DOA : l’écrivain à l’oeuvre – fin


© Seamus Murphy

(lire la première partie)

Officiellement, tu peux lire le tome 2 avant le premier. DOA permet cela grâce à une courte synthèse de PUKHTU PRIMO en début de PUKHTU SECUNDO. Personnellement, je conseille de lire les deux, car, pour le dire vite, le premier installe les conflits, le deuxième les résout. Et, bien sûr, pas de conflit général sans le flux de mini-conflits internes et externes des personnages qui donnent la chair aux romans de DOA. Shere Khan venge semi-aveuglément (il lui manque un œil, donc) la mort de Badraï, tentant de ne pas perdre son pukhtu, et l’ensemble des personnages tombe dans la main géante de la vengeance du contrebandier pachtoune.

Dresser la liste de tous les thèmes qui soutiennent la narration est une gageure. Ils s’articulent dans le récit de la façon la plus fluide et la plus logique qui soit même lorsque certaines péripéties sont dues à des hasards négatifs ou positifs pour le sens de l’action. Le monde est petit et plus encore celui de la nuit parisienne ou celui des militaires/mercenaires en campagne à l’étranger. Du coup, la bonne ou mauvaise fortune des rencontres est permis et ça rapproche encore plus l’intrigue de la réalité d’autant que le dénouement, lui, n’est pas le fruit du hasard (hantise chandlerienne).
L’un des thèmes majeurs est le trafic de drogue international à partir de la fleur de pavot. C’est un flux, on l’a vu, qui quitte l’Afghanistan pour rejoindre l’Europe. Qu’on en supprime un canal, dix autres se creusent afin de permettre au commerce de perdurer. La vie du trafic de drogue. C’est la branche pourrie que nous tend le capitalisme afin de nous ôter toute capacité cérébrale, l’une de nos nouvelles religions. Et c’est ainsi qu’il en va dans PUKHTU. Les luttes d’influence et les flingages autour du trafic sous-tendent les actions des mercenaires du 6N, entreprise de sécurité privée employé par le gouvernement américain et ses arcanes (la CIA). Quand Shere Khan parvient à toucher durement les hommes du 6N, le trafic s’effondre et Alain Montana en pâtit à Paris.

Autre branche vivante du capitalisme : la guerre. On la trouve ici au mobile de la traque américaine d’Al-Qaïda et Ben Laden entre l’Afghanistan et le Pakistan. Tous les acteurs du et des conflits sont tendus vers le profit et utilisent tous des armes variées, anciennes ou flambantes neuves de technologies diverses. Des coutelas qui décapitent un par un les mains dans le sang, aux drones qui bousillent tout et tous du ciel un gobelet Star*uck sur la console de l’opératrice, le panel est complet. DOA fait montre d’un grand savoir théorique de l’art guerrier dans son ensemble. Il me semble qu’acquérir cette connaissance ne va pas sans expérimentation concrète d’une partie des armes en question. Là, on touche la partie souterraine de la documentation de DOA, la partie souterraine impossible à arracher à l’auteur. J’ai vu passer une expérience de parachutiste dans l’infanterie de marine qui semblerait logique.

Concernant la documentation justement, PUKHTU est un roman qui s’appuie sur 90% de recherches à partir de sources ouvertes et 10% de sources personnelles. Six années de travail, d’analyses et de classements d’informations à croiser avec des rencontres sur le terrain. PUKHTU, c’est aussi une somme documentaire qui aide à faire naître la fiction dans le réel. DOA adjoint donc glossaires, cartes et indications nécessaires à la bonne compréhension du vocabulaire spécifique et des lieux étrangers. Même avec cela, mes connexions neuroniques ont eu des difficultés à retenir avec précision les nouveaux mots ou acronymes (sans parler des noms de lieux ou des noms de certains personnages afghans). Cela dit, jamais l’hyperréalisme n’empêche de suivre l’histoire.

Si DOA n’évoque pas de voyage en Afghanistan ou au Pakistan (dans ce que j’ai pu lire d’entretiens), il semble peu probable à l’écrivain en moi que la beauté et la finesse des descriptions des paysages pelés d’Afghanistan ait pu se faire sans déplacement. La terre a un impact sur les gens qui la peuple ou la traverse. On peut le sentir entre les lignes. Les écrivains sont des empathiques, malgré leur sale caractère, et PUKHTU en est une preuve, comme MORT DANS L’APRÈS-MIDI était un beau témoignage de la faculté de l’écrivain Hemingway à comprendre une autre civilisation que la sienne.

