JAMES ELLROY m’a tapé dans L’ŒIL

Quand le centre culturel Una Volta et la librairie Les Deux Mondes ont annoncé sur les réseaux sociaux et dans la presse locale (Corse-Matin avec Christophe Laurent ) la venue d’Ellroy sur l’île, à Bastia, le 8 mai 2015, ça a eu son effet, genre Bastia, capitale du monde libre au jour de la Libération de 1945 et de la commémoration pour certains de la bataille de Ponte Novu (les 8 et 9 mai 1769 – mais ici ça se fête le 8, hein, parce que Pascal Paoli avait gagné avant même de commencer à corriger les troupes de Louis XV).
« JAMES ELLROY VIENDRA AU THÉÂTRE MUNICIPAL DE BASTIA LE HUIT MAI 2015 DANS LE CADRE DE LA PROMOTION DE SON NOUVEAU ROMAN PERFIDIA PARU CHEZ RIVAGES NOIR.»
Ouh, merde. Des stars, les Corses en croisent l’été. Dans leurs yachts au loin à bord desquels ils peuvent pisser « le ventre à l’air dans la mer », ou dans leur villamonstre cachée dans des recoins trop beaux pour être partagés (Tu veux connaître le tarif d’une nuit dans une bergerie du domaine de Murtoli ?). Les stars ne m’intéressent pas. Contrairement à James Ellroy qui te lâchera que le mariage de Georges Clooney est un fake au sens narratif et sexuel du terme, tout le monde le sait, pauvre amibe, sauf toi, Clooney veut se lancer dans la politique. Soit.

James Ellroy, tu le connais. C’est un grantécrivain du noir ET de la littérature, comme Cormac McCarthy, lequel, je suis sûre et suppute, est cordialement détesté du premier.
Why don’t you ask me a metaphysical question ? Quand le Dog a glissé ça dans le micro à Sébastien Bonifay, c’est toute son arrière-pensée qui m’a fouetté l’oreille.
[Réglons de suite l’histoire de la voix (orale) d’Ellroy : sa voix est grave, caverneuse, envoûtante, posée, modulée. Je suis jalouse.]
James Ellroy est une star et j’avais donc à son égard un vrai, pur et dur a priori négatif. Je n’aime pas les stars, je ne sais pas ce qu’elles cherchent en dehors de la gloire et l’ego je m’en cogne, hors maintenir le mien à un niveau moyen de survie du babe writer° dans ce monde de selfieregardecommejesuisbeau. Le selfie justement, Ellroy et sa tournée promotionnelle, tout le monde se faisait la gorge chaude de son selfie demondogchacalstyle. Déjà.

J’avais entendu parler de son caractère acariâtre (soit), de ses saillies en entretiens télévisés (soit – mais pourquoi y aller, alors ? Il a du temps à perdre ? OU ALORS LES JOURNALISTES TV AMERLOQUES SERAIENT DÉBILES ? HAN !). Mon cerveau à analyse rapide et tranchante, quitte à louper l’articulation, me serinait : ce gars travaille pour lui et pas pour ses livres, il écrit pour se faire reluire la biroute devant le monde entier, laisse tomber. J’ai lu les cent premières pages du DAHLIA et j’ai laissé tomber. Je n’étais pas prête, comme on dit, ou tout simplement j’avais raison, c’était pas son meilleur même s’il cristallisait ses obsessions.

