LES MAUVAISES, Séverine Chevalier, 2018

Séverine Chevalier

Les Mauvaises dresse le portrait d’une petite agglomération auvergnate à la lumière du destin de Roberto. Cette jeune apprentie coiffeuse a les mains abimées par les produits chimiques, et les ongles rongés, seul signe de sa fragilité dissimulée aux autres. Pour le reste, Roberto slalome sur sa mobylette en électron libre, baisant selon ses envies et nécessités du moment, ou pour faire plaisir, dans le réflexe qu’ont parfois les femmes abusées jeunes. Et, d’ailleurs, Bébé le grand-père lui a appris à se rendre utile de la bouche quand elle avait juste un peu plus de cinq ans… Les années ont passé et Roberto s’évade dans la forêt avec ses amis Ouafa, la désoeuvrée, et Oé, jeune enfant autiste. Ils rôdent autour des hommes de l’entreprise qui déboise leur région et projette de vider le lac de cratère voisin. Une nuit d’été, Roberto saute du pont du village une corde au cou plutôt que de grandir un peu plus et ne pas manquer de traverser une « petite vie » écrasée dès l’origine par le mépris du grand-père et l’absence de la mère. Elle pend au tablier comme le signe de la trahison des adultes, ceux qui ont abandonné leurs rêves et s’échinent à les arracher des cerveaux des plus jeunes, dans un continuum infernal. Ce roman pousse le cri des marges contre la fin des espoirs et pour la liberté d’être ; il s’oppose farouchement aux entraves sociales (soi-même, famille, couple, société extérieure).

Séverine Chevalier écrit hors des conventions capitalistes du roman et ne perd pas son temps dans une écriture sans aucun style qui éjecte l’auteur et fait du livre un pur produit de consommation capable de harponner toutes sortes de clients potentiels. Ici la forme rejoint le fond avec cœur. La page est l’espace de liberté de l’autrice, elle fait donc en sorte que ses mots s’entortillent autour des personnages, fouillent leur âme, leur chair, qu’ils décrivent une fellation forcée, l’incapacité d’une mère à sortir de la dépression, la maladie d’un père, la solitude d’un chef d’entreprise ou la colère meurtrière d’un enfant. Je ne sais pas bien ce que signifie écriture genrée, ou sexe de la langue. En revanche, je crois que les auteurs ne savent pas toujours bien écrire du point de vue féminin quand ils s’aventurent hors des clichés narratifs fantasmatiques. Les femmes au contraire ont toujours eu besoin de comprendre les hommes pour survivre à leur force ; celles qui prennent la plume ne savent pas trop mal croquer les personnages masculins en plus des féminins au cœur des fictions.

Dans mes chroniques de romans d’autrices, j’ai toujours freiné à éclairer le texte à la lumière d’autres livres. Concernant le sort d’Oé, le garçon autiste, j’ai senti l’autrice habitée par une volonté de raconter ces enfants et par une thématique narrative proche de celle de Cormac McCarthy dans Un Enfant de Dieu (Child of God), roman extraordinaire décrivant la mise au ban d’une petite ville d’un marginal et son expropriation. Il en deviendra criminel et se dissimulera dans un réseau de tunnels souterrains. Cormac McCarthy, c’est un peu le Moby Dick d’autrices et auteurs français ayant l’ambition d’écrire de beaux textes littéraires sans esbroufe, avec grâce. Certes, le rapprochement peut se révéler casse-gueule mais il faut avoir de l’ambition pour son matériau créatif (sinon à quoi bon, Bartleby ?). Il existe une « école Cormac McCarthy » dans l’histoire du roman contemporain français (et sûrement américain). Les Mauvaises crée une autre conversation, cette fois dans la forme, avec La Possibilité d’une Île de Houellebecq, roman dont la dernière partie est un long poème en prose, comme l’avant-dernier chapitre des Mauvaises. Séverine Chevalier se rattache à la liberté de création des plus grands (qu’on les aime ou non).

En outre, la langue de l’autrice est éminemment littéraire. Bah, allez-vous répondre, ça veut tout et rien dire littéraire. Mais que nenni ! Que nenni… Une écriture littéraire, c’est une écriture libre d’être personnelle, chaque phrase, l’une après l’autre, tord la langue dans un savant et mystérieux mélange qui te montre que l’autrice, en plus de pousser son cri des marges, ne s’arrête pas au chemin narratif, elle crée le matériau du chemin et en respecte l’itinéraire. J’ai adoré Les Mauvaises. Ce roman est un vrai conte moderne dans lequel Séverine Chevalier nous chuchote magnifiquement les histoires croisées de Roberto, Ouafa et Oé, jusqu’au dernier chapitre d’une puissance symbolique rare.

