Archives mensuelles : septembre 2017

Le 11 septembre dans le hall de la BU de la fac’ d’Aix

1– Depuis quelques années, je me tais le jour du 11 septembre. À chaque avalanche de posts In Memoriam de la part de gens sincèrement touchés par la tragédie, au milieu desquels végètent quelques opportunistes du « like », je fais un pas de côté histoire de n’être certainement pas assimilée aux seconds. On a son honneur.
Et puis seize années ont défilé. J’ai compris cette nuit. Ça fait seize années que cette apocalypse urbaine a eu lieu. Il faut bien ce temps-là pour réaliser que le sentiment d’horreur vécu le jour-même est le seul valable.
Combien d’analyses politiques ai-je pu entendre, tentant une rationalisation stupide de ce massacre ? Justifications liées au capitalisme barbare, au blocus assassin en Irak, et tant d’autres désastres humains et humanitaires. L’homme est nihiliste et retournera au néant dans les flammes et la souffrance. À chaque argumentaire, rationalisant l’action des terroristes, je me prenais une baffe dans la gueule. Accepter le nihilisme de l’espèce humaine n’est pas se réjouir ou lever nonchalamment les épaules à chaque massacre. D’autant que ces images ont permis aux organisateurs terroristes d’engranger du « like » en quelque sorte, virtuels ou sonnants et trébuchants, parachevant l’évolution cérébrale de l’espèce riche, celle qui vit dans le smartphone, notre tour de Babel. A posteriori, bien sûr, puisque les réseaux sociaux sont nés quelques années après. La réaction aux images choc surpassera désormais la discrétion des sentiments. Si tu ne réagis pas, tu es contre l’avis général ou tu n’as pas de cœur (ou les deux, bien sûr).
Il n’est pas question d’empêcher les autres de réfléchir, d’analyser, digérer, d’écrire. De parler à tort et à travers, peut-être. Il est simplement question de refuser de balayer d’un revers de main ces milliers de morts pour la mauvaise raison qu’ils travaillaient à la city new-yorkaise, palpitant symbole du capitalisme et d’un contexte politique et militaire international cruel. Sans parler des victimes dans les autres avions. Je me refuse à balayer toute mort violente d’individus innocents.

Parler de responsabilité commune mène aux génocides.

2– Le 11 septembre 2001, j’entrai dans le hall de la bibliothèque de mon université à Aix-en-Provence. Je ramais pour achever ma maîtrise en histoire médiévale. Les dead-lines n’ont jamais été mon fort (même les miennes).
Le gros Nokia jaune fluo sonne dans ma poche. Plutôt tiraillée par le respect des règles communes, je sursaute et je décroche aussi sec dans le hall d’entrée avec mon sac d’étude à l’épaule. J’avais déjà eu du mal à me décider à aller bosser et mon meilleur ami, Sébastien G., m’appelle.

– T’es où ?
– À la B.U. Faut que je bosse, Seb’.
– T’as rien vu ?
– Quoi ?
Là, ma charmante patience, surtout avec les gens que j’aime (allez savoir…) s’effrite.
– Il y a un avion qui s’est écrasé dans une Twin Tower.
– Quoi ? Kestum’dis ?
Je fronce l’intersourcilier, je ne comprends rien.
– Je suis devant ma télé et il y a un avion de ligne qui vient juste de s’écraser dans une Twin Tower à New York. C’est très grave. L’immeuble est bousillé. Il devait y avoir des centaines de personnes dedans.

Je lève les yeux vers la B.U. que je peux voir du hall d’entrée derrière les portes vitrées et je la sens tanguer. Je cours pour attraper un bus et rentrer chez moi. Mon petit studio se trouve à l’arrière d’une maison de l’avenue Saint-Jérôme. Je n’ai pas de télé. Je combats mes scrupules (« ne demande jamais rien à personne, même à nous, c’est réclamer, c’est impoli » dixit mes parents) et je sonne chez ma logeuse. On s’installe devant le poste pour se prendre le deuxième avion dans la gueule. Puis, on a vu des gens tomber en direct. On les a vus de nos propres yeux sauter en direct. Et les effondrements. Les hurlements. La sidération silencieuse chez la proprio et moi. La terreur dans les yeux des gens là-bas. Les visages de poussière, de fracas, de mort.

J’ai l’impression physique que les tours s’effondrent en moi.

3– Ce soir-là, j’ai rejoint le pub du Brigand dans le centre-ville d’Aix pour n’être pas seule, pour être accompagnée par des ami(e)s.
Sur le chemin, je croise John Malkovich. Il a l’air soucieux. Je lui souris pauvrement. J’adore tellement cet acteur, je me dis que je rêve. Peut-être qu’un jour il dira qu’il était à Aix-en-Provence le 11 septembre 2001 et tu me croiras. Il n’est pas possible de savoir vraiment ce que je ressens quand je traverse et que je le croise mais je me souviens encore de ma tenue. Je portais un haut indéfini, un pantalon de treillis kaki, des chaussettes jaunes et des vieilles baskets noires. J’ai un peu honte d’être fringuée comme un sac. Lui porte un costume d’été en lin beige et un chapeau du genre Panama.
Ce qui est sûr quand je m’assois place Richelme : je ne pourrai me payer qu’un demi, faudra que je gratte une ou deux clopes – j’ai quand même un briquet, ma maîtrise traîne en longueur, je suis gravement à découvert (c’est mon ami Seb’ qui m’a aidée à éviter l’interdit bancaire à cette époque), je suis très seule et ces images m’ont éjectée dans une dimension que je vais mettre du temps à accepter :
être hors du monde
– en étant très entourée,
– dans l’adversité,
– dans les bras de quelqu’un,
être ailleurs,
– quand tu ris,
– quand tu pleures.
Mais te donner à fond à chaque fois pour contrer la malédiction de l’exil et de la mort.

Aujourd’hui, ça fait seize ans. C’est vieux à l’échelle d’une vie humaine. Ça date du millième précédent à l’échelle cosmologique. Le monde est traversé de désastres plus ou moins médiatisés. Chaque jour qui passe m’éloigne de l’anthropocène et me rapproche des toutes petites choses qui comptent au quotidien.
Dans ma cuisine, accrochée au mur, une huile un peu moche de Manhattan, trouvée dans un grand magasin en 2006, avec le World Trade Center dessus et tous les gens vivants dedans.

MVM

(Photographie : le 7 août 1974, Philippe Petit relie les Twin Towers sur un câble tendu entre les deux.)

Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux

Les périodes où ça pédale dans la semoule, à regarder passer les événements sans le moindre contrôle sur eux, telle la vache scrutant chaque visage d’un TER du centre France, mon inconscient décide de s’enfoncer un peu plus par la grâce des rêves. Je rêve toutes les nuits. J’utilise le verbe rêver parce que la division entre le bien et le mal n’existe pas dans ces territoires cérébraux. Certains rêves reviennent ponctuellement. Les cauchemars ont disparu, les paranoïaques, les terribles, les gluants. Je songe encore parfois que je fracasse des têtes, comme les frères Vorstein dans PETITE LOUVE, mais paraîtrait que c’est tout-à-fait sain.  Continuer la lecture de Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux