Stefán Máni, le cœur noir de l’Islande (1)

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Stefán Máni en 2013 ©Kristinn Ingvarsson


Ça fait un moment que je veux écrire sur Stefán Máni et ses livres NOIR OCÉAN (2010), NOIR KARMA (2012) et PRÉSAGES (2013) publiés à la Série Noire et traduits en français par Éric Boury, le monsieur Islande de nous autres, lecteurs français. J’ébauche des plans autour de ce projet d’article en creusant un sillon de perdition sous mes pas et dans mon cerveau, je n’y arrive pas malgré l’envie. Un petit matin de septembre, je relis les papiers écrits à son propos et je pars marcher à l’arrière de la pointe de la Parata, sur un chemin qui tourne le dos aux rumeurs de la ville ajaccienne. C’est là que je comprends ce qui manque. J’aurais voulu écrire un article bien formaté « papier » type magazine littéraire ou supplément hebdomadaire et culturel au journal local mais ce n’est pas moi, finalement (même si j’ai proposé sans avoir de réponse – coquin de sort), et c’était ce sillon que je creusais depuis plusieurs mois. À trop turbiner ou vouloir bien faire, on prend le risque de perdre sa propre plume. Or, comment donc parler des livres de cet auteur islandais au nom si simple (ses deux premiers prénoms) que les Thorarinsson et autres Indriðason le font oublier sur les étagères des librairies françaises ?

À ma façon,
je n’en connais pas d’autres,
et en plusieurs fois.

Mesdames et messieurs, Stefán Máni a lui aussi un nom islandais en –son (que tu trouveras sur Wikipédia ou dans les remerciements de PRÉSAGES), il est le fils de son père mais quand un écrivain islandais choisit de simplifier son rapport au nom de la lignée, ça soulève deux hypothèses : il veut être un individu à l’identité sienne, et garder les usages islandais quotidiens. En Islande, ce que nous appelons nom est le rappel du nom du père, très rarement le nom de la mère. L’annuaire est classé dans l’ordre alphabétique des prénoms. Si deux Stefán sont présents à ta soirée, l’un sera appelé Stefán Máni et l’autre Stefán Jón, par exemple. Pour Stefán Máni, il y a donc sûrement eu choix à ses débuts et même si la démarche était  simplificatrice, elle dit quelque chose du jeune homme qui a quitté la petite ville de pêcheurs d’Ólafsvík pour faire la fête et trouver du boulot à Reykjavik, comme de nombreux Islandais mourant d’ennui entre les macareux et les jolis petits chevaux punks dans les campagnes prisées des touristes, aujourd’hui.