ZIPPO, Valentine Imhof, octobre 2019

J’avais très envie d’aimer ce roman. Le mot Zippo a toujours mal sonné à mes oreilles mais la couverture est sexy. Quant à Valentine Imhof, l’autrice, elle est professeure de lettres à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français isolé voisin de l’immensité canadienne. Là-bas, une partie de la population se bat contre les vents, l’ennui, le chômage, les pêcheurs canadiens et leur double-identité française et nord-américaine, pour défendre leurs îles et leur écosystème. Tout à fait mon kiff.

Je n’ai pas lu Par les rafales, le premier roman paru en mars 2018.

Zippo raconte l’histoire de personnages évoluant à Milwaukee guidés par leurs pulsions sexuelles violentes. Cet entrelacs d’individus met en scène UNE femme personnage principal, forte le jour, censée l’être aussi la nuit (sauf qu’elle aime plutôt le versant maso du SM, ce qui s’explique peut-être), DES hommes (enquêteurs et tueur), les victimes étant des pauvres femmes blondes dont le visage disparaît dans les flammes d’un liquide enflammé par la cigarette du tueur cagoulé et même pas impuissant obsédé par le feu et surtout son Zippo (clic clic).

Je ne suis personnellement pas faite pour ces lectures. Ce n’est pas le versant SM du roman. Cette thématique semble t-elle encore sulfureuse à quelqu’un ? Le SM, c’est totalement arrière-garde en littérature parce que Sade a tué le game. Point. Cela dit, on peut toujours essayer. Pauline Réage a rallumé ce feu côté gonzesse et point, dobble-tap. Je n’ai pas lu Fifty shades of grey mais je soupçonne ce livre d’être la métaphore des rapports quotidiens de soumission/domination dans les approches de séduction et plus d’un couple capitaliste (blah). Bref. Il me fallait plus que cette thématique pour m’accrocher.

En revanche, il y a un ton, une manière personnelle d’envisager le monde chez Valentine Imhof, un grand fatalisme et l’absence de peur dans le processus créatif, dans l’imaginaire de l’autrice, une obsession charnelle de la destruction, de la disparition. C’est par cette lande-là qu’elle sort des sentiers battus.

LOVE ME TENDER, Constance Debré, 2020

Ce livre, annoncé roman sur la couverture, est assurément un récit, par la force en lui qu’il porte de pouvoir presque tout raconter sans être contredit. Son œuvre de témoignage d’une trajectoire de vie révolutionnée pour survivre offre un grand intérêt de lecture. Constance Debré, 40 ans passés, plaque tout, mari et fils, appartement parisien confortable, barreau de Paris pour radicaliser sa vie sexuelle orientée désormais vers les femmes, toutes les femmes. Ce choix, elle l’assume malgré sa précarité financière grandissante et en faire un est toujours mieux que laisser les autres choisir pour soi.

En revanche, elle n’est pas prête à endosser le rôle du père cliché qui se casse en laissant femme et enfant(s). Elle veut voir son fils, Paul, au moins autant que ces fameux pères d’un week-end sur deux ou trois et se lance dans un long et difficile combat durant lequel sa nouvelle sexualité la desservira aux yeux de la justice. Constance compartimente ses deux vies d’amante et mère. Elle souhaite donc légitimement assumer son désir de femmes et voir son enfant. La tâche ne sera pas simple car Laurent, le père, vexé d’être quitté pour l’autre genre ira jusqu’à l’accuser d’inceste sur leur fils. Ce dernier se débat entre la souffrance du départ de sa mère et les manipulations mentales de son père. Constance devra subir les choix et les coups bas de Laurent, subir jusqu’au risque de l’étiolement de la relation mère-fils.

Ce témoignage est émaillé de situations proches de la survie. Constance lutte pour la survie de son être intime à défaut de savoir vraiment qui elle est. Elle se dépouille de tout, nage à se dépouiller de toute trace de graisse de femme, avale les kilomètres en vélo pour se dépouiller de tout paysage fixe, se dépouille de l’influence de son père héroïnomane. Elle fuit, fuit encore la domination ou simplement la moindre entrave qui la priverait du libre-arbitre auquel elle aspire.

