Archives mensuelles : octobre 2017

Le silence comme cataplasme

Il y a juste une chose que je voudrais dire : quand les faits d’agression sexuelle et de domination psychologique sont anciens, très anciens, anciens au point qu’ils ont fondé toute la manière d’être au monde, c’est-à-dire en être de force, s’y risquer avec le ventre noué, y commettre des choses folles, basses ou romantiques, penser en disparaître, s’en arracher, puis l’accepter en s’en tenant éloignée, de plus en plus, et enfin vouloir en être telle qu’on y a été « étagée »,
le silence (et parfois l’alcool, les mauvais jours) peut être un cataplasme qui adoucit la vie au lieu de replonger la victime en question dans son bain d’acide.

MVM

(Charlize Theron, ATOMIC BLONDE, 2017)

Qui de l’humain ou du replicant ?

J’allais pondre de longues lignes d’explications pour répondre aux questions suivantes :
Quelle utilité quant à l’écriture sur soi ? (je ne parle pas de Valmont écrivant sur le cul d’une demoiselle)
À quoi bon se raconter trop ?
De quoi cela témoigne t-il ?
Quid de l’humain ou du replicant ?

*

Celles ou ceux qui se prennent pour THE King of Pain ont bien raison. En construisant leur mythe personnel, ils sortent de la terrible banalité d’une existence censée être habitée, puisque nous avons une âme. Ils démultiplient le pouvoir des identités en une seule avant de retourner à leurs affaires courantes (manger, chier, dormir, baiser). En effet, nous vivons bien trop peu de temps pour mépriser les nouveaux territoires de conquête digitale. Les Kings et Queens of Pain justifient leur présence sur terre au maximum et la font fructifier en listant, l’air de rien, leurs sacrifices au service de leur propre vie.
Ils sont les nouveaux petits saints du quotidien, oubliant de mentionner ce que les autres leur ont sacrifié,
ou ceux qu’ils ont eux-mêmes sacrifiés comme on pousserait négligemment quelqu’un dans l’escalier pour en débarrasser son plancher martyrologe.
Et quand ils érigent ces actions au nom de la sacrée littérature, tout doit être pardonné et c’est la voie royale vers la gouroudirection soutenue par les réseaux sociaux.
Qu’ils racontent ce qu’ils veulent, ils entretiennent le commerce.

Là encore devant l’écriture de cette réflexion, je biffe, je rebiffe et je biffe toujours :
Tu parles de toi, de ton rapport aux autres, à l’identité, à la vérité des mots – ouèch ! c’est cool. Mais tu parles de toi. Et tu juges. 
L’œuf et la poule.
J’oublie un peu vite qu’écrire sur soi et le monde, c’est la garantie de sortir du capitalisme et d’une robotisation des esprits 2.0. Écrire sur les autres et le rapport aux autres, c’est déconstruire le mur qui nous sépare d’eux, ou l’ériger un peu plus haut.
Je suis une femme (, un homme), je ne suis pas qu’un outil social, qu’un intestin consumériste. Et je suis libre de formuler une pensée, la mienne, par l’écriture.  
Précepte valable à la condition expresse de ne pas devenir l’outil des réseaux sociaux, avec leur façade libertaire et leur objectif capitaliste, sans projet humain.
Je suis libre donc de dire, de faire, de partager, d’écrire ce que je veux comme je veux. Je suis libre d’être qui je veux. Et j’emmerde les emmerdeur.esse.s.
Le jugement est devenu mal élevé mais qu’on le veuille ou non, on le fait tous les jours. Juger, c’est dire : je ne suis pas d’accord, même si tu fais ce que tu veux.
Juger en pensée ne doit pas aller jusqu’à empêcher, début du totalitarisme.
À condition de n’arracher l’oeil gauche de personne

ni de pousser quelqu’un dans l’escalier.

Je demeure, cela dit, rigide (je n’ai pas écrit frigide) sur la capacité des penseurs d’un soi (toujours fictionnel) à raconter des histoires bien incarnées dans un monde imaginaire.

*

Il n’y a donc pas d’autre réponse que la liberté et la communauté à mes questions. En revanche, communauté ne signifie pas noyade dans le vivre ensemble. Plus le temps passe, plus mes rêves de passer d’un état d’exil à une vie retirée prennent chair frivole parce que ce monde aux multiples communications noient le propos de chacun et laissent émerger trop de kings of pain digitaux.
Je ne me soumets qu’à moi-même, et ça me fait déjà mal.

MVM

(Illustration Rachael – Blade Runner par Paul X. Johnson)