La cervelle androgyne est plusieurs

Il y a peu, j’ai servi Insta et Twitter de deux photographies que je n’ai pas référencées, juste intitulées Merdazov et Merdaral. L’une, ici en tête de billet, représente Jean-Hugues Anglade dans 37°2 LE MATIN. Comme tu le vois, il crame une feuille dont les lignes manuscrites ne le satisfont pas. Il boit une bière. Il est torse nu. C’est tout moi. L’autre  montre une femme assise en tailleur dans son lit, s’énervant sur des papiers qui seraient des télégrammes mais pourraient aussi bien être des épreuves écrites, découpées, recollées. C’est tout moi aussi, sauf pour le chien mais j’en aurai un plus tard. L’homme et la femme, dans un même geste ample de la main droite, évacuent une page qu’ils jugent mauvaise. C’est ce même geste ample qui a atterri dans un de mes territoires de pensées préférés.
Pour la métaphore, inutile de chercher trop loin : j’ai toujours considéré que j’avais un seul cerveau mais deux hémisphères, féminin, masculin. Ça m’aide à m’entendre avec certains hommes sans aucune question de séduction sous-jacente, me pose des problèmes à m’entendre avec certaines femmes, c’est vrai . Cela dit je nous aime et je lutte contre les femmes qui scient leur propre branche – pas plus misogyne qu’une femme misogyne.
Quand on me demande si on est plusieurs à l’intérieur, ça m’arrive, je souris (qui n’est pas plusieurs à l’intérieur me jette le premier crâne), répartissant les plusieurs, chacun à sa place et quelques un(e)s entre mes deux demi-cerveaux.

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In each of us two powers preside, one male, one female… The androgynous mind is resonant and porous… naturally creative, incandescent and undivided.”  Virginia Woolf on why the best mind is the androgynous mind

Tu peux me dire que les combats de Virginia Woolf sont désormais anciens, je te répondrai que je suis en accord avec ce qu’elle dit de l’esprit androgyne de l’écrivain. En aucune façon, cette citation signifie que l’esprit doive être asexué. Juste androgyne. Et c’est sûrement plus difficile.
La pierre d’achoppement se trouve plus dans la question « Qui parle ? » à partir du moment où tu distingues l’écrivain par son sexe et, qu’on le veuille ou non, c’est la première information que l’on cherche par réflexe (c’est même un réflexe d’achat ou non de certains lecteurs). Pour te la faire courte : un écrivain homme se soucierait-il du cerveau androgyne pour mieux absorber la moitié de ses congénères ? Autrement que dans un pieu, veux-je dire.
Les seuls dont je me souvienne sont Cormac McCarthy et Jim Harrison, mais je n’ai pas la science littéraire infuse, loin s’en faut, et des wagons d’auteurs masculins ayant évoqué ce sujet me passent certainement à côté.
Le personnage principal du prochain roman de Cormac McCarthy est une jeune femme, si les informations que le très discret et facétieux écrivain américain nous donne ne sont pas des leurres en attendant la sortie en 2016. Chez lui, les femmes revêtent une grande importance étrangement parce qu’elles sont en retrait et par les raisons de leur retrait. Dans L’OBSCURITÉ DU DEHORS, le personnage de la sœur à la recherche de son bébé, fruit de l’inceste fraternel, est tout entier tissé et enchaîné au frère et à l’enfant, enfant qui lui donne même sa volonté d’identité propre. Le prochain livre aurait pour sujet (si j’ai bien tout entravé) l’histoire d’une jeune femme, géniale musicienne, schizophrène et mathématicienne. Ce personnage ferait le lien entre les sciences, la musique et son codage, les mystères neurologiques. J’ai vraiment hâte de voir comment le vieux s’en est sorti.
Pour DALVA, Jim Harrison expliquait lors d’un ancien entretien donné à François Busnel, je crois (maintenant je note tout, mais ce souvenir date de deux ou trois ans), que se mettre dans la peau d’une jeune fille, native, Sioux, personnage littéraire, lui avait demandé un effort surhumain, l’avait épuisé, plus que ce qu’avaient pu lui imposer l’écriture d’autres de ces fabuleux personnages masculins.

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La pluralité identitaire du cerveau de l’auteur est un thème passionnant. Il n’y a pas de quête identitaire par l’écriture chez moi. Je m’en fous, je sais que je ne trouverai pas. Ça ne m’empêche pas d’y réfléchir. Dans PETITE LOUVE, je suis les mort(e)s et les vivant(e)s. J’assume donc le trouble identitaire, notamment dans l’acte de création d’un personnage qui semble à mille lieux de vous. Dans ces cas-là, ça me soulage de pouvoir rire seule de mes deux bouts de cervelles homme/femme. En ce moment, je ripe sur un jeune homme de 18 ans. J’ai eu cet âge, j’étais une fille. Créer ce personnage est une lutte quotidienne entre mes deux hémisphères d’auteur.

MVM

 

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