Archives mensuelles : mai 2016

zabriskie_point_antonioni_1970
Tu veux que ce soit terminé, tu penses que c’est terminé, tu sais que tu vas terminer dans un temps pas longtemps qui prend un temps [in(dé)fini], serré,court ou long, comme le café, cailloux, rochers, gravières, tu le sens, tu sens que tu termines, même si t’as mal aux pieds et aux cheveux, que tu crois crever quand tu relis V1.
Mais c’est comme le haut de la montagne, il est dans ton viseur, tu y poseras les grolles sans l’avoir vu venir.
Et tu prends un peu de ce temps pour regarder autour parce qu’une fois en haut, tu auras la vue sur ta vie d’avant et ta vie d’après. Tu seras plus vieille et vieillie, déjà en route pour la prochaine étape.
Et Cormac McCarthy a beau écrire
« There is no such joy in the tavern as upon the road thereto. »,
j’aimerais bien la boire, ma bière.

(photographie google de Zabriskie Point d’Antonioni, 1970)

Killing thème

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KILLING thème

Fermer la librairie. Elle l’embrasse, souffle du baiser, respiration chaude à la mâchoire. Son refus tacite à lui, monolithe à l’équilibre entre le trottoir et la chaussée.

Il fait un détour par la piétonne.

Arpenter sans se heurter au visuel de la rue, dégueulasserie des étrons à côté desquels crachent les sauvages.

« Ils vivent à poil bien plus pudiques que nous tous. »

La nuit appelle le boire un peu pour s’échauffer dans l’overhand de la langue et mettre à bas les murs de la ville. Il croque le fruit d’un mûrier-platane et s’assoit dans l’ombre de l’arbre à la terrasse d’un café. La bière est fraîche. Quelques clopes dans son paquet de Camel souple qu’il défroisse de deux doigts. S’en met une à la commissure gauche. Il attend l’accalmie des pépiements et craque une allumette, écoute le bout rouge s’enflammer, la tige grésiller. Et comme le corbeau dans la tombée du jour, il fait face au soleil vespéral en soufflant dans l’expiration.

Les deux mains dans la tignasse, il l’ébouriffe puis déboutonne sa chemise, prend une cigarette.

« Vivre à poil, une feuille sur le zgeg’, une clope au bec. »

Et la chair ? Qu’en faire ? Lui résister parce qu’elle peut bien te dire :
« ça ne changera rien », c’est faux.
Et toute la nuit pour écrire.

Laisser les corps morts charrier leurs déchets puis tout refermer et dormir jusqu’à tard. Arrêter de penser à la chair. Il se gratte la tête en regardant l’intérieur du sac. Dîner, clopes, bourbon. La chair. Oublier le désir de liquéfaction sur un dos large en baisant une poitrine. Il se sert un verre.

« Ce n’est pas le même mécanisme. Il y a ce qui doit gicler par le bas pour que le haut se libère.»

Il passe sous la douche les yeux fermés, en sort et fait tourbillonner l’alcool dans le verre avant de le poser. Le miroir lui renvoie un visage tapi dans la broussaille. Il ajuste aux ciseaux la longueur des mèches au-dessus du lavabo, pas trop courtes pour garder la masse.
Il tique : il y a un trou, l’échelle du côté droit. Faut recouper. Il essaie d’égaliser un peu mais se rate, et ça dure.

« J’me suis loupé, merde. » Il passe la tête par l’encadrement de la porte et jette un coup d’œil par la baie vitrée.

Before the days become nights*

Il coupe tout court, se voit sans s’examiner, rase la barbe et découvre son visage.

Il s’installe au bureau. Se lève encore et revient un bourbon à la main, un fond pour dire que le verre n’est pas vide et que lui n’est pas seul face à son livre.

Cette fille que j’ai eue me visite sans frapper à la porte fermée de dedans et traverse la pièce les yeux sur moi pour aller s’engloutir dans le deux-places

Et pourquoi toujours toi tu ne me réponds jamais Des filles plein mais c’est toi qui es là chaque fois tu dois me laisser

Ce soir elle m’examine ne me remet pas cherche le familier dans mon visage glabre et mon crâne de cosaque Elle saisit la paire de ciseaux dans la salle d’eau et m’ouvre de haut en bas en deux parts égales sauf que le sexe La moitié inutile s’effondre sur la jambe molle et je crois que l’hémisphère abandonné palpite Comme moi elle taille ses cheveux et c’est dommage Elle divise et passe entre les yeux qui m’observent sans ciller ne se trompe pas à la médiane de l’arc de Cupidon ni entre les deux seins découpe le ventre et contourne son creux Les ciseaux tombent à terre sans bruit elle m’attrape sa moitié s’offre à la mienne et pourtant c’est moi Je ressens tout d’elle uni à ce demi-corps mes doigts enfoncés en son creux tandis que sa main enveloppe mon sexe raide

J’ai bandé pour toi Il a bandé pour elle me dis-je La phrase se retourne comme je l’ai fait et elle m’a pris
sursaut point fixe cigarette

MVM

* : Trouble Every Day, Tindersticks
Photographie extraite du film TED, Claire Denis, 2001
Nouvelle ‘éditée’ pour publication sur le blog, parue dans la revue en ligne A la dérive n°4, 2012.

L’arbre-cathédrale

Au cœur de la tropicale, se dénoue le clocher vert, l’arbre-cathédrale.
Des intermédiaires peuplent sa cime et agitent leurs clochettes à chaque branche.
Petites musiques primitives, étincelles vertébrées.

En ses creux nichent les endormies qui s’envolent au jour gobé et piaillent dans les nuées.
Le grage enlace, la liane serpente. Les cœurs vivants dans l’aubier palpitent.

Tendre l’oreille à l’irrigation canulaire, 99 cieux, 77 mondes, et demeurer à l’arbre de vie.

(à la Guyane)

MVM

Toni Morrison, comme on l’aime

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We die. That may be the meaning of life. But we do language. That may be the measure of our lives.

(photographie Waring Abbott, 5 mars 1974)

 

Le monologue du parc Bourdin

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« Je déteste les parcs publics. Invariablement, entre deux travées du parc Bourdin, un inconnu tente sa chance avec moi. Une inconnue, ça aurait du chien, mais non, ça n’arrive jamais. Adieu au parfum des roses, adieu le pépiement des oiseaux,  et goodbye les vertus thérapeutiques de la marche. Retour direct à la vérité des relations humaines : le sexe et le manque du sexe. Je ne sais pas trop où placer l’amour. Je crois que les inconnus non plus.

Avec un peu de thunes, ces mecs iraient aux putes et laisseraient l’étudiante tranquille. L’étudiante, si jeune, si fraîche et si salope quand elle veut. Mais là, pas envie de se faire tringler contre un arbre, ni de s’agenouiller dans l’herbe. Ils haïssent les femmes et leur pouvoir de les soulager. C’est de la haine pure qu’ils ne retournent pas contre eux. Et un profond malheur. Quand ils se branlent sur les magazines, ils crachent sur eux et sur mon genre.

Ces jours de rencontre hasardeuse, je n’ai qu’une envie : extérioriser. J’aime l’idée de casser leur tête à coup de chaise en fer forgée blanche. Le détail compte. La chaise est rouge à la fin.  Je frapperais, frapperais et frapperais encore. Ils pourraient demander grâce, j’attendrais qu’ils se chient dessus pour m’arrêter, éprouvée mais bien soulagée par la vengeance.

Mais la loi suspend son glaive au-dessus de mon crâne. De nos jours, on revendique le respect de tous mais on ne fait qu’étouffer le chœur  des victimes de la tyrannie sociale. Je ne vais donc pas aller en tôle pour un connard fracassé.

Quand les étudiantes rentrent chez elles, les vicieux s’assoient sur les bancs, les jambes écartées, l’entrejambe plein de leurs promesses grosses comme des quenelles au jus.
Je déteste le parc Bourdin mais je suis obligée de le traverser pour rentrer de la fac. »

MVM, 2010
(Photographie Guy Bourdin)

 

Trois jours à Paris (à la SGDL)

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Demain, lever 4 heures du mat’ pour rejoindre Panam’ et notamment la SGDL .
Sous le nom de Société des Gens de Lettres, nom qui te paraîtra peut-être un peu pompeux, se trouve un syndicat, le syndicat des auteurs, et je t’engage à cliquer sur le lien pour en savoir plus.En gros, la SGDL n’est pas un organe de conflit avec les éditeurs, la SGDL défend les droits d’un auteur quand ils sont en danger d’un point de vue individuel, la SGDL s’engage aussi avec le SNE, le CNL, le ministère à renforcer le statut des auteurs de manière collective.

