Archives pour la catégorie L’ Œil : observations

Billets sur les autres.

DOA : l’écrivain à l’oeuvre – fin


© Seamus Murphy

(lire la première partie)

Officiellement, tu peux lire le tome 2 avant le premier. DOA permet cela grâce à une courte synthèse de PUKHTU PRIMO en début de PUKHTU SECUNDO. Personnellement, je conseille de lire les deux, car, pour le dire vite, le premier installe les conflits, le deuxième les résout. Et, bien sûr, pas de conflit général sans le flux de mini-conflits internes et externes des personnages qui donnent la chair aux romans de DOA. Shere Khan venge semi-aveuglément (il lui manque un œil, donc) la mort de Badraï, tentant de ne pas perdre son pukhtu, et l’ensemble des personnages tombe dans la main géante de la vengeance du contrebandier pachtoune.

Dresser la liste de tous les thèmes qui soutiennent la narration est une gageure. Ils s’articulent dans le récit de la façon la plus fluide et la plus logique qui soit même lorsque certaines péripéties sont dues à des hasards négatifs ou positifs pour le sens de l’action. Le monde est petit et plus encore celui de la nuit parisienne ou celui des militaires/mercenaires en campagne à l’étranger. Du coup, la bonne ou mauvaise fortune des rencontres est permis et ça rapproche encore plus l’intrigue de la réalité d’autant que le dénouement, lui, n’est pas le fruit du hasard (hantise chandlerienne).
L’un des thèmes majeurs est le trafic de drogue international Continuer la lecture de DOA : l’écrivain à l’oeuvre – fin 

DOA, l’écrivain à l’œuvre – 1/2

J’ai mis du temps à entrer dans l’œuvre de DOA. La littérature de guerre, d’espionnage, d’actualités, n’est généralement pas ma tasse de thé (+ miel + scotch). J’ai connu l’armée de près et ce que j’aime lire en temps normal est aux antipodes de ce monde. Cela dit, faillir à la curiosité, qualité première de l’écrivain, c’est pécher contre-nature. Si tu n’as pas cette curiosité, qui mène aux voyages, à la connaissance de l’autre, tu deviens vite une gourde de peau sèche et rabougrie, incapable d’écrire. Même si je voyais mal comment concilier la froideur légendaire des services souterrains, l’armée, les milices, les journalistes et la littérature, je me suis lancée, piquée par le souvenir d’ARBRE DE FUMÉE de Denis Johnson, que j’avais beaucoup aimé.

Concernant l’acronyme DOA, la démarche identitaire m’intéresse. Il n’a pas immédiatement écrit sur la guerre et ses dépendances. Le besoin d’anonymat vient d’ailleurs. Comme nombre d’entre nous, il se protège, il le dit, et essaie de démarquer l’individu social de l’écrivain qui fait œuvre. Dans le fond, c’est peut-être illusoire, l’écrivain met toujours de lui-même ou d’elle-même dans ses romans. Il ou elle peut cependant essayer de cacher son identité derrière plusieurs autres, histoire de s’appartenir un peu plus dans ce monde où les individus s’oublient, se dissolvent entre avatars et sentiments virtuels. Le nom, comme pour les personnages de PUKHTU, c’est le dernier bastion identitaire, la seule chose qu’on ne peut pas t’ôter pour l’instant, ce que tu peux garder pour toi.


©Mantovani/Gallimard

Après tout ce que j’ai lu comme livres, j’ai patienté à la sortie de PUKHTU PRIMO parce que j’avais peur de passer à côté. Je suis souvent déçue (par moi-même d’abord). Quelques livres bien sympathiques au demeurant se digèrent trop vite car ils ne sont pas assez bien écrits ou ne creusent pas assez loin à mon goût, d’autres apprennent à voler jusqu’à déchirer leur rêve de hauteur sur un pan de mur. Avec le poids des romans de DOA, je pouvais difficilement me permettre de faire un trou dans mon placo. Blague facile mise à part, je me doutais bien que ce ne serait pas le cas, DOA ne commettant pas un livre tous les ans. Je me suis décidée quand une ex-libraire m’a confié d’une moue agacée : « Vous allez être publiée par la Série Noire ? Il y a DOA là-bas. Je l’ai rencontré et je le trouve assez prétentieux. » Je lui ai souri d’un air moqueur genre « Toi, tu as aimé ses romans puis tu t’es pris un râteau (quelconque). » Souvent, ça tient à ça : si tu ne lèches pas la paume de certains libraires, ils pensent pouvoir te la mettre dans la gueule. Heureusement, la plupart ne sont pas de ce petit calibre.

Mais revenons à PUKHTU. Quelques mois plus tard, j’offrais PUKHTU PRIMO à mon frère, parti quatre mois en Afghanistan Continuer la lecture de DOA, l’écrivain à l’œuvre – 1/2 

Quand Maurice Szafran se renverse le café sur la braguette.

— Sur les propos de Maurice Szafran à propos des femmes dans les bars en Corse —
(Faites passer, siouplé.)

Je ne suis pas Corse, je réside en Corse depuis tellement longtemps que j’ai oublié qui j’étais avant.
La Corse est une société pleine de contradictions, très patriarcale et très matriarcale. Les deux.
Hier Maurice Szafran a expliqué sans se voir opposer aucune contradiction que les femmes, en Corse, étaient mal accueillies dans les cafés, comme dans le 93. Continuer la lecture de Quand Maurice Szafran se renverse le café sur la braguette. 

#Jenaipasportéplainte 2016 : le poing encore et toujours levé

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J’ai connu Marie-Hélène Branciard par Twitter. Sur son compte @mhb_numerik , et son scoopit , elle tient une veille extrêmement précise et intéressante des actualités concernant la littérature dans son ensemble, la littérature numérique ou celle présentes les sites des auteurs, la littérature LGBT, les combats autour de ces thèmes, mais aussi le street art, les concours d’écriture, les dead-lines des revues qui proposent de publier des nouvelles après passage devant un comité de lecture, bref, Marie-Hélène Branciard est une mine d’informations. Elle connaît parfaitement les réseaux sociaux et leurs usages, il lui est même arrivé de me signaler des actualités qui me concernaient sans que je le sache.
Marie-Hélène Branciard est aussi une auteure de romans policiers. Après LES LOUPS DU REMORDS paru aux éditions du Poutan en décembre 2015, elle publie son deuxième roman #Jenaipasportéplainte en septembre 2016 (toujours aux éditions du Poutan). #Jenaipasportéplainte à une page FB que je t’invite à visiter.

