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L’infans

– Tu as droit à ton premier milkshake, infans.

Une montée de lait foudroya ses seins à la seconde où le bébé hésita sur la tétine du biberon. De sa langue rose, il repoussa l’ensemble. Elle goûta, ce n’était ni trop chaud, ni trop mauvais, pas mal même, mais le lait ne sortait que difficilement. Elle se souvint de le dévisser afin que l’air s’échappe et permette un meilleur écoulement, elle renfonça le tout dans la bouche du bébé. Il rechignait toujours. Elle sentit les cheveux de sa nuque se dresser et tout son corps se crispa autour des seins qui réclamaient la bouche de l’enfant. Elle songeait à le poser par terre avant que l’envie de balancer le bébé à travers la pièce se fasse trop troublante ; il commença à téter son biberon. L’émotion paradoxale d’abandon de son enfant à une tétine plastique et de libération de sa poitrine, de son corps, de son être, provoqua un flot de larmes. Le biberon, loin de la délivrer de son aigreur d’exister en tant que mère, lui offrit du moins un répit dans son imperium de femelle mammifère.

MVM

Love

je choisis mon mot

parce que tu ne te lèves pas pour moi le matin

tu ne chies pas pour moi

tu ne travailles pas pour moi

tu ne me baises pas non plus

moi

je choisis mes mots

et les place avec soin

dans chaque chambre du barillet six coups

.TE

.PLIER

.MA

.VOLONTÉ

(virgule)

.CARNASSIER

je choisis mon mot

et me le colle dans la poitrine

là où ça blesse

puisque sans cœur

pas de mot

MVM

Marc Villemain et le coeur mystérieux de Mado

« MADO est une histoire d’amour. Une histoire sombre et lumineuse, celle de deux jeunes filles qui, entrant dans l’âge adulte, découvrent ce qui irrigue toute passion : le désir, la jalousie et la peur. » (extrait de la quatrième de couverture)

Marc Villemain se présente comme écrivain, critique et éditeur. Il y a quelques années, je me faisais la réflexion de savoir comment il était possible de s’affirmer les trois à la fois. J’avais une méconnaissance du métier éditorial et de son histoire. Quand Toni Morrison a déboulé dans ma vie, j’ai compris que les portes étaient faites pour être ouvertes.

Mado m’a accompagnée à la montagne, au pied de la Paglia Orba, dans un chalet tenu par des légionnaires. J’étais l’invitée de mon frère. J’avais besoin d’air, j’étouffais à Ajaccio, l’un des symptômes révélateurs étant ma grande difficulté à achever des romans entamés. Avant Mado, il y a eu Au plus bas des hautes solitudes de Don Winslow. Ce roman noir tout simple et puissant m’a remise en selle après une période creuse, raison pour laquelle j’ai attendu l’instant nécessaire pour m’y plonger. Hors de la ville, hors du temps, hors des gens, la lecture de Mado s’est imposée d’elle-même, en toute délicatesse. 

La première idée qui me soit venue à l’entame demeurera toujours la pire question que l’on puisse se poser face à un roman, celle de la nature du sujet romanesque en lien avec la nature (hors culture) de l’écrivain. Marc Villemain, mâle blanc quinquagénaire parisien, White Male Privilege si on suit de loin Bret Easton Ellis, a donc commis une histoire sur les amours de deux adolescentes… Allons bon, la belle affaire, n’est-elle pas folle d’écrire cela, penseras-tu. Mais non. Si je me la pose, cette question, c’est de façon distanciée, en lien avec les arguties du temps. De nos jours, l’équilibre instable entre les volontés de soumission et de domination des sexes, entre la nature et la culture des genres, les pertes de repères qui jettent chaque camp dans une radicalisation stérile des idées se traduit par une régression du droit d’expression dissimulé derrière un affreux brouhaha de premier degré. Alors, un mâle blanc amoureux de la tendresse et de la douceur (j’ai lu ses précédents romans, sauf, et c’est ballot, Il y avait des rivières infranchissables, paru également chez Joëlle Losfeld en 2017), un écrivain mâle blanc, donc, qui évoque les amours lesbiennes de deux adolescentes enchristées dans un drame qui sourd au long de lignes virtuoses selon Claro, sans se dévoiler avant la fin, je m’en régalais d’avance et je n’ai pas été déçue. 

