Killing thème

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KILLING thème

Fermer la librairie. Elle l’embrasse, souffle du baiser, respiration chaude à la mâchoire. Son refus tacite à lui, monolithe à l’équilibre entre le trottoir et la chaussée.

Il fait un détour par la piétonne.

Arpenter sans se heurter au visuel de la rue, dégueulasserie des étrons à côté desquels crachent les sauvages.

« Ils vivent à poil bien plus pudiques que nous tous. »

La nuit appelle le boire un peu pour s’échauffer dans l’overhand de la langue et mettre à bas les murs de la ville. Il croque le fruit d’un mûrier-platane et s’assoit dans l’ombre de l’arbre à la terrasse d’un café. La bière est fraîche. Quelques clopes dans son paquet de Camel souple qu’il défroisse de deux doigts. S’en met une à la commissure gauche. Il attend l’accalmie des pépiements et craque une allumette, écoute le bout rouge s’enflammer, la tige grésiller. Et comme le corbeau dans la tombée du jour, il fait face au soleil vespéral en soufflant dans l’expiration.

Les deux mains dans la tignasse, il l’ébouriffe puis déboutonne sa chemise, prend une cigarette.

« Vivre à poil, une feuille sur le zgeg’, une clope au bec. »

Et la chair ? Qu’en faire ? Lui résister parce qu’elle peut bien te dire :
« ça ne changera rien », c’est faux.
Et toute la nuit pour écrire.

Laisser les corps morts charrier leurs déchets puis tout refermer et dormir jusqu’à tard. Arrêter de penser à la chair. Il se gratte la tête en regardant l’intérieur du sac. Dîner, clopes, bourbon. La chair. Oublier le désir de liquéfaction sur un dos large en baisant une poitrine. Il se sert un verre.

« Ce n’est pas le même mécanisme. Il y a ce qui doit gicler par le bas pour que le haut se libère.»

Il passe sous la douche les yeux fermés, en sort et fait tourbillonner l’alcool dans le verre avant de le poser. Le miroir lui renvoie un visage tapi dans la broussaille. Il ajuste aux ciseaux la longueur des mèches au-dessus du lavabo, pas trop courtes pour garder la masse.
Il tique : il y a un trou, l’échelle du côté droit. Faut recouper. Il essaie d’égaliser un peu mais se rate, et ça dure.

« J’me suis loupé, merde. » Il passe la tête par l’encadrement de la porte et jette un coup d’œil par la baie vitrée.

Before the days become nights*

Il coupe tout court, se voit sans s’examiner, rase la barbe et découvre son visage.

Il s’installe au bureau. Se lève encore et revient un bourbon à la main, un fond pour dire que le verre n’est pas vide et que lui n’est pas seul face à son livre.

Cette fille que j’ai eue me visite sans frapper à la porte fermée de dedans et traverse la pièce les yeux sur moi pour aller s’engloutir dans le deux-places

Et pourquoi toujours toi tu ne me réponds jamais Des filles plein mais c’est toi qui es là chaque fois tu dois me laisser

Ce soir elle m’examine ne me remet pas cherche le familier dans mon visage glabre et mon crâne de cosaque Elle saisit la paire de ciseaux dans la salle d’eau et m’ouvre de haut en bas en deux parts égales sauf que le sexe La moitié inutile s’effondre sur la jambe molle et je crois que l’hémisphère abandonné palpite Comme moi elle taille ses cheveux et c’est dommage Elle divise et passe entre les yeux qui m’observent sans ciller ne se trompe pas à la médiane de l’arc de Cupidon ni entre les deux seins découpe le ventre et contourne son creux Les ciseaux tombent à terre sans bruit elle m’attrape sa moitié s’offre à la mienne et pourtant c’est moi Je ressens tout d’elle uni à ce demi-corps mes doigts enfoncés en son creux tandis que sa main enveloppe mon sexe raide

J’ai bandé pour toi Il a bandé pour elle me dis-je La phrase se retourne comme je l’ai fait et elle m’a pris
sursaut point fixe cigarette

MVM

* : Trouble Every Day, Tindersticks
Photographie extraite du film TED, Claire Denis, 2001
Nouvelle ‘éditée’ pour publication sur le blog, parue dans la revue en ligne A la dérive n°4, 2012.

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