Marie-Hélène Branciard m’a demandé de préfacer son roman et j’ai accepté. Je te livre ici cette préface légèrement modifiée et augmentée pour parution en forme d’article sur L’œil et le gun.

Avec #Jenaipasportéplainte, Marie-Hélène Branciard ose la convergence des luttes, le croisement des destins à partir d’un fait-divers tristement classique dans la vie et la littérature policière, le viol.

Le viol, le viol, le viol, le viol, le viol, le viol, LE VIOL, LE VIOL, LE VIOL !
Nommer le crime heurte les yeux et les oreilles.
Normalement.

Le viol n’est-il pas d’une banalité terrifiante ? Ma question n’est pas ironique. Ce n’est pas vraiment une question. Et si aujourd’hui encore ce crime reste trop souvent enfoui dans la grotte secrète qui l’a vu se commettre c’est parce que certaines victimes ne se sentent pas la capacité d’affronter la procédure judiciaire et la marque invisible que les autres, la société, apposent sur le front molesté, la souillure invisible. Il n’y a souvent pas plus hypocrite que la réaction sociale face à la victime du viol. Le corps de la femme est un territoire pour les hommes perdus, la femme n’est pas l’égale de l’homme, la femme est un trou conçu pour recevoir les frustrations masculines.

Tu dois bien noter le double-fond de mon propos. Attention, je continue.

Une chose que l’homme n’a pas, c’est la beauté mélodieuse du corps de la femme. Et pour certains la frustration de ne pas se générer eux-mêmes. Alors, ils se vengent. Ils ont la force. C’est cela aussi que certaines victimes ne veulent pas accepter, n’avoir pu empêcher la salissure du temple, ni pu défendre le territoire le plus intime par la puissance physique, être soupçonnées de s’être laissé faire.

Je me suis posé la question, à travers l’histoire de la mode, si les vêtements de plus en plus corsetés au fil des siècles ne révélaient pas la tentative des femmes d’éviter au maximum l’accès au seul et unique temple, le vagin, par une telle addition de barrières que ceux qui ne voudraient pas faire la queue iraient voir ailleurs, chez les saintes prostituées, grandes purgeuses des pulsions masculines. Une fois qu’il n’a plus été de règle d’appartenir en propre à un père, un dieu ou un mari, à peine au siècle précédent en Occident du point de vue légal, le corps de la femme et, plus généralement, le corps des plus faibles est tout de même demeuré un territoire de conquête, de conflit, de chantage entre humains, de fait ou dans les mentalités.

Marie-Hélène Branciard approfondit la signification de l’acte fondateur de son roman en évoquant la liberté sexuelle des deux femmes violées. Les victimes sont surprises en train de faire l’amour par deux garçons de ferme qui décident en les forçant et en les tabassant de les punir. Elles ne porteront pas plainte, garderont la blessure jusqu’à ce que l’une d’elles décide que la résilience et tout le toutim, ne se révèle qu’un alibi servant la paix sociale hétérosexuelle et masculine, que la vengeance sera son  seul cataplasme valable dans une telle situation. J’aime ça. Assumer de se venger quand rien n’y a fait avant. On abandonne l’état de victime dans lequel la société confine les violé(e)s afin de préserver la surface lisse de son visage lâche et on s’arme pour se régénérer. Les livres sont tissés de ces vengeances fantasmées qui aident ceux qui les écrivent à vivre le mieux possible le carcan social. Si on ne pouvait pas écraser les méchants par les livres, à quoi bon lire du polar et pourquoi en écrire ?

Il n’y a pas que cela dans #Jenaipasportéplainte. Marie-Hélène Branciard dresse les portraits de personnages foisonnants, drôles et attachants, lesbiennes en résistance quotidienne pour le respect de leur humanité, hackers malines, tous en orbite autour de l’enquête menée par une commandante de police qui essaiera malgré les difficultés de remettre les coupables aux mains de la justice. Mon personnage préféré, Mafalda, me fait furieusement penser à Beth Ditto, chanteuse de Gossip, femme (vraiment très) en chair, divine et assumée, mariée avec sa compagne  et wonderful chanteuse.
Ce roman met en lumière aussi une sorte d’écartement social entre la liberté sexuelle de la ville et une certaine fermeture des campagnes quand il s’agit d’homosexualité. Il est bien connu que nombre de jeunes en ayant été capable ont rejoint Paris, New York ou Sydney pour faire court et continental afin d’exister plus que de survivre (ou se suicider) en se cachant aux regards de celles et ceux qu’ils ou elles croisent depuis l’enfance.

Après avoir connu Marie-Hélène Branciard sur Twitter, je vais la rencontrer le 20 novembre à Arnas dans le Beaujolais pour le salon du livre en Beaujolais organisé par Des Livres et Des Histoires et parrainé par Bernard Pivot. Venez, donc.

(Pour acheter #Jenaipasportéplainte, c’est ici.)

Bonne lecture et amusez-vous bien, on ne vit qu’une fois.

MVM

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Stefán Máni, le cœur noir de l’Islande – suite et fin

La rencontre mise à part, qu’est-ce qui nous pousse à vouloir écrire sur un auteur et ses livres ? Où se trouve le point d’identification qui opère son rapprochement ? Je ne le sais pas, mais c’est pour ça qu’il me fallait évacuer ce « mutual core » pour que ma plaque revienne à stabilité (coucou Björk). Dans cette dernière note, tu sauras trop brièvement ce que je pense des trois romans de Stefán Máni.

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NOIR KARMA est un très gros roman paru en 2004 en Islande et en 2012 en France à la Série Noire. Répétons-le maintenant pour nous taire à jamais ensuite : les trois livres disponibles  de l’auteur ont été publiée par la vénérable dame en noir de Gallimard, sous l’égide du directeur de collection actuel, Aurélien Masson, et traduit par Éric Boury.
Je commence par NOIR KARMA parce que ce roman est antérieur en Islande à NOIR OCÉAN, paru en 2010 en France et en 2006 en Islande. Tu me suis ? Alors, here we go.

