Marc Villemain et le coeur mystérieux de Mado

« MADO est une histoire d’amour. Une histoire sombre et lumineuse, celle de deux jeunes filles qui, entrant dans l’âge adulte, découvrent ce qui irrigue toute passion : le désir, la jalousie et la peur. » (extrait de la quatrième de couverture)

Marc Villemain se présente comme écrivain, critique et éditeur. Il y a quelques années, je me faisais la réflexion de savoir comment il était possible de s’affirmer les trois à la fois. J’avais une méconnaissance du métier éditorial et de son histoire. Quand Toni Morrison a déboulé dans ma vie, j’ai compris que les portes étaient faites pour être ouvertes.

Mado m’a accompagnée à la montagne, au pied de la Paglia Orba, dans un chalet tenu par des légionnaires. J’étais l’invitée de mon frère. J’avais besoin d’air, j’étouffais à Ajaccio, l’un des symptômes révélateurs étant ma grande difficulté à achever des romans entamés. Avant Mado, il y a eu Au plus bas des hautes solitudes de Don Winslow. Ce roman noir tout simple et puissant m’a remise en selle après une période creuse, raison pour laquelle j’ai attendu l’instant nécessaire pour m’y plonger. Hors de la ville, hors du temps, hors des gens, la lecture de Mado s’est imposée d’elle-même, en toute délicatesse. 

La première idée qui me soit venue à l’entame demeurera toujours la pire question que l’on puisse se poser face à un roman, celle de la nature du sujet romanesque en lien avec la nature (hors culture) de l’écrivain. Marc Villemain, mâle blanc quinquagénaire parisien, White Male Privilege si on suit de loin Bret Easton Ellis, a donc commis une histoire sur les amours de deux adolescentes… Allons bon, la belle affaire, n’est-elle pas folle d’écrire cela, penseras-tu. Mais non. Si je me la pose, cette question, c’est de façon distanciée, en lien avec les arguties du temps. De nos jours, l’équilibre instable entre les volontés de soumission et de domination des sexes, entre la nature et la culture des genres, les pertes de repères qui jettent chaque camp dans une radicalisation stérile des idées se traduit par une régression du droit d’expression dissimulé derrière un affreux brouhaha de premier degré. Alors, un mâle blanc amoureux de la tendresse et de la douceur (j’ai lu ses précédents romans, sauf, et c’est ballot, Il y avait des rivières infranchissables, paru également chez Joëlle Losfeld en 2017), un écrivain mâle blanc, donc, qui évoque les amours lesbiennes de deux adolescentes enchristées dans un drame qui sourd au long de lignes virtuoses selon Claro, sans se dévoiler avant la fin, je m’en régalais d’avance et je n’ai pas été déçue. 

C’est un beau roman, une histoire intense dans l’intimité et l’écriture précise, subtile, attentionnée. Certains passages font affleurer l’émotion, comme quand un livre entre dans l’histoire personnelle et présente du lecteur, lequel justement a choisi son instant de lecture. Le miroir entre l’histoire d’amour de Mado et Virginie et le journal intime de Virginie ne souffre aucunement d’une brisure narrative en cours de lecture. Les luttes entre exister pour soi et exister pour les autres, l’équilibre entre le plaisir pour soi et celui des autres quand on est jeune fille, tout cela n’est pas si simple. On a souvent dit de Jim Harrison qu’il avait accompli l’exploit d’entrer dans un cerveau féminin pour écrire Dalva. Bof, bof, ai-je envie de pinailler. Aussi magnifique que soit le roman Dalva, Jim Harrison a tellement envie d’être son personnage quand il raconte l’histoire de Dalva que cela ôte à ce dernier une part d’existence propre. Bien sûr, nous construisons nos héros avec un bout de nous, conscient ou inconscient, mais si on peut tromper une femme lectrice sur la culture d’un personnage féminin, c’est plus complexe du point de vue de la nature intime. Je trouve que Villemain excelle dans ses portraits de Mado et Virginie adolescentes et Virginie femme, leur offrant un désir commun dans des thématiques personnelles et sexuelles différentes. Non pas parce que je me serais identifiée à l’une ou l’autre mais parce que je les connais, dans ma chair ou dans la leur, leur esprit et le mien se sont salués sur une même route, dans un même bar, contre un même mur. Villemain parvient à nous faire embrasser les flux intimes qui les animent, les enjeux de la construction de leur être par la sexualité en friche. Mado et Virginie vont au bout de cette recherche d’identité par le désir et la conquête de leur corps, de sa singulière évolution, son troublant épanouissement, et cette identité apparaît page après page sous nos yeux troublés par la virtuosité légère de l’écriture de Villemain. 

Le journal intime de Virginie nous permet de la rencontrer adulte et génitrice d’une enfant dont elle ne sait que faire, vivant dans la douleur du souvenir de Mado, le seul amour de sa vie, comme sont souvent considérées les amours perdues. Villemain écrit le désespoir de Virginie, son refus de se construire dans l’absence de Mado avec la force d’une vague qui vous emporterait loin du rivage pour ne vous recracher jamais. Ce journal, caractérisé par les passages en italique, essaime au long du roman les interrogations de Virginie adulte à propos de Virginie enfant et adolescente et offre à la Virginie génitrice la possibilité d’être mère et par là même le défi de s’accepter dans son temps présent. Pour un tendre quinqua blanco, c’est pas mal du tout (oui, j’aime bien m’imaginer Villemain en tendre quinqua blanco). 

Mado exprime la grande pureté de la sexualité des jeunes filles de la plus belle des manières et le drame potentiel de cet épanouissement quand le calcul s’immisce entre les cœurs. Ce roman m’a rappelé qu’en matière de livres j’aimais aussi la beauté formelle, dans le sexe, le tragique ou les souvenirs d’enfance, et de ne jamais sous-estimer le don cathartique du beau, ce sentiment tellement subjectif et pourtant si rassembleur, comme souvent la littérature.

Mado, paru le 14 février 2019, à retrouver ici

Marie Van Moere – Dimanche 5 mai 2019

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