalité.

Si ce roman reste classique et appliqué dans sa construction narrative, j’ai été conquise par son étrangeté et sa peinture de jeune fille à la croisée des chemins. L’application n’est pas un gros mot. On reproche aux filles d’être appliquées dans leurs études sans que cela se concrétise par la réussite individuelle. Jamey Bradbury a écrit un roman intéressant, distrayant et costaud. Et j’irai donc plus loin en écrivant (et là certain.e.s m’opposeront que je serine encore mon refrain ouin ouin mais je m’en fous pas mal) qu’un homme n’aurait pas été capable d’écrire cette histoire. Des livres américains d’hommes ayant pour thème les relations familiales dans la nature, j’en ai lu quelques-uns et certains bien plus légers (ce n’est pas un compliment) pour lesquels le tapis rouge des critiques fut de sortie. Un exemple ? Je ne comprends pas le grand succès de David Vann. Le premier roman a un gros problème d’intrigue narrative en plein milieu (c’est mon avis), le deuxième m’a ennuyée au plus haut point, et j’ai donc arrêté. Je lisais ces histoires de famille du point de vue de l’homme blanc quadragénaire roi de la chialade et la grande nature de l’Alaska avait du mal à dissimuler tout ça. Dans Sauvage, on nous raconte l’histoire de plusieurs personnages féminins forts, de quelques personnages masculins forts également, habitants d’une bourgade de l’Alaska, tous traités du point de vue féminin, avec le métier et la psyché d’une écrivaine, sans pathos, sans chialade, ni auto-apitoiement.

Lisez SAUVAGE de Jamey Bradbury.

(Dans La Forêt de Jean Hegland, autre écrivaine publiée par Gallmeister, sera chroniqué prochainement.)

(Les mots ou passages en italique sont soit anglais, soit personnels.)

Sauvage, Jamey Bradbury, traduit par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019

ACTION RÉACTION

ACTION RÉACTION, comme on dit à l’armée. Vu que je pérennise les publications d’articles courts à propos de livres d’autrices cette année , j’ai fait de la place à droite pour accueillir plein de nouveaux ouvrages. J’inverse le ratio, j’ai gardé juste quelques gars et des filles que je n’ai pas encore lus. Les autres sont retournés dans les cartons de mon déménagement, ceux que je veux garder proches sont dans les caisses sous la stéréo.

Je finis l’avant-dernier de Jean Echenoz et j’entame Gran Madam’s d’Anne Bourrel.

La prochaine publication sera à propos de Sauvage de Jamey Bradbury.

Dans un rythme à la coule car il y a aussi numéro trois qui avance pas mal mais tant que ce n’est pas fini, tant que ce n’est pas nommé, ça n’existe pas.

Des filles, des filles, des filles !

J’ai décidé pour 2020 tintin de … de … DE CONTINUER ET DE NE CHRONIQUER QUE DES AUTRICES,

tout en écrivant perso (évidemment).

Ce qui ne signifie aucunement que je serai tendre quand un roman est mauvais.

Ce qui ne signifie pas non plus que je vais arrêter de lire nos camarades masculins mais je n’en parlerai pas ici, ils trouveront largement assez de place ailleurs.

Katrina Del Mar