NOIR KARMA  est un pavé de 591 pages, divisées en 15 chapitres à partir du numéro 0, intitulé Sombre Malédiction. Et de fait, le livre raconte la lutte contre le mauvais karma d’un petit gars qui s’appelle Stefán (oui, comme l’auteur), qui vient d’Ólafsvík, petite ville de pêcheurs (oui, la même que celle dont l’auteur est originaire) et qui va s’embringuer dans une guerre de gang autour du trafic de came dans Reykjavik. On est dans du pur roman noir, il n’y a pas d’enquête. L’intrigue se déroule jour après jour autour des péripéties des petites frappes (dealers, braqueurs, tueurs) et de leurs histoires de fesses. La métaphore du mauvais karma est à rapprocher de ce qu’on pourrait appeler l’escalade des mauvais choix dans les romans noirs. Un roman noir, si ça se termine bien, ce n’est pas un roman noir. Toujours, le premier pas dans le bourbier doit être fait par le héros ou l’héroïne qui transgresse sa morale en pensant bien faire ou être dans son droit, malgré la mise en garde d’un bon ou mauvais esprit. Et bien sûr, c’est le début du bullshit.
Stefán ne va pas déroger à la règle, fasciné par la petite troupe de caïds, et plus ça va grimper, plus on s’attend à une chute brutale.

NOIR KARMA porte en lui les germes de la destruction (coucou Mike Mignola, j’emprunte parce que je verrais bien Hellboy picoler dans le rade où Stefán fait le barman) qui travaillent également l’auteur dans NOIR OCÉAN et PRÉSAGES : l’alcool, la drogue, la folie, et le destin contraire. Dans NOIR KARMA, l’alcool est le refuge de ceux qui ne savent plus comment échapper à ce qui les torture (folie, paranoïa, culpabilité, ennui). Les scènes de bar sont très réussies et extrêmement précises. L’auteur est méticuleux dans ses descriptions. La drogue est la sirène qui attire les personnages dans ses rets. La drogue ouvre aussi les portes de la perception des personnages, Aldous Huxley n’est pas loin et Jim Morrison leur tient la main (ou leur prend la tête dans NOIR OCÉAN). La folie est très liée à l’influence de l’île sur les personnages qui me font terriblement penser à des souris ou des rats qui courent désespérément pour atteindre une sortie qu’ils ne trouveront jamais puisqu’ils sont dans une roue (métaphore high level…).
Cela dit, si j’en suis à parler de souris, parlons sexe (mon esprit d’escalier est aussi puissant qu’une remontée de kraken vers la surface) : le sexe dans NOIR KARMA est particulièrement noir, froid, violent, instrument de possession, d’abandon de soi-même, de monnaie d’échange, de soumission. Sans vouloir présumer des autres livres islandais (je n’ai pas tout lu, évidemment), je pense que cet axe d’analyse de l’intime islandais est plutôt rare. Et sans vouloir dénigrer quiconque, l’image cliché du lectorat français d’une Islande triste et  qui s’ennuie (et donc s’ennuie au lit) est largement défaite par les scènes crues de l’auteur. Bien sûr, il ne suffit pas d’écrire des scènes bien chaudes pour réussir un livre mais la chaleur douce ou fulgurante, qu’elle nous gêne ou nous ravisse, nous renvoie l’image la plus intime de nous-même alors autant que ces scènes soient maîtrisées. Et quand elles le sont, elles ont leur place entière dans un livre. Dans NOIR KARMA, c’est le cas, les personnages sont définitivement dans nos mains parce qu’on sait comment ils baisent et/ou font l’amour (ou pas).

NOIR KARMA, comme un mantra, est un livre étrange et sans concession. Il a des aspects pénibles dans les digressions, les flash-backs aux dates variées, les très longs dialogues didactiques, c’est sûr. Mais c’est comme ça que Stefán Máni l’a voulu, et tout ce bordel reste méticuleusement organisé. Si ce livre a eu autant de succès en Islande, avant le prix de la Goutte de Sang pour NOIR OCÉAN, au point d’être immédiatement adapté à l’image en Islande, c’est qu’il dit quelque chose de cette jeunesse islandaise qui n’a d’autre horizon que de réussir sur une île qui a échappé à la crise économique de 2008 à la force du poignet et d’une discipline collective de fer. Il dit aussi le bouillonnement intérieur des Islandais qui ressemblent tellement à l’Islande, à croire (et c’est sûr), que la terre forge les âmes à son image même quand ils s’en éloignent comme c’est le cas dans NOIR OCÉAN.

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NOIR OCÉAN est la grande réussite traduite en français, le livre que tu peux trouver en poche chez Folio depuis 2012, celui qui a été élu Meilleur Polar en 2010 par la magazine Lire. Ce que j’en pense ? C’est un tour de force, un livre chorale qui additionne les désespoirs de marins qui ont peur de perdre leur emploi, des hommes aux vies aussi peu simples que dans la réalité, des lâches (l’homme normal est souvent un lâche), des violents, des assassins, des drogués et des diables. L’auteur parvient à les réunir tous autour de la malédiction du cargo fantôme, personnalisant la folie elle-même, personnalisant le bateau, ses bruits, ses viscères, ses parasites. Il ne manquait plus que Jack Torrance du SHINING de Big Stevie King et le portrait était complet. Mais peut-être était-il là, caché entre deux sous-pentes du cargo maudit ?
Je te renvoie vers cette note de Télérama, NOIR OCÉAN est le livre qui a connu le plus de succès ici, premier livre de Stefán Máni paru en France.

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Le dernier paru, c’est PRÉSAGES, en 2013, mon préféré. Et si tu arrives jusqu’ici (hum?),  dis toi que c’est pour sauver ce livre que je me suis frappée (et toi aussi, sauf que c’est moi qui les ai écrites) trois notes. Le pire étant que sauver un livre paru en 2013 est une cause perdue, que je me suis faite une spécialiste des causes perdues (intérieurement) et que celle-ci est mon avant-dernière, en étant une moi-même.