Comme l’Islande cache mal sous sa croûte noire le contact entre les plaques américaine et européenne, le cœur battant de l’hémisphère Nord, Stefán Máni enferme noirceur et fureur à la limite de la folie et de la malédiction dans des livres qui ressemblent à s’y méprendre à des coulées de lave, parfois surprenantes, toujours désespérées.
Avant d’évoquer les trois romans publiés à la Série Noire, c’est la rencontre que j’ai envie de partager ici. Discuter de son travail avec un auteur islandais in situ est trop rare pour passer les deux heures passées avec lui sous silence au prétexte que seule l’œuvre compterait.
Un an plus tôt, en octobre 2015, je ne le connaissais pas. Je préparais quelques jours à Reykjavik et ses environs quand un ami de la Série Noire me propose de rencontrer Stefán Máni 
là-bas. « Qui ? », et le voilà qui m’explique qui est cet écrivain dans les grandes lignes. Passé le moment de confusion, comment était-il possible que je n’ai jamais entendu parler de ce gars, m’étonnai-je, outrée ? C’est vrai qu’entre 2010 et 2013, période de parution des trois romans de l’islandais, j’ai lu peu de polars, écrit mon premier livre, eu mes premières publications, j’avais un peu la tête dans le sac. Pour être certains de se retrouver dans cette ville inconnue qu’est Reykjavik, nous avons rendez-vous dans l’une des librairies Eymundsson, grande chaîne de librairies insulaires depuis 1874. Je fais confiance à mon sens de la physionomie pour le reconnaître grâce aux photos de lui qui traînent sur le net (puisqu’en vrai, moi, je ressemble à Lara Stone).
Je suis en avance comme souvent, lui est en retard, ce qui montre d’emblée qui commande (j’ai tiré de ce petit fait horloger une note pour plus tard que j’applique consciencieusement depuis). Il me salue et j’ai l’impression de sentir entre nous le froid piquant de l’iceberg voyageur. À ce moment précis, j’espère qu’il n’y a pas les 9/10ème du « satané glaçon » (petit nom donné à l’île par ses habitants) encore planqués sous le blouson du gars et débute mon numéro d’équilibriste. Je lui propose de boire une bière, il répond qu’il ne boit pas de bière. Mon cerveau se met à turbiner un peu plus high level et je me dis que, peut-être, comme d’autres écrivains, le monsieur a bu et ne boit plus et boira donc du thé, ce que je lui propose. Il accepte, je ne tire aucune conclusion, et nous nous retrouvons assis dans un petit bar très cosy english qu’il connaît, en plein centre, dans un vieil immeuble bas en coin. Pas un touriste ne consomme dans l’établissement, je suis à deux doigts de me sentir de trop. Il faut savoir que le français et l’islandais se ressemblent encore moins qu’un basque et un lorrain. Une fois assis, il a fallu lancer l’entretien informel, ce que j’ai fait autour de la Série Noire et de ses livres, lui indiquant bien que je n’avais pas eu le temps de les lire. Tu as forcément déjà expérimenté la conversation à sens unique, quand l’autre ne pose aucune question, ne rebondit sur rien… J’ai fini par jongler avec deux tasses à thé (attention, métaphore) pour tirer quelque chose du taiseux islandais avant d’affronter ma défaite, de poser mes coudes sur la table et de sourire en me maudissant intérieurement d’avoir écouté l’ami SN et organisé ce rendez-vous. Je me suis tue à mon tour, j’en avais marre, alors au bout d’un moment il m’a demandé ce que j’écrivais. C’est à partir de là qu’on a réussi à échanger et que j’ai compris que le cœur noir de l’islandais ne se dévoilerait pas en d’artificiels accessoires langagiers français, qu’il fallait aller droit au but et oublier les falbalas. Ça m’a soulagée, lui n’a pas bougé d’un pouce, l’air de s’ennuyer autant que moi mais on a commencé à parler métier. Je lui ai répondu vite fait pour lui montrer que j’étais sérieuse moi aussi et j’ai enquillé sur son travail à lui. D’où vient sa nécessité d’écrire, question con par excellence, est-ce viscéral chez lui, comment travaille-t-il, quelle importance attribue-t-il à l’intrigue, vit-il de son écriture, comment gère-t-il les réseaux sociaux, etc… ?
Un vrai interrogatoire qui reste cependant incomplet. Il va falloir que je retourne là-bas lui poser encore deux ou trois questions, sans sourire, à l’islandaise. Et à la corse, en laissant les artifices du langage français de côté. Je ne suis ni islandaise, ni corse, mais comme dirait feu Henning Mankell dans l’émission L’Europe des écrivains (Arte), les racines sont dans la tête.

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©Giulia d’Anna Lupo

Pour ce qui a été dit cet après-midi d’octobre 2015, tu auras la synthèse des réponses demain. Les jours suivants, je te parlerai de NOIR OCÉAN, NOIR KARMA et PRÉSAGES, ses trois livres disponibles en France, de leur sincérité, de leurs défauts et de leurs beautés qui en font des livres authentiques, de la fulgurance de la langue, du sexe, de la drogue, du désespoir, de la malédiction de naître sur une île qui plie les femmes et les hommes à la volonté de ses éruptions et de sa très longue nuit d’hiver,
tout pour pénétrer dans le cœur noir de Stefán Máni.

À suivre, donc.

MVM

((Rapide traduction anglaise :

It’s been a while I wanted to write about SM and his novels published by the legendary Gallimard Série Noire collection and translated in French by EB, the Icelandic boss translator. I’ve been sketching plans about that article for weeks, digging under my feet a perdition path, same in my brain, without doing it, however the will is in. Early in a september morning, I read anew articles about him and his work and I leave my desk for a walk in the countryside, turning my back to the noise of the ajaccian city. There I understood. I wanted to write a very square article to match with newspaper, but it’s not my stuff (even if I asked the newspaper before without any answer – tricky fate), and this hole I was digging without reaching the watertable. When you work too much to do well, you lost your proper silver linings, your style.

But how to talk about this Icelandic author’s books, whose name is so simple (his two first names) that Thorarinsson and other Indriðason hide on the shelves of French bookshops?

My way,
I know no other,
and in several times.

