Les Massives (inédit juin 2020)

Le virus muta et les hommes subirent une dégénérescence commune. La panique détruisit la géographie mondiale. Les humains redevinrent dépendants d’un territoire qui leur soit propre.

Des communautés non-naturelles émergèrent. Rien ne se tint ensemble, les migrations de chacune marquèrent la victoire momentanée des misanthropes. Josepha, autrice du temps d’avant, appartenait à cette caste d’orgueilleux de la solitude. Ce romantisme se voyait réduit à néant. Il avait évolué en état d’isolation contrainte avec la certitude de devoir enterrer son mari et son fils quand leur obsolescence se déclarerait.

Une vague de morts volontaires s’additionna aux féminicides qui fondaient leur origine dans l’aigreur et la volonté de domination des hommes primaires. Certaines femmes au foyer se jetèrent des étages, leur progéniture souvent accrochée à leurs bras. Quelques dépressives partirent dans le molletonné de la chimie joyeuse. La nature du monde se fissura entre les réactions des mères et celles des non-parturientes. Celles qui se refusèrent à la mort ne purent enterrer ou incinérer tout le monde. De la Terre émanait le parfum de la décomposition.

Une peuplade de femmes s’ébranla pour rejoindre les massifs. Comme les hommes tombaient, elles furent baptisées les Massives. Derrière elles, leurs filles, et ce qu’il y avait encore de petits garçons, n’eurent d’autres choix que de marcher. Dans ce mouvement, nulle contrainte, de la survie. Suivre et survie confondaient leur sens en une même écriture, celle des pas dans la poussière. Les Massives espéraient échapper aux relents de putréfaction, à l’obligation de grégarité et à l’émergence de groupes ultraviolents.

Quand il n’y eut plus un homme visible, la part des mères qui choisirent d’abandonner, à tout le moins, leurs enfants fila le coton du grand tyran. Il n’avait rien d’un homme, le grand tyran. Il faisait sa couche dans le verbe soumettre et les verbes n’ont pourtant jamais eu de sexe, ni avant, ni maintenant. Ainsi, plus encore que les femmes non-parturientes, celles qui se nommèrent d’elles-mêmes les Mères Délivrées, ces mères meurtrières étaient entrées de pleine volonté dans le règne du plus fort, celui qui leur faisait défaut depuis les temps immémoriaux. Elles archivèrent l’esprit phallique. Les temps de chaos se nourrissent de paradoxes. La majorité des Mères Délivrées portaient l’arme à la ceinture et leur aptitude à s’en servir contre celles qui refusaient de les rejoindre ne faisait guère de doute pour Josepha. La protection de sa fille Iris occupait tout son être. Les Mères Délivrées traquaient les adolescentes pour en faire de la main d’œuvre. Pour partie, ces femmes se rattachaient à celles du temps d’avant qui prêtaient main forte aux hommes dans la soumission de leur propre genre. Elles puaient la haine de soi.

*

La nuit, Josepha réfléchissait en décrivant ses souvenirs de montagnes. « Où sont les hommes ?» Jamais cette interrogation ne la quitta durant ce qu’elle intitula le Grand Effondrement. « Pourquoi les hommes ?» n’eut pas été mieux approprié impliquant la contre-interrogation : « Pourquoi pas les femmes ?»

Les hommes ne se cachaient pas dans les replis d’un esprit invisible. Ils crevaient.

Le seul à l’avoir admis officiellement fut son père. Au téléphone, il lui avoua que l’institut ne parviendrait pas à un vaccin, que le virus dépassait l’intelligence humaine et celle des robots. « Nous allons mourir. Tous. Le virus a muté en deuxième saison de propagation pour s’attaquer à la chaîne chromosomique Y. Nul n’est à l’abri. Comparable à une obsolescence programmée. Inéluctable. Votre seule chance réside dans la réussite de la procréation assisté ou du clonage. Nous n’y sommes pas arrivés, les chercheuses seules n’y parviendront pas non plus. Adieu. » Le père de Josepha fut égal à lui-même jusqu’au bout. Du temps d’avant, le féminisme aurait en premier lieu dû refuser les géniteurs écrasants.

Tout ce qui avait été édifié jusqu’ici s’écroulait. Beaucoup d’hommes firent de leur mieux pour transmettre leurs connaissances techniques et prolonger la marche du monde. Josepha et Richard allièrent leurs forces pour transformer leur maison et son sous-sol en bunker nourricier.

*

La fondation des Mères Délivrées datait de l’ouverture d’un groupe Facebook au tout début du Grand Effondrement. Les femmes volontaires furent recrutées après examen du profil. Un an plus tard, elles ratissaient déjà les villes à la recherche de filles. Les prépubères étaient assassinées avec leur mères réfractaires, les filles réglées kidnappées par la Brigade de Recherche d’Humaines, bras armé des Mères Délivrées. Elles ne représentaient pas un large pourcentage des humaines restantes, seulement le choix de la survie violente et prédatrice faisait d’elles les victorieuses à court terme et nulle ne savait s’il y avait un moyen terme.

Lors d’une première alerte, Josepha maintint sa fille sous elle à l’étouffer. Dissimulées sous une bâche isolante, elles ne seraient repérées par les drônes de la BRH qu’en cas de mouvement. La caravane roulait dans un grand silence de SUV électriques et son arrivée ne se décelait qu’une fois trop proche pour s’enfuir. Les chiens perdus aboyaient dès que les drônes franchissaient leur distance d’audition ultrasonique et, de loin en loin, les victimes potentielles pouvaient échapper à la capture ou au massacre.

« On n’a qu’à les rejoindre. »

Iris avait treize ans quand elle posa cette question le plus naturellement du monde, constatant du sang dans sa culotte. Josepha ne lui répondit pas, continuant de mettre des mots sur les montagnes parcourues dans ses carnets.

« – Maman, j’ai besoin de copines. Pourquoi on les appelle pas ?

– Parce qu’une majorité a été intégrée en postant une photo sur le groupe Facebook, la grande majorité a … »

Josepha posa son Bic sans révéler à Iris que d’innombrables photos de filles et de garçons immobiles et gris, la tête entourée de fleurs, avaient circulé sur le réseau juste avant l’émergence des Mères Délivrées.

« – On aura qu’à travailler dans leurs centres et ne pas aller dans la rue. On ne fera de mal à personne.

– Il faudra patienter encore. Nous ne rejoindrons pas une communauté ajoutant le crime à la pandémie.  Je ne nous garde pas en vie pour créer encore plus de chaos.

– Je ne comprends pas.

– Les hommes ont toujours eu ce réflexe. Elles se réapproprient la politique de la terre brûlée. Elles ne sont pas si nombreuses mais notre malchance c’est qu’il n’y a plus d’hommes pour nous assurer qu’elles s’entretuent pour leur attention et dégagent de notre route. Elles s’entretueront peut-être de frustration. 