Tu peux le savoir de suite, PRÉSAGES finit sur une lueur d’espoir tournée vers les mystères de notre existence dans cette grande obscurité qu’est l’univers. Et ce livre se veut tel, un grand trou noir fataliste illuminé par quelques lumières stellaires qui te rendent l’envie de vivre quand tu es à deux doigts de te laisser absorber par la méta-matière.

4ème de couverture :
Après avoir survécu à un naufrage où Pétur, le capitaine du bateau, a péri, le jeune Hrafn échappe, presque par miracle, à l’avalanche qui dévaste Súdavík, son village des fjords de l’Ouest, et décime l’ensemble de sa famille. Désormais seul au monde, il s’engage dans une relation complexe et tumultueuse avec María, la fille déjantée du défunt captaine. Immature et influençable, María le quitte bientôt pour Símon, un dealer notoire ultra-violent dont Hrafn est certain qu’il la terrifie afin de la maintenir sous son emprise. Quelques années plus tard, Hrafn vit avec une autre femme. Devenu policier, il cultive toujours sa vieille obsession de coincer Símon pour arracher María à ses griffes…

Ici, il y a un pêcheur puis ouvrier pêcheur puis alcoolique puis policier (ne rigole pas de l’enchaînement) : Pétur, le personnage principal. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à l’excellent acteur Ólafur Darri Ólafsson, le chef de la police locale dans la série Trapped, qui commence à faire son chemin sur les écrans internationaux (il jouait, d’ailleurs, dans True Detective saison une). Pétur porte des boulets aux pieds. Là encore le fatum, la malédiction, les forces contraires, sauf que Pétur n’est pas tiré vers la mort mais constamment arraché à ses griffes quand tous meurent autour de lui. PRÉSAGES, s’articule autour de trois parties qui se révèlent être la trinité de l’accession à l’âge adulte chez un homme : la perte des illusions, celle du père et de la famille puis l’adieu à l’amour perdu. Finalement, pour moi, le reste de l’intrigue, ses ralentissements, n’a aucune importance. Je relève l’histoire de Pétur, des luttes intimes pour sauver les autres avant de se sauver soi-même et les envolées magnifiques de l’auteur. Il faudra traverser des litres de booze, de la drogue, une météo terrifiante et glaciale, une avalanche de neige (et de sperme), des voitures de folie (il y en a dans NOIR KARMA, je ne te l’ai pas dit), une María qui pourrait ressembler à Lara Stone (tu ne croyais pas y échapper, si?) et la longue traversée du temps de Pétur jusqu’à atteindre le dernier ponton sur la mer, le passage entre la vie et la mort, mystérieuse zone grise qui nous fascine tant.

J’en termine. Si tu ne dois retenir que deux choses, c’est lire PRÉSAGES et savoir comme l’Islande n’a pas tout à voir avec l’ennui et le noir. L’Islande bouillonne dans un merveilleux rapport à la vie et à la mort (il y a là un point commun avec la Corse). Chaque Islandais porte en lui, qu’il le cache, l’ignore, le révèle, ce cœur noir et rouge qui est la seule justification à notre existence sur cette planète suspendue au milieu du rien de notre cerveau. Stefan Máni le pense, l’écrit et le révèle pour lui-même et pour nous.

MVM

Stefán Máni, le cœur noir de l’Islande (2)

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Me revoilà, donc, assise face à un grand verre de bière islandaise (parce que faut pas déconner quand même) dans le Stofan kaffihùs, en face du Stefán Máni dont je vois discrètement les tatouages maintenant qu’il a ôté son blouson (le tatouage, une spécialité Série Noire). Je ne peux pas dire que la glace soit brisée (cf billet 1) mais maintenant qu’on est là tous les deux, on va discuter un peu écriture et livres.

Quand il me salue une heure plus tôt, je ne réalise pas immédiatement que le monsieur est un peu une star en Islande et à Reykjavik ( on a fait trois pas en ville entre Eymundsson et le bar, plusieurs personnes l’ont salué). La sortie d’un de ses livres est un événement et il est traduit en plusieurs langues, tu peux le trouver en France (donc) mais aussi au Danemark, en Suède, en Allemagne, en Turquie, en Pologne, en Lituanie et en Australie. Il est best-seller en Islande. Cette île, il faut le rappeler, est éminemment littéraire. Les eddas poétiques et les sagas vikings ont fondé la tradition littéraire de l’identité islandaise. Durant les longues nuits d’hiver, les clans, les lignées se rassemblaient autour du feu et s’évadaient de l’obscurité et des difficultés à survivre en rêvant aux récits de guerre, de trahison, de fondation, aux contes magiques et métaphoriques. Werner Herzog qui a eu la chance de voir les manuscrits du XIIIème siècle à Reykjavik parle de ses histoires comme de l’une des plus belles littératures, une littérature fondatrice de l’histoire d’un peuple et de son identité. Je ne m’y connais pas vraiment au sujet des eddas et des sagas alors je te renvoie directement vers Régis Boyer, spécialiste reconnu de la littérature nordique et des valkyries aux Belles Lettres (et ailleurs – mais dans ma bibliothèque, j’ai quelques livres de la vénérable vieille chouette).

Le souci quand tu es best-seller en Islande, c’est que le lectorat n’est pas très large. Si les macareux et les gentils petits chevaux punks savaient lire, je serais Lara Stone. Il y a un peu plus de 300 000 habitants, comme en Corse, sauf que la Corse est environ 12 fois plus petite que l’Islande. Du coup, être traduit à l’étranger est l’assurance de vivre (mieux) de son travail. Et c’est le cas de Stefán Máni qui, s’il ne roule pas sur l’or comme d’autres auteurs nordiques, a déjà publié 14 livres en Islande (si j’ai bien compté, l’islandais étant une langue ardue d’accès).

La transition concernant son writing schedule est toute faite. Il écrit tous les jours. Point. Et il essaie de publier tous les ans. C’est son métier et sa passion, les deux. Dire de l’écriture que c’est un métier sent un peu trop le laborieux pour moi. Utiliser les termes de métier et de passion rappelle comme l’écriture peut être un enjeu de survie viscéral, comme la littérature, les histoires et l’imaginaire le sont pour les Islandais depuis que le premier viking a posé le pied sur cette île et s’est rendu compte que, l’hiver, il fallait se nourrir le cerveau afin de ne pas nourrir soit même la nuit éternelle avant de renaître au printemps (et à la fonte des glaces…). Cet enjeu de survie et de renaissance dans l’écriture se sent très bien dans le roman NOIR KARMA dont je te reparlerai dans le billet suivant, roman auquel l’auteur tient particulièrement, le titre islandais étant son nom d’utilisateur sur Twitter (@Svartur_a_leik).

