Archives mensuelles : décembre 2019

A MAINS NUES, Amandine Dhée, 2020

Avec La Femme Brouillon (prix Hors Concours 2017) , Amandine Dhée interrogeait son rapport politique à sa propre maternité, son nouvel état de mère en confrontation avec les schémas sociaux préconçus pour nous, les mères, qu’ils viennent de points de vue négatifs ou positifs, de notre camp ou non, mais surtout pas de nous seules. Elle racontait son histoire de femme enfantante en refus du statut de mère parfaite. Elle acceptait de « partager » la responsabilité de l’infans (comme j’aime moi-même nommer les nouveaux-nés), conquérante de l’inutile, n’oubliant surtout pas que les pères peuvent aussi se charger de l’enfant dans la routine exténuante du quotidien.

Dans le récit A Mains Nues, à paraître le 17 janvier 2020, Amandine Dhée accompagne ses lecteurs sur le chemin de l’intimité des individues. Grâce à son histoire, elle nous raconte la nôtre, ou ce qu’elle aurait pu être. L’autrice réussit dans une langue précise, douce, simple (et la simplicité est loin d’être une facilité technique) à faire la synthèse des moments marquants de la découverte du lien qu’elle entretient avec son corps, des plaisirs qui mènent au bien-être ou à la jouissance, de la curiosité du corps des autres. Nulle autofiction trash ici, geste littéraire (légitime, évidemment) tendant à l’autodestruction d’un soi pour en sauver un autre. Non, la maison accepte tout le monde,

sauf les prédateurs sexuels, les violeurs, les destructeurs, les salops, les vicieux, les patriarches (ou matriarches) de la bite qui rient entre eux la bouche fermée pour cacher leurs dents pourries sur un air entendu en songeant à leur dernier cannibalisme,

la femme s’accepte et accepte les autres dans le respect des consentements et des désirs du moment, différents en fonction des âges et des états. Chacun d’entre ses états de femmes sont catégorisés par une société souhaitant à tout crin nous voir entrer dans une catégorie et gare aux bûchers pour celles d’entre nous qui s’y refuseraient. Amandine Dhée, à travers un récit mêlant histoire intime et histoire des femmes à la fin du XXème siècle, nous raconte dans notre rapport à nous-mêmes, aux autres femmes, au couple et à la cité ; comme il est complexe de se placer dans le monde, et non comme un outil fonctionnel, de trouver notre viatique.

Cette conquête de soi, si elle passe par le cerveau, ne peut se faire sans la conscience de son corps et du plaisir assumé publiquement et la maison d’édition La Contre Allée place un charmant et discret colophon en forme de clitoris en fin d’ouvrage, ce qui me permet de dire comme je trouve l’objet livre A Mains Nues, sobre, esthétique, agréable au toucher.

Ce qui est donc absolument remarquable dans ce récit c’est la peinture intime et tellement exacte des femmes de notre génération éparpillées entre les choix personnels, les diktats sociaux et le désir d’être, de vivre avec les différentes identités qui peuvent nous animer. Une sorte de non-fiction appliquée à l’intimité sans posture, centrée sur le soi de l’autrice, sans crispation, doux, comme un flux, au point que le récit semble léger, comme un souffle d’air, un souffle de plaisir. La langue fait corps avec le sujet (parce qu’Amandine Dhée écrit sur ce qu’elle sent) et le travail de la langue nous offre un livre sans un mot de trop, ni mot qui manquerait. La translucidité de l’écriture est très jolie. J’espère que ce livre charmant, responsable, tranché dans ses principes de respect de l’autre, mais aussi solide en amitié envers les femmes, les hommes et les enfants (respect de la multitude des désirs en chaque individu) trouvera un chemin vers le cœur des lecteurs.


L’autrice dans un extrait que je choisis avec soin au sujet Me too : « Je ne publie rien sur les réseaux sociaux. Je ne parviens pas à franchir le pas. Pas mon endroit. Quelque chose résiste en moi et je ne veux pas céder à la vague par devoir. Derrière ces millions de Me Too, il y en a peut-être beaucoup d’autres comme moi, silencieuses et solidaires. »

(Les mots ou passages en italique sont soit anglais, soit personnels.)




