Archives mensuelles : novembre 2016

Il est parfois des exils plus profonds que la mort d'une femme, pense l'adulte face à la mer.
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(photo tirée du Guerrier Silencieux de Nicolas Winding Refn)
MVM

 

Nina

Lasse, la tête contre la baie vitrée, le contact froid réveille son cerveau.
Nina médite sur le jour passé.
« Rien de bon.»
Nina remplit son verre et s’assoit au piano. Les notes basses vibrent dans son corps, le téléphone does not ring, ce soir. La musique dégage une chaleur factice parce que Nina joue en zombie.
Il lui a tout pris, même la rage, putain. La fierté, elle, s’est barrée avec sa jeunesse mais ça c’est secret entre elle et elle. Dieu aurait dû foutre la cicatrice de l’humiliation dans le dos. Au lieu de quoi, c’est marqué sur notre face et on la voit tous les matins, encore plus si on sourit, alors on fait la gueule et on ne regarde pas, on crée et on oublie son être.
Nina avale presque tout son whisky. Elle noie ses idées glauques dans l’épaisseur de l’alcool.
« Rien de bon ! »
Elle se serre du champagne dans le verre à long drink. Il restait un peu de whisky dedans. Elle rajoute des glaçons à moitié fondus à la main et s’essuie sur sa robe.
« De toute façon, la mélancolie, c’est comme la merde, ça flotte. Qui disait ça, encore ? Je vais m’enfiler tout ce skychamp, à la mienne, et la neige purifiera mon cerveau. I want a little sugar in my bowl. Oh so bad. »
Les yeux exorbités, elle geint plus qu’elle chante, balance ses talons à travers la pièce et grogne en sniffant deux lignes de coke.
Brouillée comme le ciel derrière la baie vitrée, elle fredonne :
« Il n’y a pas à dire, tu es seule mais la vue est belle, Nina. Nina, baby, he’s gone. Ramasse-toi, baby, c’est le chemin qui est comme ça. T’es pas une junkie, pas comme Billie, t’es une divaaaaaaaaaa, comme Mariaaaaaaaaaa. Ils ont peur. Elle est plus jeune et elle ne marchera pas sur sa baguette. It is what it is. T’es pas une junkie, pas comme Billie, t’es une divaaaaaaaaaa, comme Mariaaaaaaaaaa.»

MVM

Nina Simone, 1969.
Nina Simone, 1969, Getty images.

 

 

Nuées

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Dans les nuées explosent des chapelles de poussière, fondations grises en terre, flèches dans l’astral.

Les hautes tours sonnent l’hallali.
Têtes et regards se fixent au sommet des torchères.
Le matin s’effondre dans le concret enfer.
L’homme happe l’air puant et mâche de la cendre.

Les brises minérales se répandent sur l’humanité et les enfants s'évanouissent les premiers.

MVM

Photographie Sebastiao Salgado

Tubéreuse

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Au seuil du champ piqueté de fleurs blanches, devant les tubéreuses, des jeunes filles déposent leur panier vide et nouent leurs longs cheveux au pied de chaque rangée.

L’ivoire capiteux couronne les hautes tiges qui se meuvent aux brises du Bharat et ploient sous les grappes sororales.

Les mains des jeunes filles blessent les tiges, les rires volètent, les fleurs blanches sont jolies dans leur panier d’osier.

Les capsules parfumés se dispersent, autotomie subtile, et tournoient pesamment dans la brise orientale.

Bientôt le soir, les chauves-souris se lancent, sortant des frondaisons, tel le signal noir.

Les jeunes filles s’arrangent et dénouent leurs cheveux, elles seront à la nuit rentrées au village, assise près du feu, leurs mains parfumées.

Les corps s’avancent en mélodie sur le chemin et frôlent les grands plants étêtés.

L’une d’entre elles s’attarde et regarde ses sœurs disparaître à couvert, rentrer au village.

Il est tard. De l’autre côté du champ, la forêt s’éveille, les tubéreuses vivantes se redressent dans l’humidité nocturne.

Fracas dans le cœur de l’esseulée.

Liane noire au sari bleuté, intuitive frémissante, elle observe la danse des petites fleurs blanches qui écloront demain.

Passent les primes effluves, demeure l’essence absolue. Les tubéreuses ne s’offrent qu’aux servantes nues.

La cueilleuse baisse la tête et place sa chevelure, ôte la robe drapée et replace sa chevelure. Elle pose un pied dans le champ, hésite un instant, entre.

Les tubéreuses dans un sens puis l’autre, exhalent leur parfum plus sucré à la nuit, volatiles molécules au gré des vents nocturnes.

Respiration retenue et elle ouvre la bouche, le poison s’engouffre et inonde la beauté, dilate son corps blanc et ses pupilles d’onyx.

La beauté se recourbe aux pieds des tubéreuses, s’abandonne à la terre. Son dos absorbe le ciel.

Passent les effluves, demeure l’absolu. L’amnésie, la jouissance et la mort posent la couronne temporelle sur sa tête. Au seuil subtil du dernier souffle, les tubéreuses exhalent leur essence fatale, fanent et tombent sur l’ancienne diaphane, corrompue dans les hautes tiges du champ.

La chair pourrissante offre aux fleurs ce nez décomposé, ce corps putréfié et sanglant.

Quand les cris sur le chemin réveillent la nouvelle être, elle se lève et ouvre les yeux au creux de la nuit sans étoile. Les porteurs de torche crient et s’approchent. Ils ne retrouvent pas la fille du village.

Sa chair est capiteuse et ses lèvres sont rouges.

Elle ouvre grand ses bras et leur tend ses mains blanches.

Ils s’approchent plus près, frémissants mendiants, alors elle les étouffe et les enterre au champ.

Les chauves-souris rentrent sous les frondaisons.
Sous la brise, les boutons de tubéreuse se balancent dans un sens puis l’autre.

MVM

(Photographie Nobuyoshi ARAKI)