Quand tu rejoins l’Islande de Paris (Icelandair, je t’aime), tu survoles le Royaume-Uni, les îles Shetland, puis c’est le noir océan (oui, bon, easy) pour de vrai. Quand j’ai fait le voyage, la mer était lourde et ressemblait à l’océan qu’atteignent le petit et son père dans LA ROUTE, à travers le hublot la forme écrasée des vagues mortes vivantes dessinait son parallélisme sur des centaines de kilomètres. De là aux réseaux sociaux il n’y a qu’un pas que je franchis maintenant : l’isolement insulaire n’est pas feint, les réseaux sociaux et l’internet ont ouvert les Islandais (et leurs écrivains) au monde. Ils sont extrêmement actifs sur la toile, et bilingues, sauf quand ils ne veulent vraiment pas se retrouver avec des touristes aux alentours. Vivant en Corse et gueulant comme une ânesse à l’arrivée des camping-cars au printemps, je peux comprendre. Bref. Je m’égare. Stefán Máni utilise Facebook (> 2000 likes sur sa page Stefan Mani Author), Twitter (>2000 followers) et Instagram (@stefan_mani_noir), trois réseaux sociaux sur lesquels il est très suivi, son lectorat se partageant sur ces comptes en fonction de leur utilisation par l’auteur. Instagram reste dévoué aux photographies de paysage et surtout de la déesse mer, le seul et vrai dieu des Islandais, sa page Facebook est assez internationale, le compte Twitter fait le lien entre l’auteur, son grand nombre de lecteurs islandais et ses autres lecteurs, comme moi, qui twittent mais ne veulent pas (ou plus, dans mon cas) de Facebook. Les gens qui n’utilisent pas ou peu les réseaux sociaux, ou aux seules fins familiales, voire de commérage, ne comprennent pas toujours ce que font les écrivains sur ces réseaux. C’est pourtant simple : ils rompent l’isolement physique ou mental qu’ils recherchent et/ou subissent parfois, ils essaient d’atteindre un autre lectorat, un lectorat en plus, collectent des informations, se cultivent, se font peur avec les horreurs qui traînent, s’amusent, déconnent. Ils vivent avec leur temps, quoi. Le mythe de l’écrivain dans sa grotte (ou du philosophe dans sa caverne), c’est stérile au bout d’un moment. Stefán Máni, écrivain islandais, utilise d’autant plus ces réseaux qu’il est lui-même une mise en abîme de solitudes, un écrivain dans une île à deux pas du pôle Nord.

À ce moment de la conversation, que je te retranscris de mémoire, à partir de ce que j’ai compris, après quelques recherches, lui a terminé son thé et moi j’arrive à peine au tiers de ma bière que je voulais suffisante et que j’ai eu pintatesque (les vikings, ça boit, ça pisse et ça reboit, quand ça boit). Avant de le quitter, j’ai envie d’aborder le sujet des inspirations littéraires mais je tâtonne un peu. Ça paraît simple, c’est toujours délicat, en fait, ou compliqué quand les deux auteurs sont étrangers. Bien sûr, il ne m’a pas parlé de la littérature islandaise. D’une, je n’y connaissais pas grand-chose (j’ai quand même lu Boyer depuis, le ponte dont je te parlais plus haut), de deux, c’est sûrement tellement évident pour lui qu’il ne le sait pas ou ne l’évoque pas. Quoi qu’il en soit, je suis absolument certaine que toute cette tradition se retrouve dans les romans islandais contemporains, dans un mélange plus ou moins heureux. On verra que le thème de la malédiction est commun à la tradition littéraire islandaise et aux romans noirs modernes de Máni. Ce qu’il m’indique quand même c’est qu’il lit beaucoup, et je suis d’accord avec lui, si tu ne lis pas, tu ne peux pas écrire et de toute façon tu ne le voudrais pas. La volonté d’écrire n’a pas la même origine que le besoin de lire mais chemine à son côté. Si je me souviens bien, il m’a cité Chandler et McCarthy, il aimerait Big Stevie King, mais dans le fond, cela ne comptait plus. Ce qui m’importait, c’était le partage d’un instant assis à une table avec ce gars qui m’était doublement étranger, inconnu et islandais, autour de règles simples et universelles :

  • écrire est un travail quotidien de longue haleine,
  • il faut être fidèle à soi-même sinon à quoi bon,
  • vivre longtemps c’est bien quand tu veux écrire des livres comme tu construirais ta maison (c’est mieux d’avoir le temps de mettre le toit),
  • l’intrigue n’est pas un mot vulgaire, tout dépend comment tu la prends, tu dois la maîtriser et non la mépriser.

 

Qu’en est-il de ses livres traduits en français ? Je te le dis vendredi 14 octobre .

 

MVM

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(( rapide traduction anglaise :

Stefán Máni, Iceland’s noir side (2)

I’m back, though, sitting in front of a large Icelandic beer glass (because let’s be serious, uh?) in Stofan kaffihùs, in front of the rather big guy Stefán. I can see part of his tattoos now that he has taken off his jacket (tattoos seem to be a Série Noire thing). I can’t really say the ice is broken (see note 1), but now that we’re both here, we will talk about writing and books.

When Stefán Máni greets me an hour earlier, I did not immediately realize that the man is a bit of a star in Iceland and Reykjavik. The release of one of his books is an event and his work is translated into several languages. You can find it in France (though), but also in Denmark, Sweden, Germany, Turkey, Poland, Lithuania and Australia . He is a bestselling author in Iceland. This island, you must know it, is eminently literary. Poetic Edda and Viking sagas founded the literary tradition of Icelandic identity. During the long winter nights, clans, lineages gathered around the fire and were escaping darkness and daily surviving in dreaming stories of war, betrayal, foundation, magic and metaphorical tales. Werner Herzog who had the chance to see the manuscripts of the thirteenth century in Reykjavik speaks of those stories like the finest literature. I do not really know a lot about the Eddas and sagas so I send you directly to Regis Boyer, well-known French specialist in Nordic literature and Valkyries (Belles Lettres publisher and elsewhere – but in my library, I have books from the Belles Lettres venerable old owl).