– D’accord. Mais faut que je trouve quelqu’une. Il y a forcément des filles sympas quelque part. »

*

Richard ne s’apitoya pas sur son sort au déclenchement de son obsolescence. Josepha, elle, songea aux autres chemins qu’elle avait évités, à ceux sur lesquels elle s’était engagée à petits pas avant de faire demi-tour. Tous se seraient arrêtés net au seuil du Grand Effondrement. Son mari dirigeait un hypermarché et avait accompli son devoir en aménageant leur sous-sol, le pourvoyant très rapidement d’articles de première nécessité. Il laissa le soin à Jeanne, sa responsable des hôtesses de caisse, de répartir équitablement toute la marchandise entre les employées. Il verrouilla lui-même les portes et lui donna les clefs des camions frigorifiques.

Le couple appartenait à la génération entrée de mauvais gré dans l’anthropocène et s’il s’était préparé à payer les fautes écologiques de ses aînés, jamais Richard n’aurait pensé vivre la fin du monde. Il n’anticipait que pour se rassurer.

Aux premiers cheveux qu’il perdit, Richard partit dans le jardin en quête d’une branche d’assez gros diamètre pour être sculptée. Il passa la nuit à former un ours pour l’offrir au matin à son fils. Iris hérita du couteau de son père. Le couple subissait le Grand Effondrement depuis plus de six mois et les hommes ne rêvaient plus à aucune solution. Si le chaos rampait dans les cœurs et mâchait les espoirs, tout n’était pas encore corrompu et quelques sociétés familiales gardaient leur dignité. C’était le cas de Josepha, Richard, Ours et Iris. Le couple amoureux avait laissé la place à deux parents tendus vers le sauvetage d’Iris et le confort d’Ours, leur fils à mourir. Richard embrassa longuement Josepha en retenant son malheur en échange de quoi elle le remercia pour tout sans gémir. Quand il passa la porte, il ne pleurait toujours pas. Iris sombra dans une longue catatonie quand elle comprit que son père ne reviendrait jamais. Bien sûr, elle en voulut à sa mère.

Beaucoup d’hommes avaient déjà disparu à ce stade et les Massives débutèrent leur transhumance vers les Pyrénées.

Quelques mois plus tard, Ours déclencha à son tour l’obsolescence. Josepha maintint son fils dans ses bras jusqu’au bout. Quand il s’éteint épuisé, elle regarda sa fille sangloter sans bruit. Elles enterrèrent la moitié genrée mâle de l’humanité dans le jardin avec le petit frère enveloppé de couvertures. Iris ne voulut pas se séparer de la statuette ursidée offerte par son père. Elle portait désormais l’œuvre et le couteau.

La première année qu’elles passèrent ensemble, vit alterner les périodes de dépression et de tentatives d’acceptation. Une fois, elles avaient pu échapper à une razzia des Mères Délivrées. Deux années plus tard, Josepha dut abattre une errante. Après avoir reçu une première aide alimentaire, l’errante menaça Iris de la dénoncer à la BRH. Josepha et Iris n’aidèrent plus personne par la suite et la mère veilla à toujours avoir le fusil de chasse de son père à portée de main. Les morts vivaient encore en elles par leurs actions et leurs efforts pour sauver leur vie. Le meurtre de l’errante pesa lourd sur les épaules de Josepha. Sa perception des couleurs faiblit, son goût pour la nourriture s’amoindrit, elle n’écouta plus de musique. Elle câlinait son enfant, l’éduquait et aussi inféconde que lui paraissait la tâche, Josepha ne céda pas aux sirènes des abîmes. Elle rêvait plutôt aux montagnes et se demandait si les Massives, chacune à leur tour, grappe par grappe, avaient atteint les Pyrénées.

*

« Maman, on doit rejoindre La Ruche » chuchote Iris.

Josepha et Iris ont survécu. La jeune fille de quinze ans est allongée dans un transat sous les arbres feuillus du jardin. Les carences l’affaiblissent sans plus altérer son humeur. Un épagneul dort contre elle. Iris a trouvé un sens à l’isolation physique en aménageant sa chambre en repaire technologique. Josepha, hyperconnectée du temps d’avant et toujours soucieuse d’avoir le contrôle sur l’outil virtuel lui a enseigné les bases de la prudence numérique. En protégeant leurs données, les femmes protègent leur vie. Les Mères Délivrées ont pris la main dès le début sur les réseaux électrique et téléphonique grâce à quelques ingénieures qui ne demandaient qu’à vivre dans de bonnes conditions. Leur surveillance de l’activité internet reliée aux adresses IP a rendu possible la traque des survivantes et qui dit survivantes dit biens de première nécessité. Les Mères Délivrées ne peuvent se permettre de couper les réseaux. Iris en profite largement et a appris à brouiller ses traces numériques.

D’autant qu’il y eut une deuxième alerte à la BRH quand Iris tenta de rejoindre des groupes de jeux en ligne. Beaucoup de filles essayaient de se créer une vie d’avant numérique. Ces fantômes, toutes de data vêtues, Iris les voyait disparaître parfois. Elle ne s’en inquiéta pas jusqu’au jour où les chiens vagabonds aboyèrent de nouveau après de nombreux mois de silence. Josepha lâcha sa bêche, saisit son fusil et s’enfuit du minuscule potager dissimulé derrière un fouillis de végétation. Elle courut aux deux soupiraux du sous-sol et les boucha avec les déchets prévus à cet effet. Les chiens aboyaient de plus en plus fort. Josepha perçut le son vicieux des drônes en approche. Elle entra en trombe dans la chambre d’Iris, assourdie par son casque audio. Josepha débrancha l’installation électronique d’Iris et donna l’ordre de tout fermer selon la procédure d’étanchéisation de leur sous-sol, procédure qu’elles avaient répétées maintes fois. Iris demeura sidérée alors pour la première fois de toute sa vie, Josepha gifla son enfant en chuchotant aussi fort qu’elle le pouvait « Elles arrivent ! ». Iris trembla et vingt secondes après, l’intérieur des soupiraux était hermétiquement clos, l’entrée du sous-sol protégée.

Les deux femmes vivaient dans un monde silencieux. Chaque bruit inhabituel était une menace. L’instinct de survie avait éveillé leur sens auditif. Aussi, elles ne surent jamais pourquoi la BRH n’avait pas pris plus de temps pour fouiller les lieux. Plusieurs heures passèrent avant que Josepha ne déverrouillât la trappe. La nuit était tombée. Les grognements lui parvinrent par la droite. Trois chiens faméliques avaient élu domicile au milieu des meubles renversés et se sentaient menacés. Elle referma avant qu’ils lui sautent dessus. Les aboiements furieux firent pleurer de joie les deux femmes. Les pauvres bêtes leur semblaient tellement plus inoffensives que les Mères Délivrées. Une fois nourris, les chiens leur avaient tenu compagnie. Ils protégèrent la maison sans trahir la présence humaine. La BRH n’avait pas reparu.