Le pèlerin et le bavarian director

Il y a deux ans, je me suis offert ma seule et unique masterclasse sur un site américain très connu et commercial que je ne citerai donc pas, celle du réalisateur Werner Herzog. J’ai vu quelques uns de ses films, ses journaux Conquête de l’inutile et Sur le chemin des glaces font partie des livres que je ne donnerai jamais. Ils sont dans ma valisette d’urgence. Quand après sa célèbre litanie (read read read read read read read read read read you must read) le vieux Bavarois de Los Angeles explique que le premier à lire absolument c’est Le Pèlerin de J.A. Baker je me renseigne. Le livre, paru au Mercure de France en 68 et chez Folio en 89, traduit en français par Elisabeth Gaspar, est bien sûr indisponible sinon ce serait par trop facile. Je n’ai pas le niveau d’anglais suffisant pour découvrir un livre en anglais surtout un journal si intimement relié à la nature.

Entre-temps, ont paru des articles anglophones à son sujet que je ne lisais pas afin de ne rien divulgacher du texte lui-même, Robert MacFarlane a établi la postface de l’édition anglaise des cinquante ans en 2017, et plus récemment je voyais sur son compte Twitter que Sabine Huynh aurait aimé le traduire en français.

Aujourd’hui, je l’ai enfin trouvé (en Allemagne) et je vais attendre un peu pour le lire. En revanche, je reproduis ici la magnifique quatrième de couverture (ce qui n’est pas si fréquent) :

« Roman, journal d’un seul hiver, livre de nature, long poème, cet ouvrage est né de dix années d’affût, et d’un si long regard que l’œil qui observait s’est peu à peu identifié à l’oiseau qu’il pourchassait, dans une vallée débouchant sur les marécages de l’estuaire de la Tamise. Mon faucon pèlerin, dit J.A. Baker, c’était mon Graal. Maintenant, il est parti. La longue poursuite a pris fin. Peu de faucons pèlerins sont encore en vie. Beaucoup d’entre eux meurent, couchés sur le dos, tentant de se raccrocher désespérément au ciel dans leurs dernières convulsions. J’ai donc tenté, avant qu’il ne soit trop tard, de reconstituer l’extraordinaire beauté de cet oiseau et de communiquer la magie du pays où il vivait. C’est un monde qui s’éteint, comme Mars, mais dont le rayonnement est encore le même.« 

Cette intuition d’assister à un effondrement, une transition d’âges humains, notifiés par la disparition des oiseaux rares, rassemblent le réalisateur et Baker et je les suis un pas après l’autre.

Station Eleven d’Emily St. John Mandel (2016)

« parce que survivre ne suffit pas » (devise inscrite sur la caravane de la troupe, empruntée à un épisode de Star Trek) ou la persévérance de l’art pour sauver le monde effondré

Paru en 2016 chez Rivages et traduit par Gérard de Chergé, le quatrième roman de la canadienne Emily St. John Mandel est une très belle histoire d’effondrement. Une troupe de théâtre avance sur les routes du lac Michigan et joue Shakespeare ou Beethoven dans les ruines de la civilisation disparue, entretenant l’espoir et les échanges cordiaux entre les communautés rémanentes, se protégeant des fanatiques par les armes s’il le faut. Le chemin, semé d’embûches et de faux prophètes (constante des deux mondes, l’ancien et le post-apocalyptique) mènera une partie de la troupe dans une cathédrale du souvenir, un aéroport aux immenses avions cloués au sol comme autant de baleines échouées.

J’ai aimé ce roman pour plusieurs raisons :

  • L’autrice cite en exergue quelques vers du polonais Czeslaw Milosz, grand poète de l’exil et de l’effondrement du monde.
  • Elle raconte avec un sens délicat de la mélodie l’histoire de l’humanité avant, pendant et après la contamination générale par un virus détraquant toute technologie en plus de tuer une grande partie de la population planétaire. Cette double-temporalité, le fait d’envelopper l’avant et le présent, oppose les personnages dans leur rapport à l’humain, aux crises et aux responsabilités. Elle met en miroir la troupe de théâtre qui arpente les chemins de manière organisée et précise au service de son art et, dans les flashbacks, les people d’aujourd’hui, nos people qui en sont pour la plupart à considérer que l’art, la scène, la vie sont là pour leur cirer les godasses et faire leur fortune. L’autrice prend le temps de développer les arches narratives de chacun sans me lasser en cours de lecture.
  • Durant la lecture de Station Eleven, Emily St. John Mandel m’a rendu la croyance en notre monde si souvent décrié. Elle me rappelle que nous, sociétés occidentales, ne vivons pas si mal. Ce roman, écrit avec beaucoup de douceur, ne fait pas l’impasse sur les drames et, à voir les personnages évoluer avec regret dans les souvenirs du temps d’avant, j’ai été rappelée à ma capacité à vivre bien et en sécurité dans un pays à l’indice de développement humain élevé.

