Archives mensuelles : mai 2019

Marc Villemain et le coeur mystérieux de Mado

« MADO est une histoire d’amour. Une histoire sombre et lumineuse, celle de deux jeunes filles qui, entrant dans l’âge adulte, découvrent ce qui irrigue toute passion : le désir, la jalousie et la peur. » (extrait de la quatrième de couverture)

Marc Villemain se présente comme écrivain, critique et éditeur. Il y a quelques années, je me faisais la réflexion de savoir comment il était possible de s’affirmer les trois à la fois. J’avais une méconnaissance du métier éditorial et de son histoire. Quand Toni Morrison a déboulé dans ma vie, j’ai compris que les portes étaient faites pour être ouvertes.

Mado m’a accompagnée à la montagne, au pied de la Paglia Orba, dans un chalet tenu par des légionnaires. J’étais l’invitée de mon frère. J’avais besoin d’air, j’étouffais à Ajaccio, l’un des symptômes révélateurs étant ma grande difficulté à achever des romans entamés. Avant Mado, il y a eu Au plus bas des hautes solitudes de Don Winslow. Ce roman noir tout simple et puissant m’a remise en selle après une période creuse, raison pour laquelle j’ai attendu l’instant nécessaire pour m’y plonger. Hors de la ville, hors du temps, hors des gens, la lecture de Mado s’est imposée d’elle-même, en toute délicatesse. 

La première idée qui me soit venue à l’entame demeurera toujours la pire question que l’on puisse se poser face à un roman, celle de la nature du sujet romanesque en lien avec la nature (hors culture) de l’écrivain. Marc Villemain, mâle blanc quinquagénaire parisien, White Male Privilege si on suit de loin Bret Easton Ellis, a donc commis une histoire sur les amours de deux adolescentes… Allons bon, la belle affaire, n’est-elle pas folle d’écrire cela, penseras-tu. Mais non. Si je me la pose, cette question, c’est de façon distanciée, en lien avec les arguties du temps. De nos jours, l’équilibre instable entre les volontés de soumission et de domination des sexes, entre la nature et la culture des genres, les pertes de repères qui jettent chaque camp dans une radicalisation stérile des idées se traduit par une régression du droit d’expression dissimulé derrière un affreux brouhaha de premier degré. Alors, un mâle blanc amoureux de la tendresse et de la douceur (j’ai lu ses précédents romans, sauf, et c’est ballot, Il y avait des rivières infranchissables, paru également chez Joëlle Losfeld en 2017), un écrivain mâle blanc, donc, qui évoque les amours lesbiennes de deux adolescentes enchristées dans un drame qui sourd au long de lignes virtuoses selon Claro, sans se dévoiler avant la fin, je m’en régalais d’avance et je n’ai pas été déçue. 

C’est un beau roman, une histoire intense dans l’intimité et l’écriture précise, subtile, attentionnée. Certains passages font affleurer l’émotion, comme quand un livre entre dans l’histoire personnelle et présente du lecteur, lequel justement a choisi son instant de lecture. Le miroir entre l’histoire d’amour de Mado et Virginie et le journal intime de Virginie ne souffre aucunement d’une brisure narrative en cours de lecture. Les luttes entre exister pour soi et exister pour les autres, l’équilibre entre le plaisir pour soi et celui des autres quand on est jeune fille, tout cela n’est pas si simple. On a souvent dit de Jim Harrison qu’il avait accompli l’exploit d’entrer dans un cerveau féminin pour écrire Dalva. Bof, bof, ai-je envie de pinailler. Aussi magnifique que soit le roman Dalva, Jim Harrison a tellement envie d’être son personnage quand il raconte l’histoire de Dalva que cela ôte à ce dernier une part d’existence propre. Bien sûr, nous construisons nos héros avec un bout de nous, conscient ou inconscient, mais si on peut tromper une femme lectrice sur la culture d’un personnage féminin, c’est plus complexe du point de vue de la nature intime. Je trouve que Villemain excelle dans ses portraits de Mado et Virginie adolescentes et Virginie femme, leur offrant un désir commun dans des thématiques personnelles et sexuelles différentes. Non pas parce que je me serais identifiée à l’une ou l’autre mais parce que je les connais, dans ma chair ou dans la leur, leur esprit et le mien se sont salués sur une même route, dans un même bar, contre un même mur. Villemain parvient à nous faire embrasser les flux intimes qui les animent, les enjeux de la construction de leur être par la sexualité en friche. Mado et Virginie vont au bout de cette recherche d’identité par le désir et la conquête de leur corps, de sa singulière évolution, son troublant épanouissement, et cette identité apparaît page après page sous nos yeux troublés par la virtuosité légère de l’écriture de Villemain. 