Depuis, la mort a emporté deux des chiens. L’animal survivant n’écoute rien de la discussion à mots bas de ses maîtresses.

« – La Ruche, maman, je t’en ai déjà parlé.

– On ne les connaît pas.

– Mais si. Jeanne assistait papa. Leïla, c’est sa fille. Je les avais oubliées. C’est Leïla qui m’a retrouvée sur le contre-réseau.

– Il faut se méfier. Depuis toujours, il a fallu choisir un camp. Les camps détruisent la beauté des nuances. Regarde où nous en sommes aujourd’hui.

– J’ai lu tes livres, maman. Tu devrais le savoir que, quand les temps s’assombrissent, les femmes marginales brûlent. Si nous ne bougeons pas, nous mourrons dans la haine.

– C’est un miracle que nous soyons encore là. Je n’ai jamais voulu entrer dans une meute et elles n’ont d’ailleurs jamais voulu de moi, Iris. J’étais déjà asociale avant tout ça.

– La Ruche n’est pas une meute ni un camp, c’est une sororité positive. Tu l’as dit, les Mères Délivrées finiront par s’entretuer. C’est toutes des vieilles blanches qui ne se positionnaient déjà avant qu’en fonction des mâles. Dans la Ruche, Jeanne est gestionnaire des réserves. C’est la cheffe.

– Iris, nous sommes des vieilles blanches, comme tu dis. La Ruche réunit toutes les femmes et les filles de l’ancienne cité des Baumiers.

– Tu sais qu’elles ont tout l’arsenal d’armes à feu des trafiquants. Tous ces petits mecs qui terrorisaient les bâtiments et transformaient les mères de famille en nourrice à shit, ils sont tous morts. La Ruche est organisée. Leïla m’a promis que sa mère était prête à nous accueillir. Il faut amener tout ce qu’on peut avec nous. »

Iris caresse tranquillement le chien blotti contre elle.

« Nous n’aurons pas toujours cette chance, maman. La BRH pourrait revenir. Et je veux m’en aller. »

Iris se lève le chien dans les bras.

« – Je descends préparer mes affaires. La Ruche viendra nous chercher la nuit de demain. 

– Mais, moi, j’ai toujours voulu partir à la montagne. »

Josepha s’agenouille les bras ballants devant la tombe d’Ours, monticule arasé par les éléments.

« Et ton frère ? », dit-elle.

Iris pose délicatement le chien. Elle s’assoit devant la tombe d’Ours et prend sa mère contre elle.

« Maman, la Ruche n’est qu’à quelques kilomètres. »

Les pleurs de Josepha gouttent en cercles parfaits sur le pantalon râpé.

« Je ne peux pas le laisser. J’aurais dû me décider et vous emmener avec moi en suivant les Massives juste après le départ de ton père. »

Iris caresse le cœur de sa mère.

« Personne n’a jamais posté d’info à leur sujet. C’est mauvais signe. On ne le saura pas mais ta décision de ne pas bouger à l’époque était sûrement la meilleure. Aujourd’hui que la période est calme, on a besoin d’aide. »

Les deux femmes se réconfortent le temps que les sanglots de Josepha se calment. Le silence s’auréole du chant des oiseaux. Iris serre la main de sa mère et lui explique.

« Je ne veux pas être seule le jour où tu te recouvriras de neige. Tu n’as pas besoin des massifs, maman. C’est toi, la montagne. »

(c) Marie Van Moere

Sans un bruit, 2018

ULTRAMARINS, Mariette Navarro, 2021

Le 19 août, Quidam éditeur publie Ultramarins, roman de Mariette Navarro.

Mariette Navarro

Si Ultramarins est le premier roman de Mariette Navarro, l’autrice n’est cependant pas une inconnue. Dramaturge et poétesse, Alors Carcasse, paru chez Cheyne éditeur en 2011 avait reçu le prix Robert-Walser du premier livre en 2012. Et l’autrice n’a pas cessé de publier depuis lors.

Alors qu’en 2012 elle embarque en résidence marine sur un cargo de la CMA-CGM, je suis en train d’écrire Petite Louve et je rêve de lointains voyages tandis que tous les matins je rejoins ma table de travail. Je suivrai cette aventure à distance grâce à quelques parutions sur un réseau social bien connu et en oublierai le sillage jusqu’au jour où Quidam en annoncera la sortie littéraire. Quoi de plus intrigant, de plus aventureux, de plus dramatique que de lire le résultat d’un défi d’écriture de pleine mer ? Tout change de dimension quand tu te crois perdue au milieu de l’océan : le temps, le regard, le corps et le cerveau. Le ciel est immense et sous tes pieds s’imposent les abysses et dérivent les âmes perdues pour la terre.

Mariette Navarro a joué avec le temps. Comme la temporalité s’étire sur un cargo, l’autrice est resté maîtresse de la sienne pour écrire un roman qui rende la désintégration des psychés dans la courbure de la ligne d’horizon. Ce n’est pas une coquetterie. L’étrangeté à vivre dans et avec un monstre marin pour traverser le globe nous intrigue depuis Jonas, saint Brendan et leurs baleines.

Dans Ultramarins, la Commandante autorise un acte totalement transgressif, la baignade de son équipage en plein milieu de l’océan Atlantique. L’étrangeté de cette décision touche au sublime poétique. L’équipage est mentalement englouti par les kilomètres de mer sous la ligne de flottaison et les vagues qui dissimulent les camarades ou le canot de remontée ; la Commandante entame un voyage intérieur. La réunion de l’équipage, le trouble provoqué en chacun par cette heure hors du bateau amène doutes et interrogations sur le fonctionnement général du géant d’acier, comme si l’immense cargo de marchandises naviguait désormais hors du monde connu, à fendre les flots entre les vivants laissés à terre pour le second maître et le père mort, ancien commandant de navires lui-même et qui pèse de tout son poids sur sa fille devenue Commandante respectée. Réussira t-elle à reprendre le contrôle du monstre marin ? Est-elle sur l’eau pour son père ou pour elle-même? Le navire lui pardonnera t-il d’avoir laisser l’équipage descendre dans l’eau noire de l’océan ? Qui est le marin surnuméraire, celui remonté avec les autres ?

De son voyage transatlantique, Mariette Navarro a tiré un roman bien différent d’un simple récit de voyage maritime. La magie de la littérature, la poésie de l’écriture nous embarque (c’est le verbe qui va bien) dans cette traversée durant laquelle une Commandante, son second, l’équipage, les spectres en chacun et un mystérieux marin accompliront tous ensemble leur voyage existentiel au cœur de la baleine mythique.