C’est un beau roman, une histoire intense dans l’intimité et l’écriture précise, subtile, attentionnée. Certains passages font affleurer l’émotion, comme quand un livre entre dans l’histoire personnelle et présente du lecteur, lequel justement a choisi son instant de lecture. Le miroir entre l’histoire d’amour de Mado et Virginie et le journal intime de Virginie ne souffre aucunement d’une brisure narrative en cours de lecture. Les luttes entre exister pour soi et exister pour les autres, l’équilibre entre le plaisir pour soi et celui des autres quand on est jeune fille, tout cela n’est pas si simple. On a souvent dit de Jim Harrison qu’il avait accompli l’exploit d’entrer dans un cerveau féminin pour écrire Dalva. Bof, bof, ai-je envie de pinailler. Aussi magnifique que soit le roman Dalva, Jim Harrison a tellement envie d’être son personnage quand il raconte l’histoire de Dalva que cela ôte à ce dernier une part d’existence propre. Bien sûr, nous construisons nos héros avec un bout de nous, conscient ou inconscient, mais si on peut tromper une femme lectrice sur la culture d’un personnage féminin, c’est plus complexe du point de vue de la nature intime. Je trouve que Villemain excelle dans ses portraits de Mado et Virginie adolescentes et Virginie femme, leur offrant un désir commun dans des thématiques personnelles et sexuelles différentes. Non pas parce que je me serais identifiée à l’une ou l’autre mais parce que je les connais, dans ma chair ou dans la leur, leur esprit et le mien se sont salués sur une même route, dans un même bar, contre un même mur. Villemain parvient à nous faire embrasser les flux intimes qui les animent, les enjeux de la construction de leur être par la sexualité en friche. Mado et Virginie vont au bout de cette recherche d’identité par le désir et la conquête de leur corps, de sa singulière évolution, son troublant épanouissement, et cette identité apparaît page après page sous nos yeux troublés par la virtuosité légère de l’écriture de Villemain. 

Le journal intime de Virginie nous permet de la rencontrer adulte et génitrice d’une enfant dont elle ne sait que faire, vivant dans la douleur du souvenir de Mado, le seul amour de sa vie, comme sont souvent considérées les amours perdues. Villemain écrit le désespoir de Virginie, son refus de se construire dans l’absence de Mado avec la force d’une vague qui vous emporterait loin du rivage pour ne vous recracher jamais. Ce journal, caractérisé par les passages en italique, essaime au long du roman les interrogations de Virginie adulte à propos de Virginie enfant et adolescente et offre à la Virginie génitrice la possibilité d’être mère et par là même le défi de s’accepter dans son temps présent. Pour un tendre quinqua blanco, c’est pas mal du tout (oui, j’aime bien m’imaginer Villemain en tendre quinqua blanco). 

Mado exprime la grande pureté de la sexualité des jeunes filles de la plus belle des manières et le drame potentiel de cet épanouissement quand le calcul s’immisce entre les cœurs. Ce roman m’a rappelé qu’en matière de livres j’aimais aussi la beauté formelle, dans le sexe, le tragique ou les souvenirs d’enfance, et de ne jamais sous-estimer le don cathartique du beau, ce sentiment tellement subjectif et pourtant si rassembleur, comme souvent la littérature.

Mado, paru le 14 février 2019, à retrouver ici

Marie Van Moere – Dimanche 5 mai 2019

Antoine Albertini et le capitaine sans nom

C’est dur d’être comme Antoine Albertini, journaliste en Corse, ancien de Corse-Matin, depuis longtemps au Monde, parfois sur France 3 Corse Via Stella, insaisissable surtout, parce qu’il dit et écrit ce qu’il veut, ce qu’il voit, ce qu’il analyse, et s’affirme journaliste libéré/délivré (…) – le plus possible, nul n’étant jamais totalement libre avant la mort. D’autant qu’il connaît la musique de la phrase et celle de la composition et sait les sentiments que cela crée chez les lecteurs en fonction des outils rédactionnels employés. Albertini est un journaliste à la plume littéraire dans ses articles. Il respecte la vérité des faits, des hommes et des femmes, que cela plaise ou non parce que ces faits sont têtus, comme lui, et il ne faut pas leur tourner le dos au profit d’une fausse vérité qui vous salirait à votre tour un jour ou l’autre. Quel plaisir alors d’apprendre qu’il publiait un roman noir au printemps, ce 2 mai 2019, #HappyPublicationDay ! Un plaisir taquin, puisque m’y connaissant un chouïa, j’allais forcément retrouver quelques faits têtus, donc, au fil des pages et j’avais, en outre, l’espoir d’un bon livre policier, bien structuré autour d’un capitaine de police sans nom, narrateur à la première personne. 