Pour un esprit fataliste, Station Eleven ouvre la fenêtre et laisse entrer une petite brise, sort le lecteur le temps des 475 pages de l’anticipation sèche, de la malédiction du lupus homini lupus est. La langue volontiers lyrique ne trahit pas l’histoire, ouvre grand la porte à l’espoir durant la lecture alors qu’en ce mois de décembre 2019 tout semble foutre le camp. J’attends impatiemment la publication en France de son cinquième roman, The Glass Hotel.

LES ECRIVAINES

(celles que j’ai lues dans un désordre mémoriel)

Laura Kasischke, Caroline QUINE, Jeanne BOURRIN, Maryse CONDÉ, JK ROWLING, Mary HIGGINS CLARK, Jamey BRADBURY, Jean HEGLAND, Toni MORRISON, Susan SONTAG, Emily ST JOHN MANDEL, Agatha CHRISTIE, Patricia CORNWELL, Elizabeth GEORGE, Patricia HIGHSMITH, Flannery O’CONNOR, Marguerite DURAS, Hannah ARENDT, Fred VARGAS, Isabelle DESESQUELLES, Louise CHENNEVIèRE, Madame de LAFAYETTE, la comtesse de SéGUR, Elfriede JELINEK, Virginie DESPENTES, Claude GAUVARD, Elsa MARPEAU, Anouk LANGANEY, Dominique MEMMI, Anne RICE, Tara LENNART, Roxane GAY, Chloé DELAUME, Annie ERNAUX, Kerry HUDSON, Halina POSWIATOVSKA, Anne SEXTON, Sabine HUYNH, Mary SHELLEY, Annie PROULX, Edna O’BRIEN, Martha GELLHORN, Catherine POULAIN, Martha GRIMES, Paméla RAMOS, Catherine YSMAL, Sylvia PLATH, Cynthia ATKINS, Carole ZALBERG, PD JAMES, Zadie SMITH, Amandine DHéE, Laurence BIBERFELD, Amélie NOTHOMB, Brigitte AUBERT, Marie DARRIEUSSECQ, Christine ANGOT, Cécile COULON, Megan ABBOTT, Sandrine COLLETTE, Gillian FLYNN, Gabrielle WITTKOP, Bonnie Jo CAMPBELL, Anne BOURREL, Dorothea BRANDE, Françoise SAGAN, Elena FERRANTE, Sarah KANE, Lorie MOORE, Virgina WOOLF, Helen ZAHAVI, Joyce Carol OATES, Djuna BARNES, Simone WEIL, Dominique AURY, Simone de BEAUVOIR

Dans cette liste à première vue pusillanime, il en manque, des écrivaines, celles que j’ai oubliées aujourd’hui et celles que je n’ai pas encore lues (dont beaucoup sembleraient incontournables mais la lecture de romans est un processus personnel d’accompagnement, de soutien ou d’étapes). Certains de leurs livres ont atterri contre un mur, quelques-uns ont changé réellement ma vie quand un seul livre d’homme a produit une modification consciente chez moi. Pourtant, si je devais faire une liste des écrivains, elle serait évidemment plus longue, n’est-ce-pas ?

Un commentaire en conclusion : le principe de littérature est accordé aux écrivains en amont de leur œuvre, aux écrivaines très rarement (sag niemals nie…) ou bien après l’aval (de serpents gros comme leur poing).

Et un exemple sibyllin (parce que c’est assez difficile comme ça) : j’ai vu passer un jour une publication sur un réseau d’une huile du monde du livre qui encensait un écrivain (que j’aime lire) décédé environ une année plus tôt, évoquant ses écrits sans fard sur le problème des races et des communautés aux Etats-Unis, indiquant qu’il était LE grand écrivain (au sens universel des genres) de ces thèmes. C’était dit sans arrière-pensée, sans méchanceté aucune, de la manière la plus naturelle du monde. Sauf que quelques mois plus tôt, Toni Morrison aussi nous avait quittés. J’en ai eu des larmes de rage.