« Ils s’observent. Quand ils se tassent dans le bateau de sauvetage, gelés, pas un qui paraisse plus habile de ses gestes, plus libre dans son corps une fois sorti de l’eau. Même celui-là, supérieur dans la hiérarchie du bateau et du travail : il a le torse un peu creusé d »un enfant maigre, le trou au niveau de son thorax semble accuser une défaite. Ils sont nus et harassés dans une égalité parfaite. »

« Ces yeux transparents. Voilà la première chose qu’elle attrape au vol quand elle ouvre de nouveau la porte du bureau pour rejoindre la passerelle. Ces yeux transparents qui se plantent dans les siens avant de disparaître au détour d’un couloir. Elle n’aime pas la sensation froide de ces yeux, leur blancheur de brouillard. »

miss au placard

toutes mes fringues étaient noires (ou presque)

quand j’ouvrais mon placard

des douzaines de corneilles textiles poussaient fort leur cri

à effrayer mes bonhommes chemises en jean

avec mon placard, j’ai ouvert cette fois

mes deux fenêtres

que ces oiselles s’envolent toutes (ou presque – valeur du souvenir)

au passage, leurs griffes ont taxé mes cheveux

il n’y a rien à y faire

à chaque corneille son dû

pas de prix de gros

j’ai suspendu aux portes du placard

quelques robes imprimées

comme un chemisier à fleurettes

(comme la crème)

il n’y a plus de trou noir dans mon placard

et je peux dissimuler le mien

derrière un voile coloré

MVM

Alison Mosshart – (c) ?

CLARK, Anouk Langaney, 2021 – Avis et questions à l’autrice

« On sous-estime toujours sa vieille mère. »

AVIS

— C’est l’histoire d’une épopée maternelle complètement barrée contée dans une lettre par la mère elle-même à sa fille aînée, exilée le plus loin possible de sa présence malfaisante. Cette mère décide de mettre son utérus au service de la fabrication d’un super-héros. Il lui faut trois grossesses pour arriver au bébé parfait. Que les deux premiers enfants naissent de sexe féminin ne semble pas être la raison de leur non-choix d’incarner ce super-héros tant attendu par la mère. A ce qu’elle écrit.  Nous, lecteurs, avons la possibilité de nous poser la question puisque c’est bien la mère qui justifie ses actes dans un courrier, écrit subjectif, face à la fille ainée, élevée au rang de juge de moralité. Sous forme de cette lettre d’aveu, se déroule devant nos yeux éberlués la vie d’une femme, déjà exceptionnelle, au service de la puissance physique et mentale de son fils prénommé Clark. Ce super bébé, né dans des conditions dantesques, deviendra le Super Man de sa mère et, à eux deux, ils commettront les actes d’écoterrorisme que la mère jugera légitimes.

Avec CLARK, Anouk Langaney continue de nous étourdir loin des rivages habituels du roman noir. D’abord par sa forme : l’autrice prend le risque d’une lettre écrite à la deuxième personne. Ce choix rend le pacte de lecture plus inconfortable dans la confiance à accorder à la narratrice. Comment faire confiance à cette mère qui dit nous raconter la vérité ? Sa lettre est un baroud d’honneur, une dernière chevauchée psychotique. Et nous touchons, là, la forme de ce roman, son arche narrative : cette femme a écarté son aînée, en quelque sorte abandonné sa benjamine autiste à son destin (s’en justifiant, bien sûr) pour, dès avant la naissance du fils, structurer la vie de celui-ci autour de son propre idéal narcissique : sauver le monde, être la mère du sauveur puisqu’elle ne peut être elle-même ce messie.

La mère se révèle, page après page, être digne des grandes psychotiques de l’histoire de la littérature des mauvaises mères ou belles-mères (accroche-toi, Folcoche). J’ai rarement lu un livre mettant en scène une mère aussi froide, aussi enfermée dans ses schémas de pensée et dans son déni de réalité. Ce personnage est une grande réussite, un vrai mystère, un bloc de glace incroyable d’autant que par la forme de la lettre, elle donne à voir son conscient et son subconscient. « Lire entre les lignes » de l’esprit d’un personnage a rarement été aussi intéressant.

Au-delà de l’histoire, parce qu’Anouk Langaney ne s’arrête jamais au premier degré dans ses romans, l’autrice interroge les mères elles-mêmes sur les différences éventuelles de traitement entre leurs enfants, que ces différences soient en façade ou dissimulées dans l’intimité de leurs esprits, et soulève le sujet tabou de l’enfant préféré, le fils, celui qui porte le nom et la maison. Et c’est ce qui participe à faire de CLARK un roman puissamment d’actualité féministe : quelle est la part de responsabilité des femmes dans les inégalités de genre ?

Avec ce roman à la fois atypique, drôle et glaçant, Anouk Langaney nous emporte à nouveau sur des chemins romanesques dont elle seule connaît les itinéraires.

CLARK est le quatrième roman d’Anouk Langaney. Après MÊME PAS MORTE en 2012, CANNIBAL TOUR en 2014 et LE TEMPS DES HORDES en 2020 (litt. Jeunesse), trois ouvrages publiés aux éditions Albiana, Anouk Langaney rejoint la maison L’Atalante et sa collection polar/noir Fusion.

ENTRETIEN

Après Même pas morte et Cannibal Tour, vous publiez Clark aux éditions L’Atalante dans la nouvelle collection Fusion. Votre roman noir déroule sa narration sous forme d’une longue lettre d’une mère à sa fille aînée. Cette lettre lui offre une dernière, semble-t-il, possibilité de légitimer l’éducation de son fils Clark. Cette lettre est un choix narratif audacieux. Comment avez-vous choisi cette forme ?

— J’ai voulu entrer de plain-pied dans la logique délirante de cette femme, et faire en sorte que le lecteur se trouve, comme sa propre fille, soumis à une inquiétante entreprise de séduction ! En tant que lectrice de polars, j’éprouve un vif plaisir à me sentir manipulée, à me débattre dans certains livres-pièges. C’est un des ressorts du genre qui m’attire, et dont j’ai envie de jouer.

La lettre me permet aussi de superposer deux intrigues, puisque le lecteur, au fur et à mesure que la narratrice raconte à sa manière les événements passés, va comprendre quelles sont à présent ses intentions.

Le personnage de la mère est absolument terrible. Et même dans la forme épistolaire, le lecteur, la lectrice ressent assez vite que cette manière de légitimation se révèle être une sorte de muselière à poser définitivement sur les arguments qui pourraient lui être opposés. Elle tord la réalité pour la plier à sa volonté. Comment avez-vous construit son profil psychologique ?

— Je ne prétends pas la défendre – ce serait délicat ! mais dans mon esprit, ses actes les plus odieux sont au service de ce qu’elle considère comme l’intérêt général… Son système de valeurs est assez cohérent, sur le papier. C’est une idéaliste, qui manque singulièrement d’empathie.

Lorsqu’elle tord la réalité, comme vous le dites, je suppose que c’est pour élever sa vie à la hauteur des œuvres de fictions qui la nourrissent, aux yeux de sa fille comme aux siens. Mais je manque de recul pour faire une telle analyse !

