Tubéreuse

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Au seuil du champ piqueté de fleurs blanches, devant les tubéreuses, des jeunes filles déposent leur panier vide et nouent leurs longs cheveux au pied de chaque rangée.

L’ivoire capiteux couronne les hautes tiges qui se meuvent aux brises du Bharat et ploient sous les grappes sororales.

Les mains des jeunes filles blessent les tiges, les rires volètent, les fleurs blanches sont jolies dans leur panier d’osier.

Les capsules parfumés se dispersent, autotomie subtile, et tournoient pesamment dans la brise orientale.

Bientôt le soir, les chauves-souris se lancent, sortant des frondaisons, tel le signal noir.

Les jeunes filles s’arrangent et dénouent leurs cheveux, elles seront à la nuit rentrées au village, assise près du feu, leurs mains parfumées.

Les corps s’avancent en mélodie sur le chemin et frôlent les grands plants étêtés.

L’une d’entre elles s’attarde et regarde ses sœurs disparaître à couvert, rentrer au village.

Il est tard. De l’autre côté du champ, la forêt s’éveille, les tubéreuses vivantes se redressent dans l’humidité nocturne.

Fracas dans le cœur de l’esseulée.

Liane noire au sari bleuté, intuitive frémissante, elle observe la danse des petites fleurs blanches qui écloront demain.

Passent les primes effluves, demeure l’essence absolue. Les tubéreuses ne s’offrent qu’aux servantes nues.

La cueilleuse baisse la tête et place sa chevelure, ôte la robe drapée et replace sa chevelure. Elle pose un pied dans le champ, hésite un instant, entre.

Les tubéreuses dans un sens puis l’autre, exhalent leur parfum plus sucré à la nuit, volatiles molécules au gré des vents nocturnes.

Respiration retenue et elle ouvre la bouche, le poison s’engouffre et inonde la beauté, dilate son corps blanc et ses pupilles d’onyx.

La beauté se recourbe aux pieds des tubéreuses, s’abandonne à la terre. Son dos absorbe le ciel.

Passent les effluves, demeure l’absolu. L’amnésie, la jouissance et la mort posent la couronne temporelle sur sa tête. Au seuil subtil du dernier souffle, les tubéreuses exhalent leur essence fatale, fanent et tombent sur l’ancienne diaphane, corrompue dans les hautes tiges du champ.

La chair pourrissante offre aux fleurs ce nez décomposé, ce corps putréfié et sanglant.

Quand les cris sur le chemin réveillent la nouvelle être, elle se lève et ouvre les yeux au creux de la nuit sans étoile. Les porteurs de torche crient et s’approchent. Ils ne retrouvent pas la fille du village.

Sa chair est capiteuse et ses lèvres sont rouges.

Elle ouvre grand ses bras et leur tend ses mains blanches.

Ils s’approchent plus près, frémissants mendiants, alors elle les étouffe et les enterre au champ.

Les chauves-souris rentrent sous les frondaisons.
Sous la brise, les boutons de tubéreuse se balancent dans un sens puis l’autre.

MVM

(Photographie Nobuyoshi ARAKI)

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