Pour Malamorte, Albertini tente le tour de force d’intégrer sa connaissance précise des lignes de fond insulaires au service d’une seule intrigue sans que cela ressemble à de l’étalage. Y réussit-il ? Oui. Pourquoi ? La chair et l’esprit, voilà pourquoi. 

Les forces de l’ordre et la justice n’ont pas de secret pour lui, la Légion non plus. L’intelligence du chapitre dans lequel le héros et ses collègues rencontrent le procureur de Bastia pour une direction d’enquête reste longtemps en bouche. Ce chapitre pose même l’ensemble de l’intrigue policière, expliquant en cercles concentriques (tout un art) les tensions et les enjeux qui opposent les forces de l’ordre au Parquet dans un savoureux mélange d’humour et de fatalité. De nombreux acteurs de la vie publique institutionnelle entrent en scène. Nulle grâce ou disgrâce des uns ou des autres mais des personnalités, des courageux, des fainéants, des fourbes, des méticuleux, des hypocrites, des politiques, des fatigués. Quant à l’intrigue secondaire liée à la Légion, présente à Calvi avec le 2ème REP, je me suis régalée à la lecture des dialogues entre le capitaine sans nom et le légionnaire Janek à l’accent de l’Est et à la dérision légio. Une très légère nuance d’humour, beaucoup de réalisme. J’y vais de temps en temps, et l’incursion dans le monde de la Légion ouvre une porte très agréable à lire dans le reste du roman, très noir et désespéré. 

Albertini est l’un des rares à s’intéresser au sort de la communauté d’origine maghrébine de Corse et il utilise son travail de journaliste effectué pour un précédent ouvrage (et documentaire télé) au profit d’une description sensible et sans fard de deux personnages, Cherkaoui et Mustapha, le premier brûlé par l’illusion d’une intégration dans le monde des entrepreneurs corses, le dernier ayant une vision très froide de son rapport au capitaine sans nom et à la société bastiaise.

Je pourrais évoquer le personnage du tycoon corse, le richissime entrepreneur insulaire, celui de Sonia Mattéi également, ex-droguée, cheffe d’entreprise elle aussi, seulement l’impression de les connaître m’étouffe. Ils sont les avatars des Corses qui pensent nourrir la Corse et en tirer donc tous les droits. En revanche, point de focal sur Sonia Mattéi en tant que personnage féminin du livre, le deuxième, extrêmement secondaire vivant en couple avec Mustapha. Là encore, je me dis qu’Albertini écrit sur ce qu’il connaît, avec la pudeur des sentiments et la grande subtilité de l’intrigue romanesque enroulée entre ses doigts. Il y a beaucoup de lui dans ce livre, ne serait-ce qu’autour de l’imper du capitaine sans nom et de son obsession d’une femme sans tête. Il y a donc peu de personnages féminins mais Albertini campe parfaitement sa galerie de personnages masculins. La chair est donc très virile dans ce livre qui choisit d’aller au bout de l’ego expérimental comme l’a écrit Kundera en pensant à Don Quichotte. Et c’est vrai que ce capitaine sans nom et son imper, ses canettes de bière Colomba ont quelque chose du chevalier de Cervantès dans leur sillage. 