Le journal intime de Virginie nous permet de la rencontrer adulte et génitrice d’une enfant dont elle ne sait que faire, vivant dans la douleur du souvenir de Mado, le seul amour de sa vie, comme sont souvent considérées les amours perdues. Villemain écrit le désespoir de Virginie, son refus de se construire dans l’absence de Mado avec la force d’une vague qui vous emporterait loin du rivage pour ne vous recracher jamais. Ce journal, caractérisé par les passages en italique, essaime au long du roman les interrogations de Virginie adulte à propos de Virginie enfant et adolescente et offre à la Virginie génitrice la possibilité d’être mère et par là même le défi de s’accepter dans son temps présent. Pour un tendre quinqua blanco, c’est pas mal du tout (oui, j’aime bien m’imaginer Villemain en tendre quinqua blanco). 

Mado exprime la grande pureté de la sexualité des jeunes filles de la plus belle des manières et le drame potentiel de cet épanouissement quand le calcul s’immisce entre les cœurs. Ce roman m’a rappelé qu’en matière de livres j’aimais aussi la beauté formelle, dans le sexe, le tragique ou les souvenirs d’enfance, et de ne jamais sous-estimer le don cathartique du beau, ce sentiment tellement subjectif et pourtant si rassembleur, comme souvent la littérature.

Mado, paru le 14 février 2019, à retrouver ici

Marie Van Moere – Dimanche 5 mai 2019

Antoine Albertini et le capitaine sans nom

C’est dur d’être comme Antoine Albertini, journaliste en Corse, ancien de Corse-Matin, depuis longtemps au Monde, parfois sur France 3 Corse Via Stella, insaisissable surtout, parce qu’il dit et écrit ce qu’il veut, ce qu’il voit, ce qu’il analyse, et s’affirme journaliste libéré/délivré (…) – le plus possible, nul n’étant jamais totalement libre avant la mort. D’autant qu’il connaît la musique de la phrase et celle de la composition et sait les sentiments que cela crée chez les lecteurs en fonction des outils rédactionnels employés. Albertini est un journaliste à la plume littéraire dans ses articles. Il respecte la vérité des faits, des hommes et des femmes, que cela plaise ou non parce que ces faits sont têtus, comme lui, et il ne faut pas leur tourner le dos au profit d’une fausse vérité qui vous salirait à votre tour un jour ou l’autre. Quel plaisir alors d’apprendre qu’il publiait un roman noir au printemps, ce 2 mai 2019, #HappyPublicationDay ! Un plaisir taquin, puisque m’y connaissant un chouïa, j’allais forcément retrouver quelques faits têtus, donc, au fil des pages et j’avais, en outre, l’espoir d’un bon livre policier, bien structuré autour d’un capitaine de police sans nom, narrateur à la première personne. 

Pour Malamorte, Albertini tente le tour de force d’intégrer sa connaissance précise des lignes de fond insulaires au service d’une seule intrigue sans que cela ressemble à de l’étalage. Y réussit-il ? Oui. Pourquoi ? La chair et l’esprit, voilà pourquoi. 

Les forces de l’ordre et la justice n’ont pas de secret pour lui, la Légion non plus. L’intelligence du chapitre dans lequel le héros et ses collègues rencontrent le procureur de Bastia pour une direction d’enquête reste longtemps en bouche. Ce chapitre pose même l’ensemble de l’intrigue policière, expliquant en cercles concentriques (tout un art) les tensions et les enjeux qui opposent les forces de l’ordre au Parquet dans un savoureux mélange d’humour et de fatalité. De nombreux acteurs de la vie publique institutionnelle entrent en scène. Nulle grâce ou disgrâce des uns ou des autres mais des personnalités, des courageux, des fainéants, des fourbes, des méticuleux, des hypocrites, des politiques, des fatigués. Quant à l’intrigue secondaire liée à la Légion, présente à Calvi avec le 2ème REP, je me suis régalée à la lecture des dialogues entre le capitaine sans nom et le légionnaire Janek à l’accent de l’Est et à la dérision légio. Une très légère nuance d’humour, beaucoup de réalisme. J’y vais de temps en temps, et l’incursion dans le monde de la Légion ouvre une porte très agréable à lire dans le reste du roman, très noir et désespéré. 