D’un point de vue concret : tu cotises 40 euros par an (déductible des impôts) et tu trouves en l’équipe située à l’hôtel de Massa, rue Saint-Jacques à Paris ou par téléphone quand tu habites loin voire très loin un soutien dans l’information liée à tout ce qu’un auteur ne sait pas toujours bien gérer (oui, beaucoup d’auteurs sont toujours de vrais artistes), c’est-à-dire l’administratif, le juridique, le social.
Bien sûr, si tu n’es pas adhérent, la SGDL t’aidera quand même.
Tu peux aussi savoir (ou mandater quelqu’un pour) combien tu as vendu exactement de livres (avec leur ISBN) grâce à une borne Gfk.
Tu peux te former (quand tu es adhérent) et être remboursé de tes frais, genre tu viens, les conseillers te forment (Formation de niveau I et Formation niveau II-celle à laquelle j’assiste) et , en plus, tu es logé et nourri. Bref, la SGDL se révèle être une vraie bonne institution pour nous aider, nous auteur(e)s, à nous y retrouver dans tout ça (ne me dis pas que tu sais tout de l’AGESSA parce que je ne te croirai pas…).

La SGDL, c’est aussi et surtout ce que nous aimons : la littérature, des rencontres (en ce moment écrivains géographes), des échanges, de l’aide, des informations sur les résidences et les bourses, etc, etc…
Alors tu peux adhérer, faire passer l’information, partager, cliquer sur le lien pour te renseigner.

 

Total Kerouac

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Le temps est venu pour vous, frivoles idiots, de comprendre que le sujet de la poésie est la mort. Alors, mourrez. Et mourrez comme des hommes. Mais fermez la.

Jack Kerouac (Jean-Louis Lebris de Kérouac), 1952.

 

 

 

Régalec

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La sécante platine sous l’azur étoilé plonge et brise, un instant, le miroir marin.
En surface, disparaissent les anneaux.
La fille immobile ouvre les paupières et, dans l’immensité, examine le bas.
Nager à la rencontre des barracudas, se joindre au régiment, entamer la descente.
Osciller en silence, tout contre le ban, attraper d’une main la méduse violette et tendre l’offrande à l’antique tortue. Parvenue à la fosse, ils s’écartent devant elle, et remontent sans arrêt vers l’épipélagial.
Saluer les veilleurs, s’installer au palier, attendre l’arrivée dans le noir primitif.
Couronné de pourpre, Régalec magnifique. Elle le voit, son ami, et caresse sa tête.
La jeune fille verticale et l’étonnant poisson s’envisagent et dansent côte à côte dans la pente.
« Ne ferme pas les yeux, le choix est formidable. Si le cachalot ouvre son ample mâchoire, tu verras le bleu de la chair et du sang. Léviathan, lui, offrira la puanteur des enfers. »
L’œil rond du Régalec soupire à l’ange sans ailes, il pose sur la tête son byssus plein de grâce.
Quand le guide s’en retourne vers le grand océan, scruter des étoiles aux abîmes. Il viendra. Expirer sans effervescence et se coucher, joue au cœur du monde.
Des nodules explosent dans le silence profond et répandent leur poussière métallique sur la créature.

MVM

 

Plexus en croix

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A la jonction des nœuds gordiens, je sens le plexus. Il est en croix, étiré d’épingles. Elles crochètent et crucifient.
Du plexus épinglé partent des fils de soie jusqu’aux articulations. Chaque nerf est bien tendu et l’ensemble joue sa petite musique acide. La cage thoracique se resserre dans la mélodie et les poumons expirent sans inspiration. Donner sans respirer.
Ça ne saigne pas un plexus en croix, ça suinte, perles jaunes de lymphe aux trous des nourrices. Et la douleur n’abat pas d’un coup, elle ôte. Elle rase les cheveux et les poils, découpe les ongles, arrache les peaux, traque les blancheurs, presse les noirceurs.
Le plexus en croix expurge, cisaille, jusqu’au rien.
La mécanique de l’esprit sur le corps agit. Les fils de soie tirent et replient l’ensemble.
Le plexus en croix, c’est Dolora et son crincrin.

MVM

(photographie Evelyn Bencicova, Touch me I’m sick)

 

neuf mai

la vieille Europe s’étouffe et bave
le capitalisme est la pieuvre et
ce terrorisme sa créature verte
les femmes de la rue ne savent pas si disparaître ou hurler
des jeunes poings de pierre contre des fantômes poings de fer
la gauche arme ses hommes de front
les agriculteurs à 8% scrutent comme le soleil se couche
le présent est une demeure aux hurlements
ne pas être à la cave quand la lumière s’éteint
regarder le jour et voir la nuit

MVM