Un dernier mot sur l’art de la fiction. Écrire un bon polar n’est pas si simple qu’il faille se ruer sur l’écriture d’un roman de ce genre en se disant : je m’appuie sur la construction d’une intrigue d’enquête et je déroule. Dans le fond, oui, tu peux te contenter de ça mais Albertini a autre chose à foutre de sa vie. Ce n’est pas son premier livre et je l’imagine bien assis à son bureau en train de cloper face à son idée de roman, encouragé par les siens, tétanisé par l’enjeu (ouais, j’aime bien l’imaginer tétanisé, le Capitano Bastia) et passer un deal avec lui-même du genre « si c’est écrire une histoire comme d’autres chieraient dans le ventilo, I would prefer not to ». Malamorte est un roman de journaliste-écrivain. Albertini sait écrire et composer comme je le disais plus tôt. Sans me noyer dans des généralités, je citerai deux exemples : les descriptions et le capitaine sans nom. Les bonnes descriptions relèvent du pur art journalistique afin que les lecteurs sachent parfaitement de quoi on parle. Dans un roman, le postulat est différent, la description plante le contexte, certes, mais surtout la métaphore générale du livre. Ici, Albertini évoque une ville de Bastia pluvieuse où tout s’écoule vers le bas, dans les égouts, la pluie, la bière, les sentiments, en longeant les pentes, les rues, les façades et le visage du héros sans nom. Ce capitaine sans nom est un choix audacieux qui se tient, notamment grâce à la narration à la première personne, menée de manière mélodieuse. Il n’a pas de nom, son obsession n’a plus de tête et le coeur explose dans le parfum de la cordite.

Le roman Malamorte me donne envie de beaucoup parler de lui, me rend aussi bavarde que le capitaine sans nom est taiseux en paroles, disert en actes. C’est ce qu’Antoine Albertini a réussi : un portrait vivant, divertissant et pensé pour son premier roman. Ce que j’en garde personnellement c’est le portrait douloureux des gens qui vivent dans ce roman et ressentent dans leur chair cette phrase d’un des leurs, un personnage de flic : « La seule chose qui soit difficile sur cette île, c’est d’arriver à savoir si elle nous donne plus qu’elle nous prend. »

Malamorte d’Antoine Albertini, paru le 2 mai 2019, JC Lattès éditions, à retrouver ici

Marie Van Moere – 2 mai 2019

Lady Ocean

Dans le temps court de nos vies,
les fois où je me sens heureuse,
si je reste bouche bée tant la joie m’inonde,
comme une enfant adulte,
je ne réfrène plus la vague dans sa totalité.

Que les hauts fonds me prennent,
je les regarde me caresser
et je mange leurs léviathans.

MVM

(photographie Harold Feinstein – Lady of the Lake – 1974)

Le silence comme cataplasme

Il y a juste une chose que je voudrais dire : quand les faits d’agression sexuelle et de domination psychologique sont anciens, très anciens, anciens au point qu’ils ont fondé toute la manière d’être au monde, c’est-à-dire en être de force, s’y risquer avec le ventre noué, y commettre des choses folles, basses ou romantiques, penser en disparaître, s’en arracher, puis l’accepter en s’en tenant éloignée, de plus en plus, et enfin vouloir en être telle qu’on y a été « étagée »,
le silence (et parfois l’alcool, les mauvais jours) peut être un cataplasme qui adoucit la vie au lieu de replonger la victime en question dans son bain d’acide.

MVM

(Charlize Theron, ATOMIC BLONDE, 2017)

Qui de l’humain ou du replicant ?

J’allais pondre de longues lignes d’explications pour répondre aux questions suivantes :
Quelle utilité quant à l’écriture sur soi ? (je ne parle pas de Valmont écrivant sur le cul d’une demoiselle)
À quoi bon se raconter trop ?
De quoi cela témoigne t-il ?
Quid de l’humain ou du replicant ?

*

Celles ou ceux qui se prennent pour THE King of Pain ont bien raison. En construisant leur mythe personnel, ils sortent de la terrible banalité d’une existence censée être habitée, puisque nous avons une âme. Ils démultiplient le pouvoir des identités en une seule avant de retourner à leurs affaires courantes (manger, chier, dormir, baiser). En effet, nous vivons bien trop peu de temps pour mépriser les nouveaux territoires de conquête digitale. Les Kings et Queens of Pain justifient leur présence sur terre au maximum et la font fructifier en listant, l’air de rien, leurs sacrifices au service de leur propre vie.
Ils sont les nouveaux petits saints du quotidien, oubliant de mentionner ce que les autres leur ont sacrifié,
ou ceux qu’ils ont eux-mêmes sacrifiés comme on pousserait négligemment quelqu’un dans l’escalier pour en débarrasser son plancher martyrologe.
Et quand ils érigent ces actions au nom de la sacrée littérature, tout doit être pardonné et c’est la voie royale vers la gouroudirection soutenue par les réseaux sociaux.
Qu’ils racontent ce qu’ils veulent, ils entretiennent le commerce.