Elle se transforme en grand mec, se rase les cheveux dans une situation d’anxiété intense, enfile des pantalons, des tee-shirts, un blouson et sa Rolex avant de sortir chasser la fille à baiser pour un soir. Constance serait un garçon, on le trouverait automatiquement haïssable. Et là ? Quoi qu’il en soit, le livre témoigne de l’évolution des mœurs en marche : aujourd’hui, rien n’oblige personne à subir une situation privée oppressante. Les hommes le savaient, les femmes aussi désormais et les rapports de domination dans le couple devraient pouvoir s’équilibrer si les choses étaient aussi simples. L’autrice a la finesse de mentionner que son ex-mari est bien plus fort qu’elle et qu’en cas de confrontation physique elle serait en danger. Cela lui permet d’humaniser l’ensemble de son texte en rappelant comme il peut être effrayant de quitter de front un homme.

Cela dit…

à la lecture de Love Me Tender, tu sens bien que la nana connaît du monde et qu’il y a du monde qui la connaît rien qu’à tous les ami.e.s chez lesquels elle squatte durant son long dépouillement des oripeaux sociaux et genrés qui l’entravent. Elle est parfois à la limite de baiser pour un toit, quitte à faire passer cela pour un nouveau dandysme, le dandysme des femmes qui jouent les mecs. Je n’ai pas lu Play Boy, son premier chez Stock, mais je sens bien à la lecture du deuxième qu’elle s’oriente vers ce way to be way to fuck, jouer au mec sexy. Cette image qu’elle souhaite donner d’elle est mise en valeur par sa photographie sur son livre. Il est impossible de trouver sur le net une photo de Love Me Tender sans son profil de rebelle côtoyant la phrase « Puisque rien ne m’oblige » sur le bandeau. L’autrice se dépouille de son ancienne vie sans être seule puisqu’elle peut encore sortir à Paris et elle sort très souvent. Les vrais pauvres ne sortent pas autant.

En outre, je me suis dit avant d’écrire cette chronique : « surtout ne va pas voir qui elle est, essaie de faire sans, n’y va pas ». J’y suis allée et je n’aurais pas dû. Une lassitude passagère m’a prise : oui, cette gonzesse connaît du monde, elle est fille de, vient d’un sérail parisien journalistique, politique, de la fête, des hautes études et elle sait ce qui est sexy pour le milieu littéraire, elle sait ce qui est mainstream même si ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. Me reprenant, j’ai décidé d’ajuster le recul, de sortir de ce réflexe lutte des classes Paris/Normandie/château du cousin parce qu’il est évident qu’entre un père vampire de la volonté des autres et une mère morte, certains jours n’ont pas dû être easy, boy

… jusqu’à ce qu’elle utilise le mot « bonne ». Non, pas pour une des ses conquêtes. Pour la femme de ménage d’un de ses colocs qui la dérange au lit avec une amante : « la bonne ». LA BONNE. Et c’est là que tu t’aperçois que tu lis le récit d’une autrice qui insiste pour te dire qu’elle se dépouille de tout mais comme elle toujours tout eu et vécu avec d’autres, présents pour la supporter (au sens de l’aide) avec le plus grand respect pour la famille à laquelle, qu’elle le veuille ou non, elle appartient, elle se dépouille de tout, rêve de finir seule dans sa voiture au bord de chemin mais se permet d’enjamber un balcon pour aller dormir dans l’appartement d’un pote dont elle a oublié la clé. Socialement, elle peut le faire. « La bonne », à la rue, n’aurait pas automatiquement trouvé une multitude de portes ouvertes pour l’accueillir. L’autrice voudrait parer à cet argument en début de livre à l’aide d’une phrase indiquant bien que ceux qui viendraient l’emmerder avec l’argument de la richesse pourraient bien aller se faire foutre. OK. Mais même cette façon de faire est caractéristique de cette liberté d’être des élites. En revanche, c’est une liberté qui se débarrasse allègrement des diktats des relations sociales, ou de la mentalité d’employé, terme à la mode chez les très riches.

Ce livre est le témoignage qu’à tout âge il reste possible de recommencer sa vie à condition d’être prêt à en payer le prix avec les intérêts de la culpabilité et des dommages collatéraux.

Gran Madam’s, Anne Bourrel, 2015

Gran Madam est un affreux bordel de La Jonquera à la frontière franco-espagnole. Il existe, je veux dire. Il se tient là, voisin d’autres bordels avec pignon sur rue et site internet louant les « putes », le « cheptel », et j’en passe dans le vocabulaire bestial. Les femmes seraient libres de se prostituer, paraît-il ? Je ne crois pas, non. Du moins, pas la majorité. Pas les wagons de filles roumaines ôtées à leur famille, pas non plus ces filles d’origine africaine dans leur van de bord de route qui se rincent à la bassine avant de balancer leur eau dans le champ fumant de froid. Ces filles-là n’expérimentent pas quatre passes par jour dans une cosy maison close de grande ville européenne. Et si elles le pouvaient, le feraient-elles? Bien sûr que tu vois où je souhaite en venir et bien sûr que je lirai bientôt le livre La Maison en espérant comprendre la démarche, ayant déjà croisé la tentation de la prostitution sans nécessité chez d’autres (oui oui) sans jamais l’accepter. Et il ne suffit pas de m’opposer l’argument de la liberté de choix. En revanche, évoquer la complémentarité des féminismes en rapport avec les histoires personnelles de chacune, je pourrais l’entendre. Et si tu rajoutes une langue créant la littérature comme un acte magique que personne ne sait définir vraiment, alors ça ira. Bref. On verra pour ce livre plus tard.

Reprenons. J’évoquais supra les quatre passes par jour de la prostituée de qualité. Bégonia Mars, elle, personnage principale du roman Gran Madam’s d’Anne Bourrel, est reconnue par son « Boss » Ludovic parce qu’elle en subit vingt par nuit quand tout roule, aidée par le compteur installé à l’entrée de sa chambre, et par le Chinois qui se précipite quand elle sonne l’alarme parce qu’un client lui mord les lèvres du vagin.

L’air de rien, distillant les informations au long d’une intrigue très noire, Anne Bourrel nous raconte le parcours de la femme derrière Bégonia. Virginie (tu notes le choix du prénom) étudiante à Perpignan manque d’argent. Comme elle est sacrément jolie, le plus simple c’est de faire hôtesse dans un bar, ce qui ne va pas chercher loin a priori et jeune comme elle est, cela la confortera dans son identité physique de femme. Résultat ? Virginie/Bégonia échoue à La Jonquera, tabassée, violée, sans papiers, son seul moyen de subsister correctement étant de contenter la machine à cash de son Boss. Et là s’ouvre le premier chapitre, formidable, extraordinaire, de description d’une nuit de passes de Bégonia dans ces bordels de la frontière. Et là tu comprends que faire la pute c’est pas glamour. La puissance de la description factuelle d’Anne Bourrel te dévaste pour toutes ces filles et même pour celles qui auraient choisi.

Pour garder l’espoir de tirer son épingle du jeu, Bégonia aide Ludo le « Boss » et le Chinois à se débarrasser du Catalan, autre patron du Gran Madam de fiction. En échange, elle est censée devenir prostituée de luxe du « Boss » à Paris, dans un appartement à elle. De cet assassinat commis sur le Catalan, on ne saura rien. Et voilà les trois en cavale sur les routes des Pyrénées-Orientales jusqu’à ce qu’ils tombent sur Marielle, pré-ado fugueuse et boulotte dans laquelle Bégonia reconnaîtra son propre instinct de survie. Sur ordre du « Boss » qui s’attache également à cette gamine sans peur, le Chinois les conduit chez elle. Les parents de Marielle, gérants d’une station service garage digne des images qu’on se fait des coins les plus reculés de cette région méditerranéenne, accueillent la petite bande à bras ouverts et Bégonia se retrouve à vivre bien sans aller jusqu’à espérer trop. L’été est caniculaire, tout le monde met la main à la pâte, travaille, mange, boit, oublie ce qu’il y a à oublier. Marielle essaie de profiter de ces jours, elle aussi, se sentant à l’abri des quolibets du village autant que possible. Bégonia anesthésiée par le départ de La Jonquera comprendra quand même qu’il n’y a pas que le village qui terrorise Marielle. Si la petite fuit le village et la famille régulièrement, si elle se bourre d’esquimaux glacés, qu’elle ne veut pas être sur la photographie avec tous ses parents villageois, ce n’est pas juste pour embêter le monde mais parce qu’elle se sent en danger.