Ladies and gentlemen, Stefán Máni has also an Icelandic name in -son (which you will find on Wikipedia or in Présages’s acknowledgments), he is the son of his father but when an Icelandic writer chooses to simplify his link to the name of the lineage, it could mean two things. He wants to be an individual with his own identity, and as well keep the true Icelandic uses. In Iceland, what we call name is a reminder of the name of the father, very less often the name of the mother. The directory is listed in alphabetical order of first names. If two Stefan attend your party, one will be called Stefán Máni and the other one Stefan Jon for exemple. Stefán Máni sure made a choice about his writer name when he began to write and publish and even if it was just to simplify, it still says something about the young man who left the boredom in Ólafsvík to work and party in Reykjavík, as many Icelanders do, leaving the countryside to few rural Icelandics very well connected and the flow of tourists.

As Iceland hide under his black crust the tectonic contact between American and European plates, the beating heart of the northern hemisphere, Stefán Máni locks darkness and fury on the edge of madness and curse in books that look like surprising lava flows sometimes.

So before reviewing the three novels published in the Série Noire, it’s the meeting I want to share here today. Discuss his work with an Icelandic author in situ is too rare to shut up about the two hours spent with him on the pretext that only the literary work would count. In the beginning of October 2015, I did not know him. I was planning a few days in Reykjavik and its surroundings when a friend from the Série Noire suggested me to meet Stefán Máni there.

« Who ? » I told him, and there he went explaining to me who was Stefán. After a moment of confusion, I asked myself how was it possible that I have never heard of this guy ? It is true that between 2010 and 2013, publication period of his three French translated novels, I merely read crime fiction, wrote my first book, had my first publications. My head was in the trash basket. To be certain to reach each other in Reykjavik, the meeting point was in one of Eymundsson bookstores. I trust my sense of physiognomy to recognize him thanks his pictures on internet (myself, I look like Lara Stone). I’m ahead as often, he is little late, which immediately shows who is in command (I made a note for later that I dutifully apply for same situation). He greets me and I almost feel the bitter cold of the sailing iceberg between us. At this point, I hope there are no 9 / 10th of the ice still stashed under the guy’s jacket and began my tightrope. I offered him a beer, he said he does not drink beer. My brain began to churn a bit more high level and I thought that, perhaps, like other writers, the man drank too much before and does not drink anymore and therefore drink tea, so I asked him. He accepted, I made no conclusion about it, and we ended up sitting in a small cozy bar he knows, in the center of Reykjavik, in an old building down corner. Not a tourist in the joint, I am on the verge of feeling too much on my seat. You should know that the French and Icelandic are less similar than a Basque and a Lorrain (French far away regions). Once seated, we had to launch the informal interview, I did speaking about the Série Noire and his novels, telling him that I did not have time to read him. You’ve already experienced necessarily one-sided conversation when the other does not ask questions, does jump on a subject … I ended up juggling two teacups (note that’s a metaphor) before the taciturn Icelandic became the mirror of my defeat. So I put my elbows on the table and smile inwardly cursing myself for having listened to the SN friend and organized this event. And the wind turn, after a while he asked me what I was writing. It is from there that we succeeded in having a conversation and I understood that the black heart of the Icelandic does not reveal himself thanks the artificial French linguistic accessories, you had to go to the point and forget the frills. It relieved me, did not move him an inch, the looks bored as much as me but we started talking literature. I answered briefly about my work to show him I was serious and I keep on talking about his work. Where does come from the appetite to write, dumb question as always, is this a visceral issue, how does he work, what importance does he give to the plot, does he earn his life thanks writing, how does he manage social networks, etc, etc … A real examination which remains incomplete. I’ll have to go back there, ask two or three questions more, without smiling, Icelandic style. And Corsican style, leaving the artifices of the French language beside. I am neither Icelandic nor Corsican, but as said Henning Mankell on the show Europe of writers (Arte), the roots are in the head.

For what has been said this afternoon of October 2015, you will have the synthesis here tomorrow. Then, the following days I will write about NOIR OCÉAN, NOIR KARMA, PRÉSAGES, his three books published in the Gallimard Série Noire collection, their sincerity, their defaults and their beauties which make each books authentic, dazzling style, silver linings writing , sex, drugs, despair, and the curse of being born on an island which bends women and men to the will of her volcanos and her long winter night, everything to enter Stefán Máni’s dark side.

To be continued.

MVM))

 

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