Le lecteur ne foule pas uniquement le sol afghan ou paki, la zone Durand et ses cendres post-explosion, l’humus des forêts sous le ciel étoilé plein d’une lune couleur lait de pavot, lune aux yeux d’émeraude ou aux yeux verts de vipère en fonction de l’action en cours sous son boule. Il y a aussi les stop-over des trafiquants à Dubaï et alii, le Mozambique, le Népal, un cargo de marchandises et Paris. DOA connaît parfaitement Paris (on le voit déjà dans CITOYENS CLANDESTINS), ce qui coule dans les veines de la ville de jour comme de nuit. Ça lui permet d’y être à l’aise pour faire évoluer de nombreux personnages liés de près ou de loin à l’intrigue afghane.

Les personnages sont nombreux et à la fin de PUKHTU PRIMO, presque tous sont déjà imbriqués dans l’histoire. Un dernier personnage principal prend son essor dans SECUNDO. Les intrigues intimes dictent souvent les actes des hommes et des femmes de PUKHTU, et ce, malgré les contraintes hiérarchiques. Les objectifs personnels (l’enrichissement, le pouvoir, l’amour, l’oubli, l’autodestruction, la vengeance and so on) sont les rouages des mécanismes de presque toutes et tous. Les hommes se servent des femmes, les femmes se servent des hommes. Tout ce petit monde se manipule de façon complémentaire.

La majorité des hommes sont des combattants, lâches, vils ou honorables. Pour avoir porté un barda, un fusil mitrailleur et marché sur près de dix kilomètres avec, je peux te dire que tu as intérêt à être une femme athlète pour tenir. Les femmes sont difficilement des combattantes de l’ombre, c’est comme ça. Ce n’est pas rétrograde, c’est la réalité. Ce régime physique est aussi un révélateur pour une majorité de gars qui ne parviendra jamais à atteindre la fin du parcours. C’est mentalement que nombre de femmes pourraient en surclasser un bon paquet si le sujet était de la concurrence et non de la camaraderie.
Il n’y a pas de femmes combattantes au sens militaire, campagne, terrain, chez DOA. En revanche, au fil de la lecture apparaissent :
– une officier de l’armée américaine pilote de drone, c’est elle qui bombarde l’Afghanistan ;
– sur la base afghane, une soldat américaine subit une tentative de viol, ce qui est tabou mais fréquent dans les armées (aux US et mais aussi en France) ;
– une espionne française sans affect qui interroge un ressortissant français, menaçant directement ses femme et enfants pour obtenir ses informations ; complice de la mort de deux femmes et deux hommes, elle finira par endurer un très sale quart d’heure au Mozambique ;
– une policière qui s’envoie en l’air avec son collègue marié parce que ça fait du bien de relâcher la pression.

Ces personnages secondaires ne sont pas des détails, ce sont les tuteurs des personnages principaux, sans lesquels ces derniers ne pourraient pas accomplir leur mission, nous emmener avec eux/elles.

Il y a d’autres personnages secondaires de femmes :
– l’épouse de Shere Khan, Kharo, et sa fille Farzana ;
– l’épouse de Daniel Ponsot, flic de poids pour l’intrigue, avocate ;
– la mère et la sœur d’Amel Balhimer, la journaliste, qui sont pour partie à l’origine de l’émancipation d’Amel.

Toutes ont une histoire, un destin, une âme perdue, une volonté, une conscience, quelque chose qui ancre leur action au service de l’œuvre. Ce sont très clairement des outils qui soutiennent l’intrigue. Idem pour les personnages secondaires masculins. DOA a écrit un roman à la chair attelée à ses personnages principaux ou, comme le dirait mieux Susan Sontag, des personnages à « la conscience attelée à la chair ».

Les personnages principaux, dans PUKHTU, relèvent un petit peu du choix personnel. Pour moi, ils et elles sont six, quatre hommes Fox, Roni, Montana et Shere Khan, deux femmes Amel Balhimer et Chloé de Montchanin-Lassée.