C’est difficile de conclure sans évoquer rapidement le dernier chapitre. Il est aussi formidable que le premier. Les deux sont complémentaires dans ce roman. Bégonia/Virginie évolue désormais dans une sorte (et j’ai bien écrit une sorte) d’utérus métaphorique qui lui permet la catharsis du corps dans l’oubli musculaire de la prostitution. Ce n’est pas une lubie de ma part de penser cela, ni un choix à la légère de l’autrice, j’en suis certaine. Les médecins savent expliquer aujourd’hui, notamment par leurs pratiques dans les maisons de retraite, que le corps a une mémoire que l’esprit ne saurait contrôler totalement. L’un ne va pas sans l’autre. Quand Bégonia a la possibilité d’évacuer de son corps la mémoire professionnelle des dernières années, l’espoir de retrouver Virginie lui revient.

Gran Madam’s d’Anne Bourrel est un roman noir d’atmosphère très fin dans son implicite, n’opposant pas femmes et hommes dans les camps du bien et du mal, comportant en plus de son intrigue générale une grand-mère méchamment alcoolique, une vieille femme aigrie qui distille son venin sur celles de son genre, une maman, une prostituée et une pré-ado hésitant entre les deux précédentes. Lisez-le, les filles ! Et les mecs aussi.

SAUVAGE, Jamey Bradbury, 2019

J’ai lu SAUVAGE, il y a quelques mois. Ce roman, publié dans la collection Americana des éditions Gallmeister, m’a été offert par Jacques Mailhos, son traducteur, lors du festival Mauves en Noir 2019. Jacques est un ami très cher et j’admire son travail. Il a contribué à faire passer au public français quelques grands noms américains dans de nouvelles traductions mais également des nouveaux, dont l’autrice Jamey Bradbury fait partie.

Tracy Petrikoff, jeune fille de 17 ans, atteinte de vampirisme ou d’une sorte de porphyrie, vit auprès de son père et de son frère. Cette existence au demeurant normale est rythmée par des règles établies pour elle par sa mère disparue. Sa passion pour les chiens de traîneau et les fulgurances pulsionnelles qui la jettent dans la forêt en font une enfant sauvage, une fille indisciplinée des codes sociaux, libre. Cette liberté est au prix de la vie et du sang des petits animaux qui entourent sa propriété : elle les boit comme une anémiée en manque d’énergie parce qu’elle sent que sa nature l’y oblige. Perturbée par une agression lors d’une de ses sorties dans the wilderness, Tracy sombre dans la colère et la sauvagerie jusqu’à commettre l’irréparable.

Sauvage est un étrange roman américain, excellente histoire d’une adolescente à la croisée des âges, des désirs, des mondes réel et fantastique, des identités. Jamey Bradbury réussit à ne pas se perdre, ni nous perdre, dans les péripéties initiatiques de Tracy, qu’elle boive le sang d’un écureuil ou morde son petit frère Scott malgré les mises en garde répétées de sa mère. Cette dernière revient au long de l’histoire comme une dame blanche à l’orée des bois. Jamey Bradbury a la finesse de laisser les lecteurs s’interroger sur la nature réelle du  besoin de sang de son héroïne. Seule certitude : le don est transmis par la mère. Ce sang noir peut aussi trouver son origine dans la métaphore du désir de vivre librement et à égalité des hommes, sans subir leur autorité de manière automatique, la seule autorité vaillant étant celle de la Nature. Le livre est tourné vers cette thématique accompagnée de beaucoup d’arguments qui la sous-tendent (liberté de se déplacer seule, responsabilité intrinsèque de la fille de la maison de tenir celle-ci en l’absence de la mère, le viol, la misogynie féminine aussi).

J’ai beaucoup aimé les introspections de Tracy et son isolation progressive du reste de sa famille. Jamey Bradbury parvient à la rendre négative dans son milieu narratif en la gardant positive pour les lecteurs. La technique de l’autrice témoigne d’une solide connaissance de l’art narratif (et, à mon avis, celui de John Truby) et c’est peut-être là que j’aurais eu quelques réserves à rapprocher d’une certaine uniformisation des structures narratives dans le roman héritées des creative writing and screenwriting classes américaines. Chaque personnage évolue dans un arc précis, dans des thématiques du deuil de la mère, de la transmission du fameux sang noir, de la recherche d’identité bien intégrées au sein d’une légère intrigue initiale d’agresseur/agressé. Et si je m’attendais au twist final dans la relation conflictuelle entre Tracy et l’apprenti de son père, quelques surprises m’ont cueillie au détour des pages et la fin, inattendue, m’a conquise dans sa radicalité et sa possibilité d’être pour de vrai. Jamey Bradbury sait jusqu’où les femmes peuvent aller sur les chemins pour se protéger des autres et s’assumer elles-mêmes dans une liberté individuelle qui remplit de plus en plus la fiction et entérine donc la réalité.

