Stefán Máni, le cœur noir de l’Islande – suite et fin

La rencontre mise à part, qu’est-ce qui nous pousse à vouloir écrire sur un auteur et ses livres ? Où se trouve le point d’identification qui opère son rapprochement ? Je ne le sais pas, mais c’est pour ça qu’il me fallait évacuer ce « mutual core » pour que ma plaque revienne à stabilité (coucou Björk). Dans cette dernière note, tu sauras trop brièvement ce que je pense des trois romans de Stefán Máni.

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NOIR KARMA est un très gros roman paru en 2004 en Islande et en 2012 en France à la Série Noire. Répétons-le maintenant pour nous taire à jamais ensuite : les trois livres disponibles  de l’auteur ont été publiée par la vénérable dame en noir de Gallimard, sous l’égide du directeur de collection actuel, Aurélien Masson, et traduit par Éric Boury.
Je commence par NOIR KARMA parce que ce roman est antérieur en Islande à NOIR OCÉAN, paru en 2010 en France et en 2006 en Islande. Tu me suis ? Alors, here we go.

NOIR KARMA  est un pavé de 591 pages, divisées en 15 chapitres à partir du numéro 0, intitulé Sombre Malédiction. Et de fait, le livre raconte la lutte contre le mauvais karma d’un petit gars qui s’appelle Stefán (oui, comme l’auteur), qui vient d’Ólafsvík, petite ville de pêcheurs (oui, la même que celle dont l’auteur est originaire) et qui va s’embringuer dans une guerre de gang autour du trafic de came dans Reykjavik. On est dans du pur roman noir, il n’y a pas d’enquête. L’intrigue se déroule jour après jour autour des péripéties des petites frappes (dealers, braqueurs, tueurs) et de leurs histoires de fesses. La métaphore du mauvais karma est à rapprocher de ce qu’on pourrait appeler l’escalade des mauvais choix dans les romans noirs. Un roman noir, si ça se termine bien, ce n’est pas un roman noir. Toujours, le premier pas dans le bourbier doit être fait par le héros ou l’héroïne qui transgresse sa morale en pensant bien faire ou être dans son droit, malgré la mise en garde d’un bon ou mauvais esprit. Et bien sûr, c’est le début du bullshit.
Stefán ne va pas déroger à la règle, fasciné par la petite troupe de caïds, et plus ça va grimper, plus on s’attend à une chute brutale.

NOIR KARMA porte en lui les germes de la destruction (coucou Mike Mignola, j’emprunte parce que je verrais bien Hellboy picoler dans le rade où Stefán fait le barman) qui travaillent également l’auteur dans NOIR OCÉAN et PRÉSAGES : l’alcool, la drogue, la folie, et le destin contraire. Dans NOIR KARMA, l’alcool est le refuge de ceux qui ne savent plus comment échapper à ce qui les torture (folie, paranoïa, culpabilité, ennui). Les scènes de bar sont très réussies et extrêmement précises. L’auteur est méticuleux dans ses descriptions. La drogue est la sirène qui attire les personnages dans ses rets. La drogue ouvre aussi les portes de la perception des personnages, Aldous Huxley n’est pas loin et Jim Morrison leur tient la main (ou leur prend la tête dans NOIR OCÉAN). La folie est très liée à l’influence de l’île sur les personnages qui me font terriblement penser à des souris ou des rats qui courent désespérément pour atteindre une sortie qu’ils ne trouveront jamais puisqu’ils sont dans une roue (métaphore high level…).
Cela dit, si j’en suis à parler de souris, parlons sexe (mon esprit d’escalier est aussi puissant qu’une remontée de kraken vers la surface) : le sexe dans NOIR KARMA est particulièrement noir, froid, violent, instrument de possession, d’abandon de soi-même, de monnaie d’échange, de soumission. Sans vouloir présumer des autres livres islandais (je n’ai pas tout lu, évidemment), je pense que cet axe d’analyse de l’intime islandais est plutôt rare. Et sans vouloir dénigrer quiconque, l’image cliché du lectorat français d’une Islande triste et  qui s’ennuie (et donc s’ennuie au lit) est largement défaite par les scènes crues de l’auteur. Bien sûr, il ne suffit pas d’écrire des scènes bien chaudes pour réussir un livre mais la chaleur douce ou fulgurante, qu’elle nous gêne ou nous ravisse, nous renvoie l’image la plus intime de nous-même alors autant que ces scènes soient maîtrisées. Et quand elles le sont, elles ont leur place entière dans un livre. Dans NOIR KARMA, c’est le cas, les personnages sont définitivement dans nos mains parce qu’on sait comment ils baisent et/ou font l’amour (ou pas).

NOIR KARMA, comme un mantra, est un livre étrange et sans concession. Il a des aspects pénibles dans les digressions, les flash-backs aux dates variées, les très longs dialogues didactiques, c’est sûr. Mais c’est comme ça que Stefán Máni l’a voulu, et tout ce bordel reste méticuleusement organisé. Si ce livre a eu autant de succès en Islande, avant le prix de la Goutte de Sang pour NOIR OCÉAN, au point d’être immédiatement adapté à l’image en Islande, c’est qu’il dit quelque chose de cette jeunesse islandaise qui n’a d’autre horizon que de réussir sur une île qui a échappé à la crise économique de 2008 à la force du poignet et d’une discipline collective de fer. Il dit aussi le bouillonnement intérieur des Islandais qui ressemblent tellement à l’Islande, à croire (et c’est sûr), que la terre forge les âmes à son image même quand ils s’en éloignent comme c’est le cas dans NOIR OCÉAN.

