Le chef de chantier (solitude urbaine)

245966072
Il doit contourner le chantier pour atteindre l’immeuble de la psychiatre à deux rues de chez lui. L’autre fois, il a vu un gros gars qui sortait du chantier, un gros gars tout noir avec un porte-voix. Le chef de chantier, sûrement. Étrangeté. Il s’est demandé si les grands patrons à millions ne fournissaient pas de systèmes radio pour accélérer la communication, la rendre efficace, au plus près de l’oreille assiégée par l’enfer des engins, le but étant de réduire le temps de construction, de réduire les coûts, quitte à faciliter le travail des ouvriers. Et le temps d’imaginer le chef de chantier transmettre les ordres par ce porte-voix au moment même où les engins stopperaient net leur vacarme, posant les ordres du chef de chantier sur le socle du silence en écho, il était arrivé.

Rendez-vous à dix heures avec la psychiatre, que partager d’utile dans le boucan? C’est vide dedans et il n’a rien à en dire.  A se demander si ce n’est pas pour ça qu’il doit y aller. Et elle de lui faire croire qu’elle prend sa part de paroles. Quand on partage, on n’est pas tout seul à discuter. Il préfèrerait partager un café avec le chef de chantier, l’entendre lui raconter l’avancée des travaux, les difficultés, les accidents, la solidarité entre les hommes. Il n’y a pas de femmes sur un chantier.
Longer la chaussée, marcher entre elle et le trottoir, sur la crête urbaine. Virer.  Attendre. Stationner devant la porte cochère de la psychiatre. Rebrousser chemin jusqu’à la porte plastique, son cadenas ouvert et l’affiche permis de construire.

– Ouais ?
– J’pourrais voir le chef de chantier ?
– C’est pour quoi ?
– Vous savez s’il utilise un système de radiophonie pour communiquer ?
– Hein ?
– Avec quoi il vous parle sans se déplacer, il utilise une radio ou son porte-voix ?
– Un téléphone portable, mon pote.
– La dernière fois, je l’ai vu avec un porte-voix.
– Bon, c’était le fantôme du chantier, alors.

L’ouvrier casqué au gilet orange se marre et referme la porte.
S’assoir sur un banc et attendre le chef de chantier.
Il viendra avec son porte-voix.

MVM

(Illustration Richard Downs,  Man #157 , 2011)

 

Laisser un commentaire