Si ce roman reste classique et appliqué dans sa construction narrative, j’ai été conquise par son étrangeté et sa peinture de jeune fille à la croisée des chemins. L’application n’est pas un gros mot. On reproche aux filles d’être appliquées dans leurs études sans que cela se concrétise par la réussite individuelle. Jamey Bradbury a écrit un roman intéressant, distrayant et costaud. Et j’irai donc plus loin en écrivant (et là certain.e.s m’opposeront que je serine encore mon refrain ouin ouin mais je m’en fous pas mal) qu’un homme n’aurait pas été capable d’écrire cette histoire. Des livres américains d’hommes ayant pour thème les relations familiales dans la nature, j’en ai lu quelques-uns et certains bien plus légers (ce n’est pas un compliment) pour lesquels le tapis rouge des critiques fut de sortie. Un exemple ? Je ne comprends pas le grand succès de David Vann. Le premier roman a un gros problème d’intrigue narrative en plein milieu (c’est mon avis), le deuxième m’a ennuyée au plus haut point, et j’ai donc arrêté. Je lisais ces histoires de famille du point de vue de l’homme blanc quadragénaire roi de la chialade et la grande nature de l’Alaska avait du mal à dissimuler tout ça. Dans Sauvage, on nous raconte l’histoire de plusieurs personnages féminins forts, de quelques personnages masculins forts également, habitants d’une bourgade de l’Alaska, tous traités du point de vue féminin, avec le métier et la psyché d’une écrivaine, sans pathos, sans chialade, ni auto-apitoiement.

Lisez SAUVAGE de Jamey Bradbury.

(Dans La Forêt de Jean Hegland, autre écrivaine publiée par Gallmeister, sera chroniqué prochainement.)

(Les mots ou passages en italique sont soit anglais, soit personnels.)

Sauvage, Jamey Bradbury, traduit par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019

ACTION RÉACTION

ACTION RÉACTION, comme on dit à l’armée. Vu que je pérennise les publications d’articles courts à propos de livres d’autrices cette année , j’ai fait de la place à droite pour accueillir plein de nouveaux ouvrages. J’inverse le ratio, j’ai gardé juste quelques gars et des filles que je n’ai pas encore lus. Les autres sont retournés dans les cartons de mon déménagement, ceux que je veux garder proches sont dans les caisses sous la stéréo.

Je finis l’avant-dernier de Jean Echenoz et j’entame Gran Madam’s d’Anne Bourrel.

La prochaine publication sera à propos de Sauvage de Jamey Bradbury.

Dans un rythme à la coule car il y a aussi numéro trois qui avance pas mal mais tant que ce n’est pas fini, tant que ce n’est pas nommé, ça n’existe pas.

Des filles, des filles, des filles !

J’ai décidé pour 2020 tintin de … de … DE CONTINUER ET DE NE CHRONIQUER QUE DES AUTRICES,

tout en écrivant perso (évidemment).

Ce qui ne signifie aucunement que je serai tendre quand un roman est mauvais.

Ce qui ne signifie pas non plus que je vais arrêter de lire nos camarades masculins mais je n’en parlerai pas ici, ils trouveront largement assez de place ailleurs.

Katrina Del Mar

A MAINS NUES, Amandine Dhée, 2020

Avec La Femme Brouillon (prix Hors Concours 2017) , Amandine Dhée interrogeait son rapport politique à sa propre maternité, son nouvel état de mère en confrontation avec les schémas sociaux préconçus pour nous, les mères, qu’ils viennent de points de vue négatifs ou positifs, de notre camp ou non, mais surtout pas de nous seules. Elle racontait son histoire de femme enfantante en refus du statut de mère parfaite. Elle acceptait de « partager » la responsabilité de l’infans (comme j’aime moi-même nommer les nouveaux-nés), conquérante de l’inutile, n’oubliant surtout pas que les pères peuvent aussi se charger de l’enfant dans la routine exténuante du quotidien.