The concern when you’re bestseller in Iceland is that the readership is not so huge that you can sell enough to earn a living. There is a little over 300 000, as in Corsica, except that Corsica is about 12 times smaller than Iceland. So, be translated abroad is a guarantee to earn better a living from his work. And so does Stefán Máni, even if not rolling in money like some other Nordic authors. He has published 14 books in Iceland (if I read correctly, Icelandic is a difficult language ).

The transition on his writing schedule is all done. He writes every day. Point. And he tries to publish annually. It is his job and his passion, both. Say that writing is a job smells a bit too laborious for me. Use the words of job and passion reminds as writing can be a visceral survival, such as literature, stories and imagination are for Icelanders since the first Viking set foot on this island, and realized that in winter he would have to feed the brain not to feed himself the forever night before rebirth in springtime (and ice meltdown). This issue of survival and rebirth in writing feels very sensitive in the novel NOIR KARMA which I will talk about in the following note, novel which the author particularly cherish, the Icelandic title being his username on Twitter (@ Svartur_a_leik).

When you reach Iceland from Paris, you fly over the United Kingdom, the Shetland Islands and then the ocean is noir (yes, easy) for real. When I did the trip, the sea was heavy and looked like the ocean which reach the father and the boy in THE ROAD, crushed form of the living dead waves drowing its parallelism on hundreds of kilometers. From there to social networks there is just one step I’m doing now: the insular isolation is not feigned, social networks and the Internet have allowed the Icelanders (and icelandic writers) to win the the world. They are extremely active on the web, and bilingual, except when they really do not want to end up with tourists around. Living in Corsica and screaming like a donkey with the arrival of mobil home on narrow roads, I can understand. Well. I digress. Stefán Máni uses Facebook (> 2000 likes on his page Author Stefan Mani), Twitter (> 2,000 followers) and Instagram (@stefan_mani_noir). Instagram remains dedicated to landscape photography and especially the sea goddess, the only true god of Icelanders, Facebook is quite international, the Twitter account keeps the link between the author, his Icelandic readers and others, such as me, tweeting but without a Facebook account. People who have little or no use of social networks, or only on family purposes (or for gossiping), do not always understand what the writers are doing on networks. It’s simple : they break the physical or mental isolation they are looking for and/or sometimes suffering from, they try to reach a different readership, a readership in addition of the classical one, they collect information, they stay tuned with the low level horror on internet sometimes, have fun, etc. They live with their time. The cliché writer in his hole (or philosopher in his cave), that’s sterile for good writing and disconnect from reality. Stefán Máni, Icelandic writer, used especially these networks that he is itself a « mise en abîme » of loneliness, a writer on an island close to the North Pole.

At this point of the conversation, that I transcribe from memory, from what I understood, after some research, he’s done with his tea and I barely reach one-third of my beer I wanted sufficient and that I had « pintatesque » (Vikings, they drink, they piss and they drink anew – I’m not a viking). I want to address the subject of literary inspirations but I hesitate a bit. It sounds simple, it is always sensitive, in fact, complicated most of all when the two authors are foreigners. Of course, he did not told me about Icelandic literature. First, I do not know much (I did read Boyer, so as I was telling you earlier), second, surely too obvious to him. Anyway, I am absolutely certain that all this tradition is reflected in contemporary Icelandic novels, in a mix more or less happy. We will see that the theme of the curse is common to the Icelandic literary tradition and modern thrillers of Máni. What he tells me though is that he reads a lot, and I agree with him, if you do not read, you can’t write and anyway you do not want. The will to write is not from the same origin as the need to read but walks beside him. If I remember correctly, he quoted Chandler and McCarthy, he would like Big Stevie King, but in the end, it doesn’t matter. What mattered to me was sharing a moment sitting at a table with that guy who was doubly foreign to me, unknown and Icelandic, around simple and universal rules:

– Writing is a daily long-term work,

– You should be true to yourself otherwise it’s too much pain,

– Long life is good when you want to write books like you would build your house (it’s better to have time to put on the roof)

– The plot is not a vulgar word, everything depends on how you take it, you have to control it and not despise it.

What about his books translated into French? I’ll tell you pretty soon.

MVM))

 

Stefán Máni, le cœur noir de l’Islande (1)

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Stefán Máni en 2013 ©Kristinn Ingvarsson


Ça fait un moment que je veux écrire sur Stefán Máni et ses livres NOIR OCÉAN (2010), NOIR KARMA (2012) et PRÉSAGES (2013) publiés à la Série Noire et traduits en français par Éric Boury, le monsieur Islande de nous autres, lecteurs français. J’ébauche des plans autour de ce projet d’article en creusant un sillon de perdition sous mes pas et dans mon cerveau, je n’y arrive pas malgré l’envie. Un petit matin de septembre, je relis les papiers écrits à son propos et je pars marcher à l’arrière de la pointe de la Parata, sur un chemin qui tourne le dos aux rumeurs de la ville ajaccienne. C’est là que je comprends ce qui manque. J’aurais voulu écrire un article bien formaté « papier » type magazine littéraire ou supplément hebdomadaire et culturel au journal local mais ce n’est pas moi, finalement (même si j’ai proposé sans avoir de réponse – coquin de sort), et c’était ce sillon que je creusais depuis plusieurs mois. À trop turbiner ou vouloir bien faire, on prend le risque de perdre sa propre plume. Or, comment donc parler des livres de cet auteur islandais au nom si simple (ses deux premiers prénoms) que les Thorarinsson et autres Indriðason le font oublier sur les étagères des librairies françaises ?

À ma façon,
je n’en connais pas d’autres,
et en plusieurs fois.