Albertini est l’un des rares à s’intéresser au sort de la communauté d’origine maghrébine de Corse et il utilise son travail de journaliste effectué pour un précédent ouvrage (et documentaire télé) au profit d’une description sensible et sans fard de deux personnages, Cherkaoui et Mustapha, le premier brûlé par l’illusion d’une intégration dans le monde des entrepreneurs corses, le dernier ayant une vision très froide de son rapport au capitaine sans nom et à la société bastiaise.

Je pourrais évoquer le personnage du tycoon corse, le richissime entrepreneur insulaire, celui de Sonia Mattéi également, ex-droguée, cheffe d’entreprise elle aussi, seulement l’impression de les connaître m’étouffe. Ils sont les avatars des Corses qui pensent nourrir la Corse et en tirer donc tous les droits. En revanche, point de focal sur Sonia Mattéi en tant que personnage féminin du livre, le deuxième, extrêmement secondaire vivant en couple avec Mustapha. Là encore, je me dis qu’Albertini écrit sur ce qu’il connaît, avec la pudeur des sentiments et la grande subtilité de l’intrigue romanesque enroulée entre ses doigts. Il y a beaucoup de lui dans ce livre, ne serait-ce qu’autour de l’imper du capitaine sans nom et de son obsession d’une femme sans tête. Il y a donc peu de personnages féminins mais Albertini campe parfaitement sa galerie de personnages masculins. La chair est donc très virile dans ce livre qui choisit d’aller au bout de l’ego expérimental comme l’a écrit Kundera en pensant à Don Quichotte. Et c’est vrai que ce capitaine sans nom et son imper, ses canettes de bière Colomba ont quelque chose du chevalier de Cervantès dans leur sillage. 

Un dernier mot sur l’art de la fiction. Écrire un bon polar n’est pas si simple qu’il faille se ruer sur l’écriture d’un roman de ce genre en se disant : je m’appuie sur la construction d’une intrigue d’enquête et je déroule. Dans le fond, oui, tu peux te contenter de ça mais Albertini a autre chose à foutre de sa vie. Ce n’est pas son premier livre et je l’imagine bien assis à son bureau en train de cloper face à son idée de roman, encouragé par les siens, tétanisé par l’enjeu (ouais, j’aime bien l’imaginer tétanisé, le Capitano Bastia) et passer un deal avec lui-même du genre « si c’est écrire une histoire comme d’autres chieraient dans le ventilo, I would prefer not to ». Malamorte est un roman de journaliste-écrivain. Albertini sait écrire et composer comme je le disais plus tôt. Sans me noyer dans des généralités, je citerai deux exemples : les descriptions et le capitaine sans nom. Les bonnes descriptions relèvent du pur art journalistique afin que les lecteurs sachent parfaitement de quoi on parle. Dans un roman, le postulat est différent, la description plante le contexte, certes, mais surtout la métaphore générale du livre. Ici, Albertini évoque une ville de Bastia pluvieuse où tout s’écoule vers le bas, dans les égouts, la pluie, la bière, les sentiments, en longeant les pentes, les rues, les façades et le visage du héros sans nom. Ce capitaine sans nom est un choix audacieux qui se tient, notamment grâce à la narration à la première personne, menée de manière mélodieuse. Il n’a pas de nom, son obsession n’a plus de tête et le coeur explose dans le parfum de la cordite.

Le roman Malamorte me donne envie de beaucoup parler de lui, me rend aussi bavarde que le capitaine sans nom est taiseux en paroles, disert en actes. C’est ce qu’Antoine Albertini a réussi : un portrait vivant, divertissant et pensé pour son premier roman. Ce que j’en garde personnellement c’est le portrait douloureux des gens qui vivent dans ce roman et ressentent dans leur chair cette phrase d’un des leurs, un personnage de flic : « La seule chose qui soit difficile sur cette île, c’est d’arriver à savoir si elle nous donne plus qu’elle nous prend. »

Malamorte d’Antoine Albertini, paru le 2 mai 2019, JC Lattès éditions, à retrouver ici

Marie Van Moere – 2 mai 2019