Là encore devant l’écriture de cette réflexion, je biffe, je rebiffe et je biffe toujours :
Tu parles de toi, de ton rapport aux autres, à l’identité, à la vérité des mots – ouèch ! c’est cool. Mais tu parles de toi. Et tu juges. 
L’œuf et la poule.
J’oublie un peu vite qu’écrire sur soi et le monde, c’est la garantie de sortir du capitalisme et d’une robotisation des esprits 2.0. Écrire sur les autres et le rapport aux autres, c’est déconstruire le mur qui nous sépare d’eux, ou l’ériger un peu plus haut.
Je suis une femme (, un homme), je ne suis pas qu’un outil social, qu’un intestin consumériste. Et je suis libre de formuler une pensée, la mienne, par l’écriture.  
Précepte valable à la condition expresse de ne pas devenir l’outil des réseaux sociaux, avec leur façade libertaire et leur objectif capitaliste, sans projet humain.
Je suis libre donc de dire, de faire, de partager, d’écrire ce que je veux comme je veux. Je suis libre d’être qui je veux. Et j’emmerde les emmerdeur.esse.s.
Le jugement est devenu mal élevé mais qu’on le veuille ou non, on le fait tous les jours. Juger, c’est dire : je ne suis pas d’accord, même si tu fais ce que tu veux.
Juger en pensée ne doit pas aller jusqu’à empêcher, début du totalitarisme.
À condition de n’arracher l’oeil gauche de personne

ni de pousser quelqu’un dans l’escalier.

Je demeure, cela dit, rigide (je n’ai pas écrit frigide) sur la capacité des penseurs d’un soi (toujours fictionnel) à raconter des histoires bien incarnées dans un monde imaginaire.

*

Il n’y a donc pas d’autre réponse que la liberté et la communauté à mes questions. En revanche, communauté ne signifie pas noyade dans le vivre ensemble. Plus le temps passe, plus mes rêves de passer d’un état d’exil à une vie retirée prennent chair frivole parce que ce monde aux multiples communications noient le propos de chacun et laissent émerger trop de kings of pain digitaux.
Je ne me soumets qu’à moi-même, et ça me fait déjà mal.

MVM

(Illustration Rachael – Blade Runner par Paul X. Johnson)

Le 11 septembre dans le hall de la BU de la fac’ d’Aix

1– Depuis quelques années, je me tais le jour du 11 septembre. À chaque avalanche de posts In Memoriam de la part de gens sincèrement touchés par la tragédie, au milieu desquels végètent quelques opportunistes du « like », je fais un pas de côté histoire de n’être certainement pas assimilée aux seconds. On a son honneur.
Et puis seize années ont défilé. J’ai compris cette nuit. Ça fait seize années que cette apocalypse urbaine a eu lieu. Il faut bien ce temps-là pour réaliser que le sentiment d’horreur vécu le jour-même est le seul valable.
Combien d’analyses politiques ai-je pu entendre, tentant une rationalisation stupide de ce massacre ? Justifications liées au capitalisme barbare, au blocus assassin en Irak, et tant d’autres désastres humains et humanitaires. L’homme est nihiliste et retournera au néant dans les flammes et la souffrance. À chaque argumentaire, rationalisant l’action des terroristes, je me prenais une baffe dans la gueule. Accepter le nihilisme de l’espèce humaine n’est pas se réjouir ou lever nonchalamment les épaules à chaque massacre. D’autant que ces images ont permis aux organisateurs terroristes d’engranger du « like » en quelque sorte, virtuels ou sonnants et trébuchants, parachevant l’évolution cérébrale de l’espèce riche, celle qui vit dans le smartphone, notre tour de Babel. A posteriori, bien sûr, puisque les réseaux sociaux sont nés quelques années après. La réaction aux images choc surpassera désormais la discrétion des sentiments. Si tu ne réagis pas, tu es contre l’avis général ou tu n’as pas de cœur (ou les deux, bien sûr).
Il n’est pas question d’empêcher les autres de réfléchir, d’analyser, digérer, d’écrire. De parler à tort et à travers, peut-être. Il est simplement question de refuser de balayer d’un revers de main ces milliers de morts pour la mauvaise raison qu’ils travaillaient à la city new-yorkaise, palpitant symbole du capitalisme et d’un contexte politique et militaire international cruel. Sans parler des victimes dans les autres avions. Je me refuse à balayer toute mort violente d’individus innocents.