Le personnage de la fille aînée est très important car elle est celle qui doit recevoir ce courrier. On pourrait la croire « juge de paix », c’est une piste que j’évoque dans mon avis, mais je me demande également si ce n’est pas le dernier bastion proche anti-Clark que voudrait mettre à bas sa propre mère en lui écrivant. Qu’en pensez-vous ?

— Je pense que plusieurs lectures de cette partie de l’histoire sont possibles : peut-être cette femme a-t-elle besoin que son projet soit compris, voire approuvé. Peut-être même a-t-elle sincèrement envie qu’on l’aime, ou du moins qu’on l’admire. Ou peut-être, comme vous le suggérez, dispose-t-elle froidement ses pions, de manière stratégique, pour garder quelques coups d’avance sur l’adversaire.

Pour que je puisse en avoir le cœur net, il faudrait qu’elle-même soit lucide, or ce qui touche à l’émotion, à ses propres sentiments et à ceux de son entourage, lui échappe souvent.

Ne relevez-vous pas une problématique de l’éducation des fils et des filles, proche du slogan « Éduquez vos fils » qui a une résonance importante en fin de roman ?

— Je m’interroge, comme vous l’avez très justement dit, sur le rôle plus ou moins conscient que jouent aujourd’hui les femmes dans la construction des stéréotypes de genre. Mon héroïne se pose en « Pygmalionne », elle prétend modeler un héros viril qui soit acceptable par tous, sans mettre en péril sa propre autorité… et en le faisant passer avant ses filles. C’est paradoxal, bien sûr.

Notre époque réfléchit beaucoup au discours à tenir sur ces sujets dans les médias et à l’école, mais ce qui se joue dans les familles, à travers le jeu des regards portés sur l’enfant et sur ses choix, nous échappe pour l’essentiel. Qu’attendons-nous, qu’espérons-nous de nos enfants ? Et pourquoi ? En tant que mère, je trouve ces questions vertigineuses. En tant que fille aussi, d’ailleurs.

Super-héros ponctuel ou héros du quotidien ? A choisir ?

Je n’aime pas beaucoup la notion de « héros du quotidien », qui me semble renvoyer à un idéal d’abnégation, de résignation à sacrifier sa vie dans l’ombre… Si le héros du quotidien se donne chaque jour aux autres sans espérer de reconnaissance, disons que je préférerais qu’il reçoive toute celle qui mérite, plus un salaire décent et quelques semaines de vacances, pour s’affranchir du quotidien !

A titre personnel, en tout cas, je n’aurais rien contre un ou deux super-pouvoirs.

Les singes rouges, Philippe Annocque, 2020

Être la plus petite. Suivre le carnaval. Courir après les sauterelles vertes. Avoir un tigre à soi. Voir les Chinois grands. Savoir sa mère malade. Quitter son premier pays. Perdre son prénom. Être trop colorée, être trop blanche. Aimer la guerre et les fleurs. Se promener sur la plage en dormant. Perdre son deuxième pays. Gagner sa vie.

À travers le portrait d’une enfant éprise de liberté dans la Guyane et la Martinique d’autrefois, la question de l’identité qui traverse tous les livres de l’auteur prend enfin les couleurs de sa propre créolité délavée.

Quatrième de couverture

Le 22 octobre 2020, Philippe Annocque a publié son quatorzième livre, Les Singes Rouges. À ce titre et à la lecture de la quatrième de couverture, une clochette a tinté dans mon cerveau, la clochette de la mémoire mouvante. Arrivée à Saint-Laurent-du-Maroni à deux ans et demi, j’ai longtemps vécu en Guyane. Le sifflement des singes rouges, je l’ai entendu au cœur de la forêt. Et ce récit écrit le portrait de la mère de l’écrivain, évoque le destin de la grand-mère. Je pense à la mienne tous les jours, que je n’ai pas vue depuis plus d’un an, quant à ma grand-mère, elle est mon « outre-mère »*. Cet outre-livre aux thèmes intimes était donc pour moi.

À travers de courts chapitres, ressemblant à des instantanés d’écriture, Philippe Annocque reconstitue une mémoire d’enfance ballotée par les obligations professionnelles des parents et deux exils, de la Guyane vers la Martinique, puis de la Martinique vers la métropole durant la première moitié du XXème siècle. Cette mémoire lui a été transmise par la parole même de cette mère, racontant les souvenirs fondateurs de son existence, ces minutes de vie durant lesquelles tous les sens s’alignent et inscrivent leurs impressions au plus profond de l’être. Ainsi, ce sifflement des singes rouges qu’elle ne verra jamais mais qu’elle entendra de l’autre côté du fleuve guyanais, elle le transmettra à son fils. Devenu écrivain, en un sens garant de sa mémoire, il recréera cette minute et la fera revivre dans ce livre, puis dans mon oreille.

L’écriture de Philippe Annocque façonne avec précision chaque chapitre autour de la remémoration/commémoration d’un fait de vie de l’enfant « mère », premières sensations d’existence dans la touffeur guyanaise, vision du père et de ses ambitions, exil en Martinique chez les cousins, abandon du premier prénom dans la nouvelle famille, intégration dans la nouvelle école… En magicien plus qu’en archéologue, il réinvente le substrat familial et rend son chemin d’existence à l’individu « mère ».

Philippe Annocque va plus loin encore et, ce que je trouve remarquable, c’est qu’il le fait avec délicatesse et discrétion quant à l’influence de la mère sur sa propre existence. Cette évocation maternelle lui permet d’ancrer ses racines dans une tradition de soutien à l’écriture, lorsqu’il évoque le moyen de la correspondance par exemple, et ses souvenirs de la belle écriture quand étaient envoyées des lettres aux proches. L’auteur envisage également l’écriture comme possibilité d’absorber en soi-même les péripéties vécues individuellement, lesquelles changeront un destin de famille à jamais. Rien ne peut y surseoir, mais les écrire, les remodeler par la mémoire passée d’une génération à l’autre comme un bâton de paroles, aide à regarder sans appréhension de l’autre côté du fleuve, là où sifflent les singes rouges.

