Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux

Les périodes où ça pédale dans la semoule, à regarder passer les événements sans le moindre contrôle sur eux, telle la vache scrutant chaque visage d’un TER du centre France, mon inconscient décide de s’enfoncer un peu plus par la grâce des rêves. Je rêve toutes les nuits. J’utilise le verbe rêver parce que la division entre le bien et le mal n’existe pas dans ces territoires cérébraux. Certains rêves reviennent ponctuellement. Les cauchemars ont disparu, les paranoïaques, les terribles, les gluants. Je songe encore parfois que je fracasse des têtes, comme les frères Vorstein dans PETITE LOUVE, mais paraîtrait que c’est tout-à-fait sain. 
Il y a peu, j’évoluais une fois de plus dans une école militaire, au bac et préparation littéraire (hypokhâgne, khâgne). De 16 à 19 ans, j’ai traîné mes guêtres là-bas. Le pourquoi du comment ? Ce n’est pas le sujet. Il y a tant à raconter sur cette école que le fait que j’y retourne en rêve lors de périodes clés suffit pour s’imaginer l’impact profond.

L’année passe sans moi. Tous les autres élèves ont l’âge de leur classe et, au milieu d’eux, je suis une vieille trentenaire à laquelle l’armée a fait l’aumône d’un séjour scolaire exceptionnel. Sauf que je ne me rappelle jamais avoir voulu y retourner, vu qu’à l’époque je ne voulais déjà pas y rester. Le poids qui pesait alors sur mes épaules était trop lourd pour fuir. Du coup, les années là-bas ont filé sans que je profite de cet « univers à haut potentiel » comme l’écrirait Jean-Paul Dubois (lire LE CAS SNEIJDER). Et heureusement en un sens. Sauf que les jours de rétropédalage, même si je n’ai pas la main sur ce rétropédalage, ma psyché me renvoie vers cet univers merveilleux pour l’étude (il y avait une bibliothèque ancienne exceptionnelle et un professeur de littérature inoubliable – sans le savoir c’est lui qui a sauvé ce qu’il y avait pour moi là-bas) mais difficile pour les esprits révoltés.
Le soir tombe, la nuit n’est pas encore installée et, dans l’internat, tout le monde travaille. Moi aussi je devrais, pour honorer ce séjour à titre exceptionnel accordé à la vieille dondon que je suis, rapport aux jeunettes en prépa de 18 ans, par la Grande Muette (l’armée). Je sors prendre l’air et me retourne sur un paysage de rêve, style collège anglais. Je suis une nouvelle fois à côté de mes brodequins. Exilée du monde et du temps.
Il est temps de se réveiller, d’arrêter la machine à digestion cérébrale. Je ne dormais pas vraiment, j’analysais.

Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux.

Je suis tranquille pour au moins six mois. Quand ce rêve visitera à nouveau ma nuit, j’aurai mon âge mais les jeunettes toujours 18.

MVM

(Mavis Gary et ses parents dans YOUNG ADULT, réal. Alan Reitman, 2011)

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