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NOIR OCÉAN est la grande réussite traduite en français, le livre que tu peux trouver en poche chez Folio depuis 2012, celui qui a été élu Meilleur Polar en 2010 par la magazine Lire. Ce que j’en pense ? C’est un tour de force, un livre chorale qui additionne les désespoirs de marins qui ont peur de perdre leur emploi, des hommes aux vies aussi peu simples que dans la réalité, des lâches (l’homme normal est souvent un lâche), des violents, des assassins, des drogués et des diables. L’auteur parvient à les réunir tous autour de la malédiction du cargo fantôme, personnalisant la folie elle-même, personnalisant le bateau, ses bruits, ses viscères, ses parasites. Il ne manquait plus que Jack Torrance du SHINING de Big Stevie King et le portrait était complet. Mais peut-être était-il là, caché entre deux sous-pentes du cargo maudit ?
Je te renvoie vers cette note de Télérama, NOIR OCÉAN est le livre qui a connu le plus de succès ici, premier livre de Stefán Máni paru en France.

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Le dernier paru, c’est PRÉSAGES, en 2013, mon préféré. Et si tu arrives jusqu’ici (hum?),  dis toi que c’est pour sauver ce livre que je me suis frappée (et toi aussi, sauf que c’est moi qui les ai écrites) trois notes. Le pire étant que sauver un livre paru en 2013 est une cause perdue, que je me suis faite une spécialiste des causes perdues (intérieurement) et que celle-ci est mon avant-dernière, en étant une moi-même.

Tu peux le savoir de suite, PRÉSAGES finit sur une lueur d’espoir tournée vers les mystères de notre existence dans cette grande obscurité qu’est l’univers. Et ce livre se veut tel, un grand trou noir fataliste illuminé par quelques lumières stellaires qui te rendent l’envie de vivre quand tu es à deux doigts de te laisser absorber par la méta-matière.

4ème de couverture :
Après avoir survécu à un naufrage où Pétur, le capitaine du bateau, a péri, le jeune Hrafn échappe, presque par miracle, à l’avalanche qui dévaste Súdavík, son village des fjords de l’Ouest, et décime l’ensemble de sa famille. Désormais seul au monde, il s’engage dans une relation complexe et tumultueuse avec María, la fille déjantée du défunt captaine. Immature et influençable, María le quitte bientôt pour Símon, un dealer notoire ultra-violent dont Hrafn est certain qu’il la terrifie afin de la maintenir sous son emprise. Quelques années plus tard, Hrafn vit avec une autre femme. Devenu policier, il cultive toujours sa vieille obsession de coincer Símon pour arracher María à ses griffes…

Ici, il y a un pêcheur puis ouvrier pêcheur puis alcoolique puis policier (ne rigole pas de l’enchaînement) : Pétur, le personnage principal. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à l’excellent acteur Ólafur Darri Ólafsson, le chef de la police locale dans la série Trapped, qui commence à faire son chemin sur les écrans internationaux (il jouait, d’ailleurs, dans True Detective saison une). Pétur porte des boulets aux pieds. Là encore le fatum, la malédiction, les forces contraires, sauf que Pétur n’est pas tiré vers la mort mais constamment arraché à ses griffes quand tous meurent autour de lui. PRÉSAGES, s’articule autour de trois parties qui se révèlent être la trinité de l’accession à l’âge adulte chez un homme : la perte des illusions, celle du père et de la famille puis l’adieu à l’amour perdu. Finalement, pour moi, le reste de l’intrigue, ses ralentissements, n’a aucune importance. Je relève l’histoire de Pétur, des luttes intimes pour sauver les autres avant de se sauver soi-même et les envolées magnifiques de l’auteur. Il faudra traverser des litres de booze, de la drogue, une météo terrifiante et glaciale, une avalanche de neige (et de sperme), des voitures de folie (il y en a dans NOIR KARMA, je ne te l’ai pas dit), une María qui pourrait ressembler à Lara Stone (tu ne croyais pas y échapper, si?) et la longue traversée du temps de Pétur jusqu’à atteindre le dernier ponton sur la mer, le passage entre la vie et la mort, mystérieuse zone grise qui nous fascine tant.

J’en termine. Si tu ne dois retenir que deux choses, c’est lire PRÉSAGES et savoir comme l’Islande n’a pas tout à voir avec l’ennui et le noir. L’Islande bouillonne dans un merveilleux rapport à la vie et à la mort (il y a là un point commun avec la Corse). Chaque Islandais porte en lui, qu’il le cache, l’ignore, le révèle, ce cœur noir et rouge qui est la seule justification à notre existence sur cette planète suspendue au milieu du rien de notre cerveau. Stefan Máni le pense, l’écrit et le révèle pour lui-même et pour nous.

MVM

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