à propos d’Albuquerque, Dominique Forma, La Manufacture de Livres (2019)

Quel rapport entre un couple de péquenots à la dérive et les attentats du 11 septembre 2001 ? L’effondrement financier du programme de protection des témoins du FBI au profit de la traque des terroristes. Ce roman noir met en scène Jamie et Jackie Asheton dissimulés à Albuquerque au Nouveau-Mexique après avoir dénoncé Warren Smith criminel new-yorkais en cheville avec la mafia italo-américaine. Dans les fictions, les balances paient toujours à la caisse quand elles s’imaginent le cul sorti des ronces. Sauf qu’un matin, le gros Jamie, gardien de parking, échappe de peu aux tueurs venus lui régler son compte. Il récupère la toujours belle Jackie, sur le point de l’abandonner, et les deux âmes en peine deviennent runaway dans le fol espoir de rejoindre Los Angeles, ville monstre au sein de laquelle ils pourront se perdre.
La thématique de fond, la dérive des couples au prise avec la routine, mise en scène grâce une intrigue mafieuse américaine est menée avec beaucoup de douceur et sans chichi dans l’évocation des corps vieillissants, des cœurs exilés, de la difficulté d’échouer dans cette vie, d’assumer les choix quand le bout de la route se profile. J’aime beaucoup cette forme du road book qui, techniquement, te permet de mener ton intrigue avec des flashbacks ponctués de péripéties évolutives. Comme il nous raconte cette histoire, Dominique Forma montre qu’il connaît bien la route entre Albuquerque jusqu’à la Cité des Anges, et il nous embarque avec les Asheton en préservant jusqu’au bout la fin du roman, ce qui est coton dans un roman court.

Albuquerque, Dominique Forma, La Manufacture de Livres, 2019

à propos du Grand Marin de Catherine Poulain, L’Olivier (2016)

Lili fuit la France et l’enfermement qu’elle pense promis aux femmes évoluant au sein d’une famille pour rejoindre the last frontier, l’Alaska. Là, elle s’engage sur un bateau de pêche, le Rebel.

Ce roman a été multiplement primé et s’est beaucoup vendu. Un bandeau annonce 8 prix (dont le Kessel) et plus de 300 000 lecteurs. L’autrice ne cache pas la grande part autobiographique dans le récit et c’est sûr qu’à la voir, à l’écouter parler, on la sent bien brûlée par les éléments, pleine et vivante de cette liberté qu’elle a prise seule à partir des années 80. Si ça n’a jamais suffi pour écrire un bon livre, dans son cas, oui. Le livre enferme dans ses pages tout le souffle épique des campagnes de pêche dans le Grand Nord et c’est incroyablement puissant, d’une beauté littéraire époustouflante. Il est une leçon de lecture/écriture pour les auteurs notamment grâce un passage un peu longuet (la campagne de pêche avec un patron pêcheur incapable de ne pas boire à la barre) qui met en valeur le reste du récit.

La partie qui me chagrine est celle du rapport aux hommes de Lili, la personnage. On nage en plein syndrome de la schtroumpfette. Petite, maigrichonne, seule au milieu d’un monde d’hommes, elle évite les écueils sexuels, n’a jamais ses règles, gagne l’amitié parfois intéressée de la plupart de ses collègues, boit à terre avec eux, et tombe amoureuse du plus taiseux et massif d’entre tous, Jude, celui qu’elle surnomme « le lion ». L’amour à terre avec Jude touche au mythe de l’ogre : comment aimer et être aimée sans disparaître sous ses rugissements d’amour (ces passages demeurent pudiques et d’une grande beauté formelle) ? L’autrice décrit une époque où les femmes afin de se sentir les égales des hommes voulaient à toute force être acceptées en leur sein, et lorsque Lili rejoint un bateau dans lequel elle n’est pas l’unique matelote, l’entraide ne semble pas de mise vu l’absence même de lien établi entre elles. On effleure, frôle, caresse, joue un peu avec cette misogynie féminine qui laisse les autres femmes au bord du chemin quand l’une parvient à tailler sa route. Malgré cette réserve, ce roman est une de mes plus belles lectures de l’année 2019.