Mesdames et messieurs, Stefán Máni a lui aussi un nom islandais en –son (que tu trouveras sur Wikipédia ou dans les remerciements de PRÉSAGES), il est le fils de son père mais quand un écrivain islandais choisit de simplifier son rapport au nom de la lignée, ça soulève deux hypothèses : il veut être un individu à l’identité sienne, et garder les usages islandais quotidiens. En Islande, ce que nous appelons nom est le rappel du nom du père, très rarement le nom de la mère. L’annuaire est classé dans l’ordre alphabétique des prénoms. Si deux Stefán sont présents à ta soirée, l’un sera appelé Stefán Máni et l’autre Stefán Jón, par exemple. Pour Stefán Máni, il y a donc sûrement eu choix à ses débuts et même si la démarche était  simplificatrice, elle dit quelque chose du jeune homme qui a quitté la petite ville de pêcheurs d’Ólafsvík pour faire la fête et trouver du boulot à Reykjavik, comme de nombreux Islandais mourant d’ennui entre les macareux et les jolis petits chevaux punks dans les campagnes prisées des touristes, aujourd’hui.


Comme l’Islande cache mal sous sa croûte noire le contact entre les plaques américaine et européenne, le cœur battant de l’hémisphère Nord, Stefán Máni enferme noirceur et fureur à la limite de la folie et de la malédiction dans des livres qui ressemblent à s’y méprendre à des coulées de lave, parfois surprenantes, toujours désespérées.
Avant d’évoquer les trois romans publiés à la Série Noire, c’est la rencontre que j’ai envie de partager ici. Discuter de son travail avec un auteur islandais in situ est trop rare pour passer les deux heures passées avec lui sous silence au prétexte que seule l’œuvre compterait.
Un an plus tôt, en octobre 2015, je ne le connaissais pas. Je préparais quelques jours à Reykjavik et ses environs quand un ami de la Série Noire me propose de rencontrer Stefán Máni 
là-bas. « Qui ? », et le voilà qui m’explique qui est cet écrivain dans les grandes lignes. Passé le moment de confusion, comment était-il possible que je n’ai jamais entendu parler de ce gars, m’étonnai-je, outrée ? C’est vrai qu’entre 2010 et 2013, période de parution des trois romans de l’islandais, j’ai lu peu de polars, écrit mon premier livre, eu mes premières publications, j’avais un peu la tête dans le sac. Pour être certains de se retrouver dans cette ville inconnue qu’est Reykjavik, nous avons rendez-vous dans l’une des librairies Eymundsson, grande chaîne de librairies insulaires depuis 1874. Je fais confiance à mon sens de la physionomie pour le reconnaître grâce aux photos de lui qui traînent sur le net (puisqu’en vrai, moi, je ressemble à Lara Stone).
Je suis en avance comme souvent, lui est en retard, ce qui montre d’emblée qui commande (j’ai tiré de ce petit fait horloger une note pour plus tard que j’applique consciencieusement depuis). Il me salue et j’ai l’impression de sentir entre nous le froid piquant de l’iceberg voyageur. À ce moment précis, j’espère qu’il n’y a pas les 9/10ème du « satané glaçon » (petit nom donné à l’île par ses habitants) encore planqués sous le blouson du gars et débute mon numéro d’équilibriste. Je lui propose de boire une bière, il répond qu’il ne boit pas de bière. Mon cerveau se met à turbiner un peu plus high level et je me dis que, peut-être, comme d’autres écrivains, le monsieur a bu et ne boit plus et boira donc du thé, ce que je lui propose. Il accepte, je ne tire aucune conclusion, et nous nous retrouvons assis dans un petit bar très cosy english qu’il connaît, en plein centre, dans un vieil immeuble bas en coin. Pas un touriste ne consomme dans l’établissement, je suis à deux doigts de me sentir de trop. Il faut savoir que le français et l’islandais se ressemblent encore moins qu’un basque et un lorrain. Une fois assis, il a fallu lancer l’entretien informel, ce que j’ai fait autour de la Série Noire et de ses livres, lui indiquant bien que je n’avais pas eu le temps de les lire. Tu as forcément déjà expérimenté la conversation à sens unique, quand l’autre ne pose aucune question, ne rebondit sur rien… J’ai fini par jongler avec deux tasses à thé (attention, métaphore) pour tirer quelque chose du taiseux islandais avant d’affronter ma défaite, de poser mes coudes sur la table et de sourire en me maudissant intérieurement d’avoir écouté l’ami SN et organisé ce rendez-vous. Je me suis tue à mon tour, j’en avais marre, alors au bout d’un moment il m’a demandé ce que j’écrivais. C’est à partir de là qu’on a réussi à échanger et que j’ai compris que le cœur noir de l’islandais ne se dévoilerait pas en d’artificiels accessoires langagiers français, qu’il fallait aller droit au but et oublier les falbalas. Ça m’a soulagée, lui n’a pas bougé d’un pouce, l’air de s’ennuyer autant que moi mais on a commencé à parler métier. Je lui ai répondu vite fait pour lui montrer que j’étais sérieuse moi aussi et j’ai enquillé sur son travail à lui. D’où vient sa nécessité d’écrire, question con par excellence, est-ce viscéral chez lui, comment travaille-t-il, quelle importance attribue-t-il à l’intrigue, vit-il de son écriture, comment gère-t-il les réseaux sociaux, etc… ?
Un vrai interrogatoire qui reste cependant incomplet. Il va falloir que je retourne là-bas lui poser encore deux ou trois questions, sans sourire, à l’islandaise. Et à la corse, en laissant les artifices du langage français de côté. Je ne suis ni islandaise, ni corse, mais comme dirait feu Henning Mankell dans l’émission L’Europe des écrivains (Arte), les racines sont dans la tête.

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©Giulia d’Anna Lupo

Pour ce qui a été dit cet après-midi d’octobre 2015, tu auras la synthèse des réponses demain. Les jours suivants, je te parlerai de NOIR OCÉAN, NOIR KARMA et PRÉSAGES, ses trois livres disponibles en France, de leur sincérité, de leurs défauts et de leurs beautés qui en font des livres authentiques, de la fulgurance de la langue, du sexe, de la drogue, du désespoir, de la malédiction de naître sur une île qui plie les femmes et les hommes à la volonté de ses éruptions et de sa très longue nuit d’hiver,
tout pour pénétrer dans le cœur noir de Stefán Máni.

À suivre, donc.