Les deux femmes sont extrêmement importantes pour perturber le lecteur masculin. À travers elle, le lecteur va voir jusqu’à quel point une femme est capable d’aller dans sa lutte entre survie et autodestruction, comme une femme peut séparer corps et esprit, surnager en eaux troubles, comme une femme peut endurer l’oppression masculine (parfois féminine) et parvenir à trouver la petite porte de secours. Les deux personnages de femmes le font à leur façon. Il sera plus aisé de voir en elle des victimes des hommes, des victimes tout court, alors, que dans le fond, elles choisissent, quel que soit leur sort (terrible, une fois encore à leur façon). DOA ne les ménage pas, ni psychologiquement, ni physiquement. Elles s’en prennent plein le nez, elles s’en prennent plein la gueule (pas plus que les hommes) ET elles couchent ensemble, une par amour, l’autre par intérêt. On ne les aime pas, ce sont de vrais bad ass, à tendance égoïste ou pitoyable. Elles sont parfaites, rebelles, isolées, seules, conscientes d’opérer le vide autour d’elle de gré ou involontairement.


© Seamus Murphy

Surtout, il y a Badraï, Nouvelle Lune, la fille préférée de Shere Khan, celle qui meure dans ses bras, bombardée par une femme pilote de l’USAF dès le début.  C’est cette enfant qui noue tous les fils. Jusqu’au bout, elle guidera les pas de son père, elle guidera son œil aveugle. Ce spectre chétif amènera douceur et rédemption, et si ce n’est pas pour son père, ce sera temporairement pour Amel Balhimer. Pourquoi ? Comment ? Tu verras.

La langue est fine, précise, pointue et variée. Il s’agit du roman d’un monde et non d’une fiction en carton-pâte. L’écriture sert le roman et le roman sert l’écriture. DOA choisit d’utiliser tous les outils à disposition pour colorer le réalisme de PUKHTU. Les dépêches type AFP placent les événements dans le contexte des actualités de l’époque. Les tracts talibans enjoignant les populations à se soumettre sont un exemple de la terreur et des menaces qui pèsent sur les civils. Les rapports de combats inscrivent les actions militaires dans un quotidien froid et clinique. Je n’ai pas besoin d’expliquer plus avant que je n’aurais pas survécu à la lecture de DOA s’il ne s’était agi que de documentation et d’écriture technique. C’est évident. Au fil du roman, on suit la langue de l’écrivain, langue qui s’adapte au propos, aux scènes, aux chapitres. La langue est apaisée quand les cœurs sont au repos. La langue se darde quand il est l’heure de se relever ou de se battre. Les phrases sont alors plus courtes, comme les respirations des personnages. Un cœur, un corps, un esprit, une langue. L’écrivain et son roman sont en symbiose.

 

PUKHTU donne vie à une histoire et des personnages qui deviennent, au long du chemin de lecture, des compagnes et des compagnons de solitude et d’infortune, de lutte, et de littérature. Le travail de documentation leur offre le cadre idéal où exister, vivre, survivre, mourir, aimer, baiser, pleurer, souffrir et faire souffrir, se venger, pardonner ou non.
Quand tu oses plus de 1300 pages d’un roman divisé en deux tomes, tu as intérêt à être bon en sculpture littéraire, et rigoureux aussi. Un diptyque comme PUKHTU demande un travail viscéral et malgré la somme de documentation, malgré l’acronyme DOA, un roman comme PUKHTU, ses thématiques, sa langue, en disent long sur l’écrivain DOA et l’homme qui se protège derrière ces trois lettres. Se protéger permet d’insuffler beaucoup de soi, de ses colères, de ses obsessions dans ses lignes. À partir d’un matériau brut et puissant, en respectant la chair de ce matériau, DOA a écrit une histoire riche et unique, une sorte de climax couronnant son début de carrière, un roman d’amours perdues, jetées dans la guerre.

 

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DOA, entretiens et actualités, à la Série Noire, Gallimard.

(En bonus, cette superbe chanson/vidéo de P.J. Harvey tournée en Afghanistan)
THE ORANGE MONKEY, P.J. Harvey, réalisation Seamus Murphy

MVM

 

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