A quoi pensais-je alors en roulant vers Bastia ce huit mai (trois heures de route de toutes sortes)?
J’ai pensé que j’étais d’une ignorance crasse parce que je m’étais arrêté à son image surmédiatisée même s’il n’y était pas pour rien, que je détestais l’idée qu’il utilisait des fichistes – parce que ça ne me dérangerait pas d’avoir un secrétaire (pas le bureau, le vrai secrétaire qui s’occupe de tout l’administratif),
I hate research, so I pay a researcher to prepare the historical facts, and I don’t lose my time.
parce qu’il porte souvent un nœud pap’ aux States (ça fait trop ring’ en France) et que dans mon imaginaire torduducul, les gars qui portent des nœuds pap’ aiment se faire passer la laissedomina au pieu,
You write what you want about me, whatever, whenever, I won’t come and kick your ass, fucking bastards. So do I.
parce que je déteste l’idée de Los Angeles, je ne visiterai jamais cette ville tentaculaire et artificielle, je me contenterai de revoir THE BIG LEBOWSKI (quand j’ai une sale idée en tête, je ne l’ai pas autre part, et c’est un problème),
ALORS que j’avais vu que son écriture était unique (il est, en un sens, aussi inimitable que Cormac McCarthy– le magnifique style de ce dernier a parfois évolué en fonction de ses romans et il place le travail dans l’interprétation et la place de l’écrivain démiurge de son œuvre, en lien pour partie avec la méthodologie de la recherche en physique quantique), il y a un vrai travail des mots chez Ellroy, du langage-outil au service de la narration et des faits qu’il te martèle en permanence (oui, j’en ai lus trois depuis), que l’ensemble de son œuvre méritait le respect,
Hi sir, I’m a babe writer.
-Hi, we all had to start at the beginning.°
qu’elle était la catharsis de la perte maternelle par meurtre pulsionnel et du naufrage de l’idée du père, et c’est encore trop simple, de l’inadaptation chronique à la vie d’adulte orchestrée – car il semblait bien aimer l’idée de garder le contrôle sur son propre naufrage dans MA PART D’OMBRE – grâce à différentes provoc’ politiques et sociales : s’engager dans l’armée parce qu’il cherchait sa maman (toujours), s’en barrer très très très vite au prétexte de ne pas perdre son papa, faire le nazillon dans un lycée juif une fois le vieux séché, pénétrer des baraques et chourer de la lingerie de jeune fille en fleur, se faire choper et avoir l’intelligence d’arrêter la provoc’ au milieu des taulards pour survivre au monde carcéral des petits délits, sortir de prison, dormir dans un parc public – se droguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguer avec de la merde pas chère – avoir faim, commettre un nouveau délit pour reprendre sa pension pépère en taule, en avoir marre, trouver un boulot de caddy de golf, se droguersedroguersedroguer[…]sedroguersedroguersedroguer, et puis BOIRE aussi (j’oubliais) ; l’extinction des feux vitaux arrive, il sauve sa tête et l’écriture devient la canne/came de soutien de ce boiteux imaginaire au cerveau en overdose autopsy. Dehors, c’est le bordel mais dans sa tête tout est à peu près bien rangé à partir de là.

Alors, à quoi pensais-je durant ces trois heures de route, à quoi pensais-je en traversant Ponte Novu à la dispersion de la commémoration de la victoire de Paoli sur Louis XV, à quoi pensais-je à Bastia en longeant les gerbes de fleurs déposées place Saint-Nicolas, à quoi pensais-je en montant les escaliers qui rejoignent le théâtre municipal de Bastia ?

Je pensais : « JAMES, LIBÈRE MOI.
Libère-moi de mon ignorance crasse de ton œuvre. Donne-moi envie, j’ai besoin de croire que tu n’es pas un industriel froid du livre, que tu vas t’intéresser aux gens qui se sont déplacés pour t’écouter, que tu peux être un grantécrivainstar et rester loyal au doigt dans la plaie, à la belle crasse de l’humain. J’aime ça, la crasse, et Dieu a créé l’homme à partir d’une louchée de boue, paraît-il.»
Ça puait tellement le pathos, j’avais honte. Mais une nouvelle brèche dans le crâne d’un auteur, c’est un appel d’air LIBÉRATEUR.
Extérieurement donc, j’étais très calme et discrète mais je t’accorde qu’à l’intérieur, j’étais proche de l’extase de sainte Thérèse. Pourquoi ? Rien à voir avec l’homme, je ne suis pas du genre à faire le coup du décolleté pigeonnant. Parce qu’essayer de comprendre le rapport de l’écrivain à son écriture me passionne et me confronte au mien, m’aide à éclairer des parties de ma grotte qui sont encore dans l’obscurité°.

Tu en as marre. Je le sens. Tu veux que j’en vienne au fait. Moi aussi, je lis les articles de blog en diagonale quand ils sont trop longs. Eh ouais, on n’a pas que ça à faire, il faut lire, travailler, écrire et recommencer.
J’arrive. Au théâtre. Le parterre et le premier balcon pleins. Le deuxième balcon bien entamé. Des chaleurs celsius et humaine intenses. Je pense à certains de mes potes déçus qui m’ont dit que le Dog était pénible et capricieux. N’y revenons pas.
Quand il est apparu sur la scène, présenté par le libraire Sébastien Bonifay qui mènera l’entretien dans un état d’extase extérieure proche de mon état intérieur, les 600 personnes présentes se sont levées, l’ont ovationné, lui ont montré leur respect et je me suis laissée submergée par cette vague, par cet effet de masse.
1 [Timing : 1heures 10 minutes d’entretien avec le libraire et la traductrice comprenant 10 minutes de lecture de PERFIDIA par le Dog, en anglais donc, 20 minutes pour 6 questions du public, une grosse heure de dédicaces (plus de 270 livres à vue de mon grand nez).]
2 [Coulisse : François Guérif, directeur de collection mythique de Rivages noir/thriller et sa super équipe avaient accompagné Ellroy et son épouse, l’écrivain Helen Knode, charmante femme, pétillante, blonde cheveux courts en pétard, jean déchiré délavé, blouson délavé, escarpins bleus à trois brides et boucles rouges.]