Julius Winsome

A trop vouloir défendre les livres que j’ai aimés, je n’écris quasiment jamais à leur propos parce que ma vie est aussi pleine qu’un œuf et que ça ne va pas s’arranger. Je change donc mon fusil d’épaule sinon tout s’envole à l’image des oies sauvages dont nous guetterons en vain le retour un soir. Il y a ce roman du poète Gerard Donovan, Julius Winsome, ce roman noir de nature en neige à l’histoire parfaite, indifférent aux intrigues commerciales, respectueux de la douce mélodie des mots et du monde des livres, traduit par Georges-Michel Sarotte. Il y a ce paragraphe : Julius habité par les fiches de lecture rédigées par son père pour chacun des livres qui recouvrent et isolent les murs du chalet en hiver. Julius, révolté par le monde extérieur qui a abattu son chien, c’est moi. Je rédigerai donc mes fiches de lecture en une dizaine de lignes, ce qui me permettra de prendre assez de recul pour changer mon fusil d’épaule et archiver mes avis.

(à venir et dans le désordre parce que je suis tout sauf méthodique Le Grand Marin de Catherine Poulain, Albuquerque de Dominique Forma, A mains Nues d’Amandine Dhée, Les Versets Sataniques de Salman Rushdie, Sauvage de Jamey Bradbury…)

« Quelle place a le corps dans votre écriture ? Quelles œuvres autour du corps vous ont marqué(e) ? »

POUR L’INDIC 37 mai 2019

Ma vie tourne autour du sens que je donne à mon corps et à celui des autres. Il est très intimement lié à l’esprit ainsi qu’au pont qui me mène ou non à l’autre au-dessus des gouffres inexistentiels. Je crois très sincèrement à une adéquation biologique des couples d’amants, par exemple. Ne vous est-il jamais arrivé de savoir que vous pourriez vous coller à la personne d’à côté et ressentir une plénitude intense du corps et de l’esprit ? Si ce n’est pas le cas je vous le souhaite. Il y a la plénitude physique du sexe pur, et l’ampleur incalculable du sexe amoureux. L’inverse se vérifie aussi. Certains corps passent la moitié de leur vie avec un autre corps alors que les deux se repoussent comme les bornes négatives d’un aimant. C’est un mystère, l’esprit humain demeure un mystère protégé au creux de ce temple qu’est le corps. Et cela me fascine complètement, m’interroge, et je le traduis dans les comportements des personnages de mes histoires. Le corps est un temple évolutif, toujours beau sauf quand son esprit souffre. Il faut donc qu’il soit à notre goût au risque de s’acharner à détruire son image naturelle avant l’heure.Le corps en tant que temple joue aussi le rôle d’une prison de l’esprit et des capacités physiques. Il noie les limites du plaisir et de la jouissance dans la souffrance et la mort et je répondrai donc que l’œuvre qui m’a le plus marquée est celle de Sade. Je n’avais pas plus de 20 ans et j’en avais déjà lu, vu et vécu des expériences liées au corps. Quels livres ? Je ne m’en souviens plus. Ce dont je me souviens en revanche c’est la destruction systématisée du temple corporel et sa dissolution dans la souffrance, le lien ténu entre soumission, destruction, plaisir et jouissance, lien qui m’est toujours étranger. Aujourd’hui, j’ai compris le génie de cette destruction du corps comme la souillure d’un temple soumis à un dieu, en lien avec la pensée des libertins et toute la pensée sadienne a participé à l’émancipation sexuelle des hommes et des femmes. Je ne supporte pas les rapports de domination quand ils ne sont pas mis en scène et je ne me libère pas de mon corps en le détruisant, ce qui est fondamental dans Petite Louve. Cette prison physique à dépasser me travaille et traverse les personnages de tous mes textes. Le handicap moteur apparaît dans deux nouvelles (Buckaroo et Supasta) et dans mon dernier roman, Mauvais Œil. Le contrôle de leur corps anime mes héros, et la possession de leur sexe (genre et plaisir) aussi.

Kim Kardashian en Mugler au Met Gala 2019

Une dernière remarque, en lien avec la question artistique de mon rapport au corps, l’esthétique du corps féminin évolue, se diversifie, et Kim Kardashian l’a bien saisi (cette évolution). Elle amplifie son temple, elle fait du tuning du corps féminin, poitrine puissante, taille fine, hanche ronde, bouche confortable. Elle reconstruit le corps archétypal des origines et l’envisage comme une entreprise matriarcale. Esthétiquement, elle se rapproche de plus en plus des vénus paléolithiques avec la différence notable que la bonne santé du corps ne passe plus par un ventre très marqué. Le corps du personnage sort de l’œuvre pour trouver une place dans la réalité.