MVM

((Rapide traduction anglaise :

It’s been a while I wanted to write about SM and his novels published by the legendary Gallimard Série Noire collection and translated in French by EB, the Icelandic boss translator. I’ve been sketching plans about that article for weeks, digging under my feet a perdition path, same in my brain, without doing it, however the will is in. Early in a september morning, I read anew articles about him and his work and I leave my desk for a walk in the countryside, turning my back to the noise of the ajaccian city. There I understood. I wanted to write a very square article to match with newspaper, but it’s not my stuff (even if I asked the newspaper before without any answer – tricky fate), and this hole I was digging without reaching the watertable. When you work too much to do well, you lost your proper silver linings, your style.

But how to talk about this Icelandic author’s books, whose name is so simple (his two first names) that Thorarinsson and other Indriðason hide on the shelves of French bookshops?

My way,
I know no other,
and in several times.

Ladies and gentlemen, Stefán Máni has also an Icelandic name in -son (which you will find on Wikipedia or in Présages’s acknowledgments), he is the son of his father but when an Icelandic writer chooses to simplify his link to the name of the lineage, it could mean two things. He wants to be an individual with his own identity, and as well keep the true Icelandic uses. In Iceland, what we call name is a reminder of the name of the father, very less often the name of the mother. The directory is listed in alphabetical order of first names. If two Stefan attend your party, one will be called Stefán Máni and the other one Stefan Jon for exemple. Stefán Máni sure made a choice about his writer name when he began to write and publish and even if it was just to simplify, it still says something about the young man who left the boredom in Ólafsvík to work and party in Reykjavík, as many Icelanders do, leaving the countryside to few rural Icelandics very well connected and the flow of tourists.

As Iceland hide under his black crust the tectonic contact between American and European plates, the beating heart of the northern hemisphere, Stefán Máni locks darkness and fury on the edge of madness and curse in books that look like surprising lava flows sometimes.

So before reviewing the three novels published in the Série Noire, it’s the meeting I want to share here today. Discuss his work with an Icelandic author in situ is too rare to shut up about the two hours spent with him on the pretext that only the literary work would count. In the beginning of October 2015, I did not know him. I was planning a few days in Reykjavik and its surroundings when a friend from the Série Noire suggested me to meet Stefán Máni there.

« Who ? » I told him, and there he went explaining to me who was Stefán. After a moment of confusion, I asked myself how was it possible that I have never heard of this guy ? It is true that between 2010 and 2013, publication period of his three French translated novels, I merely read crime fiction, wrote my first book, had my first publications. My head was in the trash basket. To be certain to reach each other in Reykjavik, the meeting point was in one of Eymundsson bookstores. I trust my sense of physiognomy to recognize him thanks his pictures on internet (myself, I look like Lara Stone). I’m ahead as often, he is little late, which immediately shows who is in command (I made a note for later that I dutifully apply for same situation). He greets me and I almost feel the bitter cold of the sailing iceberg between us. At this point, I hope there are no 9 / 10th of the ice still stashed under the guy’s jacket and began my tightrope. I offered him a beer, he said he does not drink beer. My brain began to churn a bit more high level and I thought that, perhaps, like other writers, the man drank too much before and does not drink anymore and therefore drink tea, so I asked him. He accepted, I made no conclusion about it, and we ended up sitting in a small cozy bar he knows, in the center of Reykjavik, in an old building down corner. Not a tourist in the joint, I am on the verge of feeling too much on my seat. You should know that the French and Icelandic are less similar than a Basque and a Lorrain (French far away regions). Once seated, we had to launch the informal interview, I did speaking about the Série Noire and his novels, telling him that I did not have time to read him. You’ve already experienced necessarily one-sided conversation when the other does not ask questions, does jump on a subject … I ended up juggling two teacups (note that’s a metaphor) before the taciturn Icelandic became the mirror of my defeat. So I put my elbows on the table and smile inwardly cursing myself for having listened to the SN friend and organized this event. And the wind turn, after a while he asked me what I was writing. It is from there that we succeeded in having a conversation and I understood that the black heart of the Icelandic does not reveal himself thanks the artificial French linguistic accessories, you had to go to the point and forget the frills. It relieved me, did not move him an inch, the looks bored as much as me but we started talking literature. I answered briefly about my work to show him I was serious and I keep on talking about his work. Where does come from the appetite to write, dumb question as always, is this a visceral issue, how does he work, what importance does he give to the plot, does he earn his life thanks writing, how does he manage social networks, etc, etc … A real examination which remains incomplete. I’ll have to go back there, ask two or three questions more, without smiling, Icelandic style. And Corsican style, leaving the artifices of the French language beside. I am neither Icelandic nor Corsican, but as said Henning Mankell on the show Europe of writers (Arte), the roots are in the head.

For what has been said this afternoon of October 2015, you will have the synthesis here tomorrow. Then, the following days I will write about NOIR OCÉAN, NOIR KARMA, PRÉSAGES, his three books published in the Gallimard Série Noire collection, their sincerity, their defaults and their beauties which make each books authentic, dazzling style, silver linings writing , sex, drugs, despair, and the curse of being born on an island which bends women and men to the will of her volcanos and her long winter night, everything to enter Stefán Máni’s dark side.

To be continued.

MVM))

 

vampire-ii-1902

Je n’ai pas l’intention de ne raconter que ce que je vis. Tôt ou tard, des forces cachées se révèleront, deviendront primordiales.

Edvard Munch

(Vampire II, 1902)

Muhammad Ali au paradis

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« L’homme qui n’a pas d’imagination a les pieds sur terre mais il ne peut pas s’envoler. »

Thomas Hoepker, Muhammad Ali, Formerly Cassius Clay, Jumping from a Bridge over the Chicago River, 1966

 

Mohamed Ali chez Pivot

Mohamed Ali a fait Apostrophes. Il s’est trouvé assis avec Bernard Pivot face à une ‘certaine’ intelligentsia. La classe de Mohamed Ali, sa grandeur associée à l’humilité du boxeur – il faut être humble pour être capable de boxer et de se prendre de vrais coups dans la gueule- se passe de commentaires.
« L’homme qui n’a pas d’imagination a les pieds sur terre mais il ne peut pas s’envoler. »
https://www.youtube.com/watch?v=tU7kqv4MHK8