L’héroïne du livre, avec la courtoise autorisation de Philippe Annocque

La narration à la troisième personne ne pose pas uniquement une distance entre l’auteur Philippe Annocque et son personnage à l’intérieur du livre, cette narration lui permet d’aborder ces instantanés d’existence du point de vue de la mère mythique. « Il » est lui, « elle » est elle, la mère mythique, une et universelle, et comme dans The tree of life, ce film de Terrence Malick, toutes les branches forment l’arbre. Toutes. Et l’auteur rend ainsi la fondation de la branche familiale à la mère, si présente dans la gestation, si effacée des tablettes de l’histoire des existences construite par la suite. Il écrit ce récit sans s’approprier pour lui-même la vie « de sa mère » (si vous ne suivez pas mon regard, ce n’est pas grave, c’est même mieux). Le choix de ce point de vue me semble capital. Quand j’examine ma famille, semblable à tant d’autres, je vois bien comme le rôle de certaines femmes – dissimulées derrière leur masque de mère, tante, grand-mère – , leurs actions, leurs renoncements ont été fondateurs de ce que nous sommes aujourd’hui, en bien ou en mal, les frères, les sœurs, les cousins, les vivants et les morts. L’existence de ces femmes passe souvent au second plan, derrière la figure positive ou non d’un père, d’un fils, d’un frère, d’un homme. Dans Les singes rouges, ce n’est pas le cas. Toute la lumière des mots se dirige vers cette femme, la mère, son « outre-mère » (*Véronique Rossignol dans Livre Hebdo). Il y a dans les événements fondateurs d’une vie racontée par Philippe Annocque, tout ce que sera la mère ensuite et qu’il ne dira pas, cela relevant du profane. Il ne garde que le sacré de sa mémoire nous permettant ainsi d’accompagner le destin de cette femme. Sans nous l’approprier (dans le sens nombriliste du terme), nous interrogeons grâce à ce récit nos trajectoires personnelles, nos schémas transgénérationnels.

La frontière entre l’écrit et la parole existe. Tout l’art est de recréer le verbe dans l’acte d’écrire, ce que parvient à faire Philippe Annocque dans Les singes rouges. J’adorerais écouter ce livre lu en scène, en spectacle vivant.

Pour lire Hublots, parce que la visibilité est mauvaise, le blog de Philippe Annocque, c’est ici.

MVM

Philippe Annocque est né à Paris en 1963. Il est écrivain et enseignant.

Michèle Pedinielli, Diou Boccanera et la patience des immortelles

La patience de l’immortelle, troisième roman de Michèle Pedinielli, est en librairie depuis jeudi 18 mars.

Avant de découvrir Diou Boccanera, son personnage principal, j’ai rencontré Michèle Pedinielli à Mauves en Noir en 2019. Michèle, tu as tout de suite envie d’être sa cops, c’est un soleil, de ceux qui te réchauffent un groupe qui a de l’eau dans le gaz ou la conversation en berne. Elle est une athlète du rapport humain. Elle te donne du courage, de la résistance. Elle donne un peu l’exemple aussi parfois. Bref. Pour moi, connaître Michèle, c’était vouloir la lire encore plus qu’avant. Avant, tu as tes Pàl, ensuite, tu reviens de la librairie avec ton Après les chiens (oué, j’ai lu dans le désordre). Tu découvres Diou Boccanera, et tu ris tant elle est drôle.

De tous les polars que j’ai lus, il y a quelques personnages récurrents marquants comme par exemple Pete Marino dans les premiers excellents Patricia Cornwell, Adamsberg de Fred Vargas, bien sûr. J’ai beau gratter dans ma mémoire et, malheureusement, des manques dans mes lectures et par le malheur de l’oubli, rien ne me vient en tête quand il s’agit d’une femme enquêtrice, personnage principal d’une série que j’aimerais bien lire, hormis les Alice Détective, le premier livre que je me souvienne avoir lu, et les Fantômette. De Fantômette, je ne me souviens que du filou en costume d’alpaga. Miss Marple m’emballait moins, pour autant de bonnes et de mauvaises raisons qu’il y a de lecteurs et de choix de lecture. Diou Boccanera, elle est marquante. Michèle Pedinielli a vraiment réussi son personnage d’enquêtrice autonome sans être misandre. Et comme souvent, pour créer un bon personnage récurrent, il faut avoir vu des trucs et accompli deux ou trois choses.

Michèle Pedinielli est née en avril 1968. Le mois suivant, elle défilait en poussette sur le pavé niçois. Issue d’une famille italo-corse ancrée à gauche, l’enfant a poussé dans du terreau bien riche des droits humains. A 18 ans, la belle plante du Sud quitte sa province à grands coups de docs dans la porte. Adiou Nice, bonsoir Paris, les études et la fête. Quelques années après, elle boucle cette boucle en devenant journaliste pour L’Etudiant. Fin des années 90, elle négocie au bon moment le virage de la communication virtuelle et devient formatrice dans ce domaine pour les journalistes en rade dans l’ancien monde de la diffusion médias.

En 2008, retour au soleil, retour à Nice, ville au centre nissart, un cœur de caractère, chaleureux, humain, gourmand. L’autrice est à cette image, le cœur en résistance contre d’autres parties du corps urbain connues pour leur attachement aux politiques d’extrême-droite.

Comme toutes celles et ceux qui avancent malgré les périodes frein à main, Michèle Pedinielli s’engage dans un nouveau tournant en 2015 : l’écriture de fiction. Lors d’un séjour professionnel à Paris durant lequel sa vie niçoise lui manque, elle crée le personnage de Ghjulia Boccanera, détective niçoise célibataire et sans enfant. Boccanera le roman éponyme sera publié par les éditions de l’Aube en 2018. Suivront dans la même maison d’édition Après les chiens en 2019 et La patience de l’immortelle en 2021.

Si vous cherchez de l’enquêteur double-dédé (détective désagréable désabusé désocialisé), surtout ne raccrochez pas, restez bien en place : Michèle Pedinielli va vous rafraîchir les yeux et vous rendre la santé. Son coup de maîtresse, c’est Diou Boccanera autour de laquelle s’articulent les trois intrigues des romans. Le lectorat n’est pas obligé de se fader toujours les mêmes mythes de vieux mâle étouffé par sa certitude d’appartenir à la caste dominante, refusant l’amour car « non, femme, je vais te faire souffrir ensuite », certaines s’entravant à pieds joints dans la relation toxique et leur rôle de consolatrice masculine (l’autre mythe de la femme infirmière, réponse du berger à la bergère). Non. Le lectorat à 60% féminin peut décider de suivre les aventures d’une détective niçoise ni bêcheuse ni total bitch motherfucker style.

Dans Boccanera, la détective Diou et sa bande d’ami.e.s, toujours prête à lui rendre service ou à la rencarder, s’engage dans la résolution du crime d’un homosexuel, mécène d’art contemporain tirant sa fortune du bâtiment. La police soupçonne un meurtre à caractère homophobe mais Diou grattera plus loin au péril de sa vie. Je m’arrête là pour le pitch mais tu dois absolument savoir que ce roman te donnera à lire l’une des scènes de sexe les plus fantastiques que j’ai lue dans le polar.

Après les chiens mène le lecteur sur les chemins de l’histoire et du fossé qui se creuse en période de crise entre les aidants et les repliés. Deux histoires s’entremêlent avec poésie, celle du jeune migrant africain retrouvé assassiné en contrebas du parc de Rauba Capeu en centre-ville de Nice et celle d’un voisin passeur des Alpes pour les Juifs et les résistants durant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, Diou risquera sa vie avec humour et grâce au cours des péripéties.