Ce qu’il a exprimé lors de l’entretien, je vais bien sûr le résumer et n’oublie pas que ça passe par le filtre de mon cerveau.

COMPTE-RENDU (succinct, t’avais qu’à venir) :

Dix jours maintenant et ma mémoire me fait défaut sur certains détails, ne garde que les grandes lignes de cette rencontre. J’ai déjà évoqué l’état d’extase de l’heureux libraire Sébastien Bonifay. James Ellroy, lui, s’est montré très à son aise, c’est certain, mais aussi généreux et sincère pour les 600 spectateurs. Il a bien tenté une petite provoc’ pour voir
Racism is a word which should not exist in the USA. America is not a racist nation.
mais les 600 ont braqué leur regard toujours aimable de Corses sur le grantécrivain, genre : On te respecte alors pas d’esbroufe. Le Dog a vu qu’il n’y aurait ni cri, ni huée, ni larme, ni scandale, il s’est assis encore plus profondément dans son fauteuil et a répondu aux questions de façon franche et directe. Quant à sa volonté de captiver l’audience, il a changé son fusil d’épaule et raconté des blagues à l’auditoire lorsqu’il sentait que l’attention pouvait régresser.
Parler au nom de tous ses « chers collègues » ne l’intéresse pas. Les évoquer non plus. La deuxième question du public portait sur sa vision de Los Angeles en regard de celle de Michael Connely, deux visions de la ville apparemment très différentes. Il a balayé la question d’un claquement de langue et la traductrice a doublé le balayage. J’ai applaudi dans ma barbe. C’était tellement évident que la personne devait assumer la non-réponse à sa question.
Retrouver les personnages du DAHLIA NOIR l’émeut. Le quatuor s’ouvrant avec PERFIDIA est antéposé au DAHLIA. Toute sa vie, il aura tourné autour de ses thèmes de prédilection. Comme d’autres de son envergure. Il aime les femmes aussi et sait les écrire. Cet homme a un hémisphère femelle. Et il est curieux.
La curiosité. Qualité première de sa personne, grande capacité émotionnelle pour un écrivain, nécessité ultime pour ouvrir le cœur des hommes et des femmes, le cœur d’une ville et le cœur d’un pays. Cette qualité doit être inhérente à l’écrivain avec le travail sur la langue. Et il s’adresse aux jeunes écrivains.
Young men and young women, be curious, be pure with your words, be sober with your lines. Literature is entertainment, must break the heart of the readers and comfort them. Literature is popular. Literature is huge work to enjoy life and love.
En gros.
Jamais il n’aurait lu Faulkner, ni Dostoievski. Les prix Nobel sont d’un emmerdement maximum.
Mouais. Soit.
Nous étions nombreux, il y avait un (petit) enjeu économique et narcissique, il a aussi glissé deux ou trois bullshits.
Mais il m’a eue. Pas trop d’esbroufe, de l’humour, de l’intelligence cérébrale et émotionnelle, des conseils sensés, le respect de l’auditoire respectueux lui-même, l’amour de l’humain dans sa crasse, l’amour (et le respect) des femmes. Le MOTHERFUCKER A FAIT LE JOB À BASTIA et pour une star, c’est la base. Certains d’entre nous devraient prendre exemple sur son professionnalisme . . .
J’ai patienté 40 minutes avant d’avoir mon prénom et un point-virgule sur la première page de mon PERFIDIA, lui serrer la louche ET ME BARRER SANS SELFIE.

Marie Van Moere

(Photographie : Faye Dunaway dans CHINATOWN, Roman Polanski, 1974.)

2 réflexions au sujet de « JAMES ELLROY m’a tapé dans L’ŒIL »

  1. Superbe article et sacrée mise en transe. Je l’ai lu au lieu d’écrire, de fait. Mais je n’ai pas perdu de temps puisque une faille s’entrouvre dans ma pénombre (ultime ?). Merci Marie !

    1. Merci de m’avoir lue. J’ai cherché ton livre et ça avait l’air compliqué, j’ai pas trouvé et j’ai laissé tomber. Tu peux m’envoyer un « mp » avec un lien, stp?

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