Dans le récit A Mains Nues, à paraître le 17 janvier 2020, Amandine Dhée accompagne ses lecteurs sur le chemin de l’intimité des individues. Grâce à son histoire, elle nous raconte la nôtre, ou ce qu’elle aurait pu être. L’autrice réussit dans une langue précise, douce, simple (et la simplicité est loin d’être une facilité technique) à faire la synthèse des moments marquants de la découverte du lien qu’elle entretient avec son corps, des plaisirs qui mènent au bien-être ou à la jouissance, de la curiosité du corps des autres. Nulle autofiction trash ici, geste littéraire (légitime, évidemment) tendant à l’autodestruction d’un soi pour en sauver un autre. Non, la maison accepte tout le monde,

sauf les prédateurs sexuels, les violeurs, les destructeurs, les salops, les vicieux, les patriarches (ou matriarches) de la bite qui rient entre eux la bouche fermée pour cacher leurs dents pourries sur un air entendu en songeant à leur dernier cannibalisme,

la femme s’accepte et accepte les autres dans le respect des consentements et des désirs du moment, différents en fonction des âges et des états. Chacun d’entre ses états de femmes sont catégorisés par une société souhaitant à tout crin nous voir entrer dans une catégorie et gare aux bûchers pour celles d’entre nous qui s’y refuseraient. Amandine Dhée, à travers un récit mêlant histoire intime et histoire des femmes à la fin du XXème siècle, nous raconte dans notre rapport à nous-mêmes, aux autres femmes, au couple et à la cité ; comme il est complexe de se placer dans le monde, et non comme un outil fonctionnel, de trouver notre viatique.

Cette conquête de soi, si elle passe par le cerveau, ne peut se faire sans la conscience de son corps et du plaisir assumé publiquement et la maison d’édition La Contre Allée place un charmant et discret colophon en forme de clitoris en fin d’ouvrage, ce qui me permet de dire comme je trouve l’objet livre A Mains Nues, sobre, esthétique, agréable au toucher.

Ce qui est donc absolument remarquable dans ce récit c’est la peinture intime et tellement exacte des femmes de notre génération éparpillées entre les choix personnels, les diktats sociaux et le désir d’être, de vivre avec les différentes identités qui peuvent nous animer. Une sorte de non-fiction appliquée à l’intimité sans posture, centrée sur le soi de l’autrice, sans crispation, doux, comme un flux, au point que le récit semble léger, comme un souffle d’air, un souffle de plaisir. La langue fait corps avec le sujet (parce qu’Amandine Dhée écrit sur ce qu’elle sent) et le travail de la langue nous offre un livre sans un mot de trop, ni mot qui manquerait. La translucidité de l’écriture est très jolie. J’espère que ce livre charmant, responsable, tranché dans ses principes de respect de l’autre, mais aussi solide en amitié envers les femmes, les hommes et les enfants (respect de la multitude des désirs en chaque individu) trouvera un chemin vers le cœur des lecteurs.


L’autrice dans un extrait que je choisis avec soin au sujet Me too : « Je ne publie rien sur les réseaux sociaux. Je ne parviens pas à franchir le pas. Pas mon endroit. Quelque chose résiste en moi et je ne veux pas céder à la vague par devoir. Derrière ces millions de Me Too, il y en a peut-être beaucoup d’autres comme moi, silencieuses et solidaires. »

(Les mots ou passages en italique sont soit anglais, soit personnels.)




Le pèlerin et le bavarian director

Il y a deux ans, je me suis offert ma seule et unique masterclasse sur un site américain très connu et commercial que je ne citerai donc pas, celle du réalisateur Werner Herzog. J’ai vu quelques uns de ses films, ses journaux Conquête de l’inutile et Sur le chemin des glaces font partie des livres que je ne donnerai jamais. Ils sont dans ma valisette d’urgence. Quand après sa célèbre litanie (read read read read read read read read read read you must read) le vieux Bavarois de Los Angeles explique que le premier à lire absolument c’est Le Pèlerin de J.A. Baker je me renseigne. Le livre, paru au Mercure de France en 68 et chez Folio en 89, traduit en français par Elisabeth Gaspar, est bien sûr indisponible sinon ce serait par trop facile. Je n’ai pas le niveau d’anglais suffisant pour découvrir un livre en anglais surtout un journal si intimement relié à la nature.

Entre-temps, ont paru des articles anglophones à son sujet que je ne lisais pas afin de ne rien divulgacher du texte lui-même, Robert MacFarlane a établi la postface de l’édition anglaise des cinquante ans en 2017, et plus récemment je voyais sur son compte Twitter que Sabine Huynh aurait aimé le traduire en français.

Aujourd’hui, je l’ai enfin trouvé (en Allemagne) et je vais attendre un peu pour le lire. En revanche, je reproduis ici la magnifique quatrième de couverture (ce qui n’est pas si fréquent) :

« Roman, journal d’un seul hiver, livre de nature, long poème, cet ouvrage est né de dix années d’affût, et d’un si long regard que l’œil qui observait s’est peu à peu identifié à l’oiseau qu’il pourchassait, dans une vallée débouchant sur les marécages de l’estuaire de la Tamise. Mon faucon pèlerin, dit J.A. Baker, c’était mon Graal. Maintenant, il est parti. La longue poursuite a pris fin. Peu de faucons pèlerins sont encore en vie. Beaucoup d’entre eux meurent, couchés sur le dos, tentant de se raccrocher désespérément au ciel dans leurs dernières convulsions. J’ai donc tenté, avant qu’il ne soit trop tard, de reconstituer l’extraordinaire beauté de cet oiseau et de communiquer la magie du pays où il vivait. C’est un monde qui s’éteint, comme Mars, mais dont le rayonnement est encore le même.« 

Cette intuition d’assister à un effondrement, une transition d’âges humains, notifiés par la disparition des oiseaux rares, rassemblent le réalisateur et Baker et je les suis un pas après l’autre.

Station Eleven d’Emily St. John Mandel (2016)

« parce que survivre ne suffit pas » (devise inscrite sur la caravane de la troupe, empruntée à un épisode de Star Trek) ou la persévérance de l’art pour sauver le monde effondré

Paru en 2016 chez Rivages et traduit par Gérard de Chergé, le quatrième roman de la canadienne Emily St. John Mandel est une très belle histoire d’effondrement. Une troupe de théâtre avance sur les routes du lac Michigan et joue Shakespeare ou Beethoven dans les ruines de la civilisation disparue, entretenant l’espoir et les échanges cordiaux entre les communautés rémanentes, se protégeant des fanatiques par les armes s’il le faut. Le chemin, semé d’embûches et de faux prophètes (constante des deux mondes, l’ancien et le post-apocalyptique) mènera une partie de la troupe dans une cathédrale du souvenir, un aéroport aux immenses avions cloués au sol comme autant de baleines échouées.

J’ai aimé ce roman pour plusieurs raisons :

  • L’autrice cite en exergue quelques vers du polonais Czeslaw Milosz, grand poète de l’exil et de l’effondrement du monde.
  • Elle raconte avec un sens délicat de la mélodie l’histoire de l’humanité avant, pendant et après la contamination générale par un virus détraquant toute technologie en plus de tuer une grande partie de la population planétaire. Cette double-temporalité, le fait d’envelopper l’avant et le présent, oppose les personnages dans leur rapport à l’humain, aux crises et aux responsabilités. Elle met en miroir la troupe de théâtre qui arpente les chemins de manière organisée et précise au service de son art et, dans les flashbacks, les people d’aujourd’hui, nos people qui en sont pour la plupart à considérer que l’art, la scène, la vie sont là pour leur cirer les godasses et faire leur fortune. L’autrice prend le temps de développer les arches narratives de chacun sans me lasser en cours de lecture.
  • Durant la lecture de Station Eleven, Emily St. John Mandel m’a rendu la croyance en notre monde si souvent décrié. Elle me rappelle que nous, sociétés occidentales, ne vivons pas si mal. Ce roman, écrit avec beaucoup de douceur, ne fait pas l’impasse sur les drames et, à voir les personnages évoluer avec regret dans les souvenirs du temps d’avant, j’ai été rappelée à ma capacité à vivre bien et en sécurité dans un pays à l’indice de développement humain élevé.

Pour un esprit fataliste, Station Eleven ouvre la fenêtre et laisse entrer une petite brise, sort le lecteur le temps des 475 pages de l’anticipation sèche, de la malédiction du lupus homini lupus est. La langue volontiers lyrique ne trahit pas l’histoire, ouvre grand la porte à l’espoir durant la lecture alors qu’en ce mois de décembre 2019 tout semble foutre le camp. J’attends impatiemment la publication en France de son cinquième roman, The Glass Hotel.