Si Boccanera et Après les chiens se déroulent à Nice et dans l’arrière-pays, avec La patience de l’immortelle, Michèle Pedinielli relève le défi d’exiler Diou en Corse. Une journaliste d’investigation de France 3 Corse ViaStella est retrouvée carbonisée dans le coffre de sa voiture. Son oncle, ami-amant de Diou, ne croit pas les gendarmes, premier sur les lieux du crime, et les policiers chargés de l’enquête capables de s’entendre. Confiant au contraire dans le mutisme des gens de son village, il demande à Diou d’utiliser sa gouaille, son intuition et sa capacité d’adaptation pour dénouer l’écheveau de l’intrigue et découvrir l’assassin de sa nièce.

Avec ce troisième volet des aventures de Diou, les éditions de l’Aube ressortent Boccanera et Après les chiens en poche. S’il est vrai que vous achetez toujours autant de livres malgré ou grâce au confinement et à la pandémie, n’hésitez pas à découvrir la série de Michèle Pedinielli. Son art de transmettre les thèmes sociaux d’actualité en les canalisant grâce à une enquêtrice légère, drôle et intelligente font de ses livres de délicieuses évasions littéraires.

MVM

Vous trouverez dans L’Indic n°43 (suivre le lien) un dossier Art & Polar ainsi que deux pages d’entretien entre Michèle et moi à propos de la naissance de Diou.

La Comédie Urbaine de Sébastien Doubinsky, note et quelques questions à l’auteur

Sébastien Doubinsky a publié La Comédie Urbaine au début du mois de janvier. Le livre se décline en version papier ou numérique (voir le lien sous la photo de couverture). Joli challenge en cette période de morosité et de restrictions de libertés. Connu sur les réseaux sociaux pour ses positions anticapitalistes radicales, Sébastien Doubinsky plonge ses racines dans sa vie personnelle au Danemark, dans son amour de la littérature et son histoire familiale. Chez les Doubinsky, l’anarchie est une affaire de famille et la conscience politique de l’auteur se lit sur son blog ou dans des revues (voir son étude du roman anarchiste Moravagine pour la Revue des Ressources .

L’auteur s’est toujours montré proche de la littérature des marges à travers

les thèmes abordés dans ses textes et les personnages qu’il choisit d’évoquer – Quièn es ? novella remarquée s’inspirant des dernières paroles de Billy the Kid, a paru aux éditions Joëlle Losfeld en 2010,

les genres qu’il s’autorise joyeusement à transgresser (dystopie, horreur, polar),

ou les autrices et auteurs qu’il a pu éditer avec ses éditions du Zaporogue ou juste soutenir par ses partages et son implication virtuels. Et parce que la littérature des marges s’élève aussi fièrement dans le partage.

En 2012, je lui ai envoyé Petite Louve, mon premier roman qui s’intitulait alors Isola. Il l’a lu, l’a aimé et m’a fortement conseillé de l’envoyer à un éditeur professionnel au lieu de le garder pour Le Zaporogue. Voilà Sébastien Doubinsky, homme de confiance, pilier de la brigade des marges, brigade des auteurs et autrices libres d’exister selon leurs critères littéraires, sans soumettre leur discipline au capitalisme de la lecture et  aux règles de réussite, lesquelles ne fonctionnent pas,

sinon ça se saurait.

L’auteur bilingue écrit beaucoup en anglais (The Babylonian Trilogy, Missing Signal, Invisible…). Quand est publié un nouveau Doubinsky en français, c’est l’occasion de lire une de ses fictions, créer des histoires étant ce pour quoi le romancier trime à sa table.

La Comédie Urbaine, c’est alléchant comme titre. Si la pandémie de Covid-19 ne nous prive pas de farce politique, la petite comédie sociale que nous nous jouons tous les jours, toutes les nuits, pour oublier notre statut de mortel évolue en berne. L’auteur nous fait ce cadeau de nous rendre ces vicissitudes nourricières. Aller travailler, croiser des ami.e.s, boire des cocktails ou de la bière assis dans un bar à regarder des inconnus en mode détente, draguer, profiter d’un sexe libre ou faire l’amour, s’amuser avec ses potes, parler des livres ou de philosophie, danser sur les berges de la Seine jusqu’au matin ? Quel exotisme en ce mois de février 2021 ! Les personnages de Sébastien Doubinsky, hommes ou femmes, agissent tous en liberté d’être sans empiéter sur la volonté des autres. Chacun est libre de réussir ou de se planter et la vie continue, seule la mort est grave.

Au fil du récit, le lecteur voyage dans Paris, entre dans une librairie, participe d’un œil à une sauterie éditoriale parigote, est enveloppé par l’érotisme serein et assumé des personnages qui peuvent se découvrir, acte simple et pour le moins entravé en ce moment. Les personnages sont des poètes, des musiciens, un nain célèbre et célébré par une gigantesque blonde tireuse de cartes, un braqueur illuminé, un jeune philosophe exilé dans les Alpes du Sud et une famille de dieux haïtiens. J’en pince pour les personnages de La Comédie Urbaine. Ils dissimulent leur décalage social sous un sens de l’humour décapant, ou celui de l’absurde. Cet état d’être se traduit par un quotidien ancré dans les réalités mais contournant les possibles des obligations sociales par quelques acrobaties burlesques dont le braquage d’une banque par deux poètes en mal de publication dans la première nouvelle n’est pas la moindre.

Le roman se partage donc en trois longues nouvelles également réussies : Ma vie normale, Ouvert en août, Castrol Hotel. Le crossover de personnages, technique que j’apprécie, permet de relier les trois histoires et de les mener vers une conclusion commune. En refermant le livre durant janvier 2021, j’ai remercié Sébastien de nous l’avoir livré en français.

La Comédie Urbaine offre un billet vers la légèreté et le sourire, une sortie de la zone mélancolique et nous rappelle comme la vie est douce quand tout va bien. Va lire ses réponses à mes petites questions sous la photo de sa trombine (merci Seb et merci Publie.net).

MVM

Sébastien Doubinsky

Depuis quand vis-tu au Danemark?

Je suis retourné au Danemark en 2007 – j’y avais déjà vécu de 1992 à 1999. Presque quatorze ans aujourd’hui.

Quel est ton boulot à Aarhus?

J’enseigne la la littérature, l’histoire et la culture dans le département de français de l’université d’Aarhus. J’ai aussi un cours sur les théories de la traduction, que je partage avec ma collègue, la linguiste Merete Birkelund.

Quand as-tu commencé à écrire for good ?

Quand j’avais vingt ans, pour ce qui est des premiers écrits et du désir d’en faire quelque chose de “solide”. Et dix ans plus tard, environ, pour commencer à articuler un projet bilingue, avec une séparation nette entre mes textes en anglais et ceux en français.

As-tu été bercé par une famille d’écrivains ?

Non, mais par une famille de grands lecteurs, oui. Mon père était juif et venait d’un milieu anarchiste qui, s’il était très pauvre, n’en était pas moins très cultivé. Ma mère, elle, vient d’un milieu bourgeois et universitaire. La conjonction des deux m’a permis de grandir à l’ombre d’une fabuleuse bibliothèque.