Parler de responsabilité commune mène aux génocides.

2– Le 11 septembre 2001, j’entrai dans le hall de la bibliothèque de mon université à Aix-en-Provence. Je ramais pour achever ma maîtrise en histoire médiévale. Les dead-lines n’ont jamais été mon fort (même les miennes).
Le gros Nokia jaune fluo sonne dans ma poche. Plutôt tiraillée par le respect des règles communes, je sursaute et je décroche aussi sec dans le hall d’entrée avec mon sac d’étude à l’épaule. J’avais déjà eu du mal à me décider à aller bosser et mon meilleur ami, Sébastien G., m’appelle.

– T’es où ?
– À la B.U. Faut que je bosse, Seb’.
– T’as rien vu ?
– Quoi ?
Là, ma charmante patience, surtout avec les gens que j’aime (allez savoir…) s’effrite.
– Il y a un avion qui s’est écrasé dans une Twin Tower.
– Quoi ? Kestum’dis ?
Je fronce l’intersourcilier, je ne comprends rien.
– Je suis devant ma télé et il y a un avion de ligne qui vient juste de s’écraser dans une Twin Tower à New York. C’est très grave. L’immeuble est bousillé. Il devait y avoir des centaines de personnes dedans.

Je lève les yeux vers la B.U. que je peux voir du hall d’entrée derrière les portes vitrées et je la sens tanguer. Je cours pour attraper un bus et rentrer chez moi. Mon petit studio se trouve à l’arrière d’une maison de l’avenue Saint-Jérôme. Je n’ai pas de télé. Je combats mes scrupules (« ne demande jamais rien à personne, même à nous, c’est réclamer, c’est impoli » dixit mes parents) et je sonne chez ma logeuse. On s’installe devant le poste pour se prendre le deuxième avion dans la gueule. Puis, on a vu des gens tomber en direct. On les a vus de nos propres yeux sauter en direct. Et les effondrements. Les hurlements. La sidération silencieuse chez la proprio et moi. La terreur dans les yeux des gens là-bas. Les visages de poussière, de fracas, de mort.

J’ai l’impression physique que les tours s’effondrent en moi.

3– Ce soir-là, j’ai rejoint le pub du Brigand dans le centre-ville d’Aix pour n’être pas seule, pour être accompagnée par des ami(e)s.
Sur le chemin, je croise John Malkovich. Il a l’air soucieux. Je lui souris pauvrement. J’adore tellement cet acteur, je me dis que je rêve. Peut-être qu’un jour il dira qu’il était à Aix-en-Provence le 11 septembre 2001 et tu me croiras. Il n’est pas possible de savoir vraiment ce que je ressens quand je traverse et que je le croise mais je me souviens encore de ma tenue. Je portais un haut indéfini, un pantalon de treillis kaki, des chaussettes jaunes et des vieilles baskets noires. J’ai un peu honte d’être fringuée comme un sac. Lui porte un costume d’été en lin beige et un chapeau du genre Panama.
Ce qui est sûr quand je m’assois place Richelme : je ne pourrai me payer qu’un demi, faudra que je gratte une ou deux clopes – j’ai quand même un briquet, ma maîtrise traîne en longueur, je suis gravement à découvert (c’est mon ami Seb’ qui m’a aidée à éviter l’interdit bancaire à cette époque), je suis très seule et ces images m’ont éjectée dans une dimension que je vais mettre du temps à accepter :
être hors du monde
– en étant très entourée,
– dans l’adversité,
– dans les bras de quelqu’un,
être ailleurs,
– quand tu ris,
– quand tu pleures.
Mais te donner à fond à chaque fois pour contrer la malédiction de l’exil et de la mort.

