Dominique Memmi, l’exil et la mémoire

Quand tu vis à Ajaccio mais que tu n’es pas ajaccienne, tu peux entendre parler souvent d’une personne sans jamais la rencontrer, à moins que le hasard ne s’en mêle, ce qui fut le cas avec Dominique Memmi (qui vit à Ajaccio depuis trèèèèès longtemps mais vient de Corte), Dominique à laquelle je donne aujourd’hui le petit nom de Biutidee (dans mes papiers, tout le monde a son petit nom + ou – secret). Tu l’auras compris, on a fini par se croiser et se caler bien au chaud sur des banquettes à coussins et velours rouges pour discuter le morceau littéraire en fumant des clopes autour de plats de pâtes. Le tableau devait être un peu fendard : deux écrivains, l’une, affalée, en noir de cap en pieds, pestant intérieurement contre ses boots pourries, l’air blasé zyeutant l’arrivée de l’Apocalypse tandis que l’autre, droite et élégante, au large dans un pantalon taille 34, est concrete (béton en english) comme un phare dans la tempête. Elle m’inspire (donc), alors je reprends mes publications avec elle.

Dominique Memmi écrit depuis tellement longtemps qu’elle ne s’en souvient plus. Comme pour beaucoup d’entre nous, il semble que le ressort en soit la quête identitaire (même si certains crèveraient au lieu de l’admettre). Chez moi, l’écriture s’enroule depuis toujours autour de mon stylo comme un serpent sifflerait « qui suis-je?que sais-je? » à mon cerveau. J’entends le dément rire de Macbeth dans son cauchemar, il a raison.

Revenons à elle toute seule, Dominique Memmi écrit des nouvelles, de la littérature de jeunesse et a publié trois romans. Elle anime de nombreuses rencontres autour des livres et s’implique dans le tissu social au travers d’ateliers d’écriture, notamment dans les maisons de retraite. J’ai lu 1981, nouvelle écrite pour le recueil pour Mémoire(s) de corse et Retour à Mouaden , roman, les deux parutions aux éditions Colonna.

1981 est une belle nouvelle remuant le rapport social et individuel face à la manifestation violente et la mort, thème récurrent et tellement présent en Corse qu’on s’y habitue avant d’y être confronté soi-même. Au début du récit, la narratrice de la nouvelle s’agenouille au bord de la silhouette de son oncle paternel tracée à la craie par la police. Louis Memmi, parrain du milieu cortenais, a été abattu et ce qu’il reste de son image publique est à terre sur le trottoir : une silhouette à la craie. À la lecture de la nouvelle, on voit bien que la narratrice est membre de la famille, on ne sent pas (moi en tout cas) qu’il y ait eu un lien fort entre son oncle et elle. En quelques lignes s’inspirant de manière assumée de la chute d’Alice vers le pays des merveilles et monstruosités, Dominique Memmi confronte la narratrice à la mémoire de la famille, à commencer par la sienne. On la sent si petite en rapport au trou béant de la forme au sol, aux interrogations et à l’absurdité de la situation, cette situation très simple, situation où un homme a été abattu et la vie s’est arrêtée, ce passage de la vie à la mort dans une fissure du temps, les deux secondes qu’il faut pour appuyer sur la queue de détente d’un fusil de chasse. Un homme s’éteint, c’est sa mémoire qui disparaît en un ‘pan’ (pour une femme c’est idem, bien sûr, avec peut-être une petite différence à laquelle il faudra que je songe) et Dominique Memmi l’écrit avec une innocence subtile et voulue qui vient analyser sans faux-semblant l’image de l’oncle assassiné.

[Rappelons ici – et pour tout l’univers – que tout écrivain qui se projette dans un récit devient un personnage, personnage à verser au dossier éternellement cold case de la quête d’identité.]

Si RETOUR À MOUADEN, roman de 133 pages, demeure l’histoire d’un destin, j’évoquerais d’abord l’écriture. Très littéraire, elle sort totalement le récit du roman régional. Cachée derrière une apparente simplicité, le lecteur trouve la fluidité d’un style précis, un phrasé doux comme une chanson d’antan qui revient quand on croit l’avoir oubliée. Comme certains souvenirs. Et c’est encore de mémoire qu’il s’agit, dans la recherche du souvenir d’un jeune homme, Louis, le narrateur (un autre Louis, grand-père maternel de Biutidee) qui s’exile en Tunisie pour aider sa sœur aînée à tenir un petit domaine agricole qui périclite. Louis quitte son village, ses parents et ses sœurs, rejoint l’aînée à Mouaden et sue sang et eau sur la terre jusqu’à la faire fructifier. À l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale, les Tunisiens se partagent entre les Français et les Italiens ; Louis sera tué, meurtre qui jettera sa femme et ses trois filles, Anna, Mathéa et Marie, à pieds sur les chemins de l’exil jusqu’en Algérie avant le retour en Corse. Le cadavre ne fut jamais retrouvé et les trois enfants, les trois filles ne sont pas retournées à Mouaden, sur les lieux de leur enfance durant l’âge adulte. Ce n’est que plus âgée que la cadette retrouvera les traces de la ferme et quelques habitants l’ayant connue bébé. Comme pour tous ces retours, il est poignant de remarquer comme la césure a opéré entre ceux qui sont venus s’installer sur des terres qui appartenaient à ceux qui travaillaient pour eux. Ces derniers sont toujours là, eux. Cette problématique tragique qui se retrouve dans tout le Maghreb est abordée ici dans le cœur profond d’une famille corse qui rassemble ses souvenirs épars grâce au petit-enfant devenu écrivain. C’est la raison d’être de la deuxième partie du roman. La première partie menait le récit de Louis sur le chemin de Mouaden et accompagnait le retour de ses femmes, la seconde accompagne Dominique Memmi sur le chemin de l’écriture en s’écrivant. Comment transformer l’histoire d’une famille en création littéraire, comment sortir la famille et les descendantes d’un père sans sépulture du pathos privé et l’élever au rang de livre, autant de questions auxquelles Dominique Memmi donne des réponses, ses réponses puisque Retour à Mouaden est son livre.

Retour à Mouaden a reçu le prix du livre de Ouessant en 2013.

La quête de l’identité, voilà bien le sens de la route qu’emprunte Dominique Memmi, jour après jour, et non au prix d’une écriture de l’immédiat, plutôt dans le jaillissement d’une écriture maîtrisée.  On le sait, dans la vie ou dans la mort, cette route-là n’a pas de fin mais les sorcières de Macbeth ne nous empêcheront pas d’en rire autour de plats de pâtes et de cigarettes.

MVM

 

 

 

 

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