Pourquoi fais-tu le choix d’écrire en français et en anglais ?

Ce n’est pas un choix, mais plutôt une nécessité – ou une évidence. Enfant, j’ai vécu aux USA et l’anglais est pratiquement ma première langue maternelle. Je ne vois pas ce que nous appelons notre “ego”, notre “moi”, comme une masse cohérente, mais plutôt comme un patchwork dynamique toujours en mouvement. Chaque aspect doit s’exprimer conformément à sa nature, à ses besoins. Pour moi, cela passe par le non-choix de la langue, c’est à dire son évidence. Pour un.e peintre, ça peut être les couleurs, le matériau. L’œuvre exige sa forme – et pour moi, aussi sa langue.

Est-ce que tu écris en danois ?

Non. Je parle et je peux lire le danois sans problème ou presque, mais je ne peux pas écrire dans cette langue. Elle ne m’appartient pas culturellement.

N’est-il pas difficile de préserver l’identité de sa voix quand on se tient entre trois langages ?

En France, pour des raisons que j’ignore, on a un grand problème avec “l’identité” et la “voix” de l’écrivain.e. Or ces identités ou ces voix ne sont jamais un ensemble cohérent. Il y a des passages incroyablement variés chez Proust, qui vont du comique au cubisme, aucun bouquin de Flaubert ne se ressemble et c’est pareil pour presque tou.te.s les grand.e.s figures de la fiction. Donc j’ai plusieurs voix, plusieurs styles et les mêmes obsessions que j’exprime dans la langue adéquate. C’est pareil pour tou.te.s les écrivain.e.s plurilingues, je pense. Voire monolingue, comme je l’ai dit plus haut.  L’identité, la voix d’une.e écrivain.e, c’est l’ensemble de son œuvre, avec ses harmonies, ses stridences et ses formes diverses.

Manaus, Forma, La Manufacture de Livres, 2020

Je fais une entorse à mon « je ne parle plus que d’autrices quand je parle de romans » avec Manaus de Dominique Forma. Format parfait de la novella bien noire et intense, histoire parfaite pour le voyage temporel et géographique dans ce contexte d’enfermement et de libertés en berne.

Septembre 64, il, vétéran d’Algérie ayant choisi l’obéissance à de Gaulle, membre désormais du Service Action, atterrit à Caracas en Amérique du Sud pour accomplir sa mission, tuer un homme de l’OAS en exil en Argentine. Une fois la mission remplie, il pense rentrer en France. Le service en décide autrement : Manaus l’attend, sa moiteur, sa crasse, ses nazis réfugiés et les partisans de l’Algérie Française condamnés à fuir leur patrie. Aventures, luttes et négociations troubles pour blanchir le « trésor de l’OAS » et les biens nazis dans Manaus au milieu de la jungle nous attendent, nous, lectrices et lecteurs, au détour des méandres de l’Amazone. Et c’est bien agréable, surtout en ce moment.

Mais Manaus n’est pas uniquement dépaysant. Forma, c’est vraiment un pro. Déjà, il m’avait bien emballée avec Albuquerque. Ces deux novellas tiennent leurs péripéties de road trip (que j’adore) bien serrées tout du long et se lisent à plusieurs niveaux, dans le choix des noms des personnages, dans le récit des actions reliées à l’histoire du lieu ou des nationalités des personnages. Et l’écriture te cueille par sa précision plus poétique que clinique.

J’aime ce genre d’entorse à mon règlement.

MVM

Extrait :

« Il faut deux vols de sauts de puce sur deux avions, de deux compagnies différentes, pour rejoindre Manaus.

La ville ressemble à une flaque qui s’étendrait plus ou moins, selon les montées des eaux ou la saison d’étiage. Une ville vautrée entre l’Amazonie et les bras de rivières s’enfonçant dans la jungle, mais où tout converge vers le port flottant. La ville a perdu depuis des décennies son exubérance ; le théâtre Amazonas, symbole de son ancienne bourgeoisie triomphante, n’est plus visité que par des chiens et des vieilles métis, rôdeuses de berge, qui proposent leurs atours affaissés à des prix sans concurrence.« 

https://www.lamanufacturedelivres.com/livres/fiche/185/forma-dominique-manaus

quand je suis fatiguée, je crie mal

je crie quand même

car si je n’utilise pas ma corde

comment relier les mots

savoir choisir mon genre

et la possibilité du conditionnel

posent le doigt là où ça saigne

et nique ta mère

Joseph Szabo, Boardwalk Blonde, Jones Beach, 1969

Nous sommes encore en démocratie. Pour combien de temps ?

Quelle belle époque durant laquelle nos gouvernants profitent d’un contexte morbide pour serrer le goulet des libertés individuelles et d’information et laisser les plus puissantes enseignes capitalistes se gaver tandis que les plus faibles s’appauvrissent. La culture appartient aussi aux libertés fondamentales et l’internet ne fait pas tout. La culture, c’est aussi ressentir l’œuvre en soi grâce à la présence de l’artiste ou de l’œuvre au musée. J’ai toujours fantasmé (et appliqué quand même pas mal de fois) l’exil social et la solitude. Ma vie intérieure est peuplée de mille univers jaillissants et colorés mais il est évident que les sensations s’amoindrissent dans l’exil. J’aurai bientôt 43 ans et au vu du passé je nous trouve en équilibre de plus en plus précaire. Nous aimons à regarder et critiquer ailleurs tandis que nous nous laissons embourber ici tout en tombant dans le désamour du pays. C’est ici et maintenant que nous vivons, nulle vie intérieure sans être physique. Et c’est aussi à nous de ne pas accepter le « confort de la cage » tout en réalisant bien que nous avons encore beaucoup à perdre. Si nous abandonnons nos droits « non-nourrissiers », ils ne nous laisseront plus que la cage et l’endettement pour toujours alimenter en cash les puissants. Alors non à l’infantilisation et soyons responsables. Nous sommes encore en démocratie et nous voterons plus pour un futur modèle social que pour un ou une cheffe d’État en 2022.

MVM

Yggdrasil, Roger Creus Dorico

APRÈS LES CHIENS, Michèle Pedinielli, L’Aube Noire, 2019

*Après les chiens* est un polar humaniste et solidaire, servie par une écriture drôle et flamboyante comme son autrice Michèle Pedinielli – Auteure

Un grand plaisir de lecture pour traverser ces journées grises et cette période où la sincérité des dirigeants niçois ou nationaux disparaît sous les vagues d’opportunisme. Quant aux gens, ils sont eux-mêmes traités moins bien que des chiens. Heureusement, Ghjulia Boccanera, la détective si attachante de Michèle Pedinielli, est là pour mettre l’ordre du cœur et du rock’n roll dans tout ça.

http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/apres-les-chiens/