Aujourd’hui, ça fait seize ans. C’est vieux à l’échelle d’une vie humaine. Ça date du millième précédent à l’échelle cosmologique. Le monde est traversé de désastres plus ou moins médiatisés. Chaque jour qui passe m’éloigne de l’anthropocène et me rapproche des toutes petites choses qui comptent au quotidien.
Dans ma cuisine, accrochée au mur, une huile un peu moche de Manhattan, trouvée dans un grand magasin en 2006, avec le World Trade Center dessus et tous les gens vivants dedans.

MVM

(Photographie : le 7 août 1974, Philippe Petit relie les Twin Towers sur un câble tendu entre les deux.)

Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux

Les périodes où ça pédale dans la semoule, à regarder passer les événements sans le moindre contrôle sur eux, telle la vache scrutant chaque visage d’un TER du centre France, mon inconscient décide de s’enfoncer un peu plus par la grâce des rêves. Je rêve toutes les nuits. J’utilise le verbe rêver parce que la division entre le bien et le mal n’existe pas dans ces territoires cérébraux. Certains rêves reviennent ponctuellement. Les cauchemars ont disparu, les paranoïaques, les terribles, les gluants. Je songe encore parfois que je fracasse des têtes, comme les frères Vorstein dans PETITE LOUVE, mais paraîtrait que c’est tout-à-fait sain.

Il y a peu, j’évoluais une fois de plus dans une école militaire, au bac et préparation littéraire (hypokhâgne, khâgne). De 16 à 19 ans, j’ai traîné mes guêtres là-bas. Le pourquoi du comment ? Ce n’est pas le sujet. Il y a tant à raconter sur cette école que le fait que j’y retourne en rêve lors de périodes clés suffit pour s’imaginer l’impact profond.

L’année passe sans moi. Tous les autres élèves ont l’âge de leur classe et, au milieu d’eux, je suis une vieille trentenaire à laquelle l’armée a fait l’aumône d’un séjour scolaire exceptionnel. Sauf que je ne me rappelle jamais avoir voulu y retourner, vu qu’à l’époque je ne voulais déjà pas y rester. Le poids qui pesait alors sur mes épaules était trop lourd pour fuir. Du coup, les années là-bas ont filé sans que je profite de cet « univers à haut potentiel » comme l’écrirait Jean-Paul Dubois (lire LE CAS SNEIJDER). Et heureusement en un sens. Sauf que les jours de rétropédalage, même si je n’ai pas la main sur ce rétropédalage, ma psyché me renvoie vers cet univers merveilleux pour l’étude (il y avait une bibliothèque ancienne exceptionnelle et un professeur de littérature inoubliable – sans le savoir c’est lui qui a sauvé ce qu’il y avait pour moi là-bas) mais difficile pour les esprits révoltés.
Le soir tombe, la nuit n’est pas encore installée et, dans l’internat, tout le monde travaille. Moi aussi je devrais, pour honorer ce séjour à titre exceptionnel accordé à la vieille dondon que je suis, rapport aux jeunettes en prépa de 18 ans, par la Grande Muette (l’armée). Je sors prendre l’air et me retourne sur un paysage de rêve, style collège anglais. Je suis une nouvelle fois à côté de mes brodequins. Exilée du monde et du temps.
Il est temps de se réveiller, d’arrêter la machine à digestion cérébrale. Je ne dormais pas vraiment, j’analysais.

Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux.

Je suis tranquille pour au moins six mois. Quand ce rêve visitera à nouveau ma nuit, j’aurai mon âge mais les jeunettes toujours 18.

MVM

(Mavis Gary et ses parents dans YOUNG ADULT, réal. Alan Reitman, 2011)

Que reste t-il de nos amours ? Rien

Un peu plus tôt, j’écoutais Que reste t-il de nos amours ? chantée par Françoise Hardy et Alain Bashung. Je suis tombée dessus sous la douche. Elle coule avec difficulté, tant le calcaire obstrue le pommeau. Depuis deux mois, chaque matin, je me fais cette réflexion : il faut nettoyer les scories, dissoudre, passer l’éponge. Et  je pense toujours à mettre de la musique sur le portable, jamais à entrer dans la douche avec le produit nettoyant.
La voix de Bashung coulait sur mon Continuer la lecture de